DANS LE SAINT-OFFICE DE ROME
Je suis quasi certain qu'il n'y aura gueres d'esprits issez mal-faits, après avoir écouté mes pensées touchant la Divinité, les grâces que j'en reçois, et les preuves que 'ay de sa part de l'Immortalité de l'Ame, pour ne pas aire quelque différence d'un esprit aspirant à la Sagesse, à l'homme fol, inique et brutal. Mais, auparavant lue d'entrer en lice et toucher une corde si délicate et ii importante, je croy qu'il ne sera pas mal à propos de ^ous entretenir, non pas des abus des hommes médians, nais des hommes méchans qui ont forgé les abus. J'en ly fréquenté de toutes les sortes; c'est pourquoy j'en leux parler comme sçavant. Je sçay à fonds ce que c'est [u'un Sectaire, qu'un Deïste et qu'un Athée; et je conlois parfaitement le foible des uns et des autres. Ceux ui se retirent de la masse des grandes Religions, pour aire un corps à part, que l'on nomme Sectaires, sont à ion avis les plus sots, les Athées les plus méchans, et s Déistes tiennent le milieu.
Les Sectaires sont les plus à plaindre, parce qu'ils :)nt des aveugles, qui, dans le précipice où ils sont jmbez, y ont esté entraînez par autruy ; et les Autheurs
de leurs Sectes, d'autant plus à condamner, qu'ils sont les Ardans, qui, à la lueur d'une clarté trompeuse, les ont tirez des grands chemins fraïez pour les y précipiter. Esprits malins et intéressez, par qui le monde abusé ne verroit pas la dissipation de ses Royaumes, et la destruction de ses Empires, si le monde n'estoit si prodigieusement sot et ignorant comme il est. Car, enfin, n'est-ce pas une honte que parmy tant de gens, à qui Dieu a donné la faculté de voir et d'entendre, il y en ait si peu qui connoissent ce que c'est que l'Autheur d'une fausse Secte, et qui ne sçachent que, hors de Jesm-ChiHst, aucun n'a paru sur le Théâtre du monde, que pour y faire valoir son ambition, et y estaller sa vanité? Qui ne sçait que toutes ces personnes ont esté des Esprits fort sçavans et fort délicats, qui, connoissant leur force, se sont voulu tirer de la presse, pour paroistre au-dessus du commun, aux dépens de la simplicité des peuples barbares et ignorans, gens non point excitez comme Jesus-Christ et ses Apostres, par des interests divins, mais par des moyens purement hamains, amys de la vengeance, recherchent les honneurs, les grandeurs et les richesses, tous mescreans, et qui, sans crainte de Dieu ny de ses foudres, ne se sont point souciez de mettre toute la terre à feu et à sang, pour entretenir leurs aises, et se faire remarquer à la teste d'un party? Car, enfin, ne faut-il pas estre bien forcené de croire que Jesus-Christ ait eu besoin de Luther pour reformer les abus de son Eglise, et nostre simplicité se peut-elle imaginer que Dieu ait eu intention de luy faire changer de forme, sans contredire à sa Toute-puissance, puisque nous voyons que son Eglise est toujours en mesme estât? Auparavant que ce Moine renié eust jette le Froc, pour prendre le fer et le feu, tant d'honnestes gens si chrétiens, si pieux et si dévots, n'avoient- ils point de part en Paradis? Et moy, qui, tous les jours, avec mes larmes, demande à Dieu qu'il daigne conduire mes pas dans les routes de ses saintes volontez, et m'éclairer dans les ténèbres de mon ignorance, qu'ay-je fait à sa miséricorde
infinie, pour n'avoir pas mérité d'estre Huguenot, si la Doctrine de Luther estoit nécessaire pour mon salut? N'est-ce pas une grande pitié de voir une petite troupe de coquins, Revendeurs de guenilles pouilleux, et le rebut du monde, attendant le Messie, qui croyentque le Ciel n'est fait que pour eux? Et n'est-ce pas une chose étrange de voir dans un Royaume *, qui, dans la carte, ne fait pas l'épesseur d'un teston, dix-sept ou dix-huit sortes de Sectes, jusques à des Anabaptistes et des Trembleurs ', qui ont tous la mesrae pensée, qui s'ingèrent de reformer toute la Terre et de commander aux Rois? Quelle épouventable ignorance dans ces pauvres gens abusez si cruellement, et quelle épouventable malice dans ceux qui les ont si cruellement abusez ! Ces nouveaux Docteurs n'ont-ils pas bonne grâce de venir troubler nostre repos, partager les consciences, jetter du scrupule dans les âmes délicates, et rompre en visière mesme au, Lieutenant de Jesm-Christ, et soulever de nouveaux orages dans la France, pour y mettre tout sens dessus dessous? Est-ce, à vostre avis, le soin qu'ils ont de nostre salut qui les oblige? Est bien fol qui le croit : car je ne sçaurois me persuader qu'aucun de ces Messieurs ait jamais pensé à moy, ny qu'il se soucie de ma conscience. Avions-nous besoin de leur Doctrine, et ne sufflsoit-il pas de celle que nous ont enseignée nos pères pour estre sauvez? Est-ce que tant d'honnostes gens, qui sont partis de ce monde avec la grâce de Dieu, pour aller au Ciel, sont demeurez à moitié chemin, ou sont encore aux portes du Paradis, attendant la venue de ces nouveaux Messies? Ce laboureur qui, tout le jour, travaille à la charrue, qui, tous les soirs, dit son Credo^ et qui, tous les Dimanches, va au Prone et fait ce que Dieu luy commande, et ce que son Curé luy enseigne, à vostre advis, a-t'il besoin de semblables Reformateurs pour se sauver? Et moy, qui les trouve tous
