ARTICLES DE PAIX AUX PRECIEUSES DE MONTPELLIER
Pourquoy donc, sexe au teint de roze, Quand la cliarité vous impose La loi d"aimer vostre prochain, Me pouvez-vous haïr sans cause,
Moy qui ne vous fis j.amais rien ?
Ha ! pour mon honneur, je vois bien Qu'il vous faut faire quelque chose.
Cette satire mit le comble à l'exaspération de mesdames « les précieuses, » qui, importunant le prévôt de leurs criailleries, le contraignirent à jeter Dassoucy en prison. Il y resta une douzaine de jours et en sortit, selon le style judiciaire d'aujourd'hui, à la suite d'une ordonnance de non-lieu. Il s'en alla droit chez un M. de Vitrac, qui, « pour confondre » ses « ennemys, » lui donna « la direction de ses propres cnfans , pour leur enseigner quelques chansons ; » ce qui n'empêcha pas le gazetier Loret d'annoncer sa mort sur l'heure, et Chapelle, deux ans plus tard, de le rôtir sur la grand'place de Montpellier. Dassoucy reproche en quelques mots à Loret l'invention de cet auto-da-fé, mais il tient longtemps Chapelle sur la sellette ; il lui adresse une semonce moitié attendrie et moitié sarcastique. Il cite les éloges que Chapelle a prodigués autrefois à son ami. « Que vous a fait ce grand Dassoucy, s'écrie-t-il, pour, après en avoir fait un grand , le réduire à la taille d'un nain ? Vous avoit-il trop pressé à la table , presché l'abstinence , vanté la diette ot bâtisé votre vin ? Quand il a fallu rendre la bourse au coin d'une rue, n'a-t-il pas toujours suivy uostrc exemple ?... Le verre en main, nous nous raillions de cette vertu farouche que l'on trouve parmy les éléphans et les tygres aussi bien que parmy les hommes, et nous dressions des autels à la déesse Poltronnerie... » C'était à qui serait le moins brave. Chapelle vantait la souplesse de ses jambes, et racontait qu'un homme, qu'il avait pris pour un voleur, et à qui il avait jeté son manteau, courant après lui pour le lui restituer, ne put jamais le rattraper. Et Dassoucy de renchérir.. Je pense , disait-il , « que vous n'aurez pas perdu la mémoire de feu Saint-Joan-le-Brutal, qui mourut si constamment à la porte de Paris, un crucifix à la main, et qu'il vous souvient bien que ce dévot assassin, qui ne tuoit les gens que les jours ouvriers... m'ayant rencontré sur le Pont-Neuf, un vendredy saint, je luy fis présent do deux pistolets chargés, bandez et amorcez, que durant trois mois j'avais portez dans mes poches pour me défendre de sa férocité... )> Dassoucy ne tarit pas de plaisanteries sur ce sujet. Il évoque Cyrano de Bergerac, et, devant l'ombre du redoutable duelliste, s'enfuit terrifié. Toute
cette tirade n'a d'autre but que de témoigner de la bonne entente des deux amis, alors qu'ils hantaient le cabaret du Chêne-Verd. « Quand je disois, ajoute Dassoucy, que j'étois le plus timide de tous les enfans du Parnasse , il disoit que j'en avois menty par la gorge, et qu'il estoit non seulement le plus poltron de tous les favoris d'Apollon, mais plus encore de ces gens qui, avec ces grandes moustaches attachées avec des boucles de fer aux deux oreilles, font peur aux petits enfans. » Pourquoy faut-il que Chapelle, pour écouler de spirituelles plaisanteries, ait « pris le party de la canaille » et soit devenu « le bourreau de son amy? » 11 avait sans doute, ce jour-là, laissé sa raison au fond d'une bouteille.
