CHAPITRE VIL
Dassoucy s'embarque sur la Sône ; la rencontre qu'il y fit de Triboulet.
Je m'embarquay donc sur la Sône , où , pendant que jouant au piquet je tuois le temps avec un fort honneste Gentilhomme, je ne m'appercevois pas que Pierrotin, le Héros de mon véritable Roman, faisoit de sa part tout ce qu'il pouvoit pour se divertir et se jouer de ma réputation, et qu'un certain cuistre engiponné * travailloit avec une merveilleuse sollicitude à la conscience de Pierrotin, qui, pour me délivrer de la peine de me confesser, luy faisoit ingenuëment ma confession géneralle. Ce quidam estoit un Cuistre que j'avois veu autrefois dans le pays Latin, couru et harcelé de tous les Ecoliers, qui le faisoient passer pour un fol sous le nom de Triboulet. Mais quoy que ce Cuistre nouvellement engiponné eust esté déjà plusieurs fois mortifié dans le monde, il manquoit pourtant à son visage cette mortification qui est si nécessaire à ceux qui veulent faire un bon trafic de la fausse dévotion. Car, quoy qu'il fist tout son pouvoir pour jouer Dieu et le monde sous le masque, il n'estoit pas pourtant assez bien masqué pour un rôle si fin et si délicat. Car, soit que la ferveur de son ardente dévotion, ou que les traits du bon père Bacchus luy eussent trop échauffé les entrailles , on .
1 Couvert d'une longue robe.
voyoit sur son visage encherubiné de si furieuses marques de son intempérance, qu'on eust fait aisément un chappelet de grenade des boutons qui rehaussoient Féclat admirable de son embonpoint. Ce fut de ce Cuistre malin que je fus attaqué, qui, tout beat qu'il vouloit paroistre, n'estoit pas pourtant si béatifié qu'il ne lui restast quelque réminiscence des choses de la terre. Car, pour montrer qu'il ne craignoit ni Satan, ni le monde, ni la chair, il estoit justement posté au milieu de cinq ou six femmes, à qui (prenant du tabac en pipe, et de temps en temps haussant le gobelet) il prenoit aussi de temps en temps les mains et pinçoit les genoux pour les faire rire et le tout pour la gloire de Dieu. Or, comme ces saintes personnes ne pourroient pas travailler à la conscience d'un valet, s'ils ne sçavoient à point nommé tout ce qui est sur la conscience du maistre, celuy-cj pour rhabiller la conscience de Pierrotin, ne manqua pas de luy faire toutes les interrogations nécessaires pour ce sujet : de sorte qu'en moins d'un quart d'heure il sceut de l'ingénu Pierrotin mon nom, mon surnom et toute ma généalogie , mes facultez et ma profession, avec l'inventaire de toutes mes hardes. Il luy demanda si j'allois à la Messe, à Vespres et au Sermon, à quoy Pierrotin qui commençoit de se scandaliser de ces interrogations, luy dit que j'allois encore au Salut. — Oliy, dit-il, c'est un vray bigot, mais cela n'empesche pas qu'il ne soit le plus mauvais homme du monde. — Comment, dit le Cuistre, contez-moy un peu ce qu'il fait. — Vous ne le pourriez jamais croire, dit Pierrotin ; il me traite à la Turque, il ne me donne pas une pauvre goutte de vin, je suis abreuvé comme un canard, et me donne plus de coups que de morceaux de pain ; c'est un vray lutin, il ne fait qu'écrire, chanter et palinodiser^ tout le jour et toute la nuit. — Ce n'est pas, dit le Cuistre, ce que je veux sçavoir ; je vous