1 La Hollande.
2 Ou quakers.
fort beaux Esprits, mais qui, en matière de Religion, n'aime point les nouveautez, est-ce que, si je ne prens party pour ces Messieurs qu'avec tout l'amour que j'ay pour Dieu, j'iray à tous les Diables? Ma foy, je n'en croy rien, quand mesme ils auroient raison ; mais comment auroient-ils raison, s'il faut nécessairement qu'ils soient des imposteurs, ou que Dieu n'ait pas fait son liglise, ou accuser son Ouvrage d'imperfection; ce qui seroit un attentat à sa Puissance, d'autant plus criminel qu'il n'est aucune créature raisonnable qui ne voye le contraire, depuis que Dieu a créé le Ciel et la Terre, et qu'il a donné le branle à toutes les choses? A-t-on veu quelque mutation dans l'ordre qu'il a prescrit à la Nature, et quelque changement dans cette harmonie du monde? Non, parce que ce souverain Architecte, de son premier trait, l'a si bien fait et si bien formé, qu'il n'y a plus rien à refaire. Un Peintre de temps en temps retouche à son tableau, pour essayer d'arriver le plus prés qu'il pourra à cette perfection, qui n'est qu'en Dieu : mais Dieu n'a pas besoin de retoucher à ses Ouvrages, pource qu'il est un ouvrier tout parfait. C'est pourquoy il faut conclure, ou que Dieu n'a pas fait son Eglise, ou, s'il l'a faite, qu'il l'a réduite d'abord dans un tel point de perfection, qu'il n'a pas eu besoin de Luther pour la réformer, ny de ces nouveaux Docteurs pour la parer de nouveaux attraits.
Or que ce ne soit Dieu qui ait fait son Eglise, laissons la foy à part, qui ne nous permet pas d'en douter; il ne faut pas avoir des yeux bien subtils pour découvrir cette vérité, il nous suffit, avec nos yeux de chair, d'observer d'une part les intentions de ceux qui ont enfanté les hydres de tant de Sectes extravagantes, et de monstrueuses Religions, et, de l'autre, regarder les démarches de Jesus-Christ, dans la fondation de celle qu'il nous a establie, non-seulement par sa parole, mais encore par son propre exemple, comme homme. Ceux-là ont recherché les honneurs; Jesus-Christ comme Dieu, les a méprisez, pource que c'est luy qui les dispense. Ceux-là ont re-
cherché les richesses, Jesus-Christ les a foulées aux pieds, parce que Dieu est assez riche de son estoc*. Ceux-là, en toutes leurs actions ont montré un entier attachement à la Terre, et Jesus-Christ, en toutes ses œuvres, a fait voir qu'il estoit détaché de tous les intérests humains; et les traces de sa Divinité ont paru dans tous ses pas, comme dans tous ses faits et dans tous ses dits ; et, comme les autres ont bien fait voir par leur ambition, par leur orgueil et leur vanité, qu'ils n'estoient que des hommes susceptibles des passions humaines, celui-ci, par son humilité et sa tempérance, a bien fait connoistre qu'il estoit un Dieu dépoiiillé de toutes humaines passions. C'est pourquoy, comme on ne peut douter de sa Divinité, on ne peut pas aussi douter que, dans la fondation de son Eglise, il n'y ait travaillé comme un Dieu, et non pas comme un homme, et que, comme un ouvrier très-parfait, il n'ait donné le dernier trait de perfection à son Ouvrage, ny que ces douze colonnes inébranlables, sur qui repose aujourd'hui ce grand bastiraent de nostre salut, ces douze Apôtres, qui en sçavoient plus que Messieurs ces nouveaux Docteurs, n'ayent d'abord pris, de la main de ce grand Architecte, tous les matteriaux nécessaires à la construction de ce grand Edifice ; et, par conséquent, il ne faut pas croire qu'elle ait eu besoin de reformateur, puis qu'aux ouvrages de Dieu, où l'on ne peut retoucher sans crime, on n'y peut rien adjouter ny diminuer. C'est pourquoy, comme nous ne voyons pas que les foudres et les tempestes ayent jamais ébranlé ce grand univers ; que, malgré les orages, le Ciel est toujours en son lieu, et la terre en sa place, et que, depuis qu'elle envoyé des vapeurs au Soleil, nous n'avons point encore apperçu que ce grand Astre ait rien perdu de sa lumière; de mesme nous ne A'oyons pas que ce triomphant ouvrage de nostre salut, commencé et finy par la main du Tout-Puissant, au milieu de ses persécutions, ait jamais changé de forme ny de face, ny
» Pour : de soi-même.
qu'il ait jamais perdu de son éclat : et ceux qui se retirent de son sein pour le reformer, ce sont des gens qui, pour satisfaire à leur avarice, vendent encore une fois Jesus-Christ à bons deniers comptans, trafiquent de son sang, lesquels, dans le corps de son Eglise, représentent parfaitement ce que Judas représentoit dans la compagnie des Apostros. Cependant, combien avons-nous veu d'hommes sans foy, sans loy, et sans conscience, qui, au mépris de Dieu, ont esté assez audacieux, pour l'accuser d'imperfection, et retoucher à ses ouvrages! Beze et Luther ont commencé; nous en verrons encore d'autres qui raffineront sur ceux-ci. Mais, si les Ames si précieuses et si raffinées dans la dévotion qui les écoutent se contentoient de la croyance du Charbonnier, et de la Foy du bon Larron, pour aller en Paradis, et qu'ils fissent comme moy, qui, dans tous mes voyages, aime mieux faire un quart de lieiie davantage dans le chemin battu que de risquer à me perdre dans les petits sentiers; moy qui n'ay jamais leu que dans la vie de Jesus-Christ, et qui n'ay jamais eu la hardiesse de mettre le nez dans la Bible, pour ce que j'aurois peur de n'y rien comprendre; moy qui aime mieux travailler à purger mon âme de ses défauts qu'à luy acquérir de nouvelles sciences, dont il la connoist incapable; moy qui ne sçais pas encore la différence qu'il y a entre grâce suffisante et grâce efficace', et qui ne mo soucie pas par quelle grâce je sois sauvé, pourvu que Dieu m'en fasse la grâce ; qui ne pourrois pas dire seulement comme un de ces nouveaux Docteurs est fait, qui n'ay jamais leu leurs Ecrits et qui n'en liray jamais ; est-il pas vray que ces grands interprètes du Ciel, ne trouvant, parmy le beau monde, personne qui les suivist, ny qui les admirastnon plus que moy, se trouveroient bien attrapez? Ce seroit pour lors que l'on verroit clairement quel intérest les
1 Que d'encre répandue à ce sujet — Pascal s'est bien moqué des sottes discussions auxquelles a donné lieu la question de la grâce (Provi?iciales, deuxième lettre).
fait agir, si c'est ou pour faire parade de leur vanité, ou pour le salut des âmes ; car bien qu'il y ait autant de mérite à remettre un belistre * dans la voye du salut qu'à enseigner le chemin du Ciel à un homme riche, je m'asseure que vous ne verriez pas un de ces beaux esprits quitter leurs aises, pour aller dogmatiser dans les hôpitaux. Ils seroient contraints de quitter les Cours et les Palais des Rois, pour aller prosner dans les villages, où n'estans pas encore entendus ny des Paroissiens, ny peut-estre mesme du Curé, ils seroient contraincts d'employer leur esprit à d'autres choses qu'à tourmenter les pauvres humains et à troubler le repos de nos consciences : mais nous méritons bien les maux qu'ils nous procurent, puis que nous leur aidons de toute notre puissance à nous les procurer, que nous nous défrayons ^ et nous nous cottisons pour les faire paroistre : et que nostre ignorance et nostre simplicité fournit de matière à leur vanité, et d'aliment à leur ambition. Voilà l'opinion que j'ay des Sectaires.
