‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 70 sur 114 · A HT H K · texte numérisé non relu

A HT H K

Eh bien, je suis laide : voilà!

SUZANNE

Laide!... oses-tu dire... !

MARTHE, montrant sa figure.

Ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle.

SUZANNE

Tu n'en parlerais pas si gaiement, si tu le croyais.

MARTHE

J'en parle gaiement, parce que cela m*enchante.

SUZANNt:.

Oh! par exemple!

MARTHE

C'est si commode! Quel est le plus beau rôle du monde? C'est d'être garçon et jeune. Eh bien, une fille laide, c'est un garçon. Elle fait tout ce qu'elle veut. Estce que si j'étais jolie, je pourrais prendre notre cousin par-dessous le bras, et aller avec lui en promenade? On dirait tout de suite : «Ah! deux amoureux! » Tandis que quand on nous rencontre, que dit-on? « Un frère et sa sœur! » Une laide est toujours une sœur. Mais quand on est jolie, que d'inconvénients!

SUZANNE

Je ne l'aurais pas cru.

MARTHE

Entendons-nous : pour une demoiselle du monde, riche, fiancée à un homme riche comme elle, la beauté n'est qu'une dot de plus; mais pour une fille pauvre, sans mari, que sa pauvreté force à s'aventurer dans la rue, une jolie mine est un péril de tous les instants. Eh bien, ma petite Suzanne, tu es trop jolie pour être pauvre.

SUZANNE

Je suis jolie... vrai? Eh bien, j'en suis bien aise.

MARTHE

Il réussit bien, mon sermon!

SUZANNE

Ah çà! mais où est donc ce grand péril?

MARTHE

Il est... (Après un silence.) Suzanne, tu as été élevée en Amérique?

SUZANNE

ïu le sais bien.

Est-ce que dans ce pays-là on ne te suivait pas dans la rue?

SUZANNE

Les gens qui allaient du môme côté que moi, oui.

MARTUE.

Ah!... Il est impossible que quelque beau jeun homme, te voyant si jolie, n'ait pas pensé à te le dire.

SUZANNE, éclatant de rire.

Ah! quelle idée!

MARTUE.

Gomment! On ne t'a jamais fait de déclaration?

SUZANNE

Jamais!

M A R T li E .

Jamais, dans tes voyages, dans tes courses à trave: New-York, aucun homme, en te voyant seule, ne l embarrassée par un propos blessant?

SUZANNE

Un homme manquer de respect à une femme! Ma tous ceux qui passent et qui ont des femmes, des fill. ou des sœurs, accourraient à l'instant pour le punir < les défendre.

MARTHE

Ils accourraient tous en masse... comme cela? On devrait bien profiter du libre-échange pour importer cette habitude en France; il est vrai que cela ne prendrait pas.

SUZANNE

Je me rappelle pourtant...

MARTHE

J'étais bien sûre qu'il y avait un « pourtant »...

SUZANNE

C'était à un cours de botanique ; nous n'étions guère [ue quatre ou cinq femmes sur trois cents personnes.

MARTUE.

Et le reste, qu'était-ce?

SUZANNE, riant.

Des hommes!... Est-ce qu'il y a un autre genre que le ;'enre masculin et le genre féminin?

MARTHE

ïu étais assise au milieu de trois cents hommes?

SUZANNE

Sans doute, puisque nous écoutions la même leçon. Pout à coup, pendant que je prenais des notes, je vois )asser par-dessus mon épaule, et tomber sur ma manche, un petit papier plié en forme de lettre.

MARTHE

Un billet doux !

SUZANNE

Je le croirais assez.

Importation française!... Et que dirent les quakers?

SUZANNE

Il y eut une grande rumeur dans l'assemblée.

MARTHE

Et que fis-tu?

SUZANNE

Moi, je continuai à écrire. Puis, quand le professeur îut fini, je levai le bras comme cela... et je soufflai sur e papier comme si c'était un petit insecte!... Tout le

monde se mit à rire, à applaudir, et le jeune homn fut obligé de sortir au milieu des huées!... Voilà.

MARTUR.

C'est charmant! Mais ce n'est pas Parisien. A Pari sais-tu l'accueil qu'on fait aux jolies femmes?...

SUZANNE

Qu'est-ce qu'il a donc de si redoutable? Tout le mo

m'accueille à bras ouverts.

