‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 27 sur 71 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Dassoucy, après son élargissement, passe encore trois mois à Montpellier chez M. de Vitrac.

Ainsi après avoir demeuré dix ou douze jours dans cette captivité, où, parmy la Musique et les Festins, je me fusse sans doute fort aisément accoutumé, je quittay cette cocagne pour aller chez Monsieur de Vitrac, qui pour confondre mes ennemis me voulut donner la direction de ses propres enfans, pour leur enseigner quelques

Chansons, mais d'autant que du moment que ja fus arresté mes ennemys crojoient avoir leur victime toute assurée, sans attendre les effets de la Justice divine qui préside a la Justice des hommes, ils mandèrent incontinent à Paris les nouvelles de ma mort, qui n'estant aucunement désagréable à feu Loret, sans en attendre la confirmation, luy inspira ces beaux vers qu'il fit en grand haste â ma loiiange ^ et que depuis à sa confusion on a vu courir la prétantaine dans sa Gazette. Aujourd'hui ce mauvais Poëte est allé mentir en l'autre monde ^, et moy je suis encore en celuy-cy; sa calomnie est déjà étainte avec sa vie, et dans mes productions plus durables que ses écrits, sa calomnie se verra autant de temps que le monde sçaura lire. Deux ans après cette couple de beaux esprits, Chapelle et B., qui dans leur voyage n'avoient garde de me rencontrer sur le chemin d'Avignon, puisque j'estois à Thurin ', traversant le Languedoc, passèrent à Montpellier, où après avoir bien ry avec mes amis de ce qui m'y estoit arrivé, au lieu d'employer leur esprit pour la gloire du Parnasse à vanger les interests de leur serviteur et leur ami, et divertir la France de la sotte et barbare iniquité de ces peuples, comme Monsieur d'Aubijou *, qui, parlant de moy, disoit

Que Dassoucy, dans son passage,

Avec son Theorbe et son Page,

Avoit fait passer pour un sot

Maint homme qu'on croiroit bien sage,

Maint Docteur pour un Ostrogot,

Maint bon Chrétien pour un cagot,

Et maint Bigot pour un sauvage.

Maint Chevalier pour un pâlot,

Le Sénéchal pour un falot,

Et Montpellier pour un village ;

1 Voyez la notice préliminaire.

2 Loret mourut vers 1666.

3 Le voyage de Chapelle et de Bachaumont n'eut lieu, en effet, qu'en 1656.

* François-Jacques d'Amboise, comte d'Aubijoux.

au lieu, dis-je, de donner carrière à leur plume sur un sujet qui leur auroit fourny des fictions bien plus plaisantes que celles que, pour ma destruction, ils ont empruntées de la calomnie, ces ravissans génies, qui, sans nécessité, comme font encore aujourd'huy beaucoup d'autres, ont enrichi leurs écrits de l'honneur d'autruy, plus cruels que les sauvages de Montpellier, voire que les Hurons et les Antropophages, firent cette belle pasquinade, qui après avoir déchiré ma réputation et servy d'éciieil â ma fortune, conduit dans le fond de tant de cachots, et tiré de mes yeux tant de larmes, n'empesche pas que, sans aucune sinderése% ces Messieurs ne vivent dans une heureuse tranquillité, et qu'ils ne joiiissent aujourd'huy dans une profonde paix du repos de la conscience, et de la satisfaction de soy-mesme, qui est la recompense des belles actions, et qui enfin, au lieu de revenir à rescipiscence, et de me rendre quelque témoignage de leur compassion, m'ayant depuis exposé à la dent cruelle du Satyrique médisant, n'empêche pas aussi qu'après avoir terrassé plus de monstres qu'ils n'ont bû de verres de vin, on ne me voye aujourd'huy dans un poste glorieux, plus gay, plus sain, plus content et plus heureux à soixante et douze ans, qu'ils n'estoient quand, le broc sur la table et le verre à la main, ils composèrent ce merveilleux Libelle. Ce sont les effets de lajustice de Dieu, qui, tout pécheur que je suis, a pris depuis le berceau toujours le soin de ma défence, et qui, tout rebelle que je sois à ses inspirations, m'assistera jusqu'au tombeau pour me rendre plus coupable au dernier terme de ma vie, si j'abuse de l'excez de ses grâces et de ses bontez. Estant donc chez Monsieur de Vitrac, ce sage Gentilhomme avec plusieurs de mes amis ayant trouvé qu'il estoit de mon honneur de donner au public la relation de cette tragi-comique avanture, je la fis voir à Monsieur le Juge Mage, qui en suite me donna la permission de la faire imprimer à Montpellier, et que je

1 Synderèse est synonyme de remords.

t'aurois donnée dans son lustre, si le temps devenu plus chagrin, ou pour mieux dire plus modeste, m'eust permis de te faire rire sur un sujet de cette nature ; mais d'autant que la saison étoit fort avancée, et que je n'avois plus de temps que pour passer les monts, et que d'ailleurs je ne pouvois croire que parmy les hommes il y eust des esprits assez méchans et assez diables pour ozer entreprendre de déguiser une affaire qui a esté si solemnelle et si publique, plûtost que de passer encore l'Hyver à Montpellier, je me desistay de cette entreprise, pour continuer celle que tant de fâcheux obstacles et accidens avoient interrompue.

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