Pour les Déistes, ce sont des Esprits totalement opposez aux Sectaires, pource que ceux-là ne sont abusez que pour chercher trop curieusement le fin des Religions; et ceux-cy ne sont abusez que pour n'en vouloir prendre aucune connoissance. Les Sectaires sont obstinez et opiniastres comme des Diables : les Deïstes, au contraire, sont souples et traitables comme des colombes, cherchant de toute leur puissance la vérité, mais qu'ils peuvent d'autant moins trouver que ce sont eux-mesmes qui ont forgé leurs chaisnes et leurs fers, pour se rendre esclaves de leurs abus. Ce sont des esprits en qui la lumière naturelle est trop puissante pour laisser aucune entrée à la surnaturelle, sans qui l'homme ne peut avoir ny de foy, ny de Religion. Ceux-cy font tout au rebours des autres hommes ; car au lieu qu'à force de voyager, de courir la Terre et les Mers, fréquenter les Nations
' Gueux qui mendie par fainéantise, î Pour : nous nous mettons en frais.
différentes, les autres apprennent quelque chose, ceuxcy, tout au contraire, à force de voyager, oublient si bien ce qu'ils ont appris, que l'aveuglement et l'ignorance est le résultat de leurs voyages. Ceux-cy craignent Dieu et l'adorent, parce qu'ils le connoissent; disent que toutes les Religions ont pour objet la Divinité, et les comparent à plusieurs chemins, qui aboutissent tous à un mesme but, ou plusieurs lignes qui vont à un mesme centre ; les croyent des inventions humaines, et les regardent comme des Loix que les hommes sages ont inventées, en faveur de la Société humaine ; et comme des brides nécessaires, pour refréner la malice des hommes. C'est pourquoy ils les approuvent toutes, mais ils n'en suivent pas une, parce que, comme ils sont venus à la connoissance de Dieu par eux-mêmes, ils se font encore eux-mesmes une Religion, et luy dressent un culte à leur fantaisie. La pluspart vivent moralement bien, ne prient que mentalement, et avec des larmes. Ils sont ennemis de toute cérémonie, et de toute apparence extérieure, et ne scandalisent jamais la Religion; au contraire, ils vont à l'Eglise comme les autres, entendent la Messe et la Prédication, et meurent un Crucifix à la main entre les bras de leur Curé, parce que, s'ils ne croyent pas que cela leur puisse ayder, ils ne croyent pas aussi que cela leur puisse nuire. C'est pourquoy, bien que leur Corps, qui s'étend par toutes les Religions, et sur toute la Terre, soit le plus grand de toutes les Sectes, ils sont bien difficiles à connoître, et ne s'entreconnoissent pas euxmesmes : Aristote étoit de ce nombre ; et il y a bien de Tapparence que Montagne et Charon en tenoient un peu.
Des Athées il y en a beaucoup de faux; mais il y en a bien peu de véritables, parce que l'homme estant une Plante Divine, portant en soy les semences de la Divinité, il est bien difficile que, joiiissant de tant de célestes prérogatives qu'il tient de la main de son Maistre, il puisse prendre des armes pour détruire son Créateur, et se déclarer contre la noblesse de son extraction. Cette
DE DASSOUCT. 335
maladie dans l'homme est un regorgement de Sciences, dont les esprits cacocismes ont fait une mauvaise application et un mauvais chil *. C'est pourquoy ceux qui en sont atteints sont ordinairement éclairez de belles Lettres, trés-sçavans dans les affaires de cemonde-cy, mais trés-ignorans de ce qui se fait en l'antre; ce sont des esprits extrêmement fins et déliez, qui, à force de raffiner sur toutes choses, font comme les Alchimistes, qui réduisent toutes choses à rien, et des gens trop hardis, qui non contents de voir la Divinité et de la comprendre par l'excellence de ses ouvrages comme le reste des hommes, sans considérer lafoiblesse de nostre misérable condition, en veulent avoir une connoissance qui surpasse nos forces naturelles. Esprits trop audacieux, qui, pour vouloir pénétrer ses secrets, et la voir en son particulier, comme les Anges portent leur vol jusques dans son trône, et qui, à force de l'estudier, la chercher et la contempler de trop prés , demeurent ensevelis dans l'obscurité d'une éternelle ignorance, comme ceux qui perdent les yeux à force de contempler le Soleil. Enfin ce sont des Géants escaladans le Ciel, que le Ciel a foudroyez, et des nouveaux Icares, qui, voulant avec des aisles de cire approcher de trop prés de l'immortelle splendeur, que les mortels ne sauroient envisager ny soutenir, méritent bien, pour le prix de leur foie curiosité, d'estre précipitez dans les abismes d'une mer de confusion et d'ignorance. Ceux-cy se mocquent de tout le monde, croyent estre les seuls sages et les seuls desabusez ; regardent les hommes comme des forçats attachez à leurs chaisnes, et des fols coiffez de leurs marottes. Comme ils ne croyent ny Dieu ny Diable, ils ne croyent point aussi d'immortalité de l'Ame ; et ce qui est de plaisant en eux, c'est que, bien qu'il n'y ait point d'homme si vil ny si sot qui ne se croye audessus du
1 Le chyle est un suc blanchâtre dans lequel les aliments se changent immédiatement par la digestion et qui se mêle avec la masse générale du sang.
