‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 5 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dassoucy, partant de Paris pour aller servir leurs A. R. de Savoye, rencontre un Filou dans la coche d'Auxcrre qui le met en chemise.

Je ne sçay si ce fut Tan mil six cens cinquante quatre ou cinquante cinq*, que le grand désir que j'avois de retourner à Turin ^, auprès de leurs altesses roïales'', me fit sortir de Paris avec tant de précipitation , qu'à peine eu-je le loisir de dire adieu à une partie de mes

1 Ce fut à la fin de 1G53. Sa rencontre avec Molière (ch. ix) nous le prouve, car c'est à cette date que ce dernier a quitté Lyon.

2 Dassoucy y était allé en 1639. Il y avait été présenté par le comte d'Harcourt, — surnommé Cadet-la-Perlc, parce qu'il était le cadet de sa famille et qu'il portait xme perle à l'oreille. Le comte était venu remplacer le cardinal de la Vallette dans le commandement de l'armée de Piémont.

3 Christine de France (fille de Henri IV et de Marie de Médicis) et Charles-Emmanuel II. — Christine avait épousé , en 1619, Victor-Amédée, duc de Savoie. Celui-ci étant mort en 1637, elle fut régentp pendant la minorité de son fils, Charles-Emmanuel II, c'est-a-dire jusqu'en 1648.

amis, et de payer une partie de mes debtes. J'en partis donc, moy cinquième, comptant ma fièvre quarte, et mon mauvais génie, que j'aurois tort d'oublier dans mes écrits, après m'avoir tenu si bonne et si fidelle compagnie dans mes voyages. Quoy que je ne sois ny Comte ny Marquis, je ne laissois pas d'avoir deux Pages à ma suite , vestus de noir, triste et funeste couleur bien digne de mes tristes et funestes avantures. Ces Pages estoient de ceux qu'on appelle Pages de musique , autrement des chantres à chausses retroussées. C'est pourquoy, outre mon équipage qui n'cstoit pas d'un peigne dans un chausson, je faisois porter un luth pour me divertir et les instruire. Ma malle estoit garnie d'assez bon linge, d'un habit assez riche, et do cinq cens écus tous faits au moulinet*. Avec cette opulence je m'enbarquay dans la coche d'Auxerrc, pour de là traverser la Bourgogne, car c'est la voye la plus courte et la plus commode pour aller à Lyon. J'estois si las do traîner mes guestres dans Paris, et de la puanteur de ses boucs, que sans me souvenir du bœuf salé de la ville d'Anvers, et du bon vin de Chably, il me sembloit, au sortir du Port de Saint-Paul, que je sortois du petit Chastelet. Telle est la condition des pauvres mortels, qui ne peuvent jamais compatir avec leurs aises. Et telle est l'inconstance de nostre nature, qui ne peut envisager les choses, ny séjourner longtemps en mesmc lieu sans s'ennuyer. Mais helas ! j'en ay bien payé la folle-enchere ; pain de Gonesse ^, pain de Gonesse, si je te puis jamais rattraper, belles et charmantes Tuileries, beau Pont-neuf, et toy, beau cheval de Bronze, si je te puis jamais tenir par la bride, je me moqueray bien du sort et de son inconstance. Quand je me ressouvenois du bruit de tant de cloches, et de tant de carrosses, et que je le comparois avec le son mélodieux de nos

* C'est-à-dire de bon aloi.

2 La renommée du pain de Gonesse était déjà très-ancienne à cette époque.

avirons, il me sembloit entendre un son bien harmonieux, dont mes oreilles n'estoient pas moins délectées, que mes yeux estoient ravis dans la contemplation des grosses tours de Nostre-Dame, que je voyois insensiblement disparoistre avec un plaisir extrême. Quoy que j'eusse bien mieux fait de m'y tenir comme Pierre du Cognet, éternellement attaché, que de perdre jamais de veuë un si digne et si beau clocher, aussi comme mon plaisir estoit injuste, ma joie ne fut pas de durée. J'avois déjà fait trois lieues, et c'eust esté trop pour les intentions de mon mauvais génie si j'eusse esté plus avant, sans trouver quelque funeste avanture. A peine avois-je passé Ville-Neuve-Saint-George *, et mangé de ses bons gâteaux, qu'un homme qui n'estoit pas loin de moy me demanda si je voulois tuer le temps ; pour moy, bien que je n'aye jamais tué personne, et que je n'en aye encore aucune envie, je m'y accorday facilement. Mais ô Dieu ! quelle témérité de vouloir tuer celuy qui tuë toute chose; aussi j'en fus bien chastié, puisque, dans ce combat inégal, il n'y eust que moy qui restay mort sur la place. Ce tueur de temps, ou plùtost ce tueur de bourse, estoit un homme en qui il sembloit que la nature eust ramassé tout ce que le monde a do plus simple et de plus innocent, pour en faire un parfait niays; car il n'avoit ny dans son visage, ny dans ses habits , ny dans son discours , rien qui n'exprimast parfaitement la simplicité et la naïveté mesme ; c'estoit une fidelle copie do Jean Doucet^. Pour moy, je luy aurois confié ma bourse à sa mine. Il me demanda si j'avois des cartes, je luy dis que non. — J'en ay bien un jeu dans ma poche, dit-il en se rcfrognant, mais ce serait dommage do le gâter. — Apportez, luy dis-je, qui gagnera les payera. — Bien donc, ce dit-il, mais je ne voudrois pas jouer gros jeu, je ne veux que tuer le

