MONSIEUR DE MONVAL
Oui, nommé à Pont-l'Évêque depuis quinze jours.
ANDRÉ
Bel avancement que vous avez eu là!... Il est vrai que vous avez une fameuse touche de magistrat.
MONVAL
Touche de magistrat! Ah çà, André, vous parlerez donc toujours cet affreux argot.
C'est la langue maternelle de tous les jeunes gens.
MONVAL
Une langue hôte, inintelligible et toujours vieille, car le mot d'hier n'est déjà plus le mot d'aujourd'hui.
ANDRÉ
Oui! mais quel bouquet! Voyons, que voulez-vous que je dise en parlant d'une jolie cocotte... qu'elle a de la grâce... Style de l'Empire?... Du piquant?... oh! feu Elleviou!... Du montant!... c'est un peu mieux... mais toujours fade!... Tandis que du chic!... du zinc!... ou de la haute poisse!... Oh! à la bonne heure!... cela dit quelque chose.
i8i COMÉDIE^N hi iUlAMES.
MONVAL
Vous êtes fou. (Il se dirige vers la table dos jouinaux/i UN JOUEUR^ à la table de jeu.
Il manque deux louis.
AN 1> h t., \ nc-iiifut.
Je les... ah! j'oubliais! rasé.
1 \ ' OMTESSE D'ORVILLE, entrant.
Je les lais !
ANDRÉ, & part.
La jolie comtesse d'Orville, un rude montant, (ii sappro-
che d'elle et cause avec elle.)
MONVAL, bas à Clavel dont il s'est approché.
Vous icil
Depuis hier.
MONVAL
Savez-vousque madame Delpierre y est?
CLAVEL
Je viens de l'apprendre.
MONVAL
Écoutez-moi. 11 y a sept semaines, quand madame Delpierre quitta la maison de votre sœur pour aller demeurer rue Las-Cases, elle me chargea d'exiger de vous la promesse que vous ne chercheriez jamais à la revoir. Cette promesse, vous me l'avez faite.
CLAVEL
Kt je l'ai tenue.
MONVAL
Vous allez donc quitter Trouville.
CLAVEL
Non; car j'ai fait un autre serment, c'est de vouer désormais ma vie à madame Delpierre et à Fernand, de ne jamais lui parler puisque je pourrais la compromettre,
UNE SLrAUATIoX. 185
mais d'accourir partout où lui et olle pourraient avoir besoin de moi.
MONVAL
Eh bien?
Eh bien, un nouveau malheur la menace... peut-être*
MONVAL
Lequel?
CLAVEL
Je n'en suis pas encore assez certain pour vous le dire, Tnais le hasard m'a amené ici, j'y reste.
MONVAL
De la prudence.
CLAVEL
Soyez tranquille! (ils remontent tous deux et on entend la musique au dehors . )
ANDRÉ
Ahl la musique va commencer sur la terrasse. Voilà le cornet à piston qui s'essaye. (Aia comtesse d'orvuie.) Belle dame, voulez-vous me permettre de vous offrir le bras?
LA COMTESSE
Tout à l'heure; mais voyons arriver les baigneurs. (Eiie
descend la scène en lui donnant le l>ras. — Clavel sort par la gauche. Madame de Bernon entrant par le fond avec sa fille et la gouvernante de sa fille, tout le monde s'empresse autour d'elle; elle descend s'asseoir à droite.)
LA COMTESSE, à André sur le devant de la scène.
Quelle est donc cette dame encore jeune et auprès de laquelle tout le monde s'empressje?
ANDRÉ
C'est M"»® de Bernon! la souveraine de la plage! Oh! c'est le grand oracle! une femme sérieuse! genre honnête!
LA COMTESSE
La connaissez-vous?
ANDRÉ
Non, je ne travaille pas dans cette J>;l^li•'-l.^.
LA COMTESSE
Impertinent! et moi, est-ce que je ne suis pas une femme commo il faut?
A NDRÉ, câlinement.
Oh I vous des bien mieux, vous 6tes une femme comme
il nous en faut. (La comtesse d'OrvUle lui donne un coup d'éventail sur
les doigts.) Merci ! c'est toujours quelque chose que je tiens de
vous. (La musique commence à jouer doucement. — Madame Delpierre entre par la gauche en donnant le bras k Fernand ; elle descend du cût(> opposé à celui de madame de Bemon. Fernand va lui chercher une chaise et Finstalle.)
LA COMTESSE, à André, en remontant vers l.î fond.
A qui donc votre ami, Fernand Delpierre, donne-t-il le bras?
ANDRÉ
A sa mère, je crois; il doit me présenter à elle aujourd'hui.
LA COMTESSE
C'est un charmant garçon, un peu timide; mais j'ai juré de l'apprivoiser et de faire sa conquête.
A qui avez-vous juré cela?
LA COMTESSE
A son père qui est un de mes bons amis et qui doit arriver aujourd'hui même.
- ANDRÉ
De qui dois-je être jaloux, du père ou du fils?
LA COMTESSE, riant.
Ohl... Si vous n'aviez que le père pour rival!... Mais le fils!
UNK SEPARATION. 1H7
FERNAND, à sa mère.
Es-tu bien ainsi?
MADAME nELriRRRK, assise sur un canapé.
Très bien; mais il faut que tu me promettes de ne plus aller si loin en mer en nageant.
FERNAND
Oh ! sois tranquille, je suis sûr de moi.
MADAME DELPIERRE.
Oui, oui, je sais bien, et quand tu t'es lancé, avec tant d'audace et de grâce, j'ai commencé par être très fière; mais quand peu à peu je t'ai vu t'éloigner, puis quand je n'ai plus aperçu que la tête, puis quand je n'ai plus rien aperçu du tout, oh ! alors la peur m'a prise ; il me semblait que tune reviendrais plus!... Tiens, je t'aime trop! va me chercher ton ami que tu dois me présenter. (Fernand remonte
vers le groupe de la comtesse d'Orville et d'André.) MADAME DE BERNON, bas à un jeune homme qui est près d'elle.
Pouvez-vous me dire le nom de cette dame qui est assise à notre droite?