CHAPITRE VIII
L'avanture de l'Ours, avec le plaisant combat de l'illustre Savoyard avec le Cuistre Cagot.
Je croy bien qu'après cela le Savoyard, qui n'avoit pas accoutumé de vendre si bien ses chansons, se fust épuisé en actions de grâces et moy en complimens éternels, si nous n'eussions esté interrompus par le cry de tous les passagers. C'estoit un grand et furieux Ours qui sembloit ne s'estre déchaîné que pour prendre mon party contre ce Cagot. Car, soit que les Ours haïssent les Pedans, ou que les Pedans soient ennemys des Ours, cet Ours anti-pedant se jeta furieusement dans le quartier de Triboulet, où, après luy avoir déchiré sa robe d'un bout à l'autre et régalé de quelques soufflets, il le culbuta avec toutes ces vieilles accroupies qui m'appeloient Parpaillot, qui, dans ce desordre, ne purent si bien faire , qu'elles ne fissent voir le monde à la renverse et ne montrassent publiquement les portes secrettes par où l'on vient à la vie. Cela fit rire, mais
fort peu de temps, car rHomme à l'Ours étant venu pour le reprendre, et l'Ours voulant deffendre sa liberté, il se rua sur son maistre et le colleta si bien, que, sans un prompt secours, il l'auroit irremissiblement déchiré en mille pièces. Car, quoy que ce maistre Ours fust environné de plus de vingt épées et qu'il fust déjà percé de plusieurs coups, cela n'empescha pas qu'il ne fît tout ce qu'un Ours de bien et d'honneur peut faire pour la réputation des animaux de son espèce , et qu'il ne se portast de sa personne si vaillamment en ce périlleux combat, qu'après avoir blessé son maistre en plusieurs endroits de son corps et l'avoir presque dévisagé, il ne laissast encore aux autres des marques de sa férocité ; et je croy bien qu'il eust vendu plus chèrement sa peau, si ce Gentilhomme qui, le voyant acharné sur un de la troupe, n'eust d'un seul coup de mousqueton finy ce dangereux combat par la mort de cette beste farouche. Cette bataille terminée, nous abordâmes cet homme, qui nous fit beaucoup de peine et de pitié ; car, outre les blessures qu'il avoit sur son corps et qu'il avoit une partie du visage emportée, il estoit encore si desespéré, qu'au lieu de rendre grâces à ceux qui avoient hazardé leur vie pour son salut, il dit qu'on luy auroit fait plus de plaisir de le laisser étrangler que de luy tuer son Ours ; qu'il auroit bien vendu cet Ours au Duc de Florence , que cet Ours estoit tout ce qu'il avoit au monde, et qu'avec cet Ours ayant perdu tout son bien et toute sa fortune, il ne se soucioit plus de vivre. De sorte qu'à l'oiiyr parler on avoit grand tort de ne l'avoir pas laissé dévorer à son Ours. Pour moy je croy que, sans ses blessures, cet homme se seroit battu contre ceux qui luy avoient sauvé la vie. De sorte que, voyant l'ingratitude de cet animal plus sauvage et plus Ours que son Ours, plusieurs l'abandonnèrent et luy laissèrent faire les obsèques de son parent. Mais moy, qui estois déjà sçavant dans les misères humaines, je n'en fis pas de mesme. J'excusay son ingratitude et pardonnay à son desespoir, et pour luy témoigner ma compassion, je luy