plus parfait de tous les animaux; ceux-cy, avec toute leur superbe et leur esprit, ne font aucune différence entre leur Ame et celle de leur cheval. Ils ne connoissent d'autre bien dans la vie que les Voluptez qu'ils prennent sans scrupule, mais avec reserve, et se servent de la tempérance pour en attirer la convoitise, et en augmenter le plaisir. Ils ne laissent pas de fuir les crimes et de suivre la vertu, pource que leur impiété n'empesche pas que leur sagesse ne s'étende sur les choses humaines : au contraire selon le monde ; ceux-cy * ont passé dans l'antiquité pour les plus sages de tous les temps; et nous en avons veu du nostre, qu'il ne faut pas nommer, qui ont bien montré ce qu'ils sçavoient faire*. Ceux-cy ne reviennent jamais de leur aveuglement*, et se font connoistre plus dans la mort que dans la vie : car ils font gloire en ce dernier passage de paroistre ce qu'ils ont esté. Le fameux Médecin Rabelais n'auroit jamais dit en mourant : « Tirez le rideau, la farce est jouée,» s'il n'avoit voulu apprendre au monde comme il s'estoit mocqué de tout ; et celuy qui mourut dans Paris sur le Quay de la Mégisserie, qui, dans le dernier moment de sa vie, envoya promener deux Pères Capucins, qui le menaçoient de faire jetter son corps à la voirie, s'il ne seconfessoit, ne s'estoit point encore déclaré jusques-là. On' dit que l'Astrologie et laMedecineportenteneuxlesmonstrueuses semences de cette pitoyable erreur. Il en pourroit bien estre quelque chose, parce que la pluspart de ceux qui en font profession donnent beaucoup à la nature. Voilà ce que je sçay des Athées parfaits, et dont je ne parle que par oiiy dire; car si j'en ay fréquenté je ne m'en suis point appercû. Ce sont des gens abstraits etparlans peu, qui ne se découvrent point, et qui gardent pour eux ce qu'ils sçavent, comme la pierre philosophale, enflez
J Les épicuriens niaient l'immortalité de l'âme ; ils admettaient l'existence d'êtres supérieurs à l'homme , mais leur refusaient toute intervention dans les choses de ce monde.
2 Boutade contre les gassendistes , desquels avait fait partie Cyrano de Bergerac.
de superbe et de la vanité des Sciences, qui ne font cas que d'eux-mesmes, et méprisent le reste des hommes. Pour des faux Athées j'en puis discourir parce que j'ay eu de longues habitudes avec eux, dont j'ay retiré d'autant plus d'utilité que j'ay eu plus de loisir d'observer leur vie, et d'envisager leur erreur. Ce sont des hommes fort débauchez et fort méchans, plongez dans toutes sortes d'ordures, et abdonnez à toutes sortes de vices les plus abominables. Ce sont des Esprits adustes *, des imaginations chaudes et fortes, mais vicieuses. Esprits déliez, mais détraquez et tendans à la folie, gens de peu de capacité et resonnans mal, non seulement de toutes les choses célestes, mais de toutes les affaires du monde. Ceux-cy ont esté premièrement méchans et puis Athées; et voyans enfin que les outrages qu'ils ont fait à Dieu et à la Nature sont montez à un tel excez, qu'ils ne peuvent rien espérer de sa miséricorde, et tout à craindre de sa Justice, ils se font de l'atheïsme un rempart contre sa sévérité ; et comme un Gouverneur de place coupable de plusieurs crimes de leze-majesté se rebelle, et prend les armes contre son Roy, ils se rebellent contre leur Maistre, et prennent les armes contre Dieu, pour essayer de l'anéantir et le détruire, le renient, et font semblant de le meconnoistre, et luy tournent le dos, pour ne point voir le visage de leur Juge irrité ; et pour montrer que cela est véritable, c'est que, bien qu'ils fassent tout leur pouvoir pour l'oublier, ils n'en peuvent venir à bout. Ils ne parlent quasi jamais d'autre chose en compagnie que de Dieu. Quand ils sont de belle humeur, ils en font leur bouffon, et luy font dire et faire mille singeries; et dans leurs disgrâces, ils luy disent toutes les injures et luy chantent toutes les poliilles que la colère peut faire dire aux plus méchans de tous les hommes; de sorte que, blasphémant sur la terre comme les Diables font en Enfer, on peut dire plùtost que ce sont des Démons, ennemis de Dieu et de sa gloire, que
1 Brûlés.
des hommes îgnorans de son estre et de son pouvoir. Ceux-cj sont tout au contraire des autres : car, au lieu que les autres ont perdu la connoissance de Dieu pour l'avoir voulu trop connoistre, et le rechercher avec trop de curiosité, ceux-cy Font perdu en le fuyant de tout leur pouvoir, et recherchans tous les moyens de le meconnoistre. Les autres ont perdu les yeux à force de les ouvrir à sa splendeur, et ceux-cy à force de les fermer à sa lumière. Les autres ne blasphèment point contre luy, parce qu'ils auroient honte de s'en prendre à ce qui, dans leur imagination, ne passe que pour une chimère; et ceux-cy crachent incessamment contre son image, le défigurent et le scandalisent en tous lieux. Les autres se tiennent clos et couverts, parce qu'ils sçavent bien que l'atheïsme n'est pas une qualité pour se faire aimer du monde ; et ceux-cy , tout au contraire , sont si insensez, qu'il n'est rien qu'ils ne fassent pour se faire connoistre. Ils veulent estre montrez au doigt par les rues, et ne sont' pas bien aises si les laquais qui les suivent et qui les servent ne sont encore témoins de leur impiété, sur laquelle ils fondent toute leur gloire, et sans laquelle ils ne croyent pas qu'un homme soit digne de paroistre, ny d'estre mis au nombre des Esprits forts. Les autres sont intrépides aux approches de la mort, parce qu'ils la regardent comme la fin des misères humaines, et qu'ils ne croyent d'autre vie ; et ceux-cy, tout au contraire, à l'aspect de son visage effroyable, tremblent comme des coquins, y mouillent tous leurs dras de sueur, parce qu'ils appréhendent une autre vie. Les autres font gloire de mourir comme ils ont vécu ; ceux-cy, tout au contraire, retournent à leur maistre, mettent bas les armes, luy font amande honorable, et s'abandonnent à la miséricorde de leur Juge; mais il ne fait pas à tous la mesme grâce ; car la pluspart, ou tombent en délire, ou finissent par quelque mort extravagante. J'en ai connu un qui se rompit le col dans une cave; un autre qui se jetta par les fenestres, et des deux autres que j'ay le plus fréquentez, et qui m'ont fait
