‹ Avec préfaceChapitre 105 sur 196 · SCÈNE 11 ORPHliiE, JASON · texte numérisé non relu

SCÈNE 11 ORPHliiE, JASON

ORPHÉE, allant vivement à Jason.

Qu'as-tu fait de Médée?

JASON

De ce nom odieux j'ai l'oreillo obsédée; Elle a voulu partir, elle m'a quitté I

ORPHÉE

Non !

J A SM \ . •>••■• hatitf'iir.

Comment!

ORPUKE.

D(? vos périls je fus le compagnon, Je la connais 1 Son cœur allier, mais magnanime, T'aima jusqu'au d(^lire et môme jusqu'au crime; Elle a tout fait, tout fui, tout oublié pour toi, A la face du ciel elle a reçu ta foi, La Grèce la proscrit, et, dans sa vie amère, Toi seul peux lui servir de soutien I Elle est mère, Et ses flls n'ont que toi pour refuge... Non ! Non ! Elle n'a pu te fuir... et Thèmis et Junon, Et d'un trouble secret mon âme possédée. Tout te dit avec moi : Ou'as-lu fait d«' Méd^'e?

Demande-niui philôL pai- qm-I t'iH'li.iiiitnniii Cette barbare a pu me séduire un moment, Et, si tu la connais, que ton âme s'étonne Que Jason l'ait choisie et non qu'il l'abandonne!

ORPHÉE

Tu l'as abandonnée!... Où? quand? comment? Pourquoi?

JASON

Pourquoi?... Ne sais-tu pas qu'elle traîne après soi

La malédiction, l'horreur et l'homicide,

Que son nom fait pâlir comme un nom d'Euménide,

Qu'une fatalité de meurtre la poursuit.

Que l'univers entier la repousse ou la fuit?

Contre elle Absyrte mort a soulevé la Thrace,

La mort de Pélias de la Grèce nous chasse ;

A peine en quelque port sommes-nous descendus,

Que les peuples soudain se lèvent éperdus

Comme pour conjurer ou la guerre ou la peste...

MEDEE

Ah! c'en est tropl avec cette femme funeste Je suis las d'afirontcr l'horreur de l'univers, Je n'en veux plus !...

OUPIIKK.

Qu'entends-je! ô cœur dur et pervers!

C'est toi, c'est toi qui viens lui reprocher son crime! Qui donc en fut l'auteur? (Jui donc en fut victime? Qui donc en eut le fruit? Quoi! tu vas sur les mers Chercher cette barbare au fond de ses déserts ; Elle était pure, belle, heureuse, et son visage Respirait la pudeur, la force et le courage! Tu viens! tu la corromps avec ta passion, Tu fais servir aux plans de ton ambition Los aveugles transports qu'en cette àme fougueuse Jetait d'un fou nouveau la puissance orageuse ; Et pour toi seul, enfin, quand, à force d'amour, Elle a, derrière soi, tout brisé sans retour. Qu'elle a trahi son père, abandonné sa mère. Que, proscrite, elle a fui sur la terre étrangère, Et que là, triste objet de fureur et d'effroi. Dans ce vaste univers elle n'a plus que toi ; Alors, saisi soudain d'un vertueux scrupule. Devant ce front souillé ta pureté recule. Tu lui reprends ton cœur et l'appui de ton bras... Non! tu ne le peux pas! tu ne le feras pas! Plus elle est en horreur au ciel comme à la terre. Et plus entre elle et toi le lien se resserre! Les barbares, les Grecs, et Corinthe et son roi. Tout l'univers entier peut l'accuser, hors toi ! Toi qui précipitas le premier dans le crime Cet être que les dieux avaient créé sublime, Toi qui fus le seul but de tout ce qu'elle fit, Toi qui de ses forfaits tiras toujours profit, Toi qui, de tous ses maux artisan ou complice.

En vivant du bienfait trahis la bienfaitrice.

JASON, avec emportement.

Devient-on criminel parce qu'on n'aime plus? Si mon cœur est coupable, accuses-cn Vénus!

OHI'IIKK.

Vénus !

JASON

Oui! oui! Vénus! Déchire-toi, mon Anit Et qu'éclate à leurs yeux mon indomptable flainiiM

ORIMIÉK.

Que dis-tu?

JASOX.

Loin de moi tous ces prétextes vains!

Non! ce n'est pas rhorreur des dieux et des humains, Ce n'est pas le forfait, ce n'est pas l'anathéme Qui rompt mes premiers nœuds, c'est l'amour! J'aime! j'aime

ORPIIÉK.