MARTHE

A bras ouverts! précisément!... Des gens t'accueillai comme cela... ah! tu n'en manqueras pas!... Il y dans tout Français un vieux fond de troubadour... q fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec m femme jolie, pauvre et libre... il n'a que deux pensées la première, de rarranger un peu sa cravate et de pass« la main dans ses cheveux; la seconde de se dire : « A çàl il s'agit de faire la cour à cette petite dame-là! »

Mais je n'en reviens pas!... Qui t'a appris ces secret

MARTHE

Mon talisman! Toujours le mêiin-: t.<aiime on regarde jamais une femme laide, elle a tout le temp> regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu. Ainsi te voilà, toi, mademoiselle Suzanne Villeneuvinstitutrice; tu vas demander conseil à un avocat, à 11 médecin, à un savant; à ta première visite, il te fait d« compliments; à la seconde, il t'appelle ma jolie client et, à la troisième, selon la date de son extrait de nai sance, il te glisse un billet doux, te prend la taille on jette à tes genoux... Les hommes de l'Kmpire se jetl encore à genoux, quitte à ne pas se relever.

SUZANNE

Oui... de vieux fous dont tout b^ monde se m""

MARTHE

Du tout! Ce sont les mœurs nationales! Tu vas en solcitcuse dans un ministère : tu ne trouves que des projeteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les urnuméraires te serrent la main, le chef de bureau embrasse... sur le front...

SUZANNE

Gomment... il m'embrasse?

MARTHE

Un chef de bureau!... Veux-tu pas qu'il se contente es appointements de son inférieur? Puis il te conduit hez le ministre !

Quoi?... Est-ce que les ministres aussi?...

MARTHE

Oh! non! non!... C'est bien différent! Les ministres ont bien au-dessus de ces petites faiblesses I Leur foncion est comme un sacerdoce. Ils se respectent! ils te espectent!... et tu n'as rien à craindre d'eux!... Mais, îxcepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou eunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou •entiers, industriels ou artistes, civils ou militaires; tous roubadours! troubadours! troubadours!... et menliants; car ils demandent toujours! Troubadours et isuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... leux cents pour cent d'intérêt, payables en. .. Pas un qui lime avec désintéressement... pas même un capitaine!

SUZANNE, troublée.

ih\ capitaine!

MARTHE

i^^h bien, oui! car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin! T'imagines-tu que, si M de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos

i>44 COMEDIES EN UN ACTE.

quatre étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sui bois?... M. de Brignoles est amoureux de toi î

SUZANNE, souriant.

Je le sais bien.

MARTHE

Tu le sais?

SUZANNE

Sans doute, puisqu'il me Ta dit.

Et toi?

SUZANNE

Moi? Je l'aime aussi...

MARTHE

Et tu le lui as dit aussi?

SUZANNE

Sans doute, puisqu'il me Ta demandé.

MARTHE, à part.

Elle a des réponses qui vous renversent!. . T;

as donc parlé à ton père?

SUZANNE

Non, pas encore! C'est mon secret... jai le droit de i taire; c'est le secret d'un autre, je n'ai pas le droit de 1 dire.

MARTHE

Tu n'as pas parlé à ton père de l'amour de M. de h gnôles?

SUZANNE

11 n'y a rien de mal!... J'en parlerai quand il s< temps.

MARTHE

Et quand sera-t-il temps?

Quand notre mariv,-'^ ^•"•> »^y\

L'AGREMENT irETRE LAIDE. iia

MARTUE, stupéfaite.

Votre mariage! Tu crois que M. de Brignole* veut t'épouser?

SUZANNE

Sans doute!... puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.

MARTHE

Hein?... Elle est inouïe!... Voilà tes preuves?

SUZANNE

Quand un homme de cœur a dit à une jeune ôlle : « Je vous aime! » et qu'elle lui a répondu : « Je vous aime aussi! » c'est fini! ils sont mariés!

MARTHE

Us sont mariés!... mariés! Ah bien! si tous ceux qui se sont dit cela étaient... On voit bien que tu reviens de l'autre monde! Ah çà! comment cela se passe-t-il donc en Amérique?

SUZANNE

C'est tout simple, on parle au gouverneur...

MARTHE

Qu'est-ce que c'est que cela, le gouverneur?

SUZANNE

C'est le nom qu'on donne aux pères.

J'aime assez ce mot de gouverneur : cela représente l'autorité, la discipline...

SUZANNE

Mais pas du tout!... Ce ne sont même pas les pères qui marient leurs filles.

MARTHE

Qui est-ce qui les marie, donc, alors?

SUZANNE

Elles-mêmes.

