‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 49 sur 71 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dassoucy, pour obtenir, auprès de leurs Altesses Royalles, restablissement qu'on luy avoit fait espérer, fait une plaisante description de son affection et de son assiduité.

Pour cet effet, comme l'extrême joye, aussi bien que l'extrême tristesse, n'a pas des qualitez fort assoupissantes, estant agité, tant par l'extrême contentement qui me venoit de mes victoires que par le violent désir que j'avois d'adjouster de nouveaux lauriers à mes conquestes, je n'eus pas de peine à veiller toute la nuit pour penser aux moyens de parvenir à mon establissement, que je n'esperois pas à cause qu'on me l'avoit fait espérer, mais seulement par l'espérance que j'avois de m'en rendre digne. Aussi, durant quatorze mois que je demeuray dans cette Cour, il n'est pas croyable combien j'employay de soins pour le mériter : je ne laissois passer aucune occasion pour me rendre nécessaire ; quoy que, pour l'Eglise, je ne sois pas un orlandc do lassus *, et

1 Dans ses Poésies, Dassoucy parle encore de ce M. Mogé, qui ne lui donne que des « espérances, » et qui, croyons-nous, était attaché au surintendant des finances, Abel Servien.

2 Orland de Lassus, appelé par les Italiens Orlando di Lasso, célèbre compositeur du seizième siècle. Il fut maître de chapelle d'Albert V, duc de Bavière ; le pape Grégoire XIII le créa chevalier de Saint-Pierre à l'éperon d'or.

que, pour la chambre de cette Princesse, je n'eusse déjà que trop d'employ, ayant maintefois oùy dire qu'on n'entre point en Paradis malgré les Saints, je voulus, pour me les rendre propices, faire encore Musique à sa Chapelle. Soit qu'elle oiiist la Messe dans sa chambre, au Saint-Suaire, ou en quelque autre Eglise, je lasuivois partout comme un barbet, partout on voyoit mon Luth et Pierrotin à sa suite ; par ce moyen je devins en peu de temps la plus dévote personne du monde ; car il ne faut pas croire que cette pieuse Princesse, qui pleuroit ordinairement aux Autels, eust crû satisfaire aucunement à sa piété, assistant à une seule Messe ; il luy en faloit tous les jours pour le moins deux, et le plus souvent trois, durant lesquelles je faisois une très-longue et trés-devote Musique, et toujours à doux genoux. Juge, Lecteur, si je ne devois pas estre tout à Dieu ; cependant je t'assure que la chose à quoy je pensois le moins c'estoit de l'importuner de mes prières. Appollon, qui partout me tenoit au colet, me pardonnoit encore moins en ce Saint lieu ; j'y avois toujours l'imagination remplie de l'idée de quelque beau motet ; et, quoy que les paroles que je murmurois entre mes dents fussent toutes saintes et sacrées, ce n'étoit pas tant pour la gloire de Dieu que je les voulois unir à mes chants que pour la satisfaction de cette Divinité mortelle : qu'alors, moy, malheureux, j'eusse préférée à la Divinité mesme ; mais, dans l'ardente passion que j 'avois de luy plaire, ce n'estoit pas seulement à l'Eglise que je me sentois transporté par l'ardeur de ce zèle emporté ; il m'en arrivoit autant non-seulement par les rues, mais encore au Bal et à la Comédie, qui n'avoit pas assez de charmes pour me divertir de mes pensées, en qui seules je trouvois de véritables charmes.

Cet enthousiasme ne m'abandonnait pas seulement à la table, ny mesme au lit : toute la nuit je ne faisois que racler de mon Teorbe, flûter, chanter et palinodizer ; j'en molestois tous les voisins, et tous les voisins qui en estoient molestez me donnoient cent fois au Diable : mes

gens mesme, que je ne laissois point dormir, me maudissoient cent fois le jour, le Parnasse et le Pegaze, Apollon et toute la fureur des Muses ; mais pour raoj, qui estois agité d'un plus noble désir, je n'en estois pas de mesme : comme tous les soins que je prenois hors du service de Madame me paroissoient mal employez, le temps qu'il me falloit mettre à manger et à dormir me paroissoit un temps perdu. Aussi, comme je ne pouvois durer à la table, je ne pouvois demeurer au lict. Quoy que les nuicts fussent fort courtes, je pestois contre les nuits, parce qu'elles me sembloient trop longues; j'appellois l'Aurore paresseuse, et je trouvois le Soleil trop lent à se lever. Que diray-je plus ? j'avois l'esprit si fort tendu, et l'imagination si remplie du feu de mes pensées, que, n'y pouvant recevoir aucun objet étranger, je n'entendois pas le plus souvent la moitié de ce qu'on me disoit : si bien que, dans mes réponses, je prenois presque toujours la négative pour l'affirmative et l'affirmative pour la négative : aussi, comme on a tenu de tout temps les Poëtes pour des foux, je ne sçay pas si mes amis ne me mettoient point au rang de ces sages insensez ; car, si j 'estois extravagant dans mes paroles, je no l'estois pas moins encore dans mes actions. Je no diray pas combien de fois, écrivant mes ers ou mes airs, au lieu du poudrier, j'ay pris le galemar ', et versé toute l'encre sur mon papier; c<3*ttibien de fois, resvant sur mon assiette, j'ay porté à l'œil le morceau que ma main destinoit pour ma bouche, ny combien de fois ayant le cerveau tout farcy de tons cromatiques , au lieu de descendre les degrez de ma chambre l'un après l'autre, je me suis pensé rompre le col, les descendant quatre à quatre. Tel estoit l'effet de mon zèle, qui estoit si grand envers ces bénignes puissances, que, si j'en eusse eu autant pour Dieu, je ne doute point qu'il ne m'eust déjà recompensé de son Paradis. Mais j'estois trop enchanté du mérite de cette divine Princesse, et de l'incomparable

* Pour : calemar, écritoire.

aflfabilité de Son digne fils, pour penser à celuy qui est la bonté et Tafifabilité mesme. Aussi ce grand Dieu qui est jaloux de sa gloire, voyant que je donnois tout à ses créatures, et si peu à mon Créateur, ne permit pas que je profitasse en cette Cour des talens qu'il m'avoit donnez : au contraire, il s'en voulut zervir contre moy, et s'en faire des armes pour me faire sentir son pouvoir, et châtier mon ingratitude.

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