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PRÉFACE

Cette pièce repose sur la même idée que le beau drame de Madame Caverley. Ce sont deux plaidoyers dramatiques en faveur du divorce.

E. Augier et moi, nous avons bâti sur le même terrain, mais bâti deux maisons absolument différentes.

E. Augier attaquait l'Indissolubilité du mariage; moi, j'attaquais la Séparation.

Il appellait une loi future -, je protestais contre une loi actuelle.

Nos deux héroïnes sont deux victimes ; mais Augier nous montre dans madame Caverley une créature naturellement honnête, noble de cœur, faite pour le bien, et précipitée dans le mal, condamnée au mal par l'indissolubilité.

J'ai peint dans madame Delpierre une femme sans tache, restée pure au milieu de toutes les tentations, restée ferme au milieu de toutes les épreuves, et torturée par la séparation non seulement dans ses sentiments, mais dans chacune de ses vertus, blessée dans sa probité, dans sa pureté, dans sa maternité.

On a accusé la pièce d'Augier d'être immorale ; rien de plus faux. Seulement, chose curieuse! c'est l'immoralité de son héroïne qui fait la moralité de son drame. On se dit après Madame Caverley : Quelle horrible chaîne que l'indissolubilité.

124 COMÉDIES ET DRAxMES.

puisqu'elle pousse une telle femme à de telles fautes!

lais faire dire : Quelle affreuse loi que la séparation, puisqu'elle

condamne un être si noble à de telles tortures !

Le rétablissement du divorce enlève-l-il, comme on pourrait le croire, leur raison d'être, à nos deux drames? Je ne le pense pas. S'ils ont perdu l'intérôt polémique, ils ont ^agné l'intérêt hutorique. L'image de ce qui était, nous i^meut souvent au théâtre, tout autant que la vue de ce qui est.

Mon drame, en outre, a ceci pour lui, c'est que la loi de la séparation existe toujours. Le divorce l'a adoucie, mais ne l'a ni abolie, ni renouvelle. Ce qui en reste, et il en reste beaucoup, est abominable*!

Hé bien! c'est le passé, c'est le présent de ce chapitre du code que j'attaque, et le côté nouveau de mon drame, sa force, s'il en a une, comme je l'espère, c'est d'être la mise en accusation d'une loi! Un procès dramatique intenté à une loi! Pas une des péripéties de ma pièce, qui n»> naisse d'un des textes de cette loi. La scène capitale du premier acte, celle du second, celle du troisième, celle du quatrième, sont autant d'articles de cette loi, mis en action. Cette loi est pour ainsi dire mon personnage principal ; je l'ai prise à partie, comme un de ces êtres funestes ou malfaisants que nous fournit l'histoire ou l'imagination, et qu'on dçssine implacablement •! traii à trait, devant le public, afin de lui en inspirer l'horn i

Les adversaires du divorce étaient et sont encore les pariisans de la séparation. Ils conviennent de ce qu'elle a de dur, mais ils ia défendent, telle qu'elle était, et telle qu'elle est toujours, au nom delà moralité, au nom <le la rniiiil.- m nm,, de l'intérêt des enfants.

Rien de plus faux. La séparation blesse nulle loii plus la morale, et détruit mille fois plus la famille que le divorce.

La séparation, disent les défenseurs, a un grand avanbige sur le divorce : elle au moins, dans le mariage, laisse subsister le lien.

— Du tout! elle brise le lien, elle ne maintient que la chaîne.

1. La Séparation ne peut pas être rayée de notre code. Il y a encore et il y aura toujours des époux qui, ne pouvant pas vivre ensemble, ne pourraient ou ne voudraient pas recourir au divorce. Il faut régler leur état, mais selon une loi toute nouvelle. •

INI-: SEPARATION. 12u

— I.e divorce fait de deux époux deux étrangers.

— La séparation en fait deux ennemis! Le modèle des pens qui se détestent, ce sont les époux séparés. Au début, ils sont si contents de ne plus se voir qu'ils trouvent tout parfait, mémo leur conjoint; c'est la lune de miel delà séparation. Mais après? Après ils passent leur vio à désirer mutuellement leur mort... Bienheureux quand ils ne font que la désirer.

Les époux, répond-on, ont sans doute droit à la pitié, mais si leurs souffrances sont atfreuses et imméritées; leur malheur est leur fait, parfois leur faute. Mais les enfants, que sont-ils, eux? Rien que des victimes, et les plus innocentes des victimes : le législateur doit donc, avant tout, songer aux enfants.

— Soit! c'est au nom des enfants que je parle. Quel est leur sort entre deux époux séparés? La séparation conduisant trop souvent les parents à l'adultère, elle fait des enfants les témoins, les juges des fautes de leurs parents. La séparation les déprave ou les torture.

En veut-on une preuve? En voici une terrible! Une mère séparée, et contrainte par le jugement même à envoyer chaque semaine sa fille à son mari, ôtait à l'enfant, le jour de cette visite, sa jolie toilette de petite fille riche, l'habillait d'une robe sale et déchirée, et la faisait conduire ainsi vêtue, à pied, chez son père! Pourquoi? afin qu'elle souffrît d'aller chez son père, afin qu'elle fût humiliée en allant chez son père; et le père, pour pouvoir sortir avec elle, était contraint de lui préparer un autre habillement quand elle arrivait chez lui, et qu'elle quittait avec de nouvelles larmes en en partant!... Eh bien, je le demande, quelle impression peut produire sur l'ame d'un enfant un tel spectacle de haine?