donnay un écu et luy en fis donner un autre par ce Gentilhomme. Si bien que, voyant que mon intercession ne luy estoit pas inutile, je questay pour luj par toute la barque, et questay si bien l'Homme à TOurs, qu'en moins d'un quart d'heure je luj amassay prés d'une vingtaine de livres, qui ne servirent pas moins à le rétablir en son bon sens que les mielleuses paroles de ces bons Pères qui lui conseillèrent de vivre au moins tout le temps que dureroit cet argent. Le reste du jour, le Pédant, l'Aveugle et l'Homme à l'Ours fournirent de matière à nostre entretien, et le soir, estans arrivez au giste, ce Gentilhomme et moy, ne pouvant nous séparer de ces bons Religieux, nous les priâmes de venir souper avec nous. Mais, comme j'entrois dans la cuisine pour donner ordre aux sauces, j'entendis un grand bruit; c'estoit le Savoyard et Triboulet qui contestoient tous deux pour la trippe. Quoy que, parmy ces personnes célestes, la discorde eust allumé un furieux débat, ils ne disputoient pourtant pas pour une pomme, mais pour une épaule de mouton qui, au sortir de la broche, par son odeur aromatisante, flattoit l'odorat et attiroit les inclinations de tous ceux qui n'estoient pas dépourvus d'appétit. Le Savoyard la vouloit avoir, et Triboulet la vouloit avoir aussi. Le cas estoit problématique, épineux et difficile à résoudre. Car le Savoyard disoit que ladite épaule, dont estoit question, luy appartenoit d'aussi bon droit que le chappeau qu'il avoit sur la teste, etalleguoit pour ses raisons que, selon les ûs et coutumes établies de toute ancienneté, on ne pouvoit, sans le lezer en ses droits, le frustrer de ladite épaule, d'autant qu'il en avoit déjà arresté le marché avec le maistre du logis. Le Pédant, d'autre part, qui s'en estoit déjà saisi, disoit en jurant que, Jure jwando, l'épaule luy appartenoit, et, la prenant par le manche , se targuoit sur le droit des gens, et crioit de toute sa force: Qui tenet, possessio valet. — Quoy, dit l'Aveugle qui entendoit un peu le Latin de cuisine, ne tient-il donc qu'à se gourmer, et pour épaule s'épauler? S'il est ainsi, morbleu, la
vache est à nous, car, Monachus in bello non valet ova duo. — Il est vray, dit le Pédant, mais in culina valet bene triginta. — Il n'importe , dit l'Aveugle (qui estoit un puissant ribaut), nous allons voir qui aura belle amie. Ce dit, après avoir soufflé la chandelle pour ester le jour à son ennemy, il se rua impétueusement sur Triboulet : mais ce Pédant, qui avoit preveu cette insulte, fit un pas de rétrocession, puis, ayant levé le bras droit, disant, vim vi licet repellere, il luy donna de cette épaule, qui estoit encore toute brûlante, un si furieux soufflet par les mâchoires, que les marmites et les chauderons, qui servoient d'échos à cette furieuse bataille, en résonnèrent tout alentour ; de quoy l'Aveugle, indigné autant qu'un homme d'honneur le peut estre après un tel aifront, et ne trouvant aucunes armes pour vanger son injure et deffendre la dignité de sa personne, il se saisit précipitamment d'une broche, où, sans penser à cette insulte, rôtissoit à loisir, une très-grosse et trèsgrasse éclanche de mouton, de laquelle broche, escrimant à tort et à travers, il alloit d'un seul coup percer les trippes et les boudins du malheureux Triboulet, si le marmiton, conjointement avec le cuisinier, ne luy eust promptement arraché d'entre les mains ce dangereux instrument de guerre ; mais ils ne purent si bien faire que le juste Ciel, qui ne vouloit pas que ces deux valeureux champions se battissent avec des armes inégales, ne luy fist miraculeusement rester le gigot dans les mains. Adonc commença la furieuse et sanglante bataille
Entre l'épaule et le gigot, Le Savoyard et le Cagot.
Qu'on ne me parle point du combat d'Enée et de Turnus, d'Achilles, ny d'Hector, ny des prouesses de Mandricart et de Ferragus * ; ces deux Héros de cuisine, qui s'entremassacroient pour latrippe, se battoient avec toute
