L>CA0N
Que lui dirons-nous?
MÉDÉE
Rien!... à votre seule vue, Son âme, je le crois, doit se sentir émue : Un jour d'hymen, quelle est la vierge de seize ans Qui ne s'attendrit pas sur de petits enfants?
(Apercevant Creuse.)
La voici.
(Médée fait un pas en arrière.) LYCAON.
Tu pars!...
Non, mais que votre détresse Sans nul appui d'abord à ses yeux apparaisse : Pour des enfants tout seuls on a plus de pitié,
(Elle se retir.' au fond.)
S' i..\ 1. \ 1 Les Mêmes. CREUSE.
CREUSE, itarl&ot k ses compat^nes, et une corbeille à la main.
Oui ! je vais de ces dons consacrer la moitié...
(Apercevant les enfants, i
Oh! les deux beaux enfants! c'est peut-être un présage ! Pauvres petits! déjà suppliants! à votre ûge!... Tenez! prenez ces pains,' C('s fruits délicieux... Ce qu'on donne aux souffrants, on le consacre aux dieux. Mais comment êtes-vous venus sur cette terre?
LYCAON
T)an^ lin i^f'-nid \:ii>seau.
CREUSE
Seuls?
LYCAON
Non.
CRÉUS-E.
Avec \ '>li f pcj (• .* LYCAON.
Notre père n'est plus avec nous.
Et les dieux De l'aspect d'une mère ont-ils privé vos yeux? Je veux la remplacer.
LYCAON
Nous avons notre mère, Elle veille sur nous.
CREUSE, rejjartlaut Lycaon.
Douce et tendre chimère!
Dans ses traits, dans sa voix, mon cœur, plein d'un seul nom, Mon cœur, qui le croirait? retrouve encor Jason!
(Klle r.-inl.rnss...) LYCAON.
(lomme vous m'embrassez 1 vous m'aimez donc?
CREUSE
Sans doute I
LYCAON
Ma mère l'avait dit.,
CRKUSE.
Votre mère?
LYCAON
Elle écoute.
Klle est là!
CREUSE
Pourquoi donc vous fuir?
LYCAON
Par amitié.
Pour les enfants tout seuls on a plus de pitié, Dit-elle.
CREUSE
Un pareil mot! ô Dieu, où donc est-elle? Appelez-la 1... Je sens que tout mon cœur l'appelle I
MÉDÉE, s'avançant.
Jeune (ille, des dieux vos jours seront bénis, Car les infortunés sont pour vous des amis.
CREUSE, à. part, avec émotion.
Quel accent dans sa voix!... quoi front de souveraine! On voit une exilée, on devine une reine!
MÉnÉE, k ses enfants.
l'résontoz-lui ce voile aux splondides couleurs, Co don la touchera.
CREUSE
Parlons de vos malheurs,
COxMKDIES ET DRAMES.
Ils me toucheront mieux. Dites, infortunt'C, Quelque parent cruel vous a-t-il détrônée?
MÉDKE.
Mon malheur vient des dieux.
Dr qih'l (lien? d'Ai iiiii!> .' Jo la prierai pour vous, son culte m'est permis. De Neptune? Il protège et Corinthe et mon père, Nos offrandes iront apaiser sa colère... Dites, quel est le dieu qu'il faut fléchir pour vous?
MKDKE.
Du dieu qui me IVappa v\on u'aiicl.' 1. - «mu [,>... C'est l'amour:
CRKUSE,
Quui! liàmuurl l'amour! Tout iiuu^ rasseiiibl»». Parlez! jamais deux cœurs ne battront mieux ensemble.
MKDKK.
Hélas! l'amuiir puur vous est l'hcurnix lils du ciel, Le dieu couronné, jeune, au sourire éternel. Pour moi, c'est l'envoyé des noires Eumcnides, Et son front, {Mnir j>anire, a des s«'ri>»'nf< lividos.
CRÉUSK.
De l'amour je connais aussi les pl«'ursl
MÉDKE.
Qui? vous?
CREUSE
Oui, niui!
MÉDÉE, avec affection.
