‹ Avec préface (volume 2)Chapitre 82 sur 114 · GUILLEN, ISABELLE · texte numérisé non relu

GUILLEN, ISABELLE

Veuillez m'expliquer, Monsieur...

GUILLEN, vivement.

Eh bien îc'estdonc vrai ? la présentation a donc lieu soir? Ah I quand j'ai appris cette nouvelle, je n'ai pas pi y résister, je me suis dit : Il faut que je la voie au moin une fois !... Donnez-moi votre main, que je la presse !.

ISABELLE

Mais, Monsieur...

GUILLEN

Laissez-vous donc fjiire, que diable ! Je n'ai déjà pa tant de bonheur dans ce monde !

ISABELLE

Mais, qui êtes-vous, Monsieur?... votre nom?

GUILLEN

Au fait, c'est vrai, vous ne m'avez jamais vu. Ce n'est pas ma faute, c'est celle de Henri ! Il prétendait que les regards d'un triple diable comme moi souilleraient un ange comme vous !

ISABELLE

Henri !

GUILLEN

Il avait tort... C'est plutôt l'ange qui aurait séduit le diable !

ISABELLE

Henri?... Quoi ! vous seriez?...

Précisément! le seigneur sans seigneurie, l'aventurier sans aventures, l'héritier sans héritage, le don Quichotte sans Dulcinée... un extravagant, un bandit, un vaurien, et peut-être un quart de héros... don Guillen de Azagra!

ISABELLE, avec effusion.

Vous?... que je suis heureuse ! Je puis vous remercier.

GUILLEN

De quoi?

ISABELLE

Et ce que vous avez dit à la mère de Henri ?... et l'offre que vous avait faite votre oncle le commandeur ?...

GUILLEN

De payer mes dettes ?... n'en croyez rien! Oh ! le vieux ladre ! il savait bien ce qu'il faisait : il ne me la proposé que parce qu'il était sûr que je refuserais.

ISABELLE

Et votre dévouement pour moi ?

GUILLEN

Ah! cela, c'est vrai, je vous aimel... je pleure quand

Henri me lit vos lettres... ma parole d'honneur! je pleure... et cela me fait plaisir, parce que je me dis : Je ne suis donc pas si mauvais qu'ils le prétendent tous... puisque j'ai des larmes pour ce qui est si pur 1

ISABELLE, lui tendant la main.

Ah ! don Guillen !

GUILLEN, la lui prenant.

Eh bien ! quand je vous disais tout à l'heure que ce n'était pas la peine de la retirer.'... Ah çà ! parlons de ma visite... car c'est probablement la première et la dernière que je vous ferai...

ISABELLE

Comment ? Est-ce que vous partez ?

GUILLEN

Oui, comme vous dites, je pars... je m'embarque.

ISABELLE

Ce voyage est-il long?

GUILLEN

Oui, oui, assez long ! Il y a des gens qui disent qu'on en revient... mais c'est rare !

ISABELLE

C'est donc par delà les mers?... En Amérique, peutêtre.

GUILLEN

En Amérique... oui, précisément... dans un autre monde!

ISABELLE

Dans un autre monde? pourquoi?

GUILLEN, gaiement.

Pour^iuoi, ma pauvre enfant? parce que je trouve celuici trop hôte. Que voulez-vous qu'on fasse aujourd'hui?... Ah! si j'avais vécu il y a seulement quatre mille ans... du temps des grands bandits mythologiques : don Hercule et don Bellérophonl... voilà une vie!... assommer

des géants!... s'habiller avec des peaux de lions, tuer des

monstres, des hydres Ohî une hydre I qui est-ce qui

pourrait m'indiquer une hydre?

ISABELLE, souriant.

Ah! ce n'est pas moi! Mais ce que je puis vous dire, c'est le vrai motif de votre départ. Don Guillen, combien avez-vous perdu au jeu la nuit dernière?

GUILLEN

Est-elle fine ! (Tirant sa bourse qui est complètement vide.) Voilà! ISABELLE.

Vous êtes donc ruiné ?

GUILLEN

A fond.

ISABELLE, naïvement.

Eh bien! qu'est-ce que cela fait?

GUILLEN

Comment! qu'est-ce que cela fait?

ISABELLE

Sans doute : qu'importe votre pauvreté puisque nous sommes riches?

GUILLEN, la regardant et à lui-même.

Comme c'est bon! comme ça a de l'âme! (Haut.) Merci; mais quant à cela, jamais!... Pour des dettes, soit; cela ne déshonore que les oncles qui ne les payent pas; mais à l'aumône, don Guillen de Azagra... non!

ISABELLE

A l'aumône! Est-ce que vous n'en feriez pas autant pour nous?

GUILLEN

Pour vous, je donnerais tout!

ISABELLE

Acceptez donc alors, ou vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer. Écoutez, don Guillen : Henri m'appelait

quelquefois son bon ange. Eh bien! permettez-moi d'ôlre le vôtre 1...

GUILLEN

Vous voulez me ranger?... Voilà une idée!... Elle devait vous venir.

ISABELLE

Ne me refusez pas.... Si ce n'est pas pour vous, que ce soit pour nous!... Quand un grand bonheur nous arrive, on ne le conserve, dit-on, qu'en le méritant par une bonne action!... Eh bien! vous serez notre bonne action I

GUILLEN

Serpent!... ( Passant à droite.) Allcz - vous-en au diable A-t-on jamais vu?... Parlons sérieusement. Isabelle, un seule considération pourrait me déterminer à... rester.

Laquelle?

GUILLEN

Puis-je vous rendre un grand service? Je n'ai plus 1« sou, mais il me reste ma vie... Ce n'est pasgrand'chose... La voulez-vous?

ISABELLE

Yotre vie?

GUILLEN

Oui!... Auriez-vous besoin pour vos intérêts, pour \o> plaisirs, pour une fantaisie même, que quelqu'un se fit casser pour vous les deux bras et les deux jambes?...

ISABELLE, avec reproche.

Don (îuillen !

GUILLEN

Cela pourrait se rencontrer!... Enfin, cela ne vous va pas?... n'en parlons plus. Et maintenant que je vous ai fait mon offre... et que vous l'avez refusée, ingrate! je

pars tranquille, content... quand je dis content... ahî bah!... Adieu!

ISABELLE

Quel adieu!... On dirait que vous partez pour toujours.

GUILLEN

Daniel tout est possible... surtout quand on a follemBnt perdu sa vie, comme moi; quand, comme moi, on n'a eu autour de sa jeunesse ni une mère... ni une sœur...

Vous en avez une maintenant.

GUILLEN

Trop tard!... Ah! si j'avais rencontré sur ma route un être comme vous, j'aurais été capable... Allons, en voilà assez... en voilà trop!... Adieu, et si nous ne nous revoyons pas, parlez quelquefois de don Guillen avec

Henri... Adieu ! (Il sort précipitamment par le fond.)

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