Qui? Creuse?

JASON

Oui, Creuse et sa jeune candeur, Creuse et sa beauté, Creuse et sa douceur! De ce transport nouveau l'impétueux caprice T'indigne; mais quand donc, froid amant d'Eurydice, Quand donc comprendras-tu qu'un même emportement Fait bondir en nos seins le héros et l'amant ; Que c'est le môme sang, chargé des mômes flammes, Qui bouillonne en nos cœurs pour la guerre et les femiin- ' Crois-tu que je pourrais terrasser les géants. Combler dans les marais les abîmes béants, Poursuivre les lions à coups de javeline. Si je ne portais là, dans ma large poitrine, Un cœur aussi terrible en ses rébellions Que les torrents, les mers, la foudre et les lions 1 Oui, pour te posséder, ô ma jeune maîtresse !

MKDKi:.

De larmes et de sang j'inonderais la Grèce. Seul j'irais affronter mille serpents Pythons... (Vcst la loi! Nous aimons comme nous combaltons!

0 R P II K R, avec amertume.

Tu dis vrai î... vous aimez, vous, les vierges vormeillos, Comme l'ours montagnard les ruches des abeilles, Comme le léopard les troupeaux bien nourris, Ou comme le torrent aime les bords fleuris, Pour souiller leurs trésors en sa course orageuse, Et les rouler, fangeux, dans son onde fangeuse... Mais Jupiter m'envoie, et j'accours...

Toil

ORPHÉE

J'accours Pour arracher Creuse à tes folles amours! Pour découvrir aux yeux de la fille et du père L'abîme où les conduit ton hymen adultère !

JASON

Va donc! mais quand près d'eux ta voix m'accusera, Par un exploit nouveau mon bras te répondra ! Ce matin est venu fondre sur cette plage Le terrible Antestor! Je cours sur son passage, J'entoure le géant du cercle de mes bras, Je l'étouffé, et, demain, lorsque tu me verras Apparaître aux regards d'Éphyre épouvantée, Chargé du corps sanglant de ce nouvel Antée, Il faudra bien enfin qu'au silence réduit. De mes hardis travaux tu me laisses le fruit!

ORPHÉE

Eh bien!...

(Ou entend une musique douce, et Creuse paraît sur la colline, suivie de jeunes filles qui portent des couronnes et des offrandes.

Quels sont ces chants?

JASON

(iuiiianl les canephores, Creuse vient au bruit des cithares sonores, De Taustèrc Diane implorer son pardon Et le droit de passer sous les lois de Junon!

OH PII i';e.

Suis-moi près de Créon I

JASON

Antestor me rrclame!

Je pars pour mériter Creuse! Allons, mon Ame, C'est l'instant de montrer à ces peuples tremblants Quel fils ma noble mère a porté dans ses flancs !

(Ils remontent en scène.) (Creuse parait suivie des canéphores. On entend une douce musique; Creuse une couronne k la main, va la déposer devant la statue de Diane, et récite les strophes suivant(>s, pondant que la musique continue à jouer douceinen* <«-•->."'• et Jason sont sortis lorsqu'elle est entrée en s-'An*» ^

srr*v]' ni

CKia .SK, LA NOLUKir: < \\kpHORRS. CREUSE.

Déesse à la chaste ceinture, Déesse au léger brodequin, Reçois, avec ma chevelure, Ces riants trésors du matin.

Ils croissaient dans une vallée Que jamais encor n'a foulée Le pied des troupeaux insultants; La faux respecte ses corbeilles, Et l'aile ardente des abeilles Y voltige seule au printemps.

MEDKE. 2 il

Semblable au vallon solitaire, J'ai longtemps vécu sous tes yeux, ' De mes jours n'ouvrant le mystère Qu'aux seuls rayons venus des deux :

Mais la vallée ombreuse et sainte A vu paraître en son enceinte Le coursier aux brûlants naseaux; Et soudain, saluant son maître.

Sous ses pieds se plut h lui mettre Ses fleurs, ses tapis et ses eaux.

Pardonne, ô déesse! pardonne.

Si je déserte dans ce jour, Pour la maternelle Latone, Ta jeune et virginale cour.

L'amour parle, l'amour m'entraîne, L'amour dont la loi souveraine Fait tout plier, excepté toi!

Ta mère a connu sa puissance, Le monde lui doit ta naissance !

