‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 33 sur 71 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Dassoucy reprend sa route devers les Monts; il repasse en Avignon, va à Aix, et puis à Marseille : la pretieuse omelette qu'il y mangea, et comme il y fut traitté.

Après ce merveilleux coup de la Providence , tout brillant des faveurs de la fortune, et chargé des dépouilles de ces Messieurs des Estats, je repassay à Montpellier, non sans visiter le généreux Monsieur de Roanel et le bon Monsieur de Vitrac, mais je n'y demeuray qu'un jour, de peur que la sotte canaille qui m'avoit pris pour

un athée et pour un magicien, me voyant tant d'argent, ne me prist à cette fois pour un faux monnoyeur. Puis, refoulant aux pieds de mes chevaux le mesme chemin où le tems, en l'honneur de mes Muses, conservoit encore bien précieusement les vestiges des semelles de mes souliers, je repassay en Arles, non sans y boire de ce vin de Gros * qu'on appelle vin de pierre à fusil ; et puis en Avignon, où, me ressouvenant des grandes peines que ces admirables degraisseurs de bourses avoient pris par deux fois à me dégraisser la mienne , pour ne demeurer ingrat à leurs soins, je leur voulus laisser quelques marques de ma reconnoissance dans ce Sonnet, qui servira de très-salutaire avis à tout joiieur peregrinant portant argent monnoyé sur soy, et descendant par le Rhône en Avignon :

A QUELQUES FILOUX d'aVIGNON.

Adieu, restes honteux d'une semence vile, Corsaires déguisez qui régnez en ces lieux, Qui déjà par deux fois avez eu la roupille ^ Au Fils infortuné des neuf filles des Cieux.

Icy, pour des marans 5, j'en connois plus de mille, Mais, pour d'honnestes gens, si j'en croys à mes yeux, Ma foy, j'en connois peu qui, dedans vostro Ville, Soit digne de l'encens que méritent les Dieux.

Autrefois, parmy vous, un Dieu fut confondu ; Icy le Dieu des chants n'est pas moins éperdu. Grâces à vos bons dez, ô gent patibulaire !

1 La Crau est une vaste plaine qui s'étend entre le Rhône et l'étang de Berre. Les pierres dont elle est couverte l'ont fait appeler par les Romains Campi lapidei. Selon Pline, Hercule étant aux prises avec quelques géants en cet endroit, et ne pouvant les vaincre, Jupiter, pour lui venir en aide, fit pleuvoir sur eux une grêle de pierres, dont le sol de la Crau est resté comme pavé.

2 Petit manteau, sorte de hongreline serrée et courte.

3 Juifs.

Si pour trente deniers le Juste fut vendu,

Pour autant de patars * vous pourriez bien pis faire,

Et je rends grâce au Ciel do mon argent perdu.

Ces témoignages rendus de mon estime à cette troupe de filoux maranisez (cecy soit dit sans blesser l'honneur de ceux qui croyent au Messie), je fus à Aix, avec qui, n'en déplaise à son Parlement, si la filouterie Avignonnoise touchant la prééminence a quelque chose à disputer, au moins on ne peut pas nier que l'orgueil et la superbe Provençalle n'y soit dans son plus haut lustre. Ce fut en cet endroit que je commençay à devenir plus sage, car ayant oiiy parler à tout le monde des merveilleux faits de ces joueurs de passe-passe, je me conte ntay de les croire et de les admirer, sans les aller voir ; au contraire, après avoir serré mon argent sous trois clefs, de peur qu'il ne prist l'essor, je me fis informer par un expérimenté Pilote des lieux où estoient ces dangereux Carrybdes pour les éviter. D'Aix je fus à Marseille sur de très bons chevaux de relais, qui, moyennant vingtcinq sols, me firent faire cinq lieues fort gaillardement à pied. Je vis donc ma chefe et bien-aimée Marseille pour la troisième fois, que j'aime mieux ny que mon cœur ny que mes yeux ; Marseille ville sans pareille, où je fus jadis amoureux :

Marseille si sage et si belle, Dont les Habitans si courtois Ont fait boire plus d'une fois Nos Guabelliers et la Guabelle ^ ; Où les faquins furent les Roys ; Où les Massons portans truelle Chantoient nos Edits et nos loys.