Après un séjour de trois mois chez M. de Vitrac, Dassoucy retourne à Avignon, va visiter la forteresse d'Orange et se dispose à passer les monts, lorsqu'il rencontre de nouveau son tueur de temps. 11 est pillé de plus belle, et, pour gonfler sa bourse vide, fait volte-face et se rend à Béziers, 11 comptait sur les États, mais il n'y trouve plus que le menu fretin : le prince de Conti, MM. de Lavardin et de Guillerague se sont envolés. « Voyant, dit Dassoucy, que la poésie et la musique, qui sont des arts en tous pais, n'estoient pas seulement un misérable mestier en ce païs-là ; et, ny moy ny Pierrotin ne sachant ny coudre ny filer, n'ayant parmy ce peuple jouant d'autres ressources que le jeu, je me résolus de tenter le hazard et de m'exposer à sa miséricorde... » Et, sa bague vendue, il se livra à un lansquenet frénétique. Il n'avait pas vainement imploré la miséricorde du dieu Hasard. Le jeu lui fournit de quoi passer grassement et chaudement tout un hiver ; mais ses gains se fondirent comme neige aux premiers rayons du soleil d'avril. Il était plus bas percé que le bonhomme Job, et se vit « sur le point » de se « scarifier » jambes ou bras, à la mode des truands, et de se « ranger aux portes d'une église pour y demander l'aumosne conjointement avec Pierrotin, qui, pour émouvoir les bonnes gens à pitié, estoit déjà suffisamment atteint de la maladie incurable de monsieur Saint Hubert. «-Mais il se roidit contre le coup qui l'a frappé et résolut de se remettre (c sans argent » au lansquenet. Ce n'était pas précisément d'un galant homme ; mais devait-il plutôt s'abaisser, lui , l'empereur du Burlesque , jusqu'à jouer le rôle d'un lépreux de fantaisie ? — Nous n'avons pas le droit de l'en blâmer, si nous ejçusons leq espiègleries du comte de Gramont.
Dassoucy n'avait pas un maravédi à perdre, mais il avait son honneur à sauver ; il fallait à tout prix qu'il gagnât. Aussi gagna-t-il, et le plus honnêtement du monde, sans employer les procédés du cardinal Mazarin. Il s'éloigna de Béziers avec « six-vingts pistoles de reste, tous frais faits, » et, reprenant la direction de l'Italie, gagna Aix et entra dans Marseille, sur de très-bons chevaux de relais qui, moyennant vingt-cinq sols, » lui avaient fait faire « cinq lieues fort gaillardement à pied. » Il malmène rudement cette « ville sans pareille...
Où le plus musqué sent la poix, »
et où les œufs se vendent plus cher que les poules. La scène de l'hôtellerie est très-piquante. Quel type mieux réussi, plus comique et plus vrai, que ce Marseillais bref et bourru, réclamant quatre francs pour quatre œufs , — comme le marteau bat l'enclume, du même ton et sans se lasser !
Muni d'un second page qui porte le nom de son prédécesseur, Dassoucy se rend à Toulon, où, à son corps défendant, il est hébergé princièrement par le magnifique chevalier Paul. Il passe de ses mains dans les mains de chanoines mélomanes, prodigues de repas exquis, mais aussi de méchante musique. Il tombe ensuite dans celles d'un larron de bonne composition qui le dépouille consciencieusement des pieds à la tête, et qui, se laissant apitoyer par ses prières, lui rend le peu qu'il lui faut pour continuer sa route jusqu'à Monaco. Un généreux et splendide accueil l'attendait dans le palais du prince Honoré, qui ne lâcha son hôte qu'après lui avoir fait accepter trente pistoles d'or.
