‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 19 sur 71 · TOUT AU CONTRAIRE · texte numérisé non relu

TOUT AU CONTRAIRE

Le vray dévot qui, pour son Créateur, Porte en son sein le véritable culte, Plein comme luy d'indulgente douceur.

Fuit en tous lieux le scandale et l'insulte. Le vray pieux sans fiel et sans aigreur, Comme son Dieu, prend pitié du pécheur Et comme luy le relevé en sa chute, Courtoisement il reprend son erreur.

Et son prochain jamais ne persécute D'un zèle armé de feinte et de fureur.

l'hypocrite.

Le faux dévot qui, pour son Créateur, N'a dans son cœur ny d'amour ny de culte, Ny comme luy d'indulgente douceur, Cherche en tous lieux le scandale et l'insulte Le faux pieux plein de fiel et d'aigreur. Comme le Diable irrite le pécheur.

Et comme luy précipite sa chute ; Publiquement il reprend son erreur, Et son prochain sans cesse il persécute D'un zèle armé de feinte et de fureur.

Voilà le véritable caractère de Thypocrite , que vous avez pu remarquer en celuj-cj, qui n'a dans la bouche que des feux, des potences et des roiies, et qui sonne partout le tocsin sur le pauvre pécheur. Cependant ce sont là les véritables athées que nous cherchons en vain parmy les plus débauchez et que nous ne trouvons pas mosme parmy les plus scélérats de tous les hommes, puisque, hors de l'hypocrite, je ne croy pas qu'il y ait aucun homme sur la terre qui ne reconnoisse la Divinité et qui n'encense ses Autels. Oli}'-, ce sont ces mocques- Dieu qui sont les véritables ennemis de sa puissance et de sa gloire, et qui de son Estre s'en font une chimère dont ils se targuent en public et se joiient en secret. Car, s'ils croyoient un Dieu comme nous le croyons et qu'ils eussent appréhension de sa justice, ils ne seroient pas si hardis de s'en raocquer. A peine eus-je achevé mon discours, que ce monde avoit écouté avec un trèsprofond silence , qu'il s'éleva parmy eux un certain murmure, qui, parmy la confusion de leurs applaudissemens, me fit assez connoistre qu'ils estoient entièrement persuadez du mérite de Triboulet et de la justice de ma cause. Il n'y eut que Triboulet seul qui, parmy ces publiques acclamations, manqua de voix et perdit la parole avec plus de la moitié de sa couleur ; car il est certain que les rubis balays * qui rehaussoient le coloris incarnadin de son visage rubicond perdirent beaucoup de leur prix par la diminution de leur éclat, et qu'en cette mortelle angoisse un gros Saphir Oriental, qui, sur le bout de son nez teint en grene ^, faisoit le pot à deux anses, perdit beaucoup de sa gravité par la perte d'une partie de son lustre. Cette victoire emportée sur Triboulet, comme de tous les animaux il n'en est point de si haï que l'hypocrite, pource qu'il n'en est point de

1 Rubis couleur de vin paillet. Régnier dit du nez de son pédant :

Maints rubis balais tout rougissans de vin

Montroient un hac ilur à la Pomme de pin.

* Bourgeonné.

si cruel ny de si ennemy de rhomme , tout le monde tourna le dos à Triboulet et chacun me congratula ; ces bons Religieux en firent de mesme, et mon Gentilhomme, de son costé, voyant qu'après la peine que j'avois prise à démasquer ce masquarade de dévotion, je méritois bien un coup à boire, fit venir un grand pâté de veau avec deux bouteilles d'excellent vin, que nous décoiffâmes fort joyeusement avec ces deux bons Pères Capucins, qui, grâces à nos instantes prières, ne dédaignèrent point de se mettre de nostre écot. Tous les autres, à nostre imitation, en firent de mesme, et il n'y en eut pas un de la troupe qui, pour me témoigner son estime, ne portast une razade à ma santé.

LA RENCONTRE DE l'iLLUSTRE SAVOYARD.