Sur le chant de la Perronnelle ^ ; Marseille où, comme la chandelle, A la livre on y vend le bois ;

1 Petite monnaie valant un sou.

2 En les jetant dans la mer.

3 C'est-à-dire : s'en moquaient.

Où Monsieur et Madamoiselle, Pour s'alléger un peu du poids De cette masse corporelle, Vont fianter dessous les toicts; Où, du matin jusqu'à la brune, La Mourre * occupe les cinq doigts; Où la basse et vile commune Boit toute nuit, rotte et petune ^ ; Où tant le gueux que le Bourgeois, Tous les mois, ainsi que la Lune, Change de face et de fortune ; Où la raison n'a voix aucune; Où tout le sang est Iroquois ; Où l'on n'adore que Neptune, Les vents, la mer et la pecune ; Où, pour quatre livres tournois.

On ne soupe que d'une prune, Ou de deux œufs, ou de trois noix ; Où la musique plus divine Est le cornet et le hautbois, La conque ou la trompe marine; Où le plus musqué sent la poix; Où la Nymphe la plus poupin© Sent la merluche et la saline; Où l'on voit en tous lieux fumer, Au Port ainsi qu'en la cuisine, Le ton, l'anguille et la sardine, Et par tout le pot écumer; Où la science la plus fine Est la vertu de bien ramer; Bref où si grande est la doctrine, Que les matelots sans houssine, Comme les Vaisseaux sur la mer Vont à cheval à la Bouline 3.

1 Jeu qui consiste à lever autant de doigts que l'indique celui qui commande.

2 Fume.

* La bouline est une des principales cordes qui servent à la manœuvre du vaisseau. Aller à la bouline signifie tenir le plus près du vent.

Quoy que cette ville ait un Port le plus beau du monde, cela n'empesche pas qu'on ne l'appelle Marseille la brute, et que le menu peuple n'y soit tout à fait barbare, rude et grossier. J'en avois durant ma jeunesse déjà fait une fatalle épreuve, et à cette fois j'en fis encore une fâcheuse expérience ; je m'en souviendray toujours ; ce fut un Samedy au soir que j'arrivay dans une fort bonne hostellerie, mais où pour mon malheur tout le monde avoit soupe ; cela n'empescha pas pourtant que de quatre œufs couvez qu'on y trouva de reste avec un peu d'huile de lampe, on ne me fist une très-excellente omelette Florentine , dont on me fit payer bien chèrement la façon : car, quoy que de peur d'estre accusé de gourmandise, je me fusse abstenu de manger d'un si friant morceau, on ne laissa pas, le lendemain qui fut le Dimanche, d'exiger tiranniquement quatre testons pour mon souper. Pour moi, qui n'avois jamais acheté les œufs plus d'un sol la pièce, je demanday si on avoit mis de l'ambre dans cette omelette pour la mettre à un si haut prix. On me dit que non, mais qu'il falloit quatre francs pour mon souper. Je luy demanday encore si les renards avoient mangé toutes les poules du pays , pour vendre les œufs plus que les poules, et luy me répondit encore que non, mais qu'il falloit quatre francs pour mon souper. Je poursuivis tout en colère, et je luy dis s'il se mocquoit de moy et s'il me prenoit pour un Allemand ; et luy me répondit encore sans s'émouvoir que non, mais que si je voulois ma valise , il falloit quatre francs pour mon souper. De sorte que, voyant que celuy-cy ne sçavoit qu'une chanson, je m'adressay à l'hoste, et luy dis que cela estoit bien vilain de couper ainsi la bourse aux pauvres passans. Il me dit qu'oiiy, mais qu'il falloit quatre francs et demy pour mon souper. — En voicy d'une autre, luy dis-je, et vostre garçon ne me demande que quatre francs. — Oûy, dit-il, mais il faut quatre francs et demy pour vostre souper. — Hé pourquoy ? luy dis-je. — Pource que le garçon a oublié de compter vostre giste. Et quand je voulus répliquer, il me dit que