1 Palinod, espèce de poésie qu'on fait en l'honneur de la "Vierge, en quelques lieux de Normandie. Dict. de Furetière.
demande si c'est un homme de vertu ou un homme débauché et de mauvaise vie. — Non, dit Pierrotin, je ne connois point d'iiomme de meilleure vie que luy, surtout quand il a de l'argent. — Vous ne m'entendez pas encore, dit le Cuistre, je vous demande si vostre Maistre est un homme vicieux ou de bonnes moeurs, s'il vous donne de bons exemples et s'il vous nourrit bien. — Oiiy, sans doute, dit Pierrotin, il me nourrit fort bien et fort grassement, mais il ne m'a jamais donné de bons ni de mauvais exemples ; car, quoy qu'il soit assez bon Poëte, il est un fort mauvais écrivain. — Ce n'est pas ce que je vous dis, reprit le Cuistre, je vous demande si vostre Maistre est un homme pieux et craignant Dieu, enfin un homme de bien ? — Ha! je vous entends , dit Pierrotin , vous me demandez s'il est accommodé des biens de la fortune; non, je vous assure qu'il n'a pas en son pouvoir un poulce de terre. — Vous feriez enrager la beste et le marchand , dit le Cuistre ; quoy, il n'y a pas moyen de sçavoir de vous si vostre Maistre est un homme craignant Dieu , un homme vertueux et un homme pie , s'il observe les Vigiles et s'il fréquente les Sacremens ? — Oiij, dit Pierrotin, mon Maistre est sans doute un homme vertueux, mais je ne vous diraj pas s'il est geay ou pie: au reste, je luy entends souvent parler de Virgile, mais je n'ay pas oiiy dire qu'il ait beaucoup fréquenté les Sarquemanans. — Ah ! je vois bien, dit le Cuistre, que vous estes un petit libertin, et que vous vous moquez de moy. Vous n'estes qu'un petit parpaillot '. — Les parpaillots sont dans vos chausses, dit Pierrotin. Lors le Cuistre, se voyant traité de Pierrotin avec si peu de respect, lui donna une^ chiquenaude sur le bout du nez, qui fut suivie d'un soufflet, que Pierrotin, qui estoit fièrement outré, vengea sur-le-champ par un coup de poing qu'il lui appliqua sur les mâchoires, ce qui enflamma tellement cette beste
' On qualifiait ainsi ceux qui appartenaient à la religion réformée.
farouche, qu'après luy avoir arraché les cheveux, jette à ses piedz et monté sur le ventre, il Tauroit écrazé infailliblement sans ce Gentilhomme, qui l'arracha des mains cuistrales de ce furieux cagot. Alors le Cuistre, qui ne s'estoit pas satisfait à son gré, commença à faire feu et flamme; il dit que j'estois un Juif, un réprouvé et une âme damnée ; une vieille accroupie dit que j'estois un parpaillot, et que les parpaillots iroient à cent mille pipes de diables ; une autre vieille , édentée et barbue, dit que j'estois un ateistre, et quej'irois avec Datan et Abiron ' ; une autre vieille chassieuse , disant son chapelet, assuroit avec une extrême dévotion qu'on ne pouvoit pas faire un sacrifice plus agréable à Dieu que de nous jetter tous dans la rivière; et, sans ce Gentilhomme, qui, avec deux bons Pères Capucins, se déclara hautement pour nous, je ne sçay pas s'ils n'eussent point envoyé Pierrotin battre la mesure avec les brochets de la Sône, car le murmure que la scandaleuse insolence de Pierrotin avait causé parmy tout ce peuple estoit si grand, que, dans cet aveugle emportement, les voyant sur le point de crier toile sur nous, je n'eus que le temps de tirer mes heures de ma poche et de déboutonner mon pourpoint pour leur faire voir les marques de ma croyance et de ma dévotion dans une petite croix d'or que je portois au col. A cette veuë le murmure cessa; outre cela, comme l'on oublie malaisément ce que l'on a bien sceu une fois, et qu'estant écolier estudiant sous les Jesuistes, j'avois toujours emporté le prix de la doctrine Chrestienne, je possedois encore si bien mon Catéchisme et le sçavois encore si bien par cœur, que je l'aurois dit à rebours. C'est pourquoy, les voyant disposez à m'écouter, je leur en recitay, pour le moins, trente pages sans hésiter aucunement, ny manquer d'une syllabe. Ce qui causa tant d'admiration à tous ces passagers, que plusieurs Ecclésiastiques, joignans leurs suffrages à ces deux bons Pères Capucins, furent autant