Dans cette publique allégresse, ce Gentilhomme, qui n'avoit point oiiy chanter Pierrotin, me pria, conjointement avec ces deux bons Religieux, de luy faire dire quelque chanson, et moy, qui, après ce qu'ils avoient fait en ma faveur, ne demandois pas mieux que de leur en témoigner ma reconnaissance, je fis apporter mon teorbe sur lequel ayant fait dire à mes Pages de musique plusieurs chansons touchantes et passionnées, j'attiray un auditeur qui fera bien voir le progrès que j'ay fait dans l'empire des Muses, puisque celuy qui attiroit plus de bestes en un jour qu'Orphée n'en eust attiré en dix ans, me reconnut pour son Apollon et pour son maistre. Celuy-cy estoit un homme qui avoit beaucoup de sujet de se plaindre de la nature, qui ne luy avoit pas accordé, comme au reste des animaux, la faculté de discerner les objets, puisque, faute d'une paire d'yeux, il estoit contraint d'en prendre à louage du tiers et du quart, et se laisser conduire comme la pluspart des Grands, qui ne voyent le plus souvent que par les yeux d'autruy. Mais, en récompense, il n'avoit rien à reprocher à cette bonne mère touchant la dispensation de ses oreilles, dont il avoit de chaque costé des mandibules

pour le moins un bon quartier, mais si belles et si vermeilles, que, bien que son nez ne fust pas moins haut en couleur, on avoit de la peine à juger qui emportoit le prix, ou la pourpre de son nez, ou le cinabre de ses oreilles. Pour moy, me voyant abordé par ce prototype des borgnes, comme je venois d'illuminer des aveugles, je crus que cet homme, qui marchoit dans les ténèbres, venoit encore à moy pour en estre illuminé. Mais je me trompois fort dans le jugement que je faisois de ce personnage enluminé. — Dieu vous bénit, nostre Maistre, dit-il en m'abordant ; croyez, Monsieur, quelque plaisir que j'aye pris à vous oiiir si bien dire et si bien chanter, que j'en prendrois encore bien plus à vous voir et à vous contempler, quand ce seroit mesme à la fourche*. — Je n'en doute pas, luy dis-je ; mais qui estes-vous, afin que je sache à qui je suis obligé de tant de courtoisie ? — Je suis, dit-il, de la race des Amphions et des descendans d'Homère, et j'oze dire que j'ay encore quelque avantage sur ce divin personnage ^ ; car,

1 Pour : à la potence.

2 G. Guéret, dans sa Guerre des auteurs anciens et modernes, prête cette grotesque boutade à un contempteur d'Homère : « Ne vous entêtez pas si fort de cet aveugle, s'écrie l'abbé Bois-Robert : ses poëmes ne sont composez que des chansons qu'il chantoit devant la Samaritaine et sur le Pont-Neuf de son temps ; c'étoit un coureur de cabarets qui suivoit la fumée des bons escots, et j'ay plus de deux garens parmy Messieurs les Anciens qui me font dire qu'il n'avoit pas un employ plus honnorable que celuy de nostre fameux Savoyard. — Ouvrons le Recueil nouveau des chansons du Savoyard, par Iwj seul chantées dans Paris. (Paris, 1665, vol. in-18 de 139 pages). Voici ce que Philippot chantait sur son propre compte :

Je suis ce fameux Savoyard

Qui, par l'adresse de mon art,

Surmonte la mélancolie : .

Je ne suis jamais si content

Qu'alors qu'en bonne compaignie

Je trouve à bien passer mon temps.

Malgré la perte de mes yeux, Mon nom éclatte en divers lieux Sous ce titre d'incomparable :

bien qu'il fust aveugle comme je suis et qu'il cliantast ses vers publiquement par les portes comme je chante les miens, il n'avoit que la jambe velue, et moy je suis velu comme un ours par tout le corps. Tel que vous me voyez, Monsieur, apprenez que je suis un enfant des Muses des plus célèbres et des plus chéris, Poëte et Chantre fameux, mais un Chantre doué d'un organe si puissant et d'une voix si éclatante et si forte, que, pourveu que j'aye pris seulement deux doigts d'eau de vie, si je chantois sur le Quay des Augustins, le Roy m'entendroit des fenestres de son Louvre. Cela dit, sans attendre d'estre prié, il tira de sa poche un petit livre couvert de papier bleu, et, l'ayant donné à un jeune garçon qui luy servoit de guide, ils unirent tous deux leurs voix, et tous deux, le chapeau sur l'oreille, ils chantèrent ces agréables chansons :

Helas, mon amy doux, etc.