Gomment! celui qui sera votre époux N'est-il pas quelque ami de votre hoiirouso enfance?
C'est un étranger, fort de sa seule vaillance.
MÉDÉE
Comme moi!... Mais qui donc vous soumit à sa loi?
MI'^DKI'J. 255
CREUSE
Son malheur!
MÉDÉE
Comme moi !
CRÉUSB.
Sa beauté!
MÉDÉE
Gomme moi!
CREUSE
Son courage héroïque !
MÉDÉE
Ah! malheureuses femmes!
Toujours même destin brisera dono nos âmes, Et le récit des maux qui frappent l'une au cœur Toujours des maux de Tautre est donc l'écho moqueur?
CREUSE
En effet, entre nous, sous l'ombre qui vous cache, Je sens comme une étrange et douloureuse attache.
Moi de même !
CREUSE
Eh bien! donc, ouvrez-moi votre cœur, Et pour que je vous sauve, éclairez-moi,... ma sœur!
MÉDÉE
Que dire? Je vivais innocente, adorée, Heureuse I Un jour, s'avance en notre âpre contrée Un jeune homme, cherchant sous ce ciel étranger Ce que cherche un héros, la gloire et le danger. Il demande mon père... Il entre... 0 misérable! Dieux cruels! mal sacré! Vénus impitoyable! A son premier regard, avant qu'il eût parlé, Une stupeur muette au cœur me prend ! Troublé, Mon œil flotte au hasard : une âpre inquiétude. Me tourmente... mon corps fléchit de lassitude...
■2o(i COMEDIES ET DRAMES.
Je souffre!... Mais il parle! et bienlùl... il soudain Un torrent de bonheur coule à flots dans mon seinl Comme si quelque dieu m'eût jetée en délire, Je sentais, malgré moi, ma bouche lui sourire, Et, les yeux ardemment attachés à ses traits, J'écoutais! j'aspirais! je refrardais!... j'aimais!...
CREUSE
Malheureuse!
MÉDÉE
Dès lors, je n'eus qu'une pensée, Son salut! Pour armer sa valeur insensée, Il fallait dépouiller mon père... je le fis! Trahir notre cité, nos dieux... je les trahis! Mais que devins-je, hélas! quand, après sa victoire, Il me dit tout en pleurs : Viens, je te dois ma gloire, Viens ! je l'aiine ! fin ons!
iuir lo doux sol natal!
MKDÉE.
Va-t'en, disais-je, va ! Notre amour est fatal !
Viens! me répondait-il, ou bien je meurs! Dans l'ombre
Je m'élance à travers le palais vaste et somhic.
Mais avec désespoir il s'attachait à moi.
Me répétant : Je meurs si je repars sans toi!
0 nuiti terrible nuit! nuit d'adieux et d'alarmes!
Je les parcourais tous en les baignant de larmes.
Ces lieux, ces lieux aimés, où pendant dix-sept ans
Mes jours avaient coulé comme un jour de printemps!
Je m'attachais aux murs, aux meubles de famille,
Je baisais à genoux mon lit de jeune fille.
Sanglotant et criant... Ah! pourquoi donc, pourquoi
Les dieux, héros fatal, t'ont-ils conduit vers moi?
Mais, hélas! quel surcroît d'angoisse et de misère,
Quand j'entrai dans la chambre où reposait ma mère !
MEDKIi'. 257
Que je m'agenouillai, sans bruit, à ce chevet Où près d'elle souvent mon sommeil s'achevait, Et que tout ù côté de sa tôte si chère Déposant mes cheveux en offrande... 0 ma mère! Patrie!... amis!... parents!... êtres chers et sacrés, Voyez, voyez mon sort, et vous pardonnerez!
(Elle cache en pleurant sa tête dans ses mains.)
(Creuse cherche ce qu'elle peut faire pour calmer Médée, et, apercevant les enfants, elle les ramène près de leur mère ; les enfants l'ombrassent tendrement.)
CREUSE
Dans leur amour pour vous cherchez votre courage ! Voyez! vous écartant les deux mains du visage. Leur bouche va baiser la trace de vos pleurs.
MÉDÉE, les regardant.