En revanche, à Turin, but de tous les vœux de Dassoucy, une cruelle déception lui était réservée. On le fuit comme un revenant; et quand, par les soins de la bienveillante madame Servien, l'ambassadrice, il voit son crédit se rétablir à la cour, ce n'est que pour être en proie à tous les tracas d'une fortune livrée à des oscillations quotidiennes. Le premier écueil sur lequel il manque d'échouer, c'est la soif contractée par Pierrotin, soif que rien ne peut assouvir. Le drôle, un jour de concert, se présente entre deux vins et chante d'une voix de rogomme. La fragile faveur dont jouit Dassoucy, violemment heurtée par ce coup inattendu, finit par se briser contre la rivalité d'un Auvergnat de la force de cinquante poètes : (( une comédie ne luy coustoit qu'une nuit, une élégie un
quart-d'heure et un sonnet un moment. » Il fallut plier bagage devant les exploits de cet Hercule.
Dassoucy couronne le récit de sa disgrâce par un épisode fort récréatif, — l'histoire de quatre poètes dignes de figurer aux meilleures places dans la grande ménagerie des grotesques.
Voici d'abord un apothicaire « sage en apparence et fol en effet ; » avec sa « grande barbe d'opérateur faite en queue de carpe, on l'auroit pris pour un Hypocrato, s'il se fust abstenu de faire des vers. >> Mais il passait son temps à aligner des rimes biscornues : sa boutique était « toute placardée de sonnets entrelassez d'acrostiches et de vers coupez en croix de Saint- André. »
Voici ensuite un avocat qui ne songe à plaider que la cause de la Vierge. Il a commis cent quarante sonnets sur son Assomption, et va les déclamant par les rues. Il a le poignet solide et ne rend la liberté aux gens qu'il arrête que lorsqu'il a défilé les grains de son interminable chapelet.
Le pâtissier Raguencau n'est pas le moins plaisant des quatre : « C'estoit le meilleur homme du monde ; il faisoit crédit à tout le Parnasse ; et, quand on n'avoit point d'argent, il cstoit trop payé , trop satisfait et trop content , quand seulement d'un petit clin d'œil on daignoit applaudir à ses ouvrages. » Quiconque eût fouillé ses registres y eût trouvé « le nom de tous les poètes en aussi bel ordre qu'au Temple de mémoire. » Mais il ne pouvait que se ruiner à ce jeu-là. Le pauvre pâtissier en fut réduit, pour vivre, à s'engager dans une troupe de baladins, qui l'admit « en qualité de valet do carreau de la comédie. »
Mais le plus fou de ces grotesques , c'est ce curé du haut Languedoc, mordu par Dassoucy, et qui mourut de la rage de rimer. Dassoucy, qui alors n'avait que dix-sept ans, s'était énamouré d'une Iris de château, et lui témoignait sa flamme par des vers incandescents. Le pauvre curé ne put voir d'un œil froid certaine pièce débutant ainsi :
Iris, qui dedans vostrc couche, Plus insensible qu'une souche...
Il se laissa ravir par le charme de cette fine galanterie si délicatement exprimée, et eut l'ambition de cultiver le même lyrisme. Il s'échauffa aux regards angéliques d'une Chloris qui s'en allait de langueur, et éclata soudain en strophes
calcinées. — Seulement, le saint délire l'emportait au delà des limites de la pi'osodie, et Dassoucy de crier : Holà ! Un jour qu'il lui signalait un vers qui n'en finissait pas, en lui disant : « Je crois que celui-ci est un peu long, » le curé répond béatement « qu'il y avoit bon remède et qu'il ne falloit qu'escrire plus pressé. »
Dassoucy, dans cette parenthèse démesurée, ne se contente pas de tirer sa poudre aux moineaux du « Parnasse ; » il descend dans le cirque et attaque le taureau par les cornes. — On se rappelle la tirade de Boileau contre le burlesque : le Typhon exilé par lui en province. Dassoucy s'indigne et frappe à tours de bras sur (( ce stoïque constipé qui ne rit de rien ; » puis, après lui avoir fait mordre la poussière, et, pour la gouverne du pédagogue , avoir traité du burlesque ex cathedra, il s'écrie, en manière de péroraison : « Quoi qu'on die de l'héroïque, il s'en faut bien qu'il soit de si difficile accez que le fin burlesque, qui est le dernier effort de l'imagination et la pierre de touche du bel esprit, et non pas encore de tout esprit ; car pour y réussir, il ne suffit pas d'avoir de l'esprit comme un autre , il faut cstre doiié d'un génie tout particulier, qui est si rare principalement en nostro climat, que, hors de deux personnes, dont la France veut que jo sois l'une, chacun sçait que tout ce qui s'est mêlé de ce burlesque n'a fait que barbouiller du papier... et si l'on me demande j)Ourquoy ce burlesque qui a tant de parties excellentes et do détours agréables, après avoir si longtemps diverti la France, a cessé de divertir nostre cœur, c'est que Scarron a cessé de vivre et que j'ay cessé d'escrire... » Voilà qui est net.