Et cette autre , que chantoit autrefois Gautier-Garguille * :

Si je passe pour débauché,

Je n'en suis pas moins estimable,

Moins heureux ni moins recherché.

N'oubliez pas le Savoyard Avec ses chansons dissolues !

S'il n'eust pas été si paillard, Il n'aurait pas perdu la vue.

Et plus loin :

Je suis l'îllustre Savoyard,

Des chantres le grand capitaine...

Je suis l'Orphée du Pont-Neuf, Voicy les bestes que j'attire :

Vous y voyez l'asne et le bœuf Et la nymphe avec le satyre ; Accourez, filles et garçons.

Homère, ce chantre divin, Comme raoy digne de mémoire, Eut tant d'amour pour le bon vin.

Qu'il perdit les yeux de trop boire...

1 Cet illustre farceur, gendre de Tabarin et collaborateur de

Baisez-moy, Julienne.

Jean Julien, je ne puis.

Après celle-cy, il en chanta une de sa façon toute nouvellement fabriquée , dont le titre estoit celuy-cy : Chanson pitoyable et récréative sur la mort d'un Cordonnier, qui se coupa la gorge avec son tranchet pour se vanger de l'infidélité de sa femme.

Comme les choses excellentes touchent vivement les sens, cette chanson,, la plus excellente que j'aye jamais oiiy de cette nature, toucha si vivement ce Cavallier et moy, que cette eau lachrymale, qui se fait par la véhémente concussion du cerveau, s'exhala par nos yeux en tant de gouttes, que je puis dire qu'à force de rire je ne vis jamais tant pleurer. Ces bons Religieux, qui avoient participe à nostre repas, ne purent s'empescher de participer à nostre plaisir. Cette musique finie , au contentement de tous les auditeurs, pour ne pas demeurer ingrat à ses peines, je luy dis que je me sentois insolvable pour luy payer le plaisir qu'il m'avoit donné et qu'il avoit bien raison d'appeler sa chanson pitoyable et récréative, puisque, tout ensemble, elle nous avoit si bien fait rire et si bien pleurer, que, dans son ingénuité, sa Poésie estoit tellement inimitable, que je défiois les plus beaux esprits du temps de la pouvoir jamais imiter; et que , bien que ses rimes fussent triviales et ses expressions vulgaires, ayant, par une faculté occulte, la puissance d'émouvoir et de faire rire, elles estoient infiniment préférables à toutes les rimes plates et glacées de tant de Poètes morfondus dont la Poésie insipide et fade- ne sçauroit ny faire rire ny faire pleurer. Qu'au reste je ne voulois point perdre les traces d'un homme si rare et si particulier, et, qu'avant do nous séparer, je voulois sçavoir son nom et le lieu où il

Turlupin et de Gros-Guillaume , a laissé un petit volume de drôleries intitulé Cliansons de Gaultier GarcjuUle , et dont la première édition est de 1631. Nous y avons vainement cherché la chanson que cite Dassoucy.

tenoit son Parnasse. — Je m'appelle, dit-il, Philippot, à vostre service, autrement le Savoyard, et, si vous passez jamais sur le Pont-neuf, c'est sur les degrez de ce Pont que vous verrez mon Parnasse ; le Cheval de bronze est mon Pegaze, et la Samaritaine la fontaine de mon Helicon. — Ah 1 Monsieur le Savoyard, luy dis-je, soyez le bien rencontre ; comme de Chantre à Chantre et de Poëte à Poëte il n'y a que la main, il faut que nos Muses boivent ensemble. Cela dit, après l'avoir fait asseoir, je luy donnay une tranche de pâté, et pour luy montrer l'estime que je faisois de son mérite, je portay plusieurs razades à ce Gentilhomme, en disant à la santé du grand Savoyard, Prince des Poètes de la Samaritaine, et luy, pour me rendre la pareille, me riposta autant de fois, en disant à la santé du grand Dassoucy, Prince des Poètes Burlesques. Cela fait, comme dans de semblables rencontres les grands Princes s'entre-regalent, il me regala d'un de ses livres de chansons, que je pris de sa main velue avec toute la révérence que je devois à une si belle main et à de si beaux ouvrages. Et, pour ne paroistre pas moins généreux, je lui offris des miennes ; mais, au lieu de les accepter, il me dit : — Helas ! Monsieur, si je n'avois que des chansons de cette nature, mon pauvre Parnasse seroit bientost à eu et mes pauvres Muses bien bas percées. Quoy, j'irois parler Phœbus devant un compagnon boulanger ou un garçon rôtisseur qui n'a jamais lu que Robert le Diable ^ ou Richard sans peur ^ ? Non , monsieur, gardez vos belles chansons pour les oreilles des Princes et le cabinet des Roys. — Vous m'étonnez, lui dis-je, car je suis certain, sans dépriser Messieurs vos Poètes de la Samaritaine, que nos Musiciens et nos Poètes de courtenoient autrefois le haut du pcCvé sur vostre Parnasse. — Il est

