‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 48 sur 71 · POUR MADAME LA PRINCESSE MARGUERITE · texte numérisé non relu

POUR MADAME LA PRINCESSE MARGUERITE

Aveugle Deïté, Déesse vagabonde,

Qu'adore tout le monde.

Prends des yeux une fois, ^

Fixe ton inconstance,

Ejt; par un juste choix,

Donne, aux yeux de la France, La plus belle des fleurs au plus digne des Rois.

Volage Deïté, rcconnois le mérite

De nostre Marguerite,

Voy ses dons précieux.

Romps l'injuste silence

Des destins envieux,

Pour donner à la France La plus aimable fleur qui soit dessous les Cieux.

Brillant père du jour, courrier incomparable.

Dont l'éclat adorable

Tient nos yeux éblouis.

Achevant ta carrière.

Dis au jeune Louis

Qu'il n'est point de lumière, Ny de plus belle fleur, plus digne de ses Lys.

Et toy, Maistre des Dieux, amour qui de ses charmes Fais tes plus fortes armes,

Prens un trait de ses yeux, Montre-nous ta puissance, Pour donner à la France La plus aimable fleur qui soit dessous les Cieux.

Ce n'est pas que son chef, que la gloire environne,

Ait besoin de Couronne

Pour régner en ces lieux :

Tout pour elle soupire,

Et qui dessous les Cieux

Ne connoist son Empire, N'est pas digne des traits qui partent de ses yeux.

Je ne croy pas que Bacchus dans tout son Empire ait jamais eu pour sujet un si merveilleux Chantre, non plus qu'Appollon un si merveilleux yvrogne : quoy qu'on die de cet enfant de Thrace, c'est folie, il ne chanta jamais si bien pour recouvrer son Euridice, que cet enfant de Paris chanta à cette fois pour recouvi'er son estime. Je ne diray point pourtant qu'il attira comme ce Thracien les plantes et les animaux, les pierres et les bois ; car je confesse que je ne vis aucun caillou se mouvoir, ny aucune herbe bouger de place. Je ne vous diray point encore, si le Dieu du Po qui n'estoit pas loin de là, et les Nymphes bocagcres de ces lieux estoient aux écoutes; car je puis protester que je ne vis parestre aucunes de ces Dames pour nous venir entendre ; mais je vous diray seulement que la véritable Nymphe de ces lieux qui nous honoroit alors d'une trés-favorable attention, ne prenoit pas moins de plaisir à nous écouter, que tout ce qui avoit là des oreilles, hors de quelques Rossignols qui des arbres voisins estoient assez hardis de venir jusques sur ce berceau, et qui, par leur gazouillis, faisaient assez voir la rage qu'ils avoient de se voir si fort surpasser par le mérite du chant de Pierrotin. Tout estoit muet, et si, dans ce profond silence, les échos d'alentour répondoient aux merveilleux accens de sa voix, ce n'estoit que pour mieux toucher les âmes, et percer plus avant les cœurs de tout ce qui en ce bel endroit n'estoit pas insensible :

aussi je puis dire en vérité que si ma défaite avoit esté grande, la victoire que j'emportaj sur mes envieux fut beaucoup plus grande que ma défaite; et je puis bien assurer que, quelque plaisir que Madame prist à nous entendre, sa plus grande satisfaction estoit de me voir triompher de mes ennemis, et me pouvoir avec justice honorer de son estime : car cette Princesse, dont je ne sçaurois encore parler qu'avec des larmes, sçavoit bien que l'affection que j'avois pour elle n'estoit point l'affection servile d'une ame vile et intéressée; mais quasi semblable à celle qu'on a pour Dieu, que nous aimons pour la grandeur de sa bonté, et pour l'infinité de son mérite. Elle se souvenoit encore de ce triste adieu qui la pressa quasi jusques aux larmes, aussi bien que des pleurs que je ne pus cacher en partant de sa Cour; et comme elle ne pouvoit pas oublier les importans services que luy avoit rendus feu Monsieur le Comte d'Harcourt, étant donné à cette Princesse comme un présent de sa main, elle me consideroit comme l'une de ses créatures } d'autant plus digne de sa pitié et de sa protection, qu'elle me voyoit plus en butte à la lasche et brutale malignité des hommes. Aussi cette pitoyable Princesse, qui n'estoit pas de celles qui, pour témoigner leur estime, ne payent le mérite que par des paroles, ne tarda guère de me la témoigner par de solides effets. Comme cette héroïne des héroïnes se seroit senti la conscience chargée de remettre au lendemain les grâces qu'elle nous avoit préparées, à peine estions-nous de retour à Thurin, qu'au démonter du Caresse je vis venir à moy un Valet de pied tout suant, qui, m'ayant remply la main d'une bonne poignée d'or, me dit tout hors d'haleine que Madame revenoit à Thurin, et qu'elle me commandoitde me tenir prest pour le soir, et qu'elle m'envoyeroit quérir pour me faire entendre à son Altesse Royalle.