Il s'en fallut de peu que Dassoucy, son congé demandé et reçu, ne s'éloignât pas de Turin, grâce à une gentillesse de Pierrotin, qui avait sur lo cœur toute l'eau dont on avait baptisé son vin, et qui avait juré de glacer la main du coupablQ. Mais l'empoisonneur imberbe ne put retenir sa langue et communiqua son projet au valet de Dassoucy. Ce dernier, averti à temps, gourmanda vivement Pierrotin, mais le conserva près de lui : la voix de ce « précieux assassin » était son unique ressource.
Dassoucy a reçu de Madame Royale des « lettres de faveur pour madame la princesse de Bavière, sa fille, » et, ses adieux faits aux quelques amis qu'il avait « de reste, » il part, « non pas pour aller en Bavière , mais pour aller dans l'antre du cyclope. »
Cette caverne, c'est tout simplement la ville éternollo, dont il vante le séjour en ces termes : « La liberté de Rome, c'est bagatelle, cette liberté n'est qu'en peinture ; il est vrai qu'on peut marcher toute la nuit sans craindre ny le voleur, ny l'assassin, mais on n'y sçauroit faire un pas sans craindre l'embusche de l'espion : vostre valet, ou vostre servante, vostro parent et vostre amy sont vos cspies sur peine do damnation... » Il ajoute : « Cela n'empeschc pas qu'on ne puisse demeurer dans Rome tant qu'on n'y aura pas d'ennemys, ou que l'on sera sous la protection do quelque cardinal ; autrement il y a du danger, pour un malheureux , principalement s'il tombe entre les mains do certaines gens qui pardonnent tout, hors leurs propres injures... » Dassoucy ne récrimine pas sans motif : il a eu l'imprudence do lancer quelques brocards contre la gent cléricale, et a vu se fermer sur lui les cachots de l'Inquisition, qui ne se sont rouverts que par la haute intervention de Clément IX. Il a employé les longues heures de sa prison à jeter sur le papier de pieuses billevesées qu'il a solennellement intitulées les Pensées de Monsieur Dassoucy clans le Saint-Office de Rome. Ce livre respire une dévotion puérile et trahit une défaillance d'esprit que, d'ailleurs, justifie quelque peu le lieu où il a été conçu. Le Saint- Office n'avait pas la réputation de lâcher les proies qu'il saisissait, et Dassoucy ne se sentait aucune vocation pour un in pace qui ne prenait jour que sur le bûcher. De là cet acte de foi de croyant timoré. — Dassoucy, dans sa dédicace au PIEUX LECTEUR, protcstc qu'il n^a « jamais lu que dans la Vie de Jésus-Christ, » et qu'il n'a « jamais eu la hardiesse de mettre le nez dans la Bible , pour ce » qu'il aurait n eu peur de n'y rien comprendre. » Il « ayme mieux travailler à purger » son « ame qu'à lui acquérir de nouvelles sciences » dont il « la connoist incapable. » Aussi a-t-il toujours été favorisé des grâces d'en haut. Chacun de ses revers a été précédé d'un avertissement céleste. « Je sçay bien, répond-il aux objections prévues, que l'impie qui se croit beaucoup plus sage que moy, dira que je suis un fol et un visionnaire ; le pieux lecteur voudroit bien en estre mieux éclaircy ; et, comme cette matière est digne de la curiosité d'un homme de bien, il voudroit bien avoir des témoignages plus sensibles que des paroles , pour pouvoir parvenir avec moy à la connoissance de ces merveilleux effets ; et je ne doute point que parmy ceux dont je ne suis point connu, il ne s'en trouve
