MON PETIT-FILS
C'est à toi, cher fils, toi qui fais revivre Un nom si cruel et si doux pour moi, A toi que je veux dédier ce livre.
Venu dans ce monde un jour après toi.
Vous êtes tous deux frères, ce me semble. Car pendant les jours de mon cher labeur. Je vous ai tous deux sentis vivre ensemble : Lui dans ma pensée, et toi dans mon cœur.
Bien grande est la joie au cœur de l'artiste, Lorsqu'à ses regards, un jour, tout à coup, Son idée obscure éclôt, naît, existe.
Et jaillit enfin, vivante et debout!
Plus grand mon bonheur quand un pur mirage Faisait devant moi, dans un doux lointain. Poindre obscurément ton petit visage.
Confus, mais charmant comme un paysage Qui sort tout voilé des pleurs du matin.
Combien différente est votre fortune!
Tandis que, couché, toi, dans ton berceau,
De tout ce qui blesse ou môme importune
Nous te défendons, doux et frêle oiseau;
Le voilà déjà, lui, courant le monde,
Le voilà déjà, ton cadet pourtant,
Par le flot qui berce et le flot (jui gronde
Poussé, repoussé, luttant, combattant;
Et, bien que ta voix commence à s'entendre.
Le voilà criant bien plus haut que toi,
Et même plus haut, si je sais comprendre,
Que ne le voudraient gens connus de moi.
Que de chers regards tendrement te suivent! Que d'anges gardiens autour de tes pas! Sans compter celui que l'on ne voit pas. Et qui veille plus que tous ceux qui vivent! Comme toi, ton frère a des cœurs à soi, Quelque sympathie aussi l'environne.
Mais si j'en suis lier, c'est lorsque je croi Que le peu d'éclat qui sur lui rayonne Peut aussi, cher fils, rayonner sur toi!
Rayon fugitif! clarté passagère!
Éclat d'un moment! Et comme bientôt Tu te vengeras, enfant, de ce frère Qui semble aujourd'hui te traiter de haut! Les jours et les mois, dans leur cours rapide, A chacun de vous portant pour sa part, A toi quelque grâce, à lui quelque ride, Te feront jeune homme et le font vieillard. Il ne faudra pas même un si long âge Pour mettre en oubli son faible renom; Et quand lu liras son nom sur la page, Las! il ne sera déjà plus qu'un nomi
11 n'importe, enfant! Mort pour tout le monde,
Ce livre, du moins, pour toi revivra :
Bien que nulle voix lors ne lui réponde,
De moi, je l'espère, il te parlera ;
Et de tes beaux jours quand viendra l'aurore.
Si je n'y suis plus, il te redira
Qu'à toi, mon enfant, je pensais déjà,
Quand tu ne pouvais, toi, penser encore!
Dans la vie, ensemble, entrez donc tous deux! S'il faut qu'à ton tour notre art te séduise. Pour que vers le bien le beau te conduise. Que mon père, enfant, soit devant tes yeux ! Sans prendre souci qu'on s'en effarouche, Fais ce que tu dois, dis ce que tu sens, Et qu'à son exemple enfin, tes accents. Partant de ton cœur plus que de ta bouche, Aillent droit au cœur des honnêtes gens!
PERSONNAGES
La marquise de URREAZ.
HENRI DE URREAZ, son fils.
DON GUILLEN DE AZAGRA, son neveu.