je ne faisois que francimendeyar * ; par où Ton peut voir le mépris que cette populace a toujours fait et fait encore de nos généreux François, qu'ils appellent Francimens, car francimendeyar veut dire lanterner. Il me fallut donc subir la rigueur de cet arrest deffinitif sans murmurer, et payer ces quatre testons et demy sans réplique, et quand je fus hors du logis, je vis paroistre un homme à la fenestre qui me cria : — Monsieur, une paroUe. — Qu'est-ce ? dis-je. — Souvenez-vous, s'il vous plaist, quand vous reviendrez loger icy, qu'il faut quatre francs et demy pour vostre souper. — Je ne m'en souviendray que trop, luy dis-je. Dieu ! qu'eussay-je fait si, au lieu des œufs, j'eusse mangé la poule? J'ay veu pourtant plusieurs personnes qui m'ont assuré que, depuis quelque temps, les Francimens y mangent non seulement les œufs, mais encore les poulets à fort bon marché, et que, grâces au grand Roy des Francimens ^, qui a esté assez éloquent pour leur persuader par la bouche des canons un Roy, une foy et une loy, ils ne disoient plus le Roy de France, mais le Roy simplement, comme ses bons et loyaux Sujets l'appellent à Paris. Cela n'empesche pas pourtant qu'ils ne fassent toujours sur les toits de leurs maisons des actions de trèsmauvaise odeur, et que, quand il pleut, les feutres, sans respect ny de Castor ny de Pollux, n'y reçoivent de vilains outrages. Avec tout cela, je ne laissay pas d'y séjourner plus d'un mois, pour y manger du Thon et de la Sardine, et mesme des figUes, que, pour ne point choquer les loix fondamentales du pays, je me garday bien de manger sans le sel. Durant ce temps, j'eus loisir d'y voir mes amis , entr'autres ce merveilleux Aveugle qui, avec un pion, une dame et deux yeux de moins que

1 Pour franchimandegear, se conduire en franchîman.

2 Ce fut Louis XIV qui enleva aux Marseillais les quelques privilèges dont ils jouissaient encore. Une brèche fut ouverte dans le rempart, et le roi entra en maître dans la ville (2 mars 1660).

feu Monsieur de Guise *, gagnoit aux Dames tout ce qu'il joùoit contre ce noble Seigneur ; ce merveilleux Aveugle, si amateur des belles peintures, et si jaloux de son portrait, qui pour vingt pistolles n'auroit pas souppé sans chandelle, Vidal qui n'avoit nj chien ny valet, ny mesme de baston pour se conduire. J'y vis encore mon ancienne Maîtresse qui campoit* de son luth. Elle fut bien étonnée, me voyant si joly et si ajusté ; mais je le fus bien davantage, la voyant si vieille et si ridée. Comme elle m'avoit autrefois méprisé, je la méprisay à mon tour ; ainsi le temps et la patience nous font raison de toutes choses. Avec cela, quoy que de tous les lieux de marine, l'air de Marseille soit le plus rude, je no laissay pas d'y passer le temps fort agréablement. J'y joiiay dans plusieurs Académies; et, s'il est quelque chose à dire en l'honneur de Marseille, c'est que je puis assurer qu'il n'est point de lieu au monde où l'on joiie avec plus de fidélité. Ce n'est pas pourtant qu'il n'y ait quelques filoux comme par tout ailleurs ; mais c'est qu'estant si proche de la mer, comme le chat échaudé craint l'eau froide, les filoux, qu'on y abreve de temps en temps, craignent extrêmement l'eau salée : outre cela, comme il n'est point de terre si barbare qui n'ait ses honnestes gens, il n'est pas croyable combien de caresses je receus de plusieurs personnes de mérite. En suite je fus à la sainte Baume % où, quoy que je ne

1 Henri II de Lorraine, célèbre par la part qu'il prit à la révolte des Napolitains contre l'Espagne (1647). Trahi par quelques nobles que ses galanteries avaient indisposés contre lui et qui introduisirent l'ennemi dans la ville, il fut fait prisonnier et ne recouvra sa liberté qu'en 1652. Il mourut douze ans après, sans laisser de postérité. Il proteste dans ses Mémoires contre les légèretés de conduite qui lui furent attribuées ; mais Guy-Patin prétendait savoir « de bonne part que Guise gâta tout à Naples pour aller à un rendez-vous qu'il avoit donné à une dame qui le vendit aux Espagnols. » {Patiniana, p. 112).

2 Vivait de l'italien campare.

3 Montagne du département du Var, au sommet de laquelle se trouve une grotte profonde où, selon la tradition , sainte Made-

fusse pas encore averty par Famy Chapelle des mauvaises intentions de l'esprit malin, je ne laissay pas de tromper le malin esprit. Mais je me sens lassé d'un si long voyage , et cette montagne est fort haute. Lecteur humain, permets-moy de reposer et de reprendre un peu d'haleine aux pieds de ce rocher, pendant que tu liras cette Lettre que j'envoy à mon amy Chapelle, avec la réponse à son libelle :

De Rome, le 25 Juillet 1665.

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