‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 45 sur 71 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Comme Pierrotin perdit sa voix à force de boire. — L'imprudence de Dassoucy dans cette rencontre. — Et la pitoyable musique qu'il fit devant leurs Altesses Royalles.

Ce mal-heureux enfant, né pour le desordre et pour l'intempérance, perdit entièrement sa voix : depuis dix

ï Femme d'Abel Servien, tour à tour financier et diplomate. — Il eut part à la paix de "Westphalie.

ans il ne m'avoit jamais manqué, pas mesme dans les moindres occasions, et dans celle-cy, la plus importante de ma vie, le démon ou plûtost sa mauvaise conduite voulut que j'en fusse abandonné. Les Musiciens de Madame Royalle * qui estoient aux écoutes en furent incontinent avertis, et sçachant très-bien comme il est dangereux de mal débuter devant les Princes, ils ne manquèrent pas de se servir de cette mauvaise rencontre pour me défaire auprès de ces puissances Couronnées : ils excitèrent la curiosité de Madame, et la pressèrent si fort de m'envoyer quérir, que lors que j'y pensois le moins, je vis un Caresse à six chevaux devant la porte de mon logis, avec un ordre fort pressant de la venir trouver a son Palais de la Vigne, qui est un lieu de plaisance que cette magnifique Princesse a fait bastir à un mille de Thurin, sur les rives du Po. Si j'eusse esté bien avisé, j'eusse monté seul en Caresse, et j'eusse laissé Monsieur Pierrotin dans la chambre meurir son rume et cuver son vin : j'en aurois esté quitte pour faire mes excuses ; on auroit remis la partie à une autre fois ; ainsi j'eusse évité ce piège, et j'eusse éludé la malice de mes envieux; mais, bien loin de faire ces reflexions, j'estois si transporté de joye et de ravissement, que je ne me souvins pas seulement que Pierrotin fustenrumé, ny mesme de prendre mes Livres d'airs que j'ay fait imprimer chez Ballard, et que j'avois dédiez à cette Princesse. Mais je pouvois bien oublier toute chose, puisque, usant si mal de mon expérience et de ma raison, je m'estois encore oublié moy-mesme. Je fus donc à la Vigne, où Madame ne m'accueillit pas à cette fois comme la créature de Monsieur le comte de Harcour, mais comme la victime de la rage de Loret; car elle ne me receut point comme la première fois dans son cabinet, mais seulement dans sa Chambre de parade. Elle estoit assise au milieu de Mesdames les Princesses ses filles, et, comme un Soleil parmy les Estoiles, elle estoit environnée de plusieurs

1 Christine, sœiu* de Louis XIII et veuve de Victor Amédée I^r.

autres Princesses et de plusieurs Dames de qualité. Outre cela, afin qu'il y eust plus de témoins de ma disgrâce, et qu'il ne manquast rien à ma défaite, elle estoit accompagnée d'un si grand nombre de Courtisans, que je ne me souviens pas d'avoir jamais veu une si solennelle Assemblée : ce fut en face de cette brillante Cour, et devant un Soleil, dont toute la terre adoroit les charmes, que, pour luy exprimer la joye que j'avois de revoir ses beaux rayons, je fis dire à Pierrotin cette Chanson :

Loin de moy, loin de moy, tristesse, Sanglots, larmes, soupirs, Je revoy la Princesse, Qui fait tous mes désirs :

0 célestes plaisirs, doux transports d'allégresse ! Viens, mort, quand tu voudras, Me donner le trépas, J'ay reveu ma Princesse.

Finissez, finissez, mes larmes.

Sanglots, plaintes et pleurs, J'ay reveu tous ses charmes ; Finissez, mes douleurs.

0 célestes douceurs !

Plus d'ennuis, plus d'alarmes ; Viens, mort, quand tu voudras, Me donner le trespas, J'ay reveu tous ses charmes.

Vous, Monsieur Molière, qui fistes à Beziers le premier couplet de cette chanson, oseriez-vous bien dire comme elle fut exécutée, et l'honneur que vostre Muse et la mienne recourent en cette rencontre. Ouy, je vous le diray, écoutez : qui a jamais ouy mioller un chat quand il donne une sérénade à sa Maistresse, ou grogner un cochon quand il fait un compliment à une truye, a ouy chanter comme Pierrotin chanta vostre Chanson et la mienne. En tout autre lieu où je n'eusse pas rendu des témoignages de ma capacité, il est certain qu'on nous auroit bernez tous deux, pour nous aprendre à

