‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 16 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dassoucy prend congé de son Marquis ; sa funeste avanture au sortir de son logis, et la peine qu'il eut de se deffendrc d'un homme qui le vouloit forcer d'aller à cheval.

Aussi, dans l'impatience de sortir de cette honneste captivité pour courir après mon épaule et rattrapper mon gigot, je comptois les heures et les jours, et je comptay si bien , que ce généreux Marquis ne me pouvant retenir davantage sans choquer les lois de l'hospitalité , grâce au Ciel bénin qui a pitié de ses créatures, je me trouvay, avant que de crever, à la veille de mon départ. Le soir mesme , après avoir remercié mon généreux hoste et pris congé de sa chère moitié, je vis mes Pages fort joyeux qui, sortant de sa chambre, venoient à moy avec chacun une petite bague au doigt : c'estoit un présent de ma généreuse Ecolliere ; et, le lendemain, après avoir très-bien desjeunè, ce généreux et splendide Seigneur, qui me vouloit faire honneur jusqu'au bout, me conduisit jusqu'en sa basse cour, où , selon mon espérance , n'y voyant point paroistre mon asne sur les rangs, mais trois chevaux de selle des plus fringans, avec un autre chargé de mon cofre et de mes luths, comme c'est un acte de bon naturel d'avoir soin de ses domestiques, je priay ce noble Seigneur de me donner quelque nouvelle de mon trés-aymé et très-cher asne, sçavoir quelle disgrâce luy estoit arrivée, s'il estoit mort ou malade , ou s'il avoit honte de paroistre dans la noble compagnie de ces

braves chevaux pour se cacher ainsi de moy, et n'estre pas venu me dire au moins un pauvre adieu. — Non, me dit-il, il se porte fort bien, il est gras à lard; mais je le trouve si honneste et si mignon, que j'en veux avoir de la race : aussi, comme je croy que vous voulez bien que je le conserve pour l'amour de vous, je veux aussi, me montrant ce cheval chargé de luths, que vous conserviez ce cheval pour l'amour de moy ; cependant, quo}- que je sçache fort bien que vous n'avez pas de plus grand plaisir que d'aller à pied et de faire de petites journées, je vous prie de ne trouver pas mauvais si je vous ay fait préparer ces trois chevaux de selle ; ce n'est pas pour vous faire plus d'honneur ny pour vous soulager, mais seulement pour voir si vos Muses auront autant de grâces allant à cheval que je leur ay trouvé de gentillesse et d'agrément allant à pied. De sorte que, ne pouvant résister à des offres si galantes et à des complimens si spirituels, je consentis, pour mon malheur, à ce qu'il voulut, et m'accorday à ses désirs, mais non pas pourtant sans quelque secrette répugnance, car ce cheval, que l'on m'avoit préparé , me paroissoit un terrible sire; et, selon que je pouvois juger à la physionomie du personnage, il me sembloit fort capable de quelque extravagance, car il estoit toujours en action, battoit du pied, et hannissoit comme celuy qui s'ennuyoit dans l'impatience qu'il avoit de faire vistement quelque coup de sa teste. Que maudit soit le Podagre qui, premier, inventa l'art de chevaucher, et qui, premier, joignant le cheval à l'homme, de l'homme et du cheval en fit un centaure ! Helas ! à peine fus-je sur ce maudit animal, qui sans doute devoit estre de l'honnorable famille des grands chevaux du Soleil, ou du moins proche parent de Bucephal, que, sans me donner le loisir de me poser en selle et de prendre la bride en main, ce fou, qui sans doute avoit le diable au corps, so mit à courir avec tant d'impétuosité, que j'eusse creu être sur le dos du cheval aislé , n'estoit qu'il y a trop long-temps que le sieur Pegaze et moy sommes cousins.