* La vie du terrible Robert le Dyable, lequel fut Jiommé Lomme Dieu.

2 L'Histoire de Richard sans Peur, duc de Normandie , fils de Robert le Diable, qui fut Roy d'Angleterre ; lequel fit plusieurs conquestes.

vray, dit-il, feu mon père, à qui Dieu fasse paix, a chanté mille fois des chansons de Guedron * et de feu Boesset ^ ; et si nostre monde ne se cabroit point contre leurs productions, mais c'est qu'en ce temps-là les Poëtes parloient Chrétien pource qu'ils estoient plus Chrétiens que ceux d'aujourd'huj, et faisoient les paroles de leurs airs plus tendres, plus passionnées et plus naturelles, pource qu'ils estoient plus amys de la nature que la pluspart des nostres, qui en ont chassé la passion pour y introduire les pointes, si bien qu'aujourd'huy on n'entend presque plus chanter que des Epigrammes. Outre cela je vous diray que les airs de ces doctes Amphions estoient si doux, si finis et si achevez, que la beauté du chant excusoit auprès du peuple la force peu entendue des paroles ; mais , depuis la mort de coj^ grands génies, il n'en est presque plus de mention, et, sans un certain Ultramontin ^ que le Ciel pitoyable , pour le salut de nos oreilles, nous a fait icy tomber des nues, et qui, par ses chants enjoùez, vient de temps en temps rafraîchir nostre pauvre Parnasse, la Samaritaine seroit bien ennuyée et Sa Majesté de Bronze bien mal à cheval. C'est pourquoy, ne trouvant aujourd'huy quasi plus de chants qui soient dignes de nos paroles, ny de paroles qui soient dignes de nos chants, nous aimons mieux avoir recours aux vieilles productions, comme : Appelez Robinette, ou Birene, mon amy, qu'à leurs misérables chansons ou plûtost à leurs misérables motets, où il n'y a ny mouvement, ny passion, ny expression, et qui, bien qu'elles ne parlent quasi que de tendre et de tendresse, sont si aigres et si dures,

1 Pierre Guedron , maître de musique et compositeur de la chambre du roi Louis XIII. — On trouve plusieurs chansons de Guedron dans le recueil de G. Bataille : Airs mis en tablature de luth.

2 Antoine Boesset, sieur de Villedieu, écuyer, intendant de la musique du roi Louis XIII. Ses airs à plusieurs parties lui valurent une grande vogue. — Il était mort en 1643.

3 LuUi. — Ses airs faisaient furexu- sur le Pont-Neuf.

qu'ainsi qu'on sucre les médecines pour les faire avaler, s'ils ne les sucroient pas par les fleurettes de leur méthode de chanter, on ne les pourroit pas supporter. — Vous en parlez, luy dis-je, non pas comme un aveugle des couleurs, mais comme un homme bien clair-voyant, et je ne sçaurois trop loiier vostre prudence d'avoir refusé mes chansons. Mais, d'autant que vous m'avez donné des vostres , il est bien raisonnable , puisque mes vers me donnent à vivre, que vos vers vous donnent à vivre aussi. Cela dit, je tiray un écu de ma bourse, que je luy mis dans la main, le suppliant de me conserver toujours l'honneur de ses bonnes grâces et de son souvenir.

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