C'est vrai! je suis ingrate!... Ah! chers consolateurs! Ils comprennent qu'un dieu créa dans nos misères Les baisers des enfants pour les larmes des mères I
(Les embrassant.)
Je me sens plus tranquille! Allez, allez, amis, Déposez ces rameaux au temple d'ArtémisI
LYCAON
Oui, nous allons pour toi supplier la déesse.
(Elle les embrasse de nouveau avec tendresse, et les enfants se dirigent vers le temple où ils entrent.)
MÉDÉE, les regardant s'éloigner.
Hélas!... ce dernier bien, leurs baisers, leur tendresse, Je les perdrai peut-être !
CREUSE
0 grands dieux î
MÉDÉE
Ma douleur Les lassera ! L'enfant a besoin de bonheur.
De joieî... Il n'est pas fait pour vivre dans les larmes, Pour suivre et pour aimer les fronts charjrés d'alarmes, Et les cœurs irrit«''s par d'éternels combats... Le malheur aigrit!
CREUSE
Mais...
MÉDKK.
Et puis jo ne suis pas Une fille des Grecs, je suis une barbare ! Ma tendresse elle-même est fougueuse, et sV^gare En transports dont Tardeur effraye un cceur d'enfant... Souvent je leur fais peur même en les embrassant !
CRÉUSK.
Quel blasphème I des lils avoir peur de leur mèrel
MÉDKE, dune voix bombre.
Oh ! c'est mon châtiment ! la céleste colère Pour me frapper à mort, en eux me frappera, Et voilà les vengeurs qu'Érinnys choisira!
CREUSE
Érinnys!
MÉDÉE, avec agitation.
N'ai-je point parlé des Euménides.
D'amours poussant au crime, et sur mes traits livides N'avez-vous donc pas vu ce signe de l'enfer Qu'au front du meurtrier imprime Jupiter?
CREUSE
0 ciel!
Vous frémissez... Enfant 1... Ehl que serait-ce Si je vous révélais la terreur qui m'oppresse? Faut-il parler?... Eh bien !... je le sens, je le vois, Je ne suis pas au bout!... une secrète voix, Quand j'ai franchi ces murs, m'a dit : Tremble, coupable; Tremble! en ces lieux t'attend l'Euménide implacable!
MKDEE. 259
Je sens courir dans l'air son souffle tout-puissant, Et Ton respire ici comme une odeur de sang?
CRKUSE.
Où vous égarez-vous? Quelle crainte insensée?...
MÉDÉK.
Ahl c'est qu'un doute horrible, une atroce pensée Dans mon cœur, malgré moi, comme un éclair a lui.
CRKUSE.
Comment?
MÉDÉE
Connaissez-vous la jalousie?
CREUSE
Ohl oui!
MÉDÉE, souriant tristement.
Vous, jalouse!... De quoi?
CREUSE
Du passé.
Dans votre âme Mon secret peut descendre alors... vous êtes femme! Eh bien ! parfois un vague et douloureux soupçon Me dit : Si son absence était un abandon? Si, pendant qu'éperdue et mourant de détresse, Sur sa trace, en pleurant, je parcourais la Grèce, Pendant que chaque jour, au seul bruit de sa mort, Je souffre des tourments plus grands que le remord, Il vivait, lui, tranquille, aux pieds d'une autre femme? S'il l'aimait! l'épousait!...
CREUSE
Oh! ce serait infâme!
MÉDÉE
N'est-ce pas?... Eh bien! donc, depuis que dans mon sein Ce doute a pénétré, je n'ai plus qu'un dessein. .
A travers les cités j'erre comme une louve, Je les cherche...
CRKUSE.
J'ai peur!
MÉDÉE
Si jamais je les trouve î . . .
CREUSE
Que leur ferioz-vous donc?
M rnii'. avec une fureur croisMuite.
Ce que je leur ferais !...
(Jue fait lo léopard, lorscjuau fond des forôts. Saisi d'une terrible et rugissante joie, D'un l)ond, comnve la foudre, il tombe sur sa proie, Qu'il l'emporte en son antre, et que là dépeçant Membre fi m«^mbre, ce corps qui ruissell*' '" - f» -
G R É U s K, avec uo cri d'horreu. .