pour me traiter avec si peu de respect et avoir si peu de considération pour son parentage ; car ce perfide, qui, ce jour-là, estoit de concert avec mon mauvais génie, non pas pour me rompre le cul, mais pour me rompre le col, sans attendre qu'on eust ouvert la grande porte de cette basse cour, voulut passer malicieusement par le guichet; de sorte que, sans la profondeur de mon humilité qui me conseilla de m'incliner devant cette porte jusques à baiser Tarson de la selle, j'estois irremissiblement décelé, car ce cheval ou plutost ce démon, ennemy de la musique et des "vers, qui, possible, ayant pris querelle avec mon asne, lequel, après avoir demeuré avec un Poëte, devoit estre beaucoup plus sçavant que luy, pour se vanger sur moy de ce docteur à grandes oreilles, qui, sans doute, l'avoit mis à quia, après plusieurs ruades et pétarades entrelassées de plusieurs sauts mortels et périlleux, et de plusieurs bonds capables de désarçonner tous les Amadis de Grèce et tous les Cavalliers de la Table ronde, il me jeta à terre aussi doucement que si j'y eusse esté porté par un coup de foudre ou abattu par un coup de la lance de Roland le Furieux. Mais ce n'estoit pas assez d'avoir évité le guichet et fait cette rude casquade ; car, ne m'estani peu dépêtrer de l'étrier et y estant resté pendu par un des pieds, après avoir esté traîné dans ceste posture plus de cinquante pas, j'allois courir le misérable destin d'Hippolyte, si le plus puissant des Dieux , Amour, pai qui tout vit et tout respire, ne m'eust promptemeni secouru; car ce cheval amoureux, ayant attrappé une cavalle qui estoit le véritable sujet de ma disgrâce et le principal motif de sa course, l'ayant accollèe fort courtoisement, tandis qu'à grands coups de braquemar il faisoit céder la vengeance à l'amour, j'eus tout le loisii de me tirer du piège que la fortune ennemye m'avoil préparé. Mais quoy qu'en cette rencontre j'eusse l'honneur de faire rire Monsieur l'Ecuyer et Messieurs les Laquais, je ne laissay pas de donner de la pitié et de l'effroy à tout ce qui n'estoit pas marqué de ce digne

caractère. Il n'est pas croyable comme ce pitoyable Seigneur, qui croyoit que j'eusse quelque bras rompu ou pour le moins une épaule démise , témoigna de déplaisir de ma disgrâce, ny combien, pour me montrer qu'il n'estoit point d'intelligence avec mon malheur, il en laissa de sensibles témoignages sur le dos d'un laquais qui se mocquoit de moy, et je crois que ce fut ce gracieux service qui , consolant mon esprit , aida beaucoup à consolider mes playes ; car, au lieu que, dans ce danger mortel, un homme de bien se fust rompu le col, après avoir esté visité, on ne trouva sur moy qu'une petite égratignure, de sorte que ce bon Seigneur, estant bien aise de m'en voir quitte pour la peur, après m'avoir fait avaller un grand verre d'eau , qui est le souverain remède à ce mal, il me fit sur-le-champ sceller un autre cheval non pas véritablement si beau que le premier, mais, en recompense, beaucoup plus civil et plus traitable. Outre cela il me voulut aider à monter, m'accourcir les étriers et me mettre la bride en main. Enfin , après m'avoir donné autant d'inutiles leçons de manège que Phaëton, moins téméraire que moy, prest à monter sur le charriot du Soleil, en receut de son pauvre père, il me laissa aller en la garde do Dieu, et moy je le laissay en la garde de la Vierge et de, tous les Saints. Je partis donc de ce Château fort joyeux d'en partir, fort joyeux de ne m'y estre pas crevé, et encore plus joyeux do no m'y estre pas rompu le col ; mais cette joye ne dura guère, car, estant arrivé à la dînée, au lieu que je croyois donner quelque relâche à mon estomach pour le rétablir dans son premier état et me remettre en nature, je trouvay que ce Monsieur le Marquis, que j'avois laissé à quatre lieues de là, estoit encore avec ses plats et toute sa cuisine à mes trousses. Cet homme, qui avoit charge de me faire la dépense, estant arrivé à l'hostellerie, fit mettre tout par écuelles; mais ce ne fut pas tout, car, au lieu que je croyois que cette bonne chère fust le non plus ultra de cette généreuse persécution, et que je me prcparois à donner de