encore quelqu'un qui croira que je veux faire le béat pour persuader au monde que je suis une belle ame devant Dieu et un vaisseau d'élection... » Nous voici loin du burlesque. Mais, quoi qu'en dise Dassoucy, cette couche de mysticisme dont il s'enveloppe n'est qu'un npasque à la faveur duquel il espère s'échapper des mains du Saint-Office. « Voilà, cher lecteur, dit-il en terminant, de quoy je m'entretenois dans ma sainte solitude et dont je te fay part. Mais j'entends une voix tonnante avec un grand bruit de clefs : c'est mon geôlier qui me vient donner le bon soir et éteindre ma chandelle ; il ne m'est pas permis d'écrire davantage que ce mot : Croy. » Le stratagème réussit , et , comme nous l'avons dit , le pape aidant, Dassoucy reconquit sa liberté.
Il nous fournit, dans ses Pensées, quelques détails sur son séjour à Rome. Pierrotin l'avait quitté pour suivre un riche Vénitien au service duquel il était entré : quant à Valentin, il n'en est plus parlé. Dassoucy avait sans doute été contraint par la mauvaise fortune à se séparer de ses deux pages. Aussitôt que les pistoles affluèrent dans sa poche, il s'empressa d'envoyer à Pierrotin, son enfant gâté, la somme nécessaire pour venir le rejoindre. Mais cette aisance fut de courte durée. Dassoucy se vit ruiner par un incendie qui dévora tous ses meubles et dont il ne put sauver que ses Avantures d'Italie. Pour habiller Pierrotin, arrivé sous des vêtements de pèlerin, faute d'autres, il lui fallut vendre les chandeliers d'argent qu'il tenait de la munificence de madame l'ambassadrice de Chaulnes. L'incorrigible page avait bu en route sa garde-robe. Il joua encore quelque méchant tour à son maître, car celui-ci raconte qu'un mois avant d'être arrêté lui-même, il avait fait incarcérer Pierrotin.
Avant d'aller plus loin , donnons quelques explications sur les diverses phases de l'autobiographie de Dassoucy. Les deux volumes simplement intitulés Avantures ne renferment que son voyage dans le Midi ; le volume des Avantures d'Italie ne comprend rien au delà de son départ de Turin. Dans la Requête à Monsieur Letellier, insérée dans les Rimes redoublées , Dassoucy parle d'une relation qui doit contenir ses aventures de Rome ; mais elle n*a jamais paru *. C'est pour y suppléer que nous publions les Pensées dans le Saint-Office.
* Un autre ouvrage, annoncé par lui, est resté de même au bout de sa j)lume ; cest Ja contre-partie de la lîome ridicule de Saint-Amant.
Quant aux aventures de Paris, elles sont consignées dans la Prison : c'est pourquoi nous avons aussi donné place à cet ouvrage.
Dassoucy reçoit à Paris l'accueil qu'il a reçu à Turin : on le prend pour un revenant. Lorct l'a si bien tué dans sa gazette, que personne ne veut croire à la réalité de son existence. C'est en vain que, pour faire acte d'homme vivant, il va « tous les matins acheter » lui-même « la viande à la boucherie et le beurre au marché ; » on n'en persiste pas moins à le ranger au nombre des défunts. — Il n'est reconnu que le jour où l'on juge à propos de l'envoyer à la Bastille '.