un honneur que je ne meritois pas, m'immortalisant dans leurs écrits, l'un est mort fol \ et je prie [Dieu que l'autre meure plus sage. Le premier estoit un homme dont je puis bien parler, puisque je l'ay nourry longtemps; il avoit l'imagination si forte, qu'il n'y a rien de si ridicule ny de si extravagant dont il ne se fist une tres-constante vérité ; et n'estoit pas content d'en estre entièrement persuadé, si les autres n'en estoient encores persuadez comme luy-mesme. 11 vouloit qu'on crût que chaque étoille estoit un Monde, et qu'outre ceux-là il y en avoit encore une infinité d'autres, et qu'il y avoit plusieurs Soleils; et, quoy que je lui donnasse à manger, il m'auroit querelé, et ne se seroit pas soucié de rompre avec moy, si je ne lui eusse accordé qu'il y avoit un Monde dans la Lune. L'autre estoit un esprit tres-delié, et des plus galans de nostre siècle. Il avoit succé l'erreur avec le lait auprès d'un grand Philosophe Athée *, parfait et accomply, mais qui en avoit fait un mauvais Disciple. Celuy-cy ne reconnaissoit rien au dessus de la Nature, attribuoit tout au hazard, et avoit des pensées admirables, qu'il disoit estre plus claires que le jour : mais il falloit alors que je fusse bien aimé de Dieu, puisqu'il m'a toujours fait la grâce de n'y rien comprendre. Il m'asseuroit que le Monde estoit fait d'atomes, et, pour le prouver, il m'apportoit des raisons si bourrues et si extravagantes, que si Epicure n'en avoit point de meilleures, il falloit que ce fust un esprit bien extravagant et bien bouru. Aussi, quoy que je ne sois pas un grand Philosophe, et que je n'aye que quelque lumière naturelle, avec quelque expérience du Monde, et quelque peu de sens, pour discerner le faux d'avec le vray, je n'avois pas de peine à les réduire à l'obstination, qui est l'ordinaire refuge de la présomption et de l'ignorance, touchant la Nature, qu'ils confondent avec
1 Cyrano de Bergerac n'est pas mort fou, mais des suites d'un accident. (Voy. Bibliothèque gauloise, Hist. corn, des États du Soleil. Notice hist., p. 65).
? Dassoucy continue ses attaques contre Gassendi.
Dieu, à qui ils estent tous les Attributs, pour les donner à celle qui n'agit que par son ordre. Voici ce que je leur en disois, que je ne tiens point d'autruy, mais de moymesme, par Tobservation que j'ay faite des choses du Monde : — Je ne connois pas d'autre Nature, disois-je, que celle que nous voyons répandue dans tous les corps, qui agit sans conduite, sans intelligence et sans dessein, c'est à dire aveuglement par contrainte et par nécessité. Comme le feu brûle, parce que c'est sa nature de brûler, et agit aveuglement et par nécessité, comme on peut voir; car autrement il auroit fait scrupule de dévorer une si belle ville que Londres *. L'eau humecte, parce que c'est sa nature, et agit de mesme aveuglement et par nécessité; autrement elle n'auroit pas tant de fois ravagé la Terre par tant de naufrages, d'inondations et de déluges; et le soleil éclaire, parce que c'est sa nature d'éclairer; et bien que ce grand œil du monde, qui donne la lumière aux autres, éclaire tout l'Univers, il est luy-mesme aveugle, et agit aussi aveuglement que tout le reste. Or si toutes ces pièces, que nous voyons aujourd'huy si bien placées, estoient pesle-mêle confondues toutes ensemble n'ayant ny esprit, ny conduite, ny intelligence, comment auroient-elles pu former le merveilleux dessin que l'on void dans les dispositions de toutes ces parties, qui subsistent dans un ordre si exact, qu'un point ne passe pas l'autre? Comment le Soleil, qui ne demande qu'à courir, et qui, vraysemblablement estant privé de tout sentiment, ne se soucie gueres si les hommes ont des yeux, ou s'ils n'en ont pas, se seroit-il fait une loy, et prescrit des bornes à soy-mesme, pour nous apporter ponctuellement sa lumière tous les matins, pour nous régler les ans et les saisons, et faire produire à la Terre des fruits et des fleurs, des plantes et des animaux, et tout ce qui nous est nécessaire,, si quel-
1 Le 2 septembre 1666, un incendie terrible avait éclaté dans nn quartier presque entièrement bâti en bois. Quatre jours après il durait encore, et ne s'arrêta qu'après avoir dévoré treize mille maisons.
que puissance supérieure, qui, comme un Lion dans son Zodiaque, le tient enchaisné par un commandement absolu, ne lui avoit donné un ordre bien exprés? Et toutes ces qualitez contraires, qui, dés le commencement du Monde, se sont déclaré la guerre, et qui jusques à sa fin n'auront jamais entr'eux ny trêve ny paix, qui n'agissent qu'aveuglement, et comme des forçats, par nécessité, et qui n'ont nj sens, nj avis, ny conseil, comment auroient-elles pu prendre un assez bon conseil, estant si fort irritées les unes contre les autres, pour tirer de leur antipatie ces merveilleux accords, qui produisent cette miraculeuse et ravissante harmonie de l'Univers? 11 me semble que vous me direz que non. Et, si vous me dites que non, il faudra donc nécessairement que vous me disiez que cette Nature, à qui vous donnez la conduite de toutes choses, est une Nature sage et provide ^ et intelligente ; car icy il n'y a point de milieu, puisqu'il faut que vous attribuiez de l'intelligence à cette première Nature, qui n'en a point, ou que vous en trouviez une autre qui en ait; et, si vous en trouvez une autre qui soit pourveuë d'intelligence, nous voila d'accord : vous estes plus soavant que vous ne pensiez; et vous avez toujours crû en Dieu, et si vous ne vous en estes pas apperçû; car cette autre Nature, que vous dites intelligente et qui mérite bien l'honneur que vous luy faites de la séparer de celle qui ne l'est pas, est cette Divinité ou cette Nature Divine que nous adorons, ce Dieu que nous professons, qui donne le branle à toutes choses : cette souveraine et parfaite intelligence ; cette ame du monde, cet Estre des Estres ; et si vous estes si amy de la Nature, que tous ces noms ne vous plaisent pas, appelez cette Nature intelligente, Nature Divine; ce sera toujours la mesme chose, car Dieu n'a point de nom ; il se fait assez connoistre par ses ouvrages, et tous les noms que nous lui donnons, c'est pour le distinguer des autres Estres.
