‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 46 sur 71 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le désespoir de Dassoucy après ce malheureux débat : il venge son affront sur Piorrotin, et Fcnforrae sous la clef pour l'empescher de boire. — Et l'admirable machine que Piorrotin inventa pour éluder tous ses desseins.

Après disner on nous fit encore cet honneur de nous ramener en Caresse, lequel bien qu'il allast à la mode de France, c'est-à-dire, comme la foudre, il me sembloit qu'il alloit lentement, tant que j'avois haste d'estre au logis pour chastier Pierrotin. La première chose que je fis, après m'estre enfermé dans ma chambre, ce fut de prendre une espée à quinze pointes *, pour venger mon affront sur Pierrotin, et esprouver s'il seroit aussi insensible à mes coups qu'il avoit esté insensible à son honneur; et ayant apris parmy ses sanglots et ses larmes, que le vin avoit esté l'instrument fatal de nostre commun desastre, après une longue invective contre la bouteille, afin de reparer par la sobriété les crimes de son intempérance, je me résolus de l'enfermer. Je passay tout le reste du jour à luy faire des prédications et des reproches, et le jour ayant fait place aux ombres, je m'allay coucher sans souper : aussi comme je n'avois point mangé de tout le jour, je ne dormis point de toute la nuit; je ne cessay de faire des reflections sur ma honte et sur ma disgrâce : et à cet amer souvenir j'y meslay tant de larmes, que si Pierrotin qui ronfloit auprès de moy, et mesloit alors à mes soupirs de tres-gracieux accens, se fust éveillé, je ne doute pas, voyant l'excès de ma douleur, qu'il ne m'eust bien pardonné les marques qu'il avoit encore sur la peau des sanglans effets de ma justice. Quand je pensois à la malice de mes envieux, à la calomnie de Loret, et à la brutalité de ce garçon, et que je joignois à tout cela le peu d'honneur que je

1 Un martinet.

m'estois acquis dans an si malheureux début, il me sembloit que c'estoit beaucoup entreprendre de chercher un establissement dans un lieu où tant de gens avoient sappé les fondemens de ma fortune, et oùmoj-mesme je venois de contribuer de toute ma puissance à la destruire. Cependant je me trouvois fort embarrassé; car de m'arrester davantage en cette Cour, où je venois de ruiner mes espérances, il me sembloit qu'il y avoit peu d'aparence aussi de passer outre pour aller chercher du pain auprès des Princes d'Italie, je sçavois fort bien que j'en eusse plutost trouvé au Royaume de Monopotapa; outre qu'après avoir respiré l'air de la Cour d'un Roy de France, et de son Altesse Royalle de Savoye, cela ne s'accordoit point avec mes ambitieux desseins ; de retourner en France, c'estoit encore pire : Pierrotin avoit porté trop long-temps les livrées de Madame Royalle, et le Roy qui l'appelloit Page de Madame de Savoye, sçavoit trop que je l'avois élevé pour son Royal service, pour nous revoir si-tost de retour sans mépris ; d'autre part je voyois dans ma famille Valentin aimant le Rossoly *, un valet mangeant comme quatre , et Pierrotin beuvant comme six, sans avoir pour satisfaire à tout ce peuple dévorant, qu'une petite bourse de cuir de grenouille, où mes finances épuisées faisoient voir ce vuide tant abhorré de la nature , sans avoir pour la remplir d'autre poudre de projection que le misérable fonds d'une vertu désolée. Mais quoy que la privation de ce Soleil me deust estre bien sensible, pourtant ce n'estoit pas ce qui me touchoit plus sensiblement. La privation de ces Astres bénins, loin desquels le Soleil mesme n'avoit point, à mon avis, assez de lumière pour m'éclairer et me conduire, estoit le sujet de mes plus ameres pensées. Je ne pouvois me séparer de ces bénignes clartez, dont j'avois tant adoré les charmes, sans mourir de douleur ; et comme on dit que la privation de la veuë de Dieu fait le principal supplice des malheureux, quittant ces Divinitez mortelles, il me sembloit éprouver

1 Liqueur digestive.

tout ce qu'on dit de la peine du dam ^ Je ne pouvois abandonner, sans un mortel regret, ce Palais où mes Muses avoient esté autrefois trop bien receuës, pour n'en estre pas encore enchantées ; et quoy que mes bonnes qualitez m'eussent déjà donné l'entrée dans les Cabinets les mieux dorez, il me sembloit que les chambres de ce Palais, où j'avois paru avec tant de succès, estoient encore bien mieux dorées. Nos campagnes les plus fertiles me paroissoient arides auprès des collines de Thurin ; et quoy que nos Boulangers ne fussent pas encore partis de Paris, pour venir montrer aux Piemontois à faire du pain, je ne trouvois pas que nostre pain de Gonesse eût tant de saveur que leurs longues et noires Miques ^ faites en baston de côtret. Comme le soleil m'y sembloit plus beau, aussi les objets m'y paroissoient plus agréables ; j'y trouvois l'air plus pur et le Ciel plus serein, les jardins plus délicieux, et les parterres plus émaillez ; et quoy que je me fusse bien souvent piqué les doigts en cueillant des roses, je ne laissois pas d'en cueillir tous les jours, parce que je ne pouvois pas m'imaginer que dans un climat où j'avois éprouvé tant de douceur, j'y pusse jamais rencontrer des épines. Enfin, je croy que la fièvre et la mort y auroient encore eu pour moy des appas, si j'eusse esté certain qu'elle n'eust voulu de mon sang que pour le sacrifier à ces adorables objets de mon amour et de ma révérence. Telle est la force des bienfaits des Princes, quand ils sont placez dans une ame qui n'est pas ingrate ; et telle est la force d'une ame reconnoissante, quand elle a pour objet de son amour et de sa gratitude un mérite extraordinaire, dans le sublime rang d'une qualité suprême. Aussi, transporté par la véhémence de cet amour qui applanit les plus après diffîcultez, et donne de l'accès aux choses inaccessibles, je changeay mon desespoir en une forte resolution d'employer toute ma vertu ù, com-