1 Personnages du Roland furieux.
autre fureur. Et, quoy que l'on die des Cjclopes, jamais Brantes * ny Pjracmon ne frappèrent si dru sur leur enclume en forgeant les foudres de Jupiter, que l'invincible Savoyard et l'agile Triboulet, qui, parant et portant tantost en tierce et tantost en quarte, faisoient bien voir par leur vélocité, quoy qu'ils eussent en main l'épaule et le gigot, qu'ils ne s'endorraoient pas sur le rosty. Aussy l'on ne tarda gueres à voir les sanglans effets de leur férocité par les sanglantes marques que leurs armes imprimèrent sur leurs habits et sur leur visage. On ne vid jamais une si grande effusion de graisse ny tant de sang répandu. Mais, comme ces armes n'estoient pas d'assez bonne trempe pour résister à de si longs et de si furieux efforts, on vid bientost le champ de bataille tout jonché des pièces de leurs harnois, et ce fut alors que ces valeureux combattans furent bien étonnez, le Savoyard, pour n'avoir plus que le manche du gigot dont il faisoit teste à Triboulet, et Triboulet, pour n'avoir plus de toute l'épaule que la paix ^ qu'il luy presentoit et luy portoit à tous coups dans le ventre, et que le Savoyard, amy de la guerre, ne vouloitpas accepter. Enfin, les restes de leurs armes estans volés en éclats, et n'ayant plus que les poings et les griffes pour terminer leur différent, après quelques gourmades réciproques, ils se prirent au corps. Et ce fut dans ce champ d'honneur déjà tout jonché de leurs collets, de leurs cheveux et de leur barbe, qu'attachez à la lutte, au grand plaisir des spectateurs, ils ne firent pas moins paroistre les ruses des plus fameux Athlètes du temps passé, qu'épaule et gigot en main, ils avoient déjà fait voir tous les tours d'escrime des modernes et des anciens Gladiateurs. On ne vid jamais tant de force et tant d'adresse, de ruses et de détours, de contre-temps et de surprises. Mais enfin, après plusieurs croc-en-jambes et plusieurs secousses, le Savoyard, indigné de voir durer si longtemps
1 Brontes.
2 Os plat et large qui forme l'épaule de mouton.
son antagoniste, rassembla toutes ses forces; il prit le malheureux Triboulet par le milieu du corps, et, comme jadis Hercules fit à Antée, après luy avoir fait perdre terre, il le renversa, et, le renversant, ô destin pitoyable ! ô désastre inoiiy! ô malheur irréparable! le diray-je! oiiy, Lecteur; le Savoyard ne se pouvant détacher de Triboulet, ni Triboulet du Savoyard, ils tombèrent tous deux ensemble sur les broches et sur les landiers *, mais si rudement que, dans leur chute, ils brisèrent tous les pots, renversèrent toutes les broches et culbutèrent toutes les marmites, dont s'ensuivit un si grand déluge de broiiet, de sauces et de bouillon, que la cuisine en fut incontinent toute inondée. Et ce fut dans ce changement de scène que, parmy les vagues enflées des naveaux^ de cette mer potagère, il faisoit bon voir nos valeureux combattans quitter le combat de terre pour commencer un combat naval qui, sans doute, n'auroit jamais finy, sans l'extinction de l'un et l'autre Palladin. Mais le Ciel, qui ne vouloit pas perdre des personnes si rares, si belliqueuses, si sçavantes et si nécessaires à l'Etat, permit que l'hoste arrivast à point nommé pour leur salut, qui, accompagné de quatre valets cum armis et ficstibus, prit d'abord le party du Savoyard contre le malheureux Triboulet, qui, se voyant accablé par la multitude, crioit vainement : Ne Hercules contra duos, tandis que cet hoste, qui n'entendoit pas le latin, frappoit comme un sourd et vangeoit à grands coups de cuillier à pot l'excès commis en ses biens, et l'outrage perpétré en la dignité de ses pots et de ses marmites. La bataille finie, les landiers redressez, les pots réintégrez et remis avec honneur dans leur place, il fut dit que le Pédant, comme aggresseur et perturbateur du repos public payeroit le gigot et l'épaule avec tous les dommages et interests, et que le Savoyard qui, selon le droit naturel, n'avoit agy que pour sa deffense, seroit entièrement dé-
1 Grands chenets de cuisine.
2 On disait indistinctement naveau ou navet.
dommage et envoyé hors de Coup et de procès ; et, pour augmenter les trophées de cet illustre combattant, nous le menâmes, tout triomphant et tout couronné des lauriers de sa victoire, souper avec nous, où, pendant qu'assis à nostre table il se recompensoit de ses fatigues sur une autre épaule, qui, jointe à un gros dindon, fuisoit le prix de ses conquestes, je fis ces vers à sa gloire, que je luy donnay pour son dessort :
Savoyard, je t'apreste à boire Et te rends grâces, Philippot, D'avoir, à grands coups de gigot, Vangé les Filles de mémoire.
Et de ce Docteur ostrogot Démantibulé la mâchoire.
Mais, bien qu'il soit à tous notoire Que la cuillier et le tricot * Ayent eu part à la victoire, Que perdit en ce territoire Triboulet le malin cagot, Pardonnez-moy, cuillier à pot.
Si, sans offenser vostre gloire, Ainsi qu'on void en mon histoire.
Je tiens toujours pour le gigot.