Le destin ne se lasse pas de le frapper, et Dassoucy d'adresser, comme devant, des actions de grâces à ses ennemis, qui lui donnent le droit de se proclamer « le plus illustre persécuté de l'univers. » Pouvait- il être plus largement récompensé des longs services qu'il a rendus aux grands ? Combien il se réjouit, sous sa couronne d'épines, d'avoir déridé le maussade Louis XIII, amusé Louis XIV enfant, diverti tous les princes des cours de France et de Savoie ! Il joue au martyr avec une charmante naïveté.
Dassoucy, relâché , fut encore ressaisi , alors qu'il allait « recueillir les fruits de ses travaux. » Il venait de traiter, pour ses Avantures , avec un libraire du Palais, et de faire « afficher par tout Paris ses concerts cromatiques. » — La calomnie allait toujours son train. Rien ne pouvait l'arrêter, pas même les soixante-dix ans du musicien-poète. Comme à Rome, elle avait endossé la robe de Tartufe, Dassoucy proteste contre certain bruit de ville, d'après lequel il serait victime
D'une jalouse concurrence.
Il est
.... un trop petit docteur Pour disputer la préférence Au grand Dieu de la consonnance '.
Dassoucy refuse également de s'en prendre aux rancunes de Chapelle, qui n'a garde, au milieu des pots, de se souvenir des traits décochés contre lui dans les Avantwes. La véritable cause de sa nouvelle disgrâce , c'est YOmhre de Molière '. Dassoucy a osé glorifier un honnête homme de génie, mis
* Rimes redoublées, épistre au lecteur.
* Chapelle.
' Voy. la Note bibliographique.
hors la loi religieuse par un prélat qui avait ti'ansformé en mauvais lieu le château de Conflans, la villa des archevêques de Paris. — Sa prosopopée lui coûta six longs mois de prison. Mais ce ne fut pas là le grief invoqué contre le musicien-poète, car les verrous avaient aussi été tirés sur les successeurs de Picrrotin et de Valentin, qui, en vérité, ne pouvaient être poursuivis comme complices des vers de leur maître.
Toutes les infortunes de Dassoucy découlent de la même source : la boutade s'envenime, et tout le monde de s'éloigner de Dassoucy comme d'nn pestiféré, Molière lui-même finit par lui tourner le dos. De là les lamentations suivantes :
J'ay toujours été serviteur De l'incomparablo Molière Et son plus grand admirateur.
Il est vray qu'il ne m'ayme guère.
Que voulez-vous ? c'est un malheur :
L'abondance fuit la misère,
Et le petit et pauvre hèro
Ne quadre point à gros seigneur • !
Dassoucy, calomnié, calomnie à son tour. Il prête à Molière une fierté de parvenu que tout dément. Le vide qui s'est fait autour de lui l'aigrit et l'aveugle :
« Il fut autrefois pourtant mon ami, ajoute-t-il, et je croy qu'il le seroit encore si ses excellentes qualitez luy pouvoient permettre d'aimer d'autre que luy-même... »
Passons. Dassoucy nous fournit des renseignements curieux, et que personne n'a, jusqu'à présent, mis en lumière ^ :
« Il sçait, continue-t-il, que c'est moy qui ay donné l'ame aux vers de V Andromède de M. de Corneille, que j'étois en réputation de faire de beaux airs auparavant que tous ces illustres Amphions de nostre temps y eussent jamais pensé, que je suis sur le point de faire entendre au Roy et au public un genre de musique tout particulier, et qu'enfin, à mon trèsgrand regret, je me puis vanter d'estre aujourd'huy le doyen de tous les musiciens de France. C'est pourquoy, outre ces notions, comme j'avois déjà animé plusieurs fois de ses
* Rimes redoublées.