1 Prévoyante.
342 LES AVANTURBS
Mais quoy que ce discours vous doive suffire pour vous prouver un Dieu, Auteur de toutes choses, et Maistre de la Nature, je vous en veux donner des preuves encore plus communicatives ; et des obscuritez de votre propre erreur, j'en veux tirer assez de lumière pour achever de vous éclairer. Vous donnez tout au sort et à la fatalité, et ostez la gloire à Dieu d'avoir fait le Monde pour l'attribuer au hazard. Or je vous demande si vous connoissez quelque hazard autre que celuy que nous connoissons, qui fait tant d'extravagances parmy nous, qui culbute et met tout sans dessus dessous, que nous regardons comme un monstre confus, ennemy de toute règle, et de tout ordre, aveugle, méchant et capricieux ; si vous n'en connoissez point d'autre que cehij-cj, que je ne connois que trop, il n'y a point d'apparence d'attribuer la gloire d'un si excellent ouvrage à ce qui n'a ny corps ni esprit, ny consistance, et qui ne passe que pour une puissance chimérique, dans nostre imagination. Si le hazard avoit fait le Monde, on auroit tort de mépriser le hazard, comme l'on fait, puisque, quand un sot a fait quelque chose de bon, on dit qu'il l'a fait par hazard, pour montrer que dans cette action l'intelligence n'a aucune part. Personne ne peut mieux parler du hazard que moy, puisque, joiiant à trois dez, je n'ay jamais gueres fait que des hazards; et j'ay des preuves admirables de l'instabilité de sa nature, car s'il m'a fait faire une fois quinze sur dix, il m'a fait faire dix fois quinze sur treize. Toutes les fois que je me suis abandonné au hazard, j'ay veu mes affaires en desordre, et quand j'ay eu recours à mon intelligence, j'ay rétabli mes affaires, parce que c'est à l'intelligence qu'appartient l'honneur de disposer toutes choses, et mettre toutes choses en leur place. Si vous voulez voir un plaisant effet du hazard, il ne faut qu'aller chez un Imprimeur, et composer un livre des lettres que vous prendrez sans choix dans les cassettes, et puis le mettre au jour, je m'asseure, quand vous en ferez la lecture, que vous ne direz pas que ce hazard a fait le Monde, et si vous en voulez un autre exemple
plus parfait, étendez des cordes sur un Clavessin, et laissez-en la disposition à la mercj du hazard, je défie le hazard de les accorder en cent mille ans, non-seulement le hazard, qui n'est rien, mais tout ce qui est dans la nature (hors de l'homme) n'en sçauroit venir à bout; et quand tous les animaux du monde auroient des mains et des instrumens pour cet effet, ils ne pourroient jamais on disposer et en accorder, non pas mesme une seule corde. Et si vous me demandez pourquoy l'homme entre tous les animaux est le seul capable de mettre ces cordes en leur place, c'est que l'homme est le seul icybas de toutes les essences créées, à qui Dieu ait fait part de son intelligence, sans laquelle nulle chose ne peut venir à la connoissance de cette disposition, et par laquelle Dieu ayant fait de l'homme un raccourcy de soy-mesme, il luy a donné le pouvoir et la faculté d'exprimer en petit ce que ce souverain Maistre de l'harmonie du Monde, dans son grand et vaste Empire, nous fait voir en grand ; et qu'ainsi ne soit, voyez ce que Dieu, ce grand Maistre de Musique, fait pour tirer l'harmonie de cette grande machine qu'on appelle le Monde. Et voyons d'autre part ce que cet homme fait pour tirer l'harmonie de cette petite machine qu'on appelle Clavessin ; car vous devez sçavoir que par les plus petites choses nous venons à la connoissance des plus grandes *. Toutes les parties qui composent ce grand Univers, ce sont les cordes que Dieu a étendues sur cette grande machine du Monde, et lesquelles, bien que de nature différente, et de qualitez contraires, Dieu a disposées ; en sorte qu'au lieu qu'en toute autre disposition, elles seroient contraintes par leur propre nature de se détruire les unes et les autres, elles s'entreservent si bien, que, si l'une de ses parties, que Dieu a disposées dans certains degrez de proportion que nous appelons intervalles, estoit hors des limites, où cette souveraine intelligence les tient attachées, elle
1 Cecy paroistra obscur à ceux qui n'entendent pas la musique. {Note de Dassoucy)
mettroit toutes les autres en desordre, et toute cette harmonie iroit en confusion. Les parties desquelles Dieu compose sa Musique, ce sont les quatre Elemens que cet homme représente sur cet instrument par quatre cordes; sur lesquelles il produit en racourcj les mesmes accords que Dieu tire de ces quatre grandes cordes, qui produisent toute cette harmonie, par qui subsiste tout ce qui en est composé. Cette grosse corde que vous voyez sur cet instrument, qui fait la basse, représente la Terre, et sur cette petite machine fait le ton grave, comme sur cette grande machine du Monde la Terre par sa gravité représente les grosses cordes du Clavessin. Cette autre corde qui suit, que vous voyez un peu plus déliée, et dans un lieu plus eminent, fait dans cette petite Musique, et sur ce mesme Clavessin, la partie du milieu, que l'on nomme Ténor. L'eau de mesme que nous voyons d'une qualité plus tenue et plus déliée , et dans une sphère un peu plus élevée, fait dans cette grande Musique du Monde, entre l'air et la Terre, cette mesme partie que nous appelons Ténor. Cette autre corde que vous voyez sur ce Clavessin, encore plus déliée et plus élevée, fait un temperamment entre la Taille et le Dessus, comme cette grande corde, encore plus subtile et plus déliée que les deux précédentes, que nous appelons l'Air, est une autre partie, qui, dans une sphère encore plus haute, fait un temperamment entre l'Eau et le Feu, que nous appelons, en langage de Musique, haut de Contre; et cette dernière qui tient le haut bout, la plus fine et la plus déliée de toutes, que nous appelons Chanterelle, nous représente le feu le plus fin, le plus épuré et le plus subtil de tous, qui, comme le plus noble, placé au dessus de tous les autres, fait cette partie que nous appelons le Dessus, qui est cette partie brillante qui donne la vie et le jour à tout l'ouvrage, et sans qui nostre Musique ne produiroit rien que de triste et de mélancolique, non plus que cette grande harmonie, sans le feu, dont Dieu a allumé le Soleil et les Estoilles, et que nous voyons briller dans ce grand Astre, qui donne la
lumière au Monde et porte la joye et la clairté par tout rUnivers.