246 COMEDIEN EX LX Atl.,.

MARTHE

Elles-mêmes? Mais, enfin, ce gouverneur, il faut pourtant lui demander son consentement.

SUZANNE

Oh oui! après.

MARTHE

Après quoi? Après le mariage?

SUZANNE, très simplement.

Non, après que la jeune fille a fait son choix.

MARTHE

C'est la jeune fille qui choisit?

SUZANNE

Gela me paraît assez juste, puisque c'est elle qui s'engage.

MARTHE

Oui! mais c'est le gouverneur qui donne la dot.

SUZANNE

Une dot?... Qui lui demande une dot?

MARTHE

Comment! en Amérique, les jeunes filles?...

SUZANNE

En Amérique... les jeunes filles ne sont pas forcées d'acheter... leur mari; un honnête homme les trouve toujours assez richement dotées, quand elles lui apportent en mariage un cœur droit et une vie sans tacli»\ Mais, ici, je ne peux pas m'empêcher de rougir quand j'entends parler mariage!... On se croirait à un marché!... Toujours c6 mot humiliant : « Combien at-elle? » Elle a... elle a ce qu'elle est!

MARTHE

Chère enfant! Ainsi tu crois quo ta iianvrclé n'empêchera pas M. de Brignoles...?

SUZANNE

Qu'importe ma pauvreté, et quel pourrait être son iessein, s'il ne voulait pas m'épouser ?

MARTHE

Son dessein ? son dessein ? Et sa mère?

SUZANNE

Oh! sa mère, c'est différent! Je suis sûre que ce ma- :iage est son seul désir.

MARTHE

Hein?

SUZANNE

Elle me Ta dit de mille façons.

MARTHE

Elle te l'a dit ?

SUZANNE

Pas en paroles, si tu veux, mais en faits. Pourquoi m'attire-t-elle sans cesse chez elle ?

MARTHE

Pourquoi ?

SUZANNE

Pourquoi me réunit-elle toujours à son fils?

MARTHE

Pourquoi ?

SUZANNE

Pourquoi me mêle-t-elle à tout ce qui l'intéresse?... Est-ce qu'on peut agir ainsi avec une autre femme que celle qu'on veut appeler sa fille ?... Mais qu'as-tu donc, Marthe?... Qu'as-tu?... tu pleures?

MARTHE

Oui, je pleure! (L'embrassant.) Oh! Suzauue, que tu me fais mal !

Mais dis-moi donc...

248 COMEDIES EN IN A' Ti;.

MARTHE, avec force et ;i |.art.

Non, c'est impossible ! non ! je ne veux pas croire ! Une femme !... une mère! ce serait trop affreux! Mais, pour lui, c'est différent !... et mon devoir est de le démasquer... de t'éclairer !... Suzanne, M. de Brignole? ne t'épousera pas...

SUZANNK.

Paul, ne pas m'aimer!

MARTUE.

Oh! je ne dis pas qu'il ne t'aime pas... Je crn!- n; contraire, qu'il est épris de toi comme un fou.

SUZANNE

Eh bien ! alors, que voudrait-il faire de moi?

MARTHE

Ce qu'il veut faire de toi !... Oh!... je ne peux pas... i ne dois pas!... Sache seulement que les hommes soi une nation abominable !

PRÉFACE

Les circonstances où cette petite pièce fut composée expliquent Je ton de l'ouvrage et le caractère du personnage principal.

Le 26 juin 1848, au plus fort de la bataille, sur l'ordre du général Cavaignac, M. de Girardin fut arrêté, et son journal, la Presse, suspendu, à cause d'un article qui encourageait la révolte.

M. de Girardin était un homme courageux; son arrestation l'émut cependant beaucoup ; il crut que l'état de siège donnait au gouvernement provisoire le droit de le faire fusiller et qu'on allait user de ce droit. Il écrivit une lettre où il exprimait ses craintes, et offrait l'aide de sa plume au gouvernement. On répondit à ses craintes par une dénégation un peu ironique, et à ses offres par un refus un peu dédaigneux. Il en conçut un mortel ressentiment, et, à peine rendu à la liberté, à peine le veto sur son journal levé, il entreprit contre le général Cavaignac une campagne terrible, et dont se souviennent encore ceux qui ont assisté aux crises redoutables qui se sont succédé de juin à octobre 1848.