* Ceci était écrit, quand M. Paul Lacroix nous a communiqué un petit volume publié en Belgique, sous le titre de la Jeunesse de Molière, et qui nous a prouvé que le savant bibliophile avait élucidé avant nous ce point d'histoire littéraire.
paroles ', il ne se fit pas grande violence pour me prier de faire la musique de ses pièces de machines, puisque je ne fais la musique auprès des roys que pour ma gloire, et pour mes amys sans interest. Cependant, ayant esté avcrty qu'au préjudice de la paroUe qu'il m'avoit donnée, il omployoit un garçon qui, pour avoir les ventriculos du cerveau fort endommagés, n'est pas pourtant un fol à lyer, mais un fol à plaindre, et qui, ayant eu dans Rome besoin de mon pain et de ma pitié, n'est guère plus sensible <à mes grâces que tant de vipères que j'ay nourries dans mon sein, cela m'obligea do luy envoyer cette lettre :
A MONSIEUR MOLIERR.
« Je fus charmé et surpris tout enscmbli! d'une nouvoUo que j'appris hier : on m'asseura que vous estiez sur le point de donner vostre pièce do machines à Tincomparablo Mr... pour en faire la musique, quoyque le rapport qu'il y a de ses chants à vos beaux vers ne soit pas tout à fait juste, et que cet homme, qui sans doute est un original, ne soit pas pourtant si original qu'il ne s'en puisse trouver aux Incurables quelque copie. Comme pour les grands dessins il faut <lo grands personnages, et qu'il ne tient qu'à une paire d'ochasscs que celuy-cy ne soit le plus grand homme do nostre siècle, vous avez tort de heziter sur un si beau choix. Toutefois , si vous daignez vous sAuvenir de la promesse que vous me fistes lorsque je vous allay voir durant vostre dernière maladie, aujourd'huy que , perdant M. de Lully, vous ne sçauriez tomber que de bien haut, possible que vous ne tomberiez pas au moins du ciel en terre, vous auriez quelque pitié de vos chers enfans, qui sont à la veille de se rompre le col , et ne les sacrifirioz pas à l'ignorance de ceux qui ne me connoissent pas, ou à l'envie de ceux qui me connoissent; et comme, dans cette affaire, il y va sans doute du vostre plus que du mien, vous penseriez un peu avant que de cracher contre le Ciel, et me faire cette injure, puisque vous ayant offert et vous offrant encore par cette Lettre, de faire vostre musique purement pour mon plaisir, et d'ailleurs, ne pouvant douter ny de l'affection que j'ay toujours eue pour vostre personne, ny de l'estime que j'ay pour vostre mérite, non plus que de ma capacité, vous ne sçauriez me manquer de paroUe, sans faire
' Il fait sans doute allusion à quelques couplets qu'aurait composés Molière, et que lui, Dassoucy, aurait mis en musique.
eclatter à la veuë do tout le monde une aversion d'autant plus injuste que ceux qui lisent mes ouvrages et m'entendent parler de vous sçavent très-bien que vous n'avez point de plus grand estimateur, ny de meilleur amy que moy, qui suis et seray encore après cela toute ma vie,
« Vostre, etc. »
Dassoucy clôt ce débat par les lignes suivantes :
« Je croy pourtant qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pu pour me tenir sa paroUe et me procurer un si glorieux employ ; mais quoy ! parmy les commediens, il y a toujours des heroïnnes et des déesses qu'il faut encenser. Mais si, pour l'archet de ma lyre, je n'ay pas seulement do la poixraisine, comment aurois-jc de l'encens pour les fausses divinités, et comment, estant si fort brouillé avec le beau sexe, pourrois-je pacifier tant de vierges irritées, n'ayant plus rien désormais à leur donner ? »
On voit qne Dassoucy n'est pas homme à récriminer longtemps : pour égayer le récit, il finit par tirer sur lui-môme.