1 Joli bourg, situé à quatre lieues et demie de Paris, sur le penchant d'une colline et sur la rive droite de la Seine.

2 Manière de jocrisse.

temps. — Ny moy non plus, luy répondis-je, il faut pourtant jouer quelque chose qui en vaille la peine ; autrement, de l'humeur dont je suis, au lieu de tuer le temps, le temps me tuëroit; baste, à quel jeu voulezvous joiier ? au piquet, ou au lansquenet? — Je ne jolie, dit-il, qu'à la belle, au flux ' et au trente-un ^, et quelquefois à la tiromphe. — Vous voulez dire triomphe ■', bon homme, luy dis-je, voila les jeux de ma grand mère, je ne joiie point à ces jeux là, mais si vous voulez joiier au lansquenet, il n'y a point de jeu au monde si facile ny si innocent. Si vous voulez, je vous l'aprendray tout à cette heure ; et à mesme temps je commençay de luy donner une carte et d'en prendre une autre pour moy, mais je fus plus d'un gros quart d'heure avant que luy pouvoir faire comprendre ; je ne vis jamais une teste si dure en apparence, c'estoit toujours à recommencer : enfin quand il eut achevé de l'apprendre : — Vrayment, dit-il, voila un beau jeu, j'y joiierois volontiers une couple d'écus ; c'est à dire, à coupe-cu *, car il me semble qu'il va bien viste. Cela dit, il tira de sa poche deux 6cus blancs avec une vieille paire de bezicles, qu'il ajusta à son nez avec une certaine lenteur, qui ne repondoit guère à l'impatience que j'avois de me recompenser vistement de mes peines ; et moy j'en tiray autant, et nous nous mismes tous deux à tuer le temps. C'estoit le plus grand plaisir du monde de luy voir mesler les cartes ; il sembloit qu'il fut estropié de toutes les deux mains : quand il me les presentoit pour couper il les mettoit sur la paume de la main , et , quoyque les cartes fussent toutes neuves et bien frottées, à mesure qu'il en tiroit une, il moiiilloit son poulce ;

1 Belle et flux, espèce de jeu de cartes qui se joue entre un grand nombre de personnes et avec cinquante-deux cartes.

2 Jeu de hasard qui se joue avec six jeux de cartes mêlés ensemble.

3 La triomphe a beaucoup d'analogie avec l'écarté. ♦ Sans revanche.

autrement il n'en pouvoit venir à bout. Il prenoit les Rojs pour les Dames, et les Dames pour les Valets ; il se mécomptoit à tout propos, et passoit sa carte à tout bout de champ, de sorte que j'en avois pitié et je faisois conscience de luy gagner son argent. Enfin je luy emportay sa couple d'écus : luy, feignant de vouloir se retirer, commence à replier ses cartes et resserrer ses bezicles, en disant : — Hé bien, Monsieur, vous estes content? — Non pas, luy dis-je, car vous m'aviez convié de tuer le temps, et je ne voy pas que, dans un combat si court, nous luy ayons fait seulement une égratignure ; je prêtons bien vous donner vostre revanche. — Vous voudriez donc me gagner tout mon argent ? voire , Monsieur, ma femme me battroit. — Ha, luy dis-je, vous estes un vieux père aux écus. Tirez, tirez seulement les grosses pièces, vous verrez que nous joiierons beau jeu. — Vrayment, Monsieur, vous avez raison de me dire que je tire de grosses pièces. Ce dit, il tira une bourse qui paroissoit estre de cuir de grenoiiille, qui n'estoit point pleine de vent comme la mienne est aujourd'huy, mais remplie de tres-bon, tres-fin et trespur or. — Je voy bien, me dit-il, qu'il faut que je me dépoiiille avec vous ; il n'importe, vous m'avez gagné l'argent de mon voyage , vous me gagnerez encore l'argent de mes cochons. — Quoy, vous estes donc un marchand de cochons? luy dis-je. — Oiiy, Monsieur, répondit-il, à vostre service. — Je vous remercie de bon cœur, luy dis-je, je n'aime que les cochons de lait. De sorte que, croyant avoir affaire avec un homme de commerce tres-honneste marchand de pourceaux tout farcy d'écus, je benissois la fortune qui m'avoit envoyé une dupe si grasse et si friande. Au charmant aspect de cette bourse, je me sentis tout métamorphosé. Au lieu de cette tendresse qui augmentoit le scrupule que je faisois de ruiner ce pauvre homme, je sentis couler en moy un appétit enragé et un désir incroyable d'engloutir tout vivant le Marchand et les cochons. Mais ainsi puisse reiissir le dessein des ennemys de l'Etat. Qui