venir de si loin abuser des oreilles d'une si grande Princesse, et rompre la teste à tant d'honnestes gens. Aussi je puis dire que nous eusmes besoin de toute la pitié de Madame pour nous pardonner une si lourde faute; ce n'est pas à la vérité que nous manquassions d'admirateurs, et que, cependant que Pierrotin chantoit si agréablement, nous ne fussions l'objet de l'admiration de toutes ces Princesses : car qui n'eust pas trouvé admirable que des gens comme nous fussent capables d'une si admirable impertinence? Pour moy, je m'étonne comme dans cette admiration les ennemis de ma gloire ne moururent pas de joye, et je m'estonne encore bien plus comme je ne mourus pas de douleur; car je n'étois pas seulement confus et interdit, mais j'avois encore perdu l'usage des sens et de la raison. Quoy que toutes ces Princesses fussent à deux pas de moy, je ne les voyois plus que comme on void le Soleil au travers d'un crespe, et quoy que Pierrotin fust à mes oreilles, je n'entendois plus sa voix, non pas mesme l'harmonie de mon Luth; je prenois à toute heure une touche ou une corde pour une autre. Et, afin que ma disgrâce fustcomplette, le diable, qui estoit sans doute ce jour-là l'intendant de cette belle Musique, me fit tomber ma casaque, et peu s'en falut que le mesme accident n'arrivast encore à mes chausses, qui n'étoient attachées qu'à un bouton ; et comme c'étoit luy qui dans cet instant battoit la mesure, il voulut encore qu'en ramassant ma casaque je donnasse un grand coup de manche de mon Teorbe dans la teste de Madame la Princesse de Basle qui estoit tout contre moy; peu s'en falut qu'en me relevant je ne tirasse encore un œil à un Cavalier qui estoit à la portée de mes coups : de sorte que dans cette aliénation d'esprit, qui representoit parfaitement l'yvresse d'un homme qui a haussé le gobelet, il prit un si grand éclat de rire à Madame Royalle, que, sans me trop vanter, je puis dire que jamais personne ne fit rire cette grande Princesse, ny mieux, ny avec plus de raison, et je doute encore si la plus excellente Musique du monde eust pu

produire en faveur de ses plaisirs un meilleur effet ; car enfin je ne croy pas qu'il y ait rien do plus plaisant au monde que de voir deux personnes faites comme nous, qui, au lieu de faire Musique à Madame Royallo, semblions n'estre partis de France et n'avoir passé les Monts que pour venir rompre les oreilles à toute sa cour, crever les yeux à ses Cavaliers, et casser à coups de manche de Teorbe la teste des Princesses de son cabinet. Enfin, pour conclusion, la troisième de mon Luth estant rompue, la Musique finit, et Madame, après avoir essuyé ses beaux yeux, et cessé de rire, au lieu de nous envoyer aux Galères, nous envoya dîner, où Pierrotin, après avoir chanté, non comme une créature humaine, mais comme une beste, ne mangea pas aussi comme un homme, mais comme un loup : comme il n'avoit aucun sentiment de gloire, la perte de tout l'honneur du monde ne luy auroit pas fait perdre un coup de dent; et comme rien ne luy demeuroit à la bouche, aussi rien ne luy tenoit au cœur : c'estoit un Philosophe stupide préparé à toutes sortes d'èvénemens, pourveu qu'on ne le separast point de la bouteille.

Pour moy, je n'en estois pas de mesme : j'estois trop rempli de ma honte pour donner place à ces précieux alimens, et l'amertume de mon cœur estoit trop grande, pour pouvoir estre tempérée par la douceur de tant de vins exquis, et de tant do confitures excellentes. Au contraire, j'eusse bien voulu que Madame, au lieu de me faire banquet, m'eust condamné à jeûner trois mois au pain et à l'eau, et n'avoir pas fait une si lourde faute. Ce n'est pas qu'au milieu de cette disgrâce je ne trouvasse encore quelque petit sujet de consolation ; car cette grande Princesse, qui n'ignoroit point ce que je sçavois faire, me traitant encore comme si j'eusse esté son domestique, me faisoit assez connoître qu'elle ne manquoit ny de bonté, ny d'estime pour moy. Les autres qui n'avoient pas le mesme esprit, ny la mesme bonté, n'avoient pas aussi la mesme indulgence; mais pour moy j'avois beaucoup d'indulgence pour eux; car, bien qu'ils

insultassent cruellement contre ma Musique, il me suffisoit pour leur pardonner de connoistre qu'ils avoient raison. Quand on présente un Instrument en desordre à quelque excellent Joiieur de Luth, et qu'après s'estre tué d'en bien joiier, on dit qu'il n'a rien fait qui vaille, de rien ne luy sert d'accuser les cordes de son desastre ; on luj dit : Pourquoy joiiez-vous d'un Luth mal monté? Et quand un Poëte a écrit quelque sottise, et mis au jour quelque impertinence, il ne luy sert de rien de dire : J'ay fait cet Ouvrage dans une nuit. On luy répond : Pourquoy ne l'avez-vous fait en trois mois? Aussi je ne cherchois point â m'excuser, car on m'auroit répondu : Puisque vous veniez pour faire montre de vostre vertu, et faire paroistre Pierrotin dans cette Cour, que n'attendiez-vous qu'il fust en estât d'y paroistre ? Aussi, comme il n'est rien qui nous ulcère tant que les malheurs qui nous arrivent par nostre faute, j'estois si irrité contre moy-mesme, que sans l'espérance que j'avois de recouvrer mon honneur, voyant mes envieux triompher de ma défaite et rire de ma douleur, je ne sçay pas ce qu'il fust arrivé de moy ; mais le Ciel qui me reservoit pour de bien plus sanglantes disgrâces ne permit pas que je succombasse dans celle-cy; au contraire, il voulut que je remontasse sur le trône de ma gloire, plus brillant que jamais, et si brillant, que les jaloux de mon peu de mérite n'en purent supporter l'éclat; et pleust a Dieu qu'ainsi que par mon imprudencejem'estois rendu digne de leurs mespris, je ne me fusse pas rendu par ma vertu encore plus digne de leur envie 1

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