SCÈNE VII MADAME DELPIERRE, DELPIERRE
MADAME DELPIERRE, s'asseyant sur le canapé.
Qu'est-ce qu'a fait aujourd'hui mon seigneur et maître, et pourquoi revient-il si tôt?
DELPIERRE.
Je ne fais qu'entrer et repartir.
Et re/enir, j'espère!... M. Glavel tient à te voir.
DELPIERRE.
Je serai ici dans un quart d'heure, mais... j'ai voulu auparavant...
MADAME DELPIERRE.
Qu'as-tu donc? je te trouve un air souriant.
DELPIERRE, s'asseyant près d'elle et lui donnant un écrin.
Tiens.
MADAME DELPIEnRE, l'ouvrant.
Oh ! le joli bracelet ! Pour qui ?
DELIMK HHK.
Pour toi I Pour ta fête...
MADAME DELPIERHE.
11 est trop beau I
DELPIEHHE.
Est-ce que rien peut ôlre trop beau...
MADAME DELPIERRE.
Pourmoi. Non ! c'est entendu ! Mais pour notre bourse! il doit être très cher ! comment le paierons-nous?
DKI. PIKin^F.
11 est payé.
Avec quoi .'
DELPIERRE.
Une ^Tatification extraordinaire ! A quoi l'imprévu pt'Ut-il ôtre mieux employé qu'à payer le superflu?
MADAME DELPIERRE, n^gardant le bracelet.
Tu me gâtes trop!... Une belle plante et deux billets pour les concerts populaires suffisaient bien !... Tu sais... la musique et les fleurs, voilà mon luxe à moi. Les beaux bijoux comme celui-là ne sont pas l'affaire des petites bourgeoises comme moi.
DELPIERRE, se levant.
Bourgeoise!... Toi!... Ne prononce pas ce mot! Il m'irrite ! tu n'es pas une bourgeoise, tu es une duchesse née au quatrième étage.
MADAME DELPIERRE, riant.
Ah ! la définition est admirable !
DELPIERRE.
Non, je dis ce qui est. Mes relations me conduisent parfois dans le monde officiel. Eh bien, quand j'y vois toutes ces grandes dames étincelantes de diamants, la
rage me prend au cAmiv ! Jo iiic dis «juc c'est toi qui dfivrais ôtro à leur place ! Que si tu paraissais au milieu d'elles... tu les éclipserais toutes.
M A D A M E D R L I» I E H H E , se levant.
Oh! je n'y tiens pas, mon lot me suffit. J'ai un mari qui m'aime...
n EL PI ERRE.
Trop ! bien plus que tu ne m'aimes, toi !
^m MADAME DELPIERRE.
^^Oh 1 voihi notre vieille querelle qui recommence. Je ne t'ai (épousé qu'avec un grand plaisir... et je ne t'aime que de tout mon cœur ! voilà un mari bien à plaindre.
DELPIERRE.
Tu ris toujours.
Uk MADAME DELPIERRE.
^^5urtout... quand tu me reproches d'avoir le coeur froid. Froid ! Vienne un jour, une circonstance où je puisse montrer tout ce qu'il y a là et nous verrons lequel aime le plus et le mieux ! Il est vrai que je ne suis pas ce qu'on appelle romanesque... mais, crois-moi, mon ami, les sentiments exaltés ne sont pas toujours les plus profonds. Je conviens que quand j'étais jeune fille, je voyais l'idéal du mariage dans un mari que j'aimerais bien et ([ue j'estimerais beaucoup. Oh ! cela c'était le point essentiel!... mais cet idéal, tu l'as si bien réalisé ou plutôt dépassé, tu as ajouté à ton beau titre d'honnête homme tant de qualités charmantes et brillantes... et enfin... enfin la naissance de mon fils a changé mon paisible bonheur en un telle ivresse, qu'à la seule idée qu'un malheur... un accident, pourrait renverser toute cette joie, alors ce cœur que tu accuses d'ôlre froid... (Kssuyant ses'yeux.) Eh bien, voilà que je m'attendris I Suis-je sotte? Une femme sensée!... et le sermon que j'ai à te faire !... car j'ai à te gronder très sérieusement.
i>ELPiF.rvi?r.
Et de quoi donc?
MADAME DKI. l'I K HHK.
Ah î d'un tort très réot... car j'ai ri... là... pour m'cmpôcher de pleurer il -^'agit d'une chose grave... lu as un grand défaut.
iiFT.riEnnF.
Lequel ?
M A 1>.\ M K in. 1.1' ! K. Min..
Tu aimes trop l'argent. Ce n'est pas par avarice... je ne sais pas d'homme plus généreux que toi... ni môme par vanité ! Tu ne te soucies pas assez pout-t^lre de l'opinion des antres... lu aimes la richesse pour la richesse. Ton rêve est de faire une grande fortune
DELIMEHUE, vivement.
C'est vrai! (Avec tendresse.! PouT loi ! Pour mou flls ! ccla me révolte de nous voir dans ce misérable petit appartement ! j'y étouffe ! Est-ce que c'est là ta place ? Est-ce que je suis fait, moi, avec mon intelligence... et mon ardeur, pour me consumer dans urf bureau, dans un rôle d'emplôvé? houreusement cela changera.
MADAMF DF.I.IMEHHE.
Que dis-tu ?
I)K i. l'I i. i(HE.
Ce que je t'expliquerai plus tard î Sache seulement que, grâce à ma capacité, j'atteindrai enfin... ce sans quoi on n'est rien dans ce monde... la richesse'.... Je veux être riche ! Je veux que Fernand soit riche ! Et nous le serons !
(Il s'assied.)
MADAME DELPIERRE, allant à lui.
Mais, malheureux! tu l'es! il l'est! Qu'est-ce qui te manque? Est-ce que je te paraîtrais plus jolie avec un collier de diamants au cou? Est-ce que tu aimerais mieux ton fils avec des habits de velours! Non ! eh bien alors!..
rXK SKPAlîATI ON. 143
0 mon ami ! iiiuii iuni '. Je Lcn piit^ ! ne IcnLe pas lu ciel I ton rôve me fait peur pour notre chère et douce réalit(*; mais songe donc que nous sommes des millionnaires, puisque nous avons ce que rien n'achète... ce que rien n'égale... et ce que rien ne remplace...
DEL PIE HUE, riant.
Oui... mais ce que la fortune complète I Notre bonheur est un beau tableau, laisse-moi lui faire un beau cadre ! Eh bien, est-ce entendu? sommes-nous raisonnables?... Oh 1 quelle enfant î Dieu me pardonne ! elle pleurerait volontiers d'avoir ce que les autres femmes désirent avec passion. Eh bien, me promets-tu de te laisser être heureuse?...
MADAME DELPIERRE.
Tu sais bien que je t'obéis toujours parce que j'ai foi •^n toi.
DELPIERRE.
Allons ! je pars.
MADAME DELPIERRE.
Tout de suite? (Apercevant Kernand.) Voilà justement tOn
rival qui s'avance... C'est le moment de t'éloigner... Y a et reviens! (ii sort.)