la pratique au moule de mes escarpins pour me dégraisser un peu les tripes, je vis venir à moy ce zélé conducteur des Muses, qui, m'ayant assuré qu'il estoit deux heures après Midy, et qu'il falloit encore faire cinq grandes lieues avant que d'arriver au giste , me supplia de monter à cheval. — Comment, luy dis-je, monter à cheval, vous vous mocquez ? — Pardonnez-moy, Monsieur, me répondit-il, je ne me mocque point; si vous voulez arriver de jour à la couchée, nous^ n'avons point de temps à perdre. — Je vous comprens bien, luy dis-je, mais vous ne me comprenez pas ; c'est que je suis las d'aller à cheval, et je veux maintenant aller à pied. — Oh ! Monsieur, me dit-il , vous vous mocquez vousmesme ; quand vous vous tueriez , vous ne pourriez jamais nous suivre. — Vous ne m'entendez pas encore, luy dis-je ; c'est que je ne prêtons pas que vous passiez plus outre, et je désire, s'il vous plaist, que nous nous séparions dés icy bons amys. — Jésus , Monsieur, repliqua-t-il , que dites-vous là ? Je ne vous quitterois pas pour mourir; j'ay ordre exprés de mon maistre de vous servir et de vous conduire jusques à Chàlons-sur- Sône. C'est pourquoy je vous supplie. Monsieur, de ne point perdre de temps , et de monter vistement sur vostre cheval. Je ne te saurois dire, cher Lecteur, la peine que j'eus de me deifendre do cet homme, qui vouloit au moins que j'allasse à cheval jusques à la couchée ; ce que j'eusse bien fait d'accepter. Mais quoy, les hommes ne voyent goûte dans l'avenir ; et, quand ils auroient des lumières suffisantes pour pénétrer dans la suite des choses, ils ne pourroient éviter la fatalité de leurs destinées. M'estant donc affranchy de cette persécution cavalière , et me retrouvant en ma première liberté, je me mis en chemin , mais non sans regarder souvent derrière moy comme un homme qui craint les Sergens, tant j'avois peur de revoir le visage persécutant de ce Cavaleriste * persécuteur. Je fis encore deux

1 Pour : cavalerisse , vieux mot tiré de l'italien et qui signifie un écuyer, un maître de manège.

lieues ce jour-là, et, m'estant réconcilie, dés le soir mesme, avec ma chère et bien-aimée épaule de mouton, et soupe joyeusement avec mes petits chantres , le lendemain voicj ce qui m'arriva. J'allois, comme j'ay déjà dit, toujours cinquante pas derrière mon train, et, ayant déjà oublié mes misères passées, j'achevois le dernier couplet d'une chanson, lorsqu'environ le déclin du jour je découvris d'assez loin trois personnes qui, ayant chacun le mousquet sur l'épaule, me paroissoiont trois furieux soldats. Je costoyois alors un petit bois taillis et je marchois dans un chemin qu'une infinité d'autres chemins, tant vieux que nouveaux, étendoit en largeur de plus de cinq cens pas. A cette effroyable vision soldatesque je demeuray tout allarmé, et, ne voyant point de lieu plus propre pour cacher ma bourse, pource que j'estois assez éloigné du bois, je la mis dans l'ornière de l'un de ces chemins, puis, l'ayant couverte d'un peu de terre, je fis comme celuy qui, pour retrouver son thresor, l'enterra vis à vis le clocher de son village ; car, pour retrouver ma bourse, je l'avois enterrée à plus de cent pas d'un arbre que je croyois avoir fort bien remarqué. Et d'autant que dans ce grand chemin, où il n'y avoit aucun bel endroit pour se reposer, je ne pouvois m'arrester auprès de ma bourse sans donner quelque soubçon à ces prétendus voleurs, je continuay de marcher à petit pas jusqu'à ce que, nous estans rencontrez les uns les autres, j'eus tout loisir de contempler ces terribles objets de ma frayeur. C'estoit un Curé de Village monté sur une bourique , avec deux Paysans qui, aimans mieux user leurs pieds que leurs souliers, portoient galamment, chacun sur les épaules, leurs souliers au bout d'un baston. A l'aspect de ces gens-là, je ne pus m'empescher de rire, et eux, après nous avoir un peu contemplez, nous prenant pour ce que nous les avions pris, c'est-à-dire pour des larrons ou plutôst pour des Bohèmes, ils doublèrent premièrement le pas et puis se mirent à fuir. Mais, comme on se moiiille souvent les yeux à force de rire et qu'on se les