Mais comme l'œil humain ne peut aucunement appercevoir ces proportions harmoniques, sans lesquelles il n'y auroit dans ces quatre grandes cordes aucune union ny aucun accord, parce que nous ne les pouvons connoistre que par leur effet, qui ne se communique à nous que par les mesmes proportions qui font l'harmonie dont nous sommes composez; de mesme cet homme ne pouvant connoistre que des yeux du corps, en quel degré ny en quelle situation sont ces cordes qu'il a tendues sur cet instrument, parce que la veuë n'est pas le sens destiné pour juger des sons, ny des proportions ou disproportions, qui détruisent ou produisent l'harmonie, il a recours aux yeux de son esprit ; et par l'intelligence que Dieu lui a donnée, qui est la mesme dont Dieu s'est servy pour accorder ces grandes cordes, l'homme avec une petite clef, hausse et baisse ces cordes jusques à tant qu'il les ait réduites au mesme temperamment, et aux mesmes proportions dans lesquelles Dieu a restraint et enfermé ces quatre Elemens, et par la mesme harmonie de ces mesmes quatre qualitez contraires, dont ce mesme homme est composé, mettant la main sur son clavessin, et sonnant toutes ces cordes ensemble à la lueur de cette mesme intelligence, il les réduit le plus prés de cette perfection qui est en Dieu, autant que sa capacité se peut étendre, et de cette réduction il en fait un accord. Et comme l'harmonie du Monde ne seroit pas belle sans sa variété, cet homme, de ces quatre premières cordes qu'il a accordées, en tire quantité d'autres cordes, et des tons différons, desquels il compose plusieurs différons accords ; et par une intelligence bien plus raffinée, et des proportions encores bien plus subtilles, mêlant les accords parfaits aux imparfaits, et les dissonnances aux consonnances, il donne l'ame à son ouvrage, et en fait une modulation, dont résulte cette harmonie, qui, comme nous voyons, touche les âmes, et émeut les passions. Dieu de mesme : après avoir disposé ces quatre grandes
cordes, et les avoir réduites dans les proportions harmoniques, il en a fait Taccord, par qui nous voyons encore aujourd'huy subsister cette harmonie du monde; et, pour le rendre plus agréable par sa variété, de la variété des tons qu'il a tirez de ces quatre grandes cordes, il a composé tous les accords que nous voyons qui subsistent par les proportions de ses quatre qualitez contraires, en a donné Tame, et les couleurs à toutes choses, en a formé les fleurs, les fruits, les plantes, les minéraux, et tous les individus, et meslant les accords imparfaits avec les accords parfaits, et les dissonnances avec les consonnances, qui sont les biens et les maux, les plaisirs et les douleurs, les vices et les vertus, la pauvreté et les richesses, la santé et la maladie, de l'enchaisnement de ces choses, il en a fait cette parfaite modulation, d'où procède cette merveilleuse harmonie, qui ravit et entraisne après soy tout l'Univers. Mais ces proportions harmoniques, que l'on voit dans la construction de ce grand Edifice du Monde, qui se voyent dans la Musique, dans la Poésie, et dans la Peinture, et que l'on peut remarquer encore en ce discours, ne s'étendent pas seulement dans les choses plus grandes, mais encores dans les plus petites. Tout ce que nous voyons dans la Nature est Musique ; et rien ne peut subsister sans cette harmonie, que l'homme seul, à l'imitation de Dieu, est capable de produire et faire paroistre, non pas à cause du rapport et de la simpatie qu'il a de l'harmonie dont il est composé, avec les proportions harmoniques de toutes les choses, puisque la plus excellente de toutes les bestes ne sçauroit seulement faire un soulier; mais à cause de ce rayon d'intelligence que Dieu luy a donné, sans lequel le plus habille de tous les hommes ne pourroit pas seulement peler une pomme, ny rogner ses ongles sans se couper. Si donc l'homme fait en petit ce que Dieu fait en grand, il est bien aisé à l'homme de venir à la connoissance de son Dieu ; il n'a qu'à contempler, d'une part, la perfection des ouvrages de Dieu, et de l'autre l'imperfection des ouvrages de l'homme ; et.
