‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 32 sur 71 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Dassoucy, dévalisé par son cousin le Prieur, tourne le dos aux Monts pour aller aux Estais à Beziers. Ce qui luy arriva.

A la lecture de cette Lettre, je ne sçavois si je devois rire ou pleurer, car je trouvois cette aranture si bouffonne, qu'il me sembloit que j'aurois fait tort au Dieu Momus de n'en pas rire jusques aux larmes: car quand je me souvenois du jargon de cet Allemand de Lyon, et que je me representois ce Prieur de Carpentras avec son emplâtre, son Bréviaire et tout cet attirail de dévotion, je trouvois mon tueur de temps trop plaisant sous ces diverses figures, pour ne pas rendre à ce nouveau Prothée ce que je devois à son bel esprit. Mais quand de l'autre part je regardois ma bourse vide et mon fond épuisé, et que je considerois la grande faute

que j'avois faite de hazarder un argent qui m'estoit si nécessaire, et qu'enfin cette rencontre qui m'exposoit de nouveau à la nécessité ruinoit toutes mes espérances de Savoye, et m'éloignoit d'autant plus de ce port tant désiré que je ne voyois plus dans le fond de ma bourse aucun Astre pour m'y conduire : j'estois si honteux de ma faute, et si confus de ma folie, que j'eusse souffert que Pierrotin, à qui je donnois souvent le foiiet pour de moindres fautes, m'eust à son tour donné les estrivieres pour luy avoir osté le pain. Estant donc en ce triste estât, et ne voyant point dans tout le Languedoc autre puissance pour me remettre que celle des Estats, par qui j'avois déjà esté remis une autre fois en fort bon état, je tournay le dos aux Monts. Ce fut donc pour aller à Beziers

Que je tournay le dos aux monts, Ou, si vous voulez, les talons.

Mais je n'y trouvay plus ce Prince Qui donnoit écus à milliers.

C'estoit Monseigneur de Viviers ^, Qui, dans cette large Province, Tenoit les Estats à Beziers.

Je fus donc à Beziers, où je ne tarday gueres à connoistre que j'estois tombé de fièvre en chaud mal.

Cette Ville est très-belle et bonne. Et son muscat trés-bel et bon ; Elle est gentille, elle est bouffonne.

Et, dans mainte honneste maison.

Mainte noble et riche personne Y plume la Poule et l'Oyson.

On y boit en toute saison.

On y chante, on y carrillonne.

Et soir et matin l'on y donne Colle de Beziers ^ à foison.

Mais comme, chez cette pouponne,

1 Louis-François de la Baume de Suze.

2 Bourdes.

Petit et court est le teston,

Il ne faut pas que l'on s'étonne

Si l'on y grippe, on y gasconne,

Et si l'on tire l'espadon ;

Et si, dans l'enceinte mignonne

De cette petite friponne,

Le petit peuple est si fripon.

Ce fut dans cette Ville où, comme j'ay dit, je ne tarday gueres à connoistre que j'estois tombé de la fièvre en chaud mal : car je n'y vis plus de prince de Conty, de Lavardin * ny de Guilleraque ; mais en recompense un fort charitable Prélat, qui pour les Muses tenoit ordinairement deux Cerbères ^ à sa porte : aussi Pierrotin et moy nous eussions eu beau chanter, beau palinodiser, et faire des Vers hors de Monsieur TEvesque de Beziers ', qui nous faisoit manger presque tous les jours à sa table, nous n'aurions pas tiré de la quinte essence de tous les Estats seulement un plat d'Olives. Il y en eut un pourtant qui nous regala d'un plat de Figues ; de sorte que, voyant que la Poésie et la Musique, qui sont des Arts en tout pays, n'estoient pas seulement un misérable mestier en ce pays-là; et ny moy ny Pierrotin ne sçachant ny coudre ny filer, n'ayant parmy ce peuple joiiant d'autres ressources que le jeu, je me résolus de tenter le hazard et de m'exposer à sa miséricorde; et, pour cet efl'et, la première chose que je fis ce fut de vendre ma bague, dont j'eus bien de la peine à retirer la moitié de sa juste valeur. Je me mis donc à joiier au Lansquenet avec les Messieurs des Estats; et, dans ce jeu, malgré l'inconstance de la fortune, je m'estois entretenu de pain, de chausses et de souliers, la plus grande partie de l'Hyver : mais comme enfin il faut que tout cède à sa volubilité , dans un petit quart

1 Henri-Charles de Beaumanoir III, que Louis XIV envoya (1G77) en ambassade extraordinaire à Rome. * Pour les empêcher, non d'entrer, mais de sortir, 3 Clément de Bronzi.