mouille encore à force de pleurer, la fortune ne tarda gueres à me mouiller les yeux et à changer mes larmes de joye en de véritables larmes de douleur. Car ce fut bien la pitié lorsque ces bonnes gens estant passez, je voulus aller à la recousse do celle que j'avois si injustement ensevelie ; car, estant arrivé au lieu où je croyois la retrouver, parmy la confusion de tant de chemins et de tant d'ornières, je me vis hors d'espérance de la pouvoir jamais recouvrer avant mesme que de m'estre mis en devoir de la chercher. Je regardois dedans ce petit bois pour voir si je ne retrouverois point mon arbre; mais, parmy la 'conformité de tant d'arbres, ne pouvant distinguer celuy qu'il me sembloit avoir si bien remarque, je demeurai au milieu de cette mer de chemins aussi éperdu qu'un pilote qui, dans la tempeste, a perdu l'estoile du Nord. Je ne laissay pas pourtant de faire toutes mes diligences pour retirer du tombeau celle qui me donnoit la vie. C'estoit une chose plaisante de nous voir chacun un baston à la main parcourir toutes ces ornières, mais c'estoit tenter l'impossible et travailler en vain, car, comme dans un labyrinthe, plus on marche et plus on s'égare, plus je cherchois dans ce dédale de chemins, plus je m'éloignois de mon but. — Ohimé, disois-je, quel coup de foudre ! Est-ce la colère du Ciel ou quelque démon déchaîné qui sans cesse me persécute et me poursuit ? Est-ce le diable de Loudun ' ou de Vauvert*, ou ce coquin qui tenta Job qui est à mes trousses ? Quoy, je n'ay pas plûtost recouvert mon argent par un miracle, qu'il faut un autre miracle pour le recouvrer! Quoy donc, je ne pourrai faire un pas sans faire quelque sottise, et le Ciel, qui n'en- peut mais, sera donc obligé de secourir un sot à chaque pas ;

1 Le diable dont les Ursulines de Loudun se prétendaient possédées ; — comédie de couvent dont Urbain Grandier fut la victime.

2 Un vieux château de ce nom, situé près de la barrière d'Enfer, avait, au treizième siècle, la réputation d'être visité par les revenants.

ma foy, cela n'est pas raisonnable, et je trouve que cet employ est peu digne de sa grandeur. Cependant que, courant par ces champs comme un insensé, je poussois ces ameres doléances, je voyois d'un costé le jour qui déclinoit, mais je ne vojois point paroistre ma bourse. A mesure que le Soleil se retiroit de Thorison et que la Lune s'en approchoit, je sentois bien diminuer en moy l'espérance et augmenter la crainte , mais non pas accroistre mon argent. Enfin les ombres s'estant emparées de toute l'hémisphère, et l'astre de la nuit ayant pris le soin de nous éclairer en l'absence de son frère, nous nous mîmes à travailler de plus belle à la faveur de ses divins rayons. Quoy que mes Pages ne sceussent ny lire ny écrire, c'estoit une chose admirable de voir les belles écritures et les beaux caractères qu'ils faisoient sur ce large terrein, et je ne doute point que, si quelque juge de village nous eust veus tirant ainsi des lignes à la clarté de la Lune , il ne nous eust fait nostre procès comtiie à des magiciens. Mais si le Soleil ne nous avoit pu aider dans cette rencontre, que pouvions-nous espérer de Mademoiselle sa sœur ? Car enfin la pauvrette, après avoir usé toute sa chandelle à nous éclairer, se retira touchée, je croy, de nostre misère et confuse de nostre confusion ; et moy, ne sçachant où donner de la teste, je me retiray aussi, attendant l'aube du jour sous un arbre auquel, faute de râtelier, j'avois déjà fait attacher mon cheval. Ce fut là que, joignant mes soupirs aux larmes de mes pauvres enfans epleurez, je me vis entièrement accablé du poids de mes misères ; de retourner à Paris, c'estoit quitter entièrement la partie et tourner le dos à ma fortune, et de poursuivre mon chemin, c'estoit s'embarquer sans biscuits et ramer contre vent et marée ; et d'ailleurs, de quitter mon arbre pour aller cherchera reposer et à repaistre, c'eust esté exposer mon argent à un trop grand péril. Aussi, dans ce desespoir, j'estois inconsolable; mais celuy de la troupe qui paroissoit le plus affligé, c'estoit Pierrotin, qui ne se pouvoit aucunement consoler, non pas du détriment que