d'un costé, voyant son pouvoir restraint dans de si étroites limites; et, de Tautre, cette puissance infinie, qui n'a point de bornes, il faudra bien nécessairement que, comme un Peintre qui fait une misérable copie d'un excellent Tableau se confesse Escolier de celuy qui en a fait l'original, que l'homme, qui ne fait icy bas que de misérables copies de ces divins originaux, en admire l'Auteur et le reconnoisse pour son Maistre. C'est pourquoy, quand l'homme, qui doit estre convaincu, par sa propre intelligence, qu'il y a une autre intelligence plus grande infiniment que la sienne, perd la connoissance de son Dieu, il faut premièrement qu'il ait perdu la connoissance de soy-mesme, et qu'il soit plus fol etestourdy que le hazard, et plus aveugle que la Nature, qui, de soy-mesme, ne sçauroit produire un navet ny faire un chou, parce que ce navet et ce chou ne seroientny chou, ny navet, sans ces proportions harmoniques qui donnent ^a forme, l'ame, la vie et les couleurs à toutes choses, desquelles proportions la Nature, aveugle et destituée de toute intelligence, n'est pas capable. Et, si vous demandez pourquoy donc quand on voit une belle Créature, on dit que c'est un chef-d'œuvre de la Nature, je vous diray que ces façons de parler sont des restes de l'ignorance du paganisme que nos écrivains ont tirez des poètes anciens, qui faisoient des Dieux de toutes choses; et qui, à leur imitation, appellent encore leurs Maistresses des Divinitez, et leurs yeux des Soleils et des Dieux, pour ce qu'il leur est permis de mentir; mais ils n'appellent pas toujours une belle femme un chef-d'œuvre de la Nature, ils l'appellent encore quelquefois un chefd'œuvre des Cieux. Aussi, quand l'on dit que la Nature a formé cette beauté que vous appeliez son chef-d'œuvre, c'est comme si je disois qu'un aveugle a fait un très excellent portrait. La Nature, qui (comme j'ay déjà dit) procède aveuglement dans toutes ses fonctions, n'est pas seulement capable d'en tracer le moindre trait; et, si Dieu la laissoit faire, elle nous mettroit les pieds où nous avons la teste. Dans la composition de tous les
estres, la Nature ne fournit que la matière, et Dieu seul en trace tous les traits, et la Nature n'a d'autre part en cet ouvrage que celle que luy en donne la bonne ou mauvaise qualité de ses matériaux. Du reste, elle est si impuissante, qu'elle n'a pas seulement le pouvoir d'en corriger les défauts; car si l'homme par ses désordres a altéré, dans ses quatre cordes, cette proportion que nous appelions temperamment, il ne faut pas avoir peur que, dans la procréation de son espèce, s'il fait un fils, que la Nature le fasse d'une plus saine et plus vigoureuse construction que le père, parce qu'il n'appartient qu'à Dieu ou à l'homme, à qui il a fait part de son intelligence, de restablir cette proportion dans ces quatre cordes, et les réduire à leur temperamment; et s'il étoit autrement, on n'auroit pas besoin de Médecin, pour ayder à la Nature, laquelle, quoy que l'on die, ne fait aucun eifort pour se restablir en son ordre ; mais c'est que la cause qui faisoit le désordre de soy-mesme estant cessée, cette corde, qui estoit hors de son lieu, reprend sa place, et retourne dans sa proportion. Si donc la Nature est si aveugle qu'elle ne connoist pas seulement ses défauts, et si impuissante qu'elle ne les sçauroit corriger; que, selon la disposition des corps, elle employé aveuglement les matériaux qu'on luy donne, et qu'elle ne sçauroit pas empescher qu'un ladre engendre un ladre, et un More n'engendre un More ; n'est-ce pas une chose plaisante de dire que cette beauté soit un chefd'œuvre de la Nature, la beauté est un présent du Ciel ? Cette beauté, qui dans ce chef-d'œuvre de Dieu, et non pas dans la Nature, brille à nos yeux avec tant d'éclat, n'est autre chose qu'une élégante disposition ou proportion des parties qui composent ce visage ; desquelles dispositions ou proportions se forme cet accord que nous appelons beauté, autrement, par un nom bien plus convenable à la Nature, un bel air, un doux air, un air ravissant, ou un air gracieux, qui sont les noms dont nous baptisons nos chansons et nos airs, pour faire connoistre que la beauté n'est autre chose qu'une har-
monie, et Tharmonie autre chose que la beauté, qui, en tous objets, est inséparable de Tharmonie.
Comme l'harmonie en tous objets est inséparable de la beauté, et ce que nous appelons laideur n'est autre chose que la privation de cette harmonie , qui vient de la disproportion, qui est cette dissonnance, qui offense, non seulement les yeux et les oreilles, mais les autres sens, et qui pourtant est si nécessaire, et produit de si admirables effets dans l'harmonie de toutes les choses dont ce grand Univers est compose, que, sans ces dissonnances, toute cette musique, qui, par les cinq sens de la Nature, s'insinue dans toutes les âmes, ne seroit plus musique, et ne feroit qu'un misérable effet ; car comme toutes les choses du monde ne tirent leur éclat que par l'opposition de leurs contraires, sans la laideur on ne sçauroit pas seulement ce que c'est que la beauté, ny ce que c'est que la santé sans la maladie. Ainsi, par l'opposition des biens et des maux, les douleurs font connoistre les plaisirs, la pauvreté les richesses, le vice la vertu ; ainsi l'ignorance éclaire le sçavoir, et du plus creux abisme de la honte vient la gloire, qui accompagne les belles actions. Et voila comme Dieu, meslant toutes ces dissonnances et ces accords imparfaits aux parfaites consonnances par des secrets incompréhensibles, et qu'il a reservez à sa seule connoissance, maintient et fait subsister cette harmonie, en tout ce qui est, en tout ce qui vit et ce qui respire ; et c'est ce que cet homme représente sur son clavessin, par ces trois accords, qui est cette septiéihe, qui fait la dissonnance, et par cette sixième qui suit, qui est l'accord imparfait, qui est suivy de cette octave, qui, avec la Tierce et la Quinte, fait un parfait accord, que tous ceux qui pratiquent cet art pratiquent de mesme, sans autre connoissance ny raison que celle que leur intelligence leur fournit, qui leur fait connoistre que cela est bon ; car quel homme pourroit jamais dire pourquoy cette dissonnance qui, dans l'harmonie, ne feroit aucun effet sans sa disproportion, a encore besoin d'une autre proportion ; et que, sans cette
proportion qui luy est nécessaire, sa disposition ne produiroit qu'horreur et confusion ? qui pourroit jamais donner la raison pourquoy cette corde qui vient de faire dissonnance, et cette autre la consonnance, sans sortir de leur nature, de leur degré, ny de leur ton, par une contraire disposition, fait la consonnance, et l'autre la dissonnance ? N'est-ce pas cet admirable mélange du bien et du mal, qui fait le mesme effet dans la Musique du Monde, puisque, selon la diverse disposition de ces choses, ce qui est mal devient bien, et ce qui est bien devient mal ; que c'est des biens que nous arrivent les plus grands maux, et c'est des plus grands maux que nous viennent quelquefois les plus grands biens ? C'est ce que nous voyons tous les jours, et dont nous avons la pratique et l'expérience, mais dont l'impénétrable secret n'est qu'à Dieu, qui seul en a la connoissance. Si donc, pour composer et faire subsister cette harmonie qui chante ses Miracles par tout l'Univers, il faut une intelligence si subtile et si rafinée, pour retourner à ce chef-d'œuvre de la Nature, il me semble qu'on auroit tort d'attribuer à cette aveugle puissance un si sublime pouvoir. Car enfin, pour bien parler de la nature, qui a jamais veu une mule aveugle qui tourne une roue, et qui fait mouvoir une infinité de presses