Qu'on ne dise pas que c'est une exception monstrueuse!

Je pourrais citer vingt faits pareils. Les époux séparés n'aiment pas leur enfant simplement, naturellement; ils ne se contentent pas de le gagner, ils veulent l'enlever à l'autre. Il ne leur suffit pas de l'avoir, ils veulent que l'autre ne l'ait pas. Alors les récriminations, les accusations, parfois les calomnies. On ne se dit pas qu'on ébranle chez fenfant toute notion du devoir, qu'on pervertit chez lui les sentiments naturels; on ne voit qu'une chose, c'est qu'on se venge! Écoutez ce que j'ai

1 1 dans la Gazette des Tribunaux : un p«'i e, condamné par le tribunal à laisser à la mère son fils âgé de deux ans, enleva l'enfant, l'emmena en pays étran^ier, et, au bout de cinq ans, il revint avec deux autres petits garçons babilles comme son fils, élevés par lui comme son lils, et dit à sa lemme : « Un de ces trois enfants est le vôtre; moi seul, je sais kMjuel, choisissez! » La mère n'osa pas choisir, de peur de prendre pour son fils un enfant trouvé, et elle les abandonna tous trois au père!... Qu'on le sache bien, dans la séparation, l'enfant n'est «|ue le champ de bataille de deux haines. Seulement, r«» n'est pas, comme dans les mêlées antiques, un cadavre que deux ennemis se disputent, c'est une âme vivante qu'ils déchirent. Us accomplissent cbaque jour un infanticide moral!

Voi4à le sujet de m(»n drame.

Hesserré dans ce cadre, il n'en reste pas moins très difficile.

Toute séparation suppose une faute, un coupable. Or, quelle r.iute choisir? Quel coupable prendre? Généralement, on prend le juari. Est-ce parce que les femmes valent mieux? je n'oserais pas le dire, car j'ai remarqué que dans les séparations, si les hommes sont plus méchants, les femmos sont plus mauvaises. Il y aurait donc parfois hien de l'avantage à prendre la femme. Quelle peinture plus poignante, plus dramatique, peut-être même plus comique, qu^ celle d'un honnête homme obligé de suivre à la piste, à travers le monde cette femme, qui y promène son nom, resté l'éditeur responsable de ses méfaits, toujours sous le coup d'une accusation de réconciliation, car la loi suppose toujours la réconciliation possible... et forcé enfin de multiplier ses preuves d'alibi, de démontrer qu'il n'a pas passé telle journée à Saint-C.loud, de peur de se voir appliquer la maxime : Pater is est...ei... je m'arrête, de peur que cette pièce imaginaire ne paraisse plus piquante que la véritable. Les pièces sont toujours si belles, quand elles ne sont pas encore faites.

J'ai pris la marche ordinaire. J'ai fait tomber la faute sur le mari. De plus, rette faute, je l'ai choisie inabsolvable, d'abord parce que je voulais que tout le monde donnât raison à la femme ; pui», je trouvais là l'occasion de mettre en lumière un des traits les plus caractéristiques de cette loi, qui n'ad-

mettait pas comme cause de séparation la plus alfreusc des injures morales. Le mari était difficile à peindre; il y fallait beaucoup d'adresse ou beaucoup de rudesse. Il y a trente ans, j'aurais essayé de l'adresse; dans ce temps-là, quand on créait ce qu'on appelle un rôle ingrat, l'art était de le faire passer ; aujourd'hui, l'art est de l'imposer. Le public d'aujourd'hui aime avant tout la vérité ; il vous pardonne tout, même d'être brutal, si vous êtes vrai; j'en ai profité pour établir nettement mon personnage sur deux passions : l'une bonne, l'autre mauvaise; une vertu, et un vice; sa passion pour l'argent et sa passion pour son fils. Le portrait est dur, mais je le crois vrai.

J'ai osé plus : j'ai mis en contraste deux jeunes gens, deux fils, l'un désespéré par la séparation, l'autre... je ne dirai rien sur lui ; mais j'appelle votre attention sur sa gaîté.

Je ne veux pas terminer cette préface sans parler de ma principale interprète. M'^'^ Delaporte a compté bien des succès dans sa carrière, aucun ne lui a fait plus d'honneur qu'Une St^paration.EWQa. prouvé qu'on pouvait être grande comme comédienne tout en étant petite comme femme, car elle a eu la véritable grandeur, celle ({ui vient du cœur, de l'intelligence et de la conviction.

PERSONNAGES

M. DELPIERUE. .

Madamk DKI.IMEHl;

FERNANI), L!

M. liri'ONT-VKUxoN.

Mll-^ Hi I.VPORTE.

Mai.amk BONNEVILLE,

DAMK DkIJMI

M. CLAVEL

M. MON VAL

La Comtesse d ORVILLI:

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