Pendant plusieurs mois, au nom de la liberté, il poursuivit, accusa, dénonça, commenta, défigura tous les actes et toutes les paroles du général ; il l'attaqua jusque dans son père, mettant en lumière une parole regrettable du vieux conventionnel, et la jetant à la face de son fils! C'était toute l'ardeur d'un détective jointe à l'acharnement d'un sauvage lancé à la poursuite de ses ennemis. Jamais M. de Girardin ne montra une telle puissance de talent et une telle puissance de haine.

Le général Cavaignac excitait, dans toutes les classes élevées de la société, un enthousiasme presque générai. On Tadorait comme un sauveur, on Tadmirait comme un grand stralégiste. Les attaques de M. de Girardin contre lui soulevèrent chez nous tous une indignation indescriptible. Telle fuL la mienne, (}ue, sous le coup de mon émotion, j'écrivis, en un Jour, le plan et la scène capitale du Pamphlet. La pièce n'ayant pas été jouée sur le moment, comme je le désirais, mon premier feu de colère se calma, et je me mis à creuser mon sujet, pour donner à l'ouvrage un caractère plus général et plus purement littéraire. Ma première étude porta sur le rôle de Clavijo. Pour en faire un personnage vrai, je demandai aux amis de M. de (11rardin quelques renseignements précis, qui me furent précieux. C'était un homme bien étrange, que M. de Girardin. Tourmenté tour à tour, et même à la fois, du besoin de faire du bien et du besoin de faire du mal, capable d'élan, d'enthousiasme, mais capable aussi des plus tortueux calculs. Une plume terrible, qu'on pouvait comparer à un stylet, à un poignard, à une flèche empoisonnée, et qui semblait parfois l'arme même de la liberté.

Il était placé très haut par Lamartine et très adïniré par sa femme. Elle y avait quelque mérite, car il n'était pas tendre pour elle, et elle était trop fine et trop élevée de sentiments pour ne pas le juger. Mais, n'importe, l'admiration pour l'homme surnageait toujours. On m'en a conté deux preuves bien singulières. Un de ses amis la trouva un jour très agitée, très émue des événements publics et, tout à coup, levant le doigt vers le ciel, elle dit : « Il n'y a que celui qui est là-haut ([ui peut nous sauver. » Là-h((u(, ce n'était pas le ciel, Celui, n'était pas Dieu. Elle désignait le ciibinet de travail de M. de Girardin,'qui était au-dessus de sa tête. Pendant sa guerre avec Cavaignac, elle prit violemment parti pour son mari, et composa, contre le général, une pièce de vers qui fit grand tapage. Elle «Hait dans tout le feu de la composition, quand sa porte s'ouvre et son mari paraît. « Allez-vous-en ! s'écria-t-elle, vous allez m'ôier mon inspiration ! » Tel était l'homme singulier (}ue je pris, non pour modèle, car ce n'était pas un portrait, mais pour type. Je lui empruntai son fameux casier. Il avait, en effet, comme un préfet de pn-

LE PAMPHLET. 23;j

lice, une série de documents sur tous les hommes marquants, où il entassait leurs actes et leurs paroles ; c'était son arsenal d'armes de guerre, c'était son magasin de haine.

J'utilisai surtout une confidence très caractéristique. Eugène Sue me raconta qu'arrivant un jour chez Girardin, il le trouva dans son cabinet, marchant à grands pas, la tête un peu basse, poussant de sourds rugissements, comme une bête fauve dans sa cage. Il était sous le coup de je ne sais quelle amère mésaventure politique ou judiciaire. C'est avec ce souvenir que j'a écrit mon monologue. J'ai tâché d'y peindre cette créature tourmentée, dont toute la vie ne fut qu'une lutte entre ses bons et ses mauvais instincts. M. Geffroy, qui a joué Clavijo avec un si grand talent, me disait: «. Ce monologue-là est tout uri rôle ! » M. Régnier prêta à Guillen sa fantaisie charmante, et la dernière scène produisit un grand effet.

En relisant la pièce à trente ans de distance, j'y trouve bien çà et là un ton un peu trop effervescent, un peu déclamatoire ; mais je l'y laisse; c'est la date de l'ouvrage et de ma disposition morale à ce moment.

Un fait assez singulier se produisit le lendemain de la première représentation. Je n'avais eu, dans le rôle du pamphlétaire, qu'un seul personnage en vue; deux journalistes voulurent s'y reconnaître. Ils attaquèrent violemment la pièce; il se fit autour d'elle un certain tapage ; ce qui me dicta comme préface les vers suivants, adressés à mon petit-fils qui venait de naître.

A MAURICE DESYALLIERES-LEGOUVE

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