AU ROY
SlRE,
J'aurois esté un Pocto bien fol et ma Muse bien insensée si, après Thonneur qu'elle a receu de divertir tant de fois Vostre Majesté, elle avoit quitté son centre naturel pour aller clierchor dans un climat étranger un air plus doux et plus favorable que celuy de vostre cœur ; mon avanture auprès de vostre Auguste Personne estoit trop belle et trop glorieuse pour en pouvoir jamais trouver une semblable en aucun endroit do la terre, et la connoissance que j'avois déjà de vostre auguste mérite estoit trop grande pour ne pouvoir pas espérer d'estre éclairé dans mes ténèbres prés d'un Astre qui semble n'estre venu au monde que pour disputer de la splendeur avec le Soleil, et donner le jour à toutes choses. Si peu d'esprit que Dieu m'ait donné, j'en avois pourtant assez pour connoistro dés vos plus tendres années ce qu'un Roy sage dés le berceau avoit à devenir un jour, et je puis dire :
Que, dés vostro Minorité, Lorsque le Ciel eut surmonte, Après tant do sanglans spectacles.
Tant de travaux et tant d'obstacles, L'Enfer de fureur agité ; Je crus que Vostre Majesté Obscurciroit tous les miracles Dont se vante l'antiquité, Ainsi qu'une Divinité Fit taire tous les faux Oracles.
1 Louis XIV
20 ÊriSTRE.
Ouy, Sire, voyant, à travers les nuages dont Vostro Majesté estoit enveloppée, vos ravons naissans éclairer le monde dans un âge où les plus brillans génies ont besoin d'estre éclairez, avoir l'esprit formé auparavant le corps, parler justo dans un temps où les autres apprennent à parler, connoistro déjà le fin de toutes choses, et, lisant mes Vers à son petit coucher, rire toujours et fort à propos du bon mot que bien des Courtisans, qui rioient à. contre-temps, ne pouvoient attraper : quoy que j'eusse préveu par avance la grandeur étonnante de vos futures merveilles, helas ! Sire, il faloit bien d'autres tireurs d'horoscope pour deviner
Qu'au plus fort de cette saison Où chacun comme un limaçon Dedans sa coque se retire, Où le Soldat dans son pignon, Prés du feu mange son quignon *, Et que ce grand boute tout cuire.
Ce grand Dieu du Colin-tampon * Change son casque en poësle à frire, Et met au croc son espadon ; Que sans souffler en vos mitaines.
Sur la neige et sur le glaçon Vous eussiez pris en trois semaines, A la barbe de l'Aquilon, Tout le Comtat du Bourguignon, En teste de vos Capitaines, Qui donnent les fièvres quartaines.
Et prennent les murs sans canon ;
et bien d'autres Prophètes plus fins que Nostradamus pour prodire qu'on vorroit aujourd'huy Vostro Majesté faire teste à toute l'Europe, et, comme un autre Jupiter contre les Geans, éluder la puissance de cent Potentats, après avoir passé comme un éclair en Hollande, et réduit ces colosses invaincus à n'avoir plus contre
1 Gros morceau. %
2 Mars.
ÊPISTRE. 27
l'ardeur de vostre courage d'autre azyle ny d'autres remparts que la mer et les Tritons. C'est aller sans doute bien viste pour un Roy si grave et si posé, et bien imiter dans son cours la rapidité du Soleil, qui, avec une contenance aussi grave et aussi posée que la vostre, ne laisse pas dans son activité de surpasser l'imagination.
Aussi ce peuple herctoclitc,
Poudré, frisé, lavé, razé.
Que vostre main sainte et bénite,
Malgré Luther, a baptizé.
Pour jazant avoir sottise.
Et sottisant, mal devisé *
Du grand Roy qui de sa marmitte
Le fondement avoit posé ^ ;
Depuis que, faute de conduite,
Devenu de Marchand aisé
Pauvre Soldat dévalisé.
Ces champions ont pris la fuite.
Plus prudent et plus avisé.
Il reconnoist vostre mérite,
Et d'un esprit plus reposé.
Ne parle plus de Josué,
Ny du Soleil •', ny de sa suite ;
Et dit que sa mère Amphitrite
Qui son Estât tient arrosé.
Ne vit jamais aller si viste
Un Roy si grave et si posé.
Et je croy bien que si ces grands appu3^s de la Chrétienté, qui versent à torrens tout le sang de la Croix
1 Les Gazettes de Hollande s'étaient montrées prodigues d'impertinences à l'endroit de Louis XIV.
2 L'auteur fait-il allusion au traité conclu, le 27 avril 1662, avec Louis XIV, qui devait protéger la Hollande contre l'Angleterre et qui, quelques mois plus tard, traitait avec cette dernière?