Récapitulons. Ce qui domine tout ceci, c'est la révélation au sujet de V Andromède. Nous savons maintenant que c'est Dassoucy qui a fait la musique de cette tragédie. Qu'importe que Corneille, dans l'Argument de sa pièce, n'ait d'éloges que pour le machiniste Torclli ? Il confesse qu'elle « n'est que pour les yeux. » Puisqu'il s'efface, il a bien le droit d'effacer le musicien, dont l'action consiste « à satisfaire les oreilles des spectateurs , tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui les empêche de prcster attention à ce que pourroient dire les acteurs... » C'est surtout à Pégase que l'auteur dut le succès de sa pièce ; c'était la première fois que l'on mettait en scène un cheval de chair et d'os ; on l'avait fait jeûner tout un jour, et l'on vannait de l'avoine dans les coulisses. Il fallait voir comme le pauvre animal battait du pied et comme les spectateurs battaient des mains ! on ne songeait guère au musicien. Et d'ailleurs, qui a jamais songé au doyen des « Amphions » de ce temps ? non-seulement personne n'en dit mot, mais encore on a supprimé ses airs édités chez Ballard'. Il n'en reste qu'une vague mention
' Bien plus, on chercherait vainement dans les Gazettes de Loret et de Robinet ce qui a cté écrit pour ou contre Dassoucy. Elles ont été complètement expurgées à son endroit.
20 rRKKACE.
dans le Catalogne de la bibliothèqne du duc do la Vallièrc '.
La pièce de Molière dont Dassoucy avait ambitionné do faire la musique n'est autre que le Malade imaginaire ', et le nom laissé en blanc n'est autre que Charpentier. Ce qui lo démontre , c'est d'abord ce passage : « Aujourd'huy que perdant M. do Lully... » LuUi venait (novembre 1672) d'obtenir le privilège do l'Opéra, aux lieu et place do l'abbé Perrin. Ce qui vient aussi à l'appui do notre dire, c'est que Marc-Antoine Charpentier a fait un voyage à Rome au moment où Dassoucy s'y trouvait : il a pu y avoir recours à la bourse de ce dernier. De plus, c'est lui qui a été chargé de composer la musique du Malade imaginaire. Voilà tout expliqué.
L'auteur dos Avanfures, de VOvide en belle humeur et de tant d'autres œuvres burlesques, naquit en 1004 et mourut en 1674, selon les quelques biographes qui ont bien voulu s'occuper de lui. Qui sait si, à l'imitation de Loret, ils ne l'ont pas tué avant le temps ? En tous cas, ils l'ont fait naître trop tôt, comme l'atteste son extrait de naissance, trouvé dans les papiers de la paroisse de Saint-Ktionne-du-Mont, et dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Ravenel , le savant éditeur do la Muse historique. — 11 est ainsi conçu :
« Du dict jour (samedy, xxu» d'octobre 160.")).
(c Charles, (ilz de Grégoire Coippeau, advocat en Parlement, et de Chrestionne Damama, sa femme, né le dimanche précédent, seiziesme du dict mois, sur les neuf heures du soir, baptizé par nous et tenu sur les fontz par noble homme M"' Charles Dulis, conseiller du roy et son advocat gênerai on sa cour des aydes, lequel luy a imposé (son nom), et M'' Estienne Reillon , procureur au Parlement , et damoiselle Isabeau d'Herbis, femme de noble homme M® Jehan Lanoue , gentilhomme. »
Cet acte fait plus que rectifier une date : il prouve que l'empereur du Burlesque ne s'est appelé Dassoucy que par droit de conquête. Pouvait-il , en conscience , s'intituler Coippeau, comme un simple avocat au Parlement ?
* Première partie , n« 3.")39. — Airs de Monsieur Dassoucy, en musique, 1653, 4 vol. in-S". (Manuscrit sur papier, du dix-huitième siècle, contenant cinquante-sept feuillets).
* C'est de février 1673 que date le Malade imaginaire, improprement appelé pièce à machines, par Dassoucy.