d'heure que j'eus de vent contraire, je vis mes finances épuisées et ma pauvre barque à fonds. Ce fut en ce fatal instant que me voyant dans un pays perdu sans aucune ressource, je me vis sur le point de me faire une jambe de Dieu S ou de me scarifier quelque bras, et me ranger aux portes d'une Eglise pour y demander l'aumosne conjointement avec Pierrotin, qui pour émouvoir les bonnes gens à pitié, estoit déjà suffisamment atteint de la maladie incurable de Monsieur Saint-Hubert ^. Ce qui pourtant dans ce commun desastre me consoloit aucunement, c'estoit qu'ayant joué jusques à mon dernier sol, il me sembloit, après la confiance que j'avois eue en Dieu, qu'il ne me pouvoit pas refuser sa providence. Je ne laissay pas pourtant de fort mal souper ce jour-là; et le lendemain , me ressouvenant d'un vieil habit d'Esté que j'avois au fond d'un cofi're, je commanday à Pierrotin, qui estoit fort practic en ces choses, d'en découdre le passement d'or, et de l'aller vendre promptement au premier Orphevre : ce que, selon sa coutume, il fit avec tant de fidélité, que de ce qui valoit dix écus, il m'apporta généreusement dix testons. Mais , comme nos intentions estoient diff'erentes , et que Pierrotin pretendoit dîner sur les dix testons, et que moy, qui les voulois joiier tous dix, me voulois passer de disner plûtost que de faire une si notable brèche à mon fonds , il s'éleva parmy nous une furieuse contestation : mais d'autant que j'estois le Maître de Pierrotin aussi bien que de mes volontez, après avoir tous deux disné d'un fort joly rabat à passement, je pris les dix testons pour les aller joiier, ce qui estoit autant que de les jetter parles fenêtres : car c'estoit une conversation où l'on ne joûoit pas moins qu'aux écus à la Belle ; do sorte qu'il s'en falloit justement cinq écus que je n'eusse pour faire ma main, ou pour payer, si j'eusse esté pris le premier de la main d'un autre. Je ne laissay pas pourtant de me placer

1 C'est-à-dire : se couvrir la jambe d'ulcères factices. 3 La rage.

effrontément parmy Messieurs des Estats, et de m'en faire donner une carte, laquelle, comme c'estoit bien la raison, ne manqua pas d'estre prise toute la première ; de sorte que de neuf personnes que nous estions, après en avoir payé trois de l'argent du passement d'or de mon habit, je me vis encore endebté de cinq autres écus, sans avoir d'autre argent ny d'autre passement d'or pour m'en pouvoir acquitter : mais comme le desespoir fait tout oser et tout entreprendre , et qu'il ne me pouvoit pas arriver pis que de mourir de la maie rage de faim, au lieu que tout autre seroit sorty de ce jeu, et s'en seroit allé fort honnestement coucher sans souper, je ne branlay pas seulement de ma place ;^ au contraire, comme j'attendois les indubitables effets de la Providence, je m'y tins ferme comme un pillier ; et comme jadis Alexandre le Grand par son asseurance rétablit dans une bataille sa fortune chancelante au milieu de ses combattans, je rétablis la mienne par mon visage asseuré : et, pour montrer à ces Messieurs des Estats, par le peu de compte que je faisois de mon argent, la grandeur de mon opulence, je pris ce teston, qui de dix que j'avois apportés, restoit seul devant moy, lequel, ainsi qu'on jette un double à un pauvre, je jettay à un valet, en luy disant : Tien, mon amy, voilà pour boire ; de sorte que ces Messieurs ne pouvant s'imaginer qu'un homme pust estre assez fol pour jetter tout son bien par les fenestres, et assez effronté pour vouloir joiier sans argent, outre qu'ils me connoissoient pour un assez honneste joueur, croyant que j'eusse plein une gibecière d'écus, ils ne me regardèrent pas seulement. Avec tout cela, ma fortune estoit mal asseurée, car mon crédit ne pouvant pas s'étendre plus loin que d'une autre main, à moins que d'un petit miracle, je ne voyois point comment je pourrois sortir a mon honn-eur d'une si douteuse et si mauvaise affaire : aussi la Providence , qui se sert de tout, et qui est toujours au guet pour maintenir ses créatures, ne manqua point à faire ce petit miracle à point nommé : car, comme à la première main j'avois

esté pris le beau premier, je fus pris le dernier à cette seconde main ; ainsi ayant payé mes debtes par cette seconde main, qui estoit la propre main de la Providence, et recouvré mon argent, la fortune continuant de me favoriser, au bout d'une petite demy-heure je me vis en possession de quinze petites pistolles, mais bien de poids, que je contemplois avec autant d'étonnement que si elles fussent tombées des nues, comme en effet elles venoient du Ciel. Aussi, comme il ne faut pas abuser des grâces que Dieu nous envoyé, après avoir serré mes quinze petites pistolles, et fait une profonde révérence à ces benoists Messieurs des Estats, je me retiray avec ce petit gain, aussi ravy qu'un homme qui, après avoir eu la corde au col, s'en retourne à son logis avec sa grâce. De mesme je retournay dans le mien, et le lendemain, voyant que le Ciel, qui dispose de la fortune, se declaroit visiblement pour moy, je retournay encore au jeu, d'où je sortis encore victorieux et triomphant : et consequemment ayant toujours le vent en poupe, je poussay mes conquestes si loin, qu'au bout de huit jours, après avoir habillé Pierrotin, et fait bonne chère à tous mes amis, je me vis encore, tous frais faits, six-vingts pistolles de reste.

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