jamais a veu une souris entre les pattes d'un puissant chat, qui, après s'en estre bien diverty, en fait une curée à son ventre, a veu mon destin entre les pattes de ce galand homme. Après donc m'avoir étalé toute cette finance , qui est Tappas par où les adroits ont accoutumé de leûrer ceux qui comme moj ne sçavent pas que tout homme, qui tire tant d'argent dans le jeu sans nécessité, est un adroit, il me pria de joiier beau jeu, et moy qui ne demandois pas mieux, pour avoir plutost fait, je luj joUay une pistole sur chaque carte, et quelquefois deux. Croiras-tu jamais, cher Lecteur, combien, toujours moiiillant ses poulces, il me gagna d'argent de sa main ? Il me tira deux cens cinquante écus sans quitter les cartes, après m'avoir regagné ses deux écus, et dix que j'avois sur moy. Il me fist encore aller à ma cassette tant de fois, que, pour n'y pas retourner si souvent, je me la fis apporter devant moy ; et ce fut alors qu'il faisoit beau me voir prendre l'argent à poignée, que je couchois sur les cartes sans compter. Il s'en falloit bien que les bouillons des vagues de la Seine, qui estoit pour lors agitée, fussent si gros que les couches d'argent que mon esprit agité de desespoir et de douleur faisoit courir sur les cartes. Ce n'estoitpiua un homme raisonnable qui jouoit, mais une espèce d'animal forcené qui jettoit son argent par les fenestres ; car qui n'auroit perdu le sens et la raison de voir un homme qui se mécomptoit à tout propos, et passoit les cartes à chaque bout de champ, faire vingt-deux mains de suite au lansquenet ? qui eust jamais cru que la fortune, qui est la volubilité et l'inconstance mesme, se fust voulu dépouiller de sa nature pour se fixer en faveur de cet homme, et, après quinze mains, luy en fournir sept autres pour me tirer jusqu'à la dernière goûte de sang ? Qui vid jamais un tel coup de l'ire du Ciel ? Aussi les spectateurs d'une telle disgrâce, ne sçachant à quoy attribuer un effet si éloigné des choses naturelles, disoient dans leur simplicité qu'il falloit nécessairement qu'il eust de la corde de pendu. Et moy je disois qu'il

avoit mon argent qui valoit bien mieux que toutes ces drogues. Enfin, pour ne te pas faire languir, je ne tins pour mes cinq cens écus, qu'une seule fois les cartes, dont je fis un coupe-gorge pour tout mon reste. Mais ce ne fust pas tout, car estant piqué jusques au vif, et toujours preocupé de la pensée que j'avois que cet homme estoit un innocent fortuné, le Diable qui ce jour là ne se contentoit pas de se faire voir dans le fonds de ma bourse, .voulut que je luy jouasse encore une émeraude qui valoit plus de soixante écus, laquelle bien qu'elle fust Orientale, et d'une très-dure consistance, ne dura non plus devant ce feu dévorant qu'une once de glace au Soleil. Que sert de t'ennuyer, cher Lecteur ? La pensée que j'avois de regagner mon argent fit que je lui joiiay mon habit. Je luj eusse encore jolie mes luths et mes Pages , couché Valentin sur une carte et Pierrotin sur l'autre. Je me fusse joiié moy mesme, s'il m'eust voulu prendre pour son esclave ; je lui aurois gardé ses cochons avec fidélité, mais j'aurois trop gagné en perdant Pierrotin, et j'eusse esté trop heureux en me vendant à cet homme ; ma condition eust esté bien plus avantageuse que de servir de victime à la fureur de mon destin, et de but à l'iniquité des hommes.

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