je recevois en mes biens par la perte de ma boiirso, mais du détriment qu'il recevoit en ses tripes par la perte de son souper. Durant tout ce desordre mon cheval ne disoit pas un mot, mais je croj qu'il n'en pensoit pas moins. Enfin, la plus grande partie de la nuit estoit déjà passée, et mes Pages endormis donnoient toute liberté à mon cheval et à moj de rcsver â nos communes avantures. Je maudissois l'heure d'avoir refusé les chevaux de cet honnesto Marquis, qui m'auroient tiré de cet embarras. Aussi, pour un misérable, je me trouvois alors un peu bien délicat, et ne blâmois plus tant ceux qui, au péril de leurs fesses, vont en bonne compagnie à cheval ; et puis , faisant reflexion sur mes disgrâces passées, à la rencontre fatale de mon tueur de temps, à la fiere insulte de mon cheval, au péril de la decolation et au trebûchement des Muses , et, d'autre part, contemplant sous cet arbre mes pauvres Pages désolez, et moy, sans pain, sans espoir et sans argent, je tirois, tant du présent que du passé, de fort mauvaises conséquences pour l'avenir. Il me sembloit que je commençois fort mal mon voyage pour en espérer une bonne fin ; et, dans ces ameres douleurs , quoy que je ne visse, dans cette obscure nuit, briller pour mon salut aucun phare sur la terre nj paroistre aucune étoile au Ciel, je ne laissois pas au travers de ses ombres d'y jetter souvent mes yeux, lors que j'entrovis à travers les arbres une petite lumière errante qui me paroissoit à plus de trois cents pas dans le bois. Pour moy, voyant cette clarté dans une heure si extraordinaire, je la pris d'abord pour l'un de ces ardans qui courent ainsi la nuit pour faire fourvoyer et précipiter les malheureux passans. Mais c'estoit bien le contraire, puisque cette clarté propice ne paroissoit que pour m'éclairer dans mes ténèbres et me remettre en la voye de salut. Cependant je voyois toujours approcher cette lumière, jusqu'à ce qu'enfin je vis sortir hors du bois comme une espèce de lanterne qui, traversant toutes ces ornières, venoit droit à moy. Mais, ce qui accroissoit