1 Deux lévites, qui, s'étant révoltés contre Moïse et Aaron, disparurent dans un abîme qui s'ouvrit sous leurs pas.
de voix qui servirent d'Echos à ma gloire. De sorte que, voyant, tant par la confusion de mon cagot que par l'applaudissement gênerai de tout ce peuple zélé, que je m'estois rendu maistre des esprits, pour ne pas perdre une si belle occasion de mortifier mon Cuistre, je leur parlaj ainsi : — Je croy que vous estes assez persuadez de ma Religion, et qu'à mon égard vous estes entièrement desabusez ; mais ce n'est pas assez ny pour vostre utilité ny pour ma gloire, si je ne vous desabuse encore à l'égard de ce malin cagot, et ne vous fais connoistre quel est ce Monsieur Triboulet. A ce mot de Triboulet, ce Pédant, que la honte avoit pétrifié , se trémoussa ny plus ny moins que si je luy eusse donné des coups d'épingles dans les fesses. Il me dit tout ce que la colère pedantesque put inspirer de plus ofTençant; il m'appela impie, sorcier, athée, hérétique et imposteur, homo sceleratus atque nefandus. Je luy dis que s'emporter ainsi c'estoit perdre le décorum et gâter le métier. Ces Pères Capucins firent de leur part tout leur pouvoir pour calmer son courroux , disant qu'à l'exemple de Jesus-Christ et des Saints il falloit tout pardonner et tout endurer ; mais toute cette chrétienne éloquence n'eust jamais esté capable de fixer le mercure volatil du desespéré Triboulet, sans ce Gentilhomme qui, ayant un merveilleux désir de savoir quelque chose de ce Triboulet, ne luy eust , à force de menaces , imposé silence. De sorte que, me voyant en pouvoir de tout dire, je continuay ainsi: — Vous avez veu comme Monsieur Triboulet s'est trémoussé lors que je l'ay appelé par son nom de guerre ; il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il s'est senty touché dans la partie la plus sensible de son âme. Ce Triboulet que vous voyez, qui, sous cette robe de Docteur, voudroit bien passer à la montre pour un Docteur endoctriné, n'est qu'un Docteur enfariné, un cuistre ignorant et un veau engiponné, qui, dans le Collège de Boncourt*, où les plus viles
1 Ce collège était situé rue Bordet, aujoiu-d'hui rue Descartes.
fonctions le tenoient attaché, a toujours esté traité de fol et de ridicule , principalement depuis que , pour couvrir sa misère et pallier ses vices, il a trouvé le moyen de s'enharnâcher de cette robe de Pédant dont vous le voyez si fort embarrassé. Il sçait du Latin pour ce qu'il en a appris quelque peu en ballajant les classes, et il le parle avec les valets et devant les femmes, pource qu'il n'en sçait pas assez pour s'en faire honneur parmj les hommes lettrez. Ce n'est pas que, depuis quelques coups d'étrivieres qu'il receut dans une Académie d'amour pour quoique argent qu'il y avoit dérobé, il ne se soit mis à couvert de toutes ces insultes, et que, sous cette robe de Pédant, il ne passe parmy le peuple ignorant pour un homme de grand mérite et de singulière piété, comme vous pouvez voir par les traits de sa physionomie que le feu de son ardente dévotion fait étinceler sur son visage. Je l'ay veu Laquais, depuis on l'a veu Cuistre, et, depuis qu'il s'est fait Pédant, il n'est pas croyable combien de peines il a pris, jusques à rechercher les mortifications et les disciplines pour parvenir au mérite de cagot. Et si, malheureusement pour moy, ce chappelet de grenade qui couronne son front n'a pas assez de force pour vous le persuader, regardez à son dos, et, voyant comme il est bien discipliné, vous apprendrez, quoy que les Pedans soient indisciplinables, qu'ils ne sont pas pourtant indisciplinez. Quoy que, selon les Philosophes, les yeux soient les miroirs de l'âme, et que la longue réitération des bonnes ou des mauvaises habitudes imprime ordinairement sur le visage des marques qui, trahissant nostre intérieur, en découvrent le vice ou les vertus ; comme ces marques extérieures, qui brillent sur son visage encherubiné, ne sont pas suffisantes pour vous découvrir entièrement la beauté de l'intérieur de Triboulet, autant pour luy faire plaisir que pour luy faire honneur, je vais le retourner comme un bas de chausse; et, afin que vous ne donniez plus dans ces fausses apparences , je vais, en l'honneur de tant de gens de bien qui
m'écoutent, vous laisser des marques infaillibles par lesquelles, sans jamais vous pouvoir aucunement tromper, vous pourrez connoistre la différence qu'il y a entre le zèle saint d'un véritable dévot et le zèle feint d'un dangereux hypocrite. Ecoutez seulement ces vers que j'ay autrefois composez sur ce sujet :
Ce n'est pas par l'extérieur Que l'on peut juger du mérite Du vray dévot plein de ferveur.
Souvent un visage trompeur Confond avecque l'hypocrite Le véritable homme d'honneur.
L'hypocrite allant par la rue, Qui, comme Monsieur Triboulet, Veut prendre le monde pour grue Avecque son grand chapelet, Sa robe et son petit collet.
Peut imiter, baissant la veuë, Dans sa démarche retenue, Un saint tiré sur le volet *
Mais, quoy qu'en toute chose l'affectation soit suspecte, comme ces saintes apparences doivent estre inséparables de ceux qui sont obligez de mener une vie exemplaire, ce seroit faire injure aut gens de bien d'en vouloir à la longue robe et au petit collet, pource que les hypocrites s'en servent à authoriser leurs cruautez et couvrir leurs maléfices ; mais voicy leur véritable caractère et la marque infaillible qui les fait connoistre et qui les distingue entièrement de tous les gens d'honneur et de tous les gens de bien dont voicy la peinture :