‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 28 sur 71 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Dassoucy repasse en Avignon, où il est encore filouté; il y rencontre M. de Candale et M. de Mondevergues ; comme il en fut traitté.

Je quittay donc Montpellier trois mois après mon élargissement, non seulement avec l'amour et l'estime de tous les gens de bien, mais encore avec plusieurs presens qui me furent faits par plusieurs personnes de qualité, et principallement par le bon et généreux Monsieur de Vitrac, duquel ayant pris congé par quelques larmes, qu'il me paya sur le champ par quelqu'une des siennes, je continuay encore mon chemin devers les monts, et toujours devers les monts. Mais comme un vaisseau qui a le vent contraire ne sçauroit entrer dans le Havre, quoy qu'il soit tout voisin du Port, je pouvois bien contempler ces montagnes comme les hyperboles que l'on découvre de loin, mais qu'aucun mortel n'a jamais pu franchir. Car ne pouvant éviter de repasser en Avignon, qui estoit la pierre d'achoppement qui s'opposoit à mon passage, je n'y fus pas plûtost arrivé qu'au lieu d'aller

droit à la boutique de mon Marchand Linger, pour y employer en rabats et en chemises trente pistoles qu'au moins j'aurois eu de reste en marchandise, je fus tout droit en cette Synagogue, où véritablement je ne fus pas dépouillé comme la première fois par les sieurs Moyse et Melchisedech, mais par un autre grand juif nommé Merdaca, que je trouvay aux prises avec le pauvre Monsieur de Mondevergues, qui, estant déjà aux agonies, après plusieurs coups d'estramaçon qu'il receut dans ce combat, acheva quasi à mesme tems d'expirer avec moy par les puissantes mains de ce vaillant Hébreu. Mais quoy que dans ce lieu, où je n'eusse pas trouvé à emprunter un teston sur Pierrotin ny sur toutes les Muses, je n'eusse point d'autre recours qu'à une corde pour m'y aller pendre, comme la Providence ne m'a jamais abandonné d'un seul pas, et que plûtost que de me manquer, je croy qu'elle me suiveroit jusque dans les Déserts de l'Arabie; quoy que je n'eusse plus de Molière ny de Bejards pour me secourir, c'estoit assez qu'il y avoit un Mondevergues, qui pour moy n'estoit pas moins que la Providence mesme en personne. Quoy que ce généreux Seigneur perdist tous les jours son argent, comme c'estoit sa coutume, il ne laissa pas de me donner plus de vingt pistoles en plusieurs fois, que j'employay encore tout au profit du sieur Merdaca et de Simon-le- Lepreux, pource que Monsieur de Mondevergues, qui disoit qu'il y avoit plus de plaisir à jouer qu'à manger, ne vouloit pas que son argent me servist à manger, et disoit qu'on estoit obligé de me donner à manger par tout le monde. Mais enfin Monsieur de Mondevergues perdant d'un costé et moy de l'autre, et estant trop éloigné des mines du Pérou, pour pouvoir deffrayer le sieur Dassoucy, et fournir au sieur Merdaca, estant prés de sortir d'Avignon, il me fit encore un petit présent, que sur l'heure mesme, suivant toujours les premières intentions de ce généreux Seigneur, j'allay encore bazarder dans cette Synagogue; mais d'autant que j'y rencontr.ay un Chrétien qui n'estoit pas encore devalizé, en dépit di^

Judaïsme, je lui gagnaj à la barbe de tout ce peuple circoncis environ une vingtaine d'écus, qui me mirent en si belle humeur, que bien que j'eusse déjà pris congé de Monsieur de Mondevergues, je luy voulus faire part de ce petit miracle, par cette Lettre :

A MONSIEUR DE MONDEVERGUES.

Comme les Démons nont point de pouvoir sur les choses benistes, les dernières pistoles qu'en me donnant vous avez accompagnées de vostre bénédiction, nont sceu péricliter; au contraire elles sont devenues fermes et intrépides au milieu de tous les Juifs et de tous les Diables, et ont retiré de leurs griffes une partie de leurs chères compagnes, à qui je fais toutes les caresses qu'il m'est possible, jusqu'à les mettre coucher avec moy pour les obliger à m'estre désormais plus fidelles. Je crains pourtant questans la pluspart étrangères elles ne demeurent pas long temps ensemble, non plus qu'en ma compagnie. Cela n'empeschera pas pourtant que je ne fasse tout mon possible pour demeurer avec elles; mais je stiis fort embarrassé d'un gros quadruple Espagnol, qui, bien qu'il ait perdu plus de cinquante grains de sa gravité, tout écourté qu'il est, ne laisse pas pourtant de faire l'entendu, et de témoigner son antipatie à quatre petits demy-Loûis qui me paroissent les plus jolis enfants du monde : toutefois j'espère, tout superbe qu'il est, de le ranger bieurtost à la raison, et d'éprouver s'il a autant de cœur qu'il a de vanité et de présomption : car j'ay résolu de le mettre toujours à la teste de mes troupes, et l'envoyer reconnoistre l'ennemy, comme le plus léger.

Un peu après le départ de Monsieur de Mondevergues, Monsieur de Candalle qui m'avoit déjà vu à Montpellier, et qui avoit oiij ma musique chez Monsieur de Vitrac, au sortir de ma prison, repassa en Avignon, où m'y ayant encore rencontré, il voulut oiiir Pierrotin, et en suite il

me mena chez Madame de * Mais comme aux gens

de cette qualité je ne donne guerre la musique sans les vers, je luy donnay ceux-cy, que je composay sur le champ, me promenant dans sa chambre :

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