1 Terme de théologie : peine des damnés, consistant en la privation de la vue de Dieu.

2 Pour : miches.

battre ma mauvaise fortune ; et ne pouvant demeurer dans le lit au milieu de tant de mortelles angoisses, sans attendre que pour prendre mes habits l'Aurore vint à mon secours, après avoir pris dans cette obscurité le haut de chausse, et les bas de mon valet pour les miens, je pris mon Luth ; et voyant que je n'avois que Dieu seul pour moy dans cette Cour, sans qui toutes les qualitez du monde ne valent pas un festu , après avoir reclamé son assistance, je m'avisay de faire deux couplets de chanson, que je composay au milieu de ces obscuritez de mes plus ardens soupirs et de mes plus chaudes larmes. Après avoir ainsi un peu distrait ma douleur, et fait exaler à mes yeux une partie de l'amertume de mon cœur, le Soleil à sa venue m'ayant fait appercevoir l'innocent larcin que j'avois fait à mon valet, je luy restituay ses bardes ; et ne trouvant point d'autre remède pour empêcher de boire l'incomparable Pierrotin que de mettre ce précieux enfant de Bacchus sous la clef, après avoir fait sortir mes gens, je l'enfermay. Mais Dieu 1 qu'il est difficile de corriger les défauts de la nature : Monsieur son père estoit un puissant faquin , en qui la force corporelle n'empeschoit pas que Bacchus encore plus fort que luy, ne le fist tomber de son haut, et ne le terrassast au moins une fois le jour. Il ne payoit point de louage de maison, pource qu'il estoit tousjours au Cabaret, ny moins encore de giste, pource qu'il couchoit dans les boues : quoy qu'il beust incessamment, il avoit beau boire, il ne s'enyvroit point; car il ne desenyvroit jamais. Outre cela, il estoit naturellement fol, et si cruellement insolent que, bien que Messieurs les Crocheteurs ses confrères, pour maintenir l'honneur de leur société, le battissent règlement trois fois la semaine, on l'auroit plûtost tué que de le rendre sobre , ou le faire devenir sage. Aussi, Pierrotin estant le propre fils et l'unique héritier des grandes qualitez d'un si digne personnage, il eust mieux aimé mourir que de ne se pas montrer le digne fils d'un si digne père. Quand pour l'enfermer j'aurois eu autant de portes et autant de clefs

que le Jaloux d'Estramadure , je n'aurois rien avancé : on auroit plûtost beu toute la mer que de Tempescher de boire ; et pour faire voir comme le père Bacchus luy avoit déjà illuminé l'entendement, pour en faire un jour un des principaux pilliers de son Estât, voyezT comme il éluda mes desseins , et la merveilleuse machine qu'il inventa pour se rejoindre , en dépit d'Apollon et des Muses, au Dieu tant aimé de cette précieuse liqueur. Il n'y avoit pas un quart d'heure que j'estois sorty du logis, quand à mon retour j'apperceus un jeune garçon avec une bouteille dans une main , et un verre de vin dans l'autre, qu'il tenoit comme attaché à la porte de ma chambre; puis m'estant approché de plus prés, et fait signe au garçon de continuer sa fonction, ô prodige ! je vis disparoistre insensiblement tout ce vin comme par voye d'enchantement. Aussi-tost j'entendis Pierrotin , qui, moyennant encore un autre teston qu'il luy presentoit par dessous la porte, le prioit de luy vouloir doubler la doze. Je fis signe au garçon de luy remplir le verre : vive les beaux esprits qui se lèvent du matin pour boire ! je vis sortir par le trou de la serrure un festu, qui, venant fondre dans ce second verre de vin, en moins de rien le mit à sec. A mesure que je voyois disparoistre cette agréable liqueur, je ne sçavois si je devois plus estimer, ou l'industrie, ou la libéralité de Pierrotin, qui, après avoir déjà donné deux testons à ce fidelle garçon, luy en promettoit encore deux autres pour aller jusques à trois prises. Pour moy je croy que comme Esaii vendit sa primogeniture pour une escuellée de lentilles, celuyci auroit donné à ce jolly Marchand de vin encore sa part de Paradis pour ce qui restoit dans le cul de la bouteille : de sorte qu'après avoir ouvert ma porte, loiié la gentillesse de l'invention, et exagéré trés-serieusement le mérite de celuy qui inventa l'art de chalumer et les chalumeaux, au lieu de me fascher davantage, je luy rendis sa liberté, et tournay le tout en raillerie.

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