•Ah!
MKDÉE, avec dédain.
Ou' (U>iL'/-vuus donc que vous étiez jah.^
CREUSE, avec le plus grand trouble.
Pardonnez!... J'en conviens, votre fureur d'épouse, Votre voix, vos regards, tout me glace d'effroi, Et cependant vers vous jo revifn^ malcrré moj.
(Avec une sorte de terreur.
Notre conformité de destin continuel...
•Coninio vous je dtHesle une feninu» inconnue!
MÉDÉE
Vous !
CREUSE
Par delà les mers elle a fui, je le crois, Et pourtant son image est toujours devant moi.
MEDEE. 2i'A
MKDÉE.
V^otre époux raiine encore?
CRKUSK.
Oh ! non ! il me rassure I
MÉDÉK.
(jue vous importe alors?
Toujours je me figure Qu'en dépit des déserts, des mers et des remparts, Elle va tout à coup paraître à mes regards! Et que son art maudit, des philtres que j'ignore, M'arracheront vivante à celui que j'adore...
MÉDÉE
Quelles terreurs d'enfant!
CREUSE
Si vous saviez son nom!
MÉDÉE
Quel est ce nom fatal?
CREUSE
Vous le dire?... Oh! non! non?
Parlez, vous.
MÉDÉE
J'y consens. Il est une merveille Dont le récit peut-être a frappé votre oreille ; La toison d'or!
CREUSE, avec ua commencement de crainte.
Eh bien?
MÉDÉE
On vous parla souvent...
SCKNE Vil Lks Ml MRS. ORPHÉE.
ORPUÉE.
Venez, G^éu^*e î
( Aperce vantMédée.)
Vous!
MÉDÉG, avM an cri.
Orphée î
(Courant à lui.)
Est-il vivant?
ORPHÉE
Vous!
Parlez!
MÉDÉE
oni'ii 1. r..
Écoutez!...
MÉDKE.
nuo v»nU-on (ju»* j .'coute?..
Un sonl mot! un seul mot! Est-il vivant?...
ORPHÉE
Sans doute!
MÉDKi., u. . joie.
Il vit! il vit!...
Qui donc?
MÉDÉE
Mon époux!... mon héros!...
Leur père ! ... 0 mes enfants ! plus de pleurs, de sanglots Votre père est vivant!...
MKDKK. 26:i
cri': USE.
Quel ost-il?
MÉDÉE, avec orgueil.
Qui serait-ce, Sinon l'orgueil, l'honneur, le soutien de la Grèce!
CREUSE
Ciell
MÉDÉE
L'héroïque chef d'un peuple de héros, Le vainqueur du dragon de Golchos!
CREUSE, avec un cri terrible.
De Golchos!...
Mi5:DÉE.
Gelui dont la valeur par mon amour guidée...
CREUSE
Jason!... Vous êtes donc la terrible Médée!
MÉDÉE, se retournant vers elle.
Mais qui donc êtes-vous, vous-même?
ORPHÉE, cherchant à Tarrêter.
Au nom des dieux!
MÉDÉE, marchant sur Creuse qui recule.
A mon aspect pourquoi détournez-vous les yeux?
A mon nom seul pourquoi, muette, consternée?...
Je vois partout ici des apprêts d'hyménéel...
G'est le vôtre!... Et l'époux, où donc est-il?... Parlez!...
Je veux le voir aussi !.. . Qu'il vienne ! . . . Vous tremblez ! . . .
(Éclatant.)
Ah!... je devine tout!... vous êtes cette femme Dont mon cœur pressentait la perfidie infâme!».. Et le lâche Jason...
CREUSE, relevant la tête et avec énergie.
Arrêtez!... Devant moi, Respectez le héros dont j'ai reçu la foi!...
2C'* COMiM
Tu Taimesl
r li 1 1- s 1.
Oui, jo l'aiinol et demain le grand prêtre Lo nomme mon époux!...
Lui! ton époux î... Peut-ôtr
(I.a toile tombe.)