SCENE IV
ANDRE et FERNAND.
ANDRK.
Ah ! mon cher, vous avez la corde, elle vous préfère.
FERNAND
Oui vous le fait croire?
Ma jalousie, parbleu, vous donner une fleur de son bouquet !
FERNAND
C'est vrai.
ANDRK.
Vous offrir la première valse chez elle.
FERNAND
C'est vrai.
ANDRÉ
Vous avez une rude chance.
FERNAND
Je n'osais pas la regarder de près, ses yeux me donnaient le vertige.
ANDRÉ
Je le crois bien, des yeux longs comme ça! et un sourire', et des dents î Ah! nom d'un pétard, moi qui aurais tant voulu être aimé d'une femme du monde! seulement faites bien attention à votre père, il est bien tendre avec elle, et il se pourrait bien...
FERNAND
Oseriez-vous croire que mon père...?
ANDRÉ, riant.
A une maîtresse? ma parole d'honneurl... vous êtes étonnant!... mais tous les maris séparés erf ont! Et ceux même qui ne le sont pas, aussi!... Est-ce que vous croyez que papa n'en a pas? J'ai découvert l'histoire de la façon la plus comique!... Imaginez-vous qu'un matin, je rencontre papa, en voiture fermée, avec une petite dame charmante. Dès qu'il m'aperçoit, il se jette au fond de la voiture... compris!... Moi, comme je suis un bonhomme de fils, je détourne négligemment la tête et je fais semblant de ne pas les voir. Mais, un jour, nous nous trouvons tous les trois nez à nez à l'Exposition de peinture... Voilà papa qui devient rouge... la dame qui devient blanche, pas moyen d'éviter la présentation... « Madame, je vous présente mon fils. — André! Madame de Ligneul ! — Madame! » Et je file!... Mais c'est le soir, à table! que la scène a été bonne!... « André? — Papa? — Gomment
as-tu trouvé cette jeune dame? — Ah! charmante! papa. — Elle est un peu notre parento!... — En vérité! — C'est la veuve d'un de nos cousins très éloignés, qui me Ta presque léguée en mourant. — Un legs, mon père, c'est sacré! — Du reste, mon fils, la vertu môme! — Elle en a bien l'air. — Elle viendra poul-ôtre dînor un de ces jours avec nous! » Celait le mot de la situation.
Elle est venue !
ANDRÉ
Et môme revenue. Nous sommes très bons amis! Je rappelle ma cousine, ce qui l'enchante !... Elle me cajole ; c'est dans son jeu!... Elle me donne mCme quelques conseils... et quand je suis à sec, elle me fait voter des centimes additionnels....
FERNAND, indijrné.
Comment!... vous ne comprenez pas ce qu'il y a d'affreux...
ANDRÉ, riant.
Ne voulez-vous pas que je monte en chaire et que je lui dise : Sachez, monsieur mon père, que votre conduite... Sa conduite!., sa conduite!... ma parole d'honneur, vous êtes inouï avec votre indignation ! on dirait qu'il s'agit d'une mère!...
FERNAND
D'une mère!..,
ANDRÉ
Sans doute!... oh! cela, c'est une autre affaire! Je ris de bien des choses, mais je comprends qu'un fils apprendrait que sa mère...
FER*NAND.
Est-ce que c'est possible?...
ANDRÉ
Pour la mienne et pour la vôtre, non! mais pour les
autres '....toutes, des nids de contrebande... On m'a conté une jolie histoire qui est arrivée, il y a six semaines , parbleu!... dans votre (luartier. Ne demeurez-vous pas avec votre mère, rue Las-Cases?
FERNAND
nui.
ANDRK.
Eh bien ! c'est rue Belle-Chasso, -16, je crois?
FERNAND, vivement.
Hue Belle-Chasse, 46?... Il y a six semaines ?
ANDRÉ
Oui! on ma même dit le jour. C'était le 6 juin.
FERNAND, vivement.
Le 6 juin 1
ANDRÉ
Est-ce que vous connaissez l'histoire?
FERNAND, se contenant.
Non ; la maison seulement. Qu'est-il arrivé?
Il paraît qu'il y logeait une femme séparée, c'est-à-dire remariée.
FERNAND
Comment?
ANDRÉ
Il y avait ce jour-lî\ un bal dans la maison, au rez-dechaussée. Elle y conduit son fils, puis au bout d'un moment s'éclipse et remonte chez elle, où son amant l'attendait.
FERNAND, avec indignation .
C'est une calomnie infâme!
ANDRÉ
Attendez donc !... voilà le comique. Le mari arrive avec un commissaire de police.
FERNAND, avec un cri.
Un commissaire de police ! (Se contenant.) Qui vous a conté cette fable?...
Ah çàl... mais qu'avez-vous?... Vous voilà tout tremblant.
FERNAND
Nonl... Qui vous a conté cette fable?
ANDRÉ
La comtesse d'Orville, qui la tenait, je crois, de votre père!...
F LR> A.Nn.
De mon pèreî
ANDRÉ
Ou plutôt d'un des élégants de la plage.
FERNAND
Ahl Et elle ne vous a pas dit le nom de cette dame?
ANDRÉ
Non, elle ne le sait pas; mais il parait que le héros de l'aventure est un des baigneurs de Trouville, un monsieur Glavel.
FKRN A NU. avec un cri.
Monsieur Glavel I
ANDRÉ, touché.
Mais, vraiment!... vous m'épouvantez!... Voire pâleur!... Vos lèvres tremblantes...
FERNAND
En effet... je ne me sens pas bien!...
Voulez- vous que j'appelle!...
FERNAND
Non! j'aime mieux être seul! j'ai besoin d'être seul... Laissez-moi, mon ami !
UNE SKiWRATIoX. 205
Vous laisser dans un pareil état! jamais !
FERNAND
Je vous en prie... je me remettrai mieux... s'il n'y a personne autour de moi !... Voulez-vous? Merci !
ANDRÉ
Gomme vous voudrez! (a part, en s'en aiiant.) Pauvre garçon!... Il me fait mal. (ii sort.)