mon étonnement, c'est que, bien qu'il n'y eust point d'apparence de croire que cette lanterne marchast toute seule, j'avois beau contempler la lanterne, je ne voyois point le lanternier. Ce qui me fit juger que c'estoit un homme qui portoit une lanterne sourde, comme il estoit vraj ; car cette honneste lanterne, qui sans doute devoit estro la Reyne des lanternes de tous le pays lanternois, s'estant à la fin arrestée à trois pas de moj, je vis, quoy que mal aisément , celuy qui la portoit. C'estoit un homme qui ressembloit à un bûcheron , mais qui pourtant avoit tout l'air et l'aspect d'un homme grave. Il avoit sur son dos comme une espèce de cape de Beart * ; de sorte que, sans une serpe qu'il avoit à la main, je l'aurois pris pour un Chartreux ou pour un Hermite. A cette vision je demeuraj fort étonné ; mais ce qui, dans cette figure melancholique et extravagante, me scandalisoit le plus, c'estoit cette serpe que je ne pouvois aucunement digérer. C'est pourquoj, voyant cet homme si puissant, si fort et si bien armé, et moy sans armes et sans deffense, ne pouvant pénétrer dans son intention, je m'estois déjà ébranlé pour prendre la fuite, lors que, s'estant aperceu de ma crainte, il me retint par ces paroles : — Je croy bien que vous estes surpris de me voir devant vous à l'heure qu'il est, mais vous ne devez pas vous en étonner. Durant que je travaillois dans ce bois, je vous ay veu en grande peine dans ce chemin, et, dans l'imagination que j'avois que vous cherchiez quelque chose que vous aviez perdu, je fus deux ou trois fois sur le point de quitter ma besogne pour vous aller offrir mon secours. Cette nuit je me suis levé pource qu'il faut que je me trouve à la pointe du jour à ce prochain village, et, comme je traversois ce bois, me ressouvenant que vostre cheval estoit hier bien tard dessous cet arbre, il m'est venu une inspiration de passer par icy pour scavoir ce que vous estiez devenu.

• La cape de Béara était un gros manteau surmonté d'un capuchon.

Maintenant je suis fort surpris de vous voir encore en ce lieu, et je m'imagine qu'il vous est arrivé quelque grand malheur et quelque occident extraordinaire ; c'est pourquoy dites-moy librement quelle est vostre disgrâce: comme il me semble que cette inspiration m'est venue du Ciel, je croy fermement qu'il vous assistera. Cela dit, il se teut, et moj, voyant qu'il n'y avoit rien à craindre, mais au contraire qu'il y avoit quelque lieu d'espérer, je luy contay franchement l'accident qui m'estoit arrivé ; que , pensant sauver ma bourse des larrons, je l'avois enterrée dans l'une de ces ornières, et qu'après l'avoir long-temps et inutilement cherchée, j'estois enfin hors d'espérance de la retrouver; que je ne laisserois pas toutefois de tenter encore la fortune, et que, pour cet eifet, je m'estois retiré sous cet arbre, attendant la venue du jour. — Puisqu'il est ainsi, me dit-il, prenez cette serpe et donnez-moy vostre baston, et suivez-moy. Ce dit, il se mit devant, et moy, tout tremblant, je me mis à le suivre. Mais, Dieu ! qui pourra jamais croire ce que je vais dire ? à peine avoitil fait cinquante pas dans ce grand chemin , qu'il s'arresta tout court, et, m'ayant fait approcher de luy, il me dit ces mots : — Viens, mon amy, rends grâces à Dieu, et pz'ends ton argent. Puis, ayant levé avec un baston un peu de terre qui estoit dans l'une de ces ornières, il me fit voir, avec non moins d'étonnement que de ravissement, ma pauvre bourse, laquelle, pour n'exposer plus long-temps au serain, je recueillis promptement. Mais je sentis bientost redoubler ma crainte, car, ayant ouvert la bouche pour lui rendre mille grâces et ouvert ma bourse pour reconnoistre ses peines par quelque présent considérable, au lieu d'accepter mon présent comme je m'estois proposé et comme tout autre auroit fait, il s'approcha de mon oreille en riant, et me dit ces mots que, depuis, je n'ay trouvés que trop véritables : — Va, mon amy, en la garde de Dieu, je n'ay pas besoin de tes dons ; souviens-toy seulement que tu n'es pas au bout de tes misères. Ce dit, il resserra sai