■'' Un échevin d'Amsterdam était venu signifier au roi qu'il n'irait pas plus loin. Il s'était fait, disait-on, représenter avec un soleil et cette devise : « hi conspectu meo stctit sol. »
pour rutilité du Croissant, au lieu do s'opposer à la grandeur de vos progrés ', eussent laissé le champ libre à la rapidité de vos conquestes, que la Lune ne tiendroit pas contre le Soleil, et que Mahomet, quatrième de ce nom, avec son Dnnec totum ', auroit de la peine à remplir sa Devise. Il n'appartient qu'à vous, grand Monarque des Monarques, qui, croissant faites tout accroistre, de remplir ce Croissant, et non pas à celuj qui, croissant, fait tout décroistre. Je scay bien que les compagnons de mes Muses, qui, tout brillans des faveurs de la fortune, font bien voir, suivant le chariot du Soleil, que c'est dans le centre do la lumière que l'on puise la splendeur, diront qu'ayant préveu toutes ces choses, j'eusse bien mieux fait de continuer à composer des vers et des chansons pour le plus grand et le plus magnifique de tous les Monarques, que d'aller, comme un Dom Guichet, chercher des avantures étranges par le monde. Il est vraj; mais qui sçait, ô grand Roj, si encore tout sanglant des mortelles atteintes de tant de monstres que j'aj terrassez, retournant dans vostre Cour chargé de cinq gros volumes de mes avantures, je ne suis pas aussi heureux que si j'étois chargé de vos cinq grosses Fermes; et si, n'avant aujourd'hui rien de plus precienx que mes persécutions que Vostre Majesté vient de couronner par la plus glorieuse de toutes mes rencontres, je ne suis pas auprès de l'Alexandre des Alexandres, mon Roy, un Diogene aussi content dans mon tonneau que ces illustres favoris de la fortune, ces Cresus qui, dans leurs Palais dorez, portent les effets de vostre munificence jusques dans le Ciel ? Ouy, Sire, l'iniquité des méchans, l'ignorance des simples et la malice des sots , la cruauté des Dragomans * et la
1 On se rappelle que l'Europe, en 1G74 , se ligua contre Louis XIV.
2 Donrc totum impleat orbcm.
3 Ou drogmans. Dassoucy veut sans doute parler des gens qui avaient donné à ses actions de malicieuses interprétations.
* Fils d'Astaroth.
tyrannie des Astarotis* seront les ombres qui, jusques aux derniers siècles, serviront de relief à ma gloire et de prix à ma vertu. Ne dédaignez donc point, ô grand Roy, cette peinture de mes disgrâces ou plûtost ce portrait enjoué de mes triomphes, et si, par un excès de bonheur, Vostre Majesté, qui m'a trouvé digne de sa compassion , trouve encore en moy quelque chose digne de son estime.
Monarque plus brillant que le flambeau des Cicux, Dont je suivray par tout l'éclatante lumière, Et dont j'adoreray les rayons glorieux Jusqu'au moment fatal de mon heure dernière ; Alcide qui, malgré la rage de Cerbère, M'avez mis à couvert de ses coups furieux, Retiré des Enfers mon ombre malheureux, Et redonné le jour à ma triste paupière, Dcmy-Dieu le plus grand de tous les demy-Dieux, Soleil miraculeux, Astre que je préfère A toutes les clartcz du Dieu qui tout éclaire, Ne me refusez pas un regard de vos yeux.
Au Lecteur.
Je suis le Héros véritable de mon Roman , qui , après avoir long-temps vogué contre vent et marée sur une mer orageuse, ay finallement attrappé un heureux port. Celuy qui m'a conduit en ce port est un Dieu ; celuy qui m'y a accueilly est un Roy, et le génie qui m'y conserve est un Ange. Bien des médians en crèvent de rage , saint Hubert les guérisse ; et bien des sots en sont au desespoir, Dieu les console. S'ils n'ont pas appris à lire , à la bonne heure , je ne leur conseille pas d'aller à récolle ; et, s'ils n'ont pas de bons yeux^ de prendre des lunettes pour voir cet ouvrage , car ils n'y trouveroient pas la matière bien disposée pour leur divertissement, puisqu'ils verroient par tout leur opiniâtre iniquité confondue par un Dieu encore plus entier et plus persévérant à confondre leur iniquité. Aussi ce n'est pas pour eux que j'écris, mais pour toy, généreux Lecteur, qui, justement indigné contre cette vermine picquante toujours obsédée de l'impertinence du Démon de l'oiiyr dire, sans employer d'exorcisme, as trouvé l'invention de chasser de leur corps ce malin esprit, et le secret de les faire croire à l'Évangile, leur persuadant par
les fleurs d'une Rhétorique entrelassée de coups do poings, la charité qu'on doit avoir pour Dieu et pour son prochain. Ly donc, et, lisant, profite de mes disgrâces ; ry, sage Lecteur, et, tout riant'do mes folies, fay-toy encore plus sage à mes dépens; et si, dans ce début, tu trouves quelque chos<' digne de ton esprit, ne dédaigne point de m'accompagner jusqu'à la fin de mon voyage, dont la suite miraculeuse te fera un tableau de la vie humaine; d'autant plus digne d'estre consente, que c'est dans ce tableau sans exemple que les enfans de tes en fan s y apprendront en se divertissant, non seulement la science du monde, mais la science du Ciel, qui est la science des sciences. Au reste , ne t'attends pas que je m'aille insinuer dans ton esprit par de belles parolles, pour t'obliger à pardonner à mes deffauts, ny pour te faire remarquer dans les choses les plus basses la qualité de mes expressions, qui possible ramperoient dans une autre plume que la mienne. Je sçay que tu me feras justice.