La nuit estant venue un autre Valet de pied ne tarda guère à nous venir prendre pour nous conduire à la lueur d'un flambeau vers ces grandes Astres, dont la ■splendeur efface toute autre lumière. Ce fut à cette fois

que je fus introduit dans le Cabinet, où Madame, comme un Soleil au milieu des Astres, m'attendoit, à mon avis, autant pour le plaisir de me revoir reparer ma faute et recouvrer ma gloire, que pour faire part à son augusto fils du plaisir qu'elle avoit eu de mes Chansons. Ce fut devant cette merveilleuse Héroïne et devant ce merveilleux Prince, son Fils, et Mesdames les Princesses, ses filles, que je reparay, dans le Palais Saint-Jean, la sotise que j'avois faite au Palais de la Vigne, et ce fut à la lueur de deux cens flambeaux, qu'estant vestu non moins richement que Belleroze ', devant la plus galante Cour qui fust jamais, je parus aussi brillant qu'un Apollon. Après avoir fait dire à Pierrotin une Chanson que j'avois composée pour ce Soleil naissant déjà plus valeureux que Mars, et plus beau que l'Amour, ce Prince qui à mon gré est le Prince du monde qui a le discernement aussi fin, et qui aime passionnément tout ce qui est bon, et tout ce qui est beau, pource qu'il connoist parfaitement le beau et le bon, fut agréablement surpris par cette Chanson, et, en suite, parla si avantageusement de tous mes airs, que n'en déplaise à nos Amphions si j'ose dire sans faire tort à leur gloire que depuis ce temps-là j'ay toujours crû sçavoir quelque chose en ce mestier. Mais d'autant que cette eau que nous appelions à Paris Eau bénite do Cour n'a aucun cours en cette Cour, ce merveilleux Prince, en qui l'on void aujourd'huy briller toutes les grandes qualitez du feu Roy Henry le Grand, son grand père, ne se voulut pas montrer envers nous moins généreux que son auguste mère : après avoir finy cette Musique au grand honneur de mes Muses, et au grand contentement de toute cette Royalle Compagnie, je sentis en me retirant une certaine main fort douce, qui ayant remply la mienne d'un certain rouleau plain de je ne sçay quoy qui me sembloit encore assez doux, il ne me dit pas, comme depuis on m'a dit en l'Isle déserte : Voila pour boire ; mais il me dit : Vous prendrez,

• Un des principaux acteurs de l'hôtel de Bourgogne.

s'il VOUS plaist, ce petit présent, comme une marque de Testime que son Altesse Rojalle fait de vostre mérite. En vérité, j'ay bien veu des testes Couronnées ; mais je n'ay jamais veu un Prince plus raffiné dans la connoissance de toutes choses : plus magnifique en ses dons, si bon, nj si afî'able, ny si judicieux dans la dispensation de ses grâces. En Italie, presque tous les autres cherclient à se faire craindre, et celuy-cy à se faire aimer. La plus part mettent toute leur industrie pour amasser, et celuy-cy cherche toutes sortes d'inventions pour en dépenser. Ceux-là entassent pierre sur pierre, pour consacrer dans les miracles inanimez leur mémoire à la postérité : mais celuy-cy qui sait que les pierres ne sçauroient parler, entasse encore pierre sur pierre, pour l'ornement de ses Villes et pour la défense de ses Estats ; mais il establit sa gloire sur la baze de ses éclatantes actions, et sur l'affection de ses créatures ; et tandis que les autres escrivent sur les marbres, celuy-cy écrit dans les cœurs, qui faisant mouvoir autant de plumes et autant de langues qu'il est d'esprits raisonnables sur la terre, portent sa gloire jusques au Ciel, et en attirent sur luy les grâces et les bénédictions. Aussi, comme il n'est point au monde de Prince plus aimable, il n'en est point après mon Roy de plus aimé. J'en parle hardiment, pour ce que j'en parle avec vérité, et que je suis certain que, dans tout le temps que j'ay agy dans son Royal service, il est peu qui ayent observé de plus prés que moy la grandeur de son ame, et la dignité de ses actions. Aussi, ne pouvant regarder ces puissances imitatrices du grand Autheur de la nature que comme dispensatrices de ses grâces, il ne faut pas s'estonner si j'avois tout quitté pour elles, et si, les quittant, j'avois répandu tant de larmes, et si, les revoyant, je leur rendois tant de témoignage de mon amour ; de sorte que, voyant la vertu si bien reconnue, et le mérite si bien recompensé dans cette Cour, et qu'à cette perpétuelle donnerie et à ses presens éternels, ces splandides personnes, bien dignes de posséder la pierre Philosophale,

joignoient encore la bienveillance à leur estime, et l'affabilité à la munificence, me ressouvenant de quinze paires de souliers, de compte fait, que, pour me faire payer d'une ordonnance de cent escus, j'usay à Paris dans la salle de Monsieur Mogé \ tant à m'y promener qu'à luy faire des reverances, je me résolus de m'y tenir éternellement attaché comme la vigne à l'ormeau, et de ne m'en séparer jamais que par la fin de ma vie.

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