lanterne sourde comme un homme qui ne veut plus estre veu, et moj, sans pouvoir découvrir de quel costé il avoit tourné ses pas, au lieu de reprendre le chemin de mon arbre, je pris le chemin du bois, et, quoy que je m'apperceusse de mon erreur, ce ne fut sans peine que je me rejoignis à mes gens ; car, sans le bannissement de mon cheval, qui, sans doute, eut la mesme inspiration pour moy que jadis les oysons eurent pour sauver le Capitule, il est certain qu'ainsi que j'avois déjà passé une partie du jour à chercher ma bourse, j'aurois passé le reste de la nuit à chercher cet arbre, où enfin estant arrivé, le Ciel bénin , qui ne vouloit pas me donner la peine d'éveiller mes pauvres Pages, après me lès avoir fait voir endormis à la lueur du plus merveilleux éclair qui jamais ait éclairé, les réveilla aussi bien que tout le reste du monde avec le plus furieux coup de tonnerre dont il ait jamais tonné. A mesme temps le ciel ouvrit toutes ses bondes, et les nuages se crevèrent en tant de lieux, que, dans un moment, la campagne fut toute noyée ; et, quoy que nostre arbre fust assez grand et assez touffu pour mettre à couvert un régiment de Mirmidons comme nous, nous estions noyez aussi bien que la campagne, si ce vieil orme, en qui le temps avoit fait, en faveur des Bergers, une habitation capable de servir de Palais à un autre Diogene, ne nous eust preste dans ce présent besoin le creux de son ventre pour azile. De sorte qu'à bien considérer mes avantures de cette nuit, ce n'estoit pas assez des Puissances célestes pour me garantir des insultes de mon mauvais génie, il falloit encore que les animaux et les choses insensibles prissent le soin de ma deffense. Durant cet orage qui dura prés d'une heure, je pris l'occasion d'entretenir mes Pages de ce qui m'estoit arrivé avec ce céleste bûcheron , lesquels , comme bons Chrétiens et bien appris , estant obligez de se signer à tout moment à cause de la fréquence des éclairs, ne furent, durant tout mon récit, occupez à autre chose qu'à faire le signe de la Croix. Cet orage estant passé, qui, sans la benoiste

invention de la toile cirée dont j'avois fait habiller mes luths tout de neuf, auroit infailliblement saccagé mon pauvre Parnasse, après avoir remercié bien humblement Monsieur de rOrme, mon hoste, tant de sa courtoisie que de son hospitalité, et rendu grâces condignes aux divinitez du lieu, sans attendre la venue du jour, qui, selon mon avis, ne devoitpas beaucoup tarder à venir, je repris ma route avec intention de m'arrester au premier endroit où je trouverois du feu et du vin pour moy, et du pain et du fromage pour mes Pages, et de Tavoine pour mon cheval. Je m'entretenois de cette agréable pensée, et je n'avois pas fait encore trois cens pas que j'entendis un homme qui crioit à haute voix : — Pinte et fagot, rhostesse, pinte et fagot ! De sorte que, croyant estre parvenu au cabaret, je dirigeay proraptement mes pas vers le lieu où j'avois entendu les gracieux accens de cette angelique voix. Mais comme la fortune, qui se lassoit possible de me faire soupirer, vouloit à cette heure-là me faire rire, au lieu d'un bouchon de cabaret, dont l'aspect m'auroit bien plus charmé que tout le mirtre ' d'Amour et tout le laurier d'Apollon, je trouvay, au beau milieu du chemin , un Suisse dans un bourbier couché tout de son long, lequel n'avoit pas tant de raison , ce me semble , de demander pinte à l'hostesse que de luy demander fagot ; car, dans la situation où le Dieu des vendanges l'avoit trcs-dignement posé, selon les règles de la physionomie, il devoit avoir plus de froid que de soif ny que de faim. Après avoir contemplé quelque temps ce galand homme qui avoit du vin jusqu'aux yeux et de la fange jusques aux oreilles, nous le laissâmes dans son bourbier, demandant toujours à l'hostesse pinte et fagot; et l'aube du jour commençant à paroistre, nous n'eusmes pas de peine à gagner le premier cabaret, mais nous en eûmes beaucoup à nous y rassasier. Car, comme nous n'avions pas soupe le jour précèdent et que la joye ouvre les pores et

1 Le myrte, qui était consacré à Vénus.

aiguise l'appétit, il ne faut pas demander avec quelle disposition Messieurs mes Pages jouèrent des mâchoires, nj combien, dans cette rencontre, mon cheval et moj perdîmes de nostre gravité. Le lendemain, je fus coucher à Châlons-sur-Sône, où je fis cette rencontre.

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