Pardonne-moi ! . . . pardonne-moi ! . . .

(La musique s'arrête, et Creuse s'adresse à sa nourrice.)

Chère nourrice, mets aux pieds de la statue La fleur de mes cheveux par le fer abattue, Et nous, au temple même, allons, avec nos vœux, Déposer les fruits mûrs et les pains savoureux.

(Elles entrent dans le temple, au bruit de la musique qui recommence doucement et qui s'éteint peu à peu.)

SCKXK IV

LA NOURRICE seule ; imis M lu DE i: , .M h L A MUE. LYC AON, qu'elle tient parla luaiu.

LA NOURRICE, déposant la chevelure au pied de Tautel.

Hâtons-nous d'achever notro picnx nnvr;ii:f\ Et puis vers le palais...

(Apercevant .Médèe.)

Mais que voi< jo?

Courage, Mes chers petits enfants, courage!...^ Encore un pas! Nous approchons du port!

LA NOURRICE

Que de tristesse, hélas!

Mciis qu»' de ui.ijeslél... que de grâce!

MKDÉE, à îa nourrice.

Étrangère, D'Éphyre foulons-nous la terre hospitalière?

LA NnllMUflE.

Oui!

MÉDÉE, montrant le temple de Diane.

N'est-ce pas l'autel de Diane Artémis?

LA NorPRTr.E.

Sans doute.

MÉDÉE

En franchissant ces murs chers à Thétis, Il m'a semblé, de loin, sous les frais sycomores Entendre murmurer im chant de canéphores.

iMKDKE. 2i'.t

LANOLRRICt:.

r/ost un hymne d'Orphée.

MÉDÉK, avec émotion.

Orphée! ô dieux!

LA NOURllICE.

Demain, De la fille du roi se célèbre l'hymen. Mais d'où connaissez-vous celte douce harmonie? Car, si j'en crois vos traits, votre voix, l'Hellénie Ne vous a pas vu naître... . ,

MÉDKE.

11 est vrai! cependant...

Je la connais! •

LA NOURRICE, à part.

Sa voix tremble en me répondant.

MÉDÉE, à ses eufants, montrant la statue de Diane.

Déposez là ce voile à la céleste trame Qu'Apollon a tissu d'un pur rayon de flamme.

(Les enfants déposent un coffre ouvert aux pieds de Diane.) LA NOURRICE, regardant le voile.

Quel splendide présent!... Quel travail précieux 1

Les dieux que nous servons sont donc aussi vos dieux?

MÉDÉE

Ah! ne comparez pas nos déités aux vôtres! Ce n'est pas de tels dons que réclament les nôtres: Leur efi'royable culte est un meurtre sans fin, Et notre Vénus même a soif.de sang humain!

LA NOURRICE, vivement.

Quelle est donc, justes dieux! cette sauvage terre?... Parlez !

(Médée fait un monvement.)

Mais non... je dois respecter ce mystère.

Reposez-vous icil... Creuse va sortir,

Et Creuse aux douleurs sut toujours compatir.

(KUe sort.)

S(:i;m: v médée, mélaxtiik, lycaon.

MÉDÉE

Orphée!. ..un chant de joie î... un (iouxchantd'hyménéel

Naguère, aussi, naguère à l'autel amenée,

Jo crus... et maintonant... 0 Jasouî cher Jason!

Es-tu mort? as-tu fui? Quelque sombre prison

Te retient-elle au loin? Où donc es-tu, mon maîtn-?

Où donc es-tu?

MÉLANTHE, h «a more.

Je suis bien las.

MKDKK. n'-'- douleur.

Cher petit ôtrel...

Tu me brises le cœur! Pas d'abri! pas d'appui!... Ce rocher nu, voilà votre couche aujourd'hui!...

LYCAON

La faim nous affaiblit plus encor que la route.

MÉDÉE, avec désespoir.

Ne })uuvuii épuiser ses veines goutte à goutte, Et leur dire : Prenez, buvez!... nourrissez-vous!

(Avec résolution.)

Du courage pour eux!

(Aux enfants.)

Mettez-vous à genoux ;

(Prenant au pied de la statue deux rameaux de suppliants.^

Prenez ces deux rameaux ornés de bandelettes.

MKDi:!-:. 2r,i

LVCAON.

Pourquoi donc?

Pour paraître, lif^'las! re que vous ôtes, Des suppliants I

LYCAON

Et qui faudra-l-il supplier?

MKDKE.

Celle qui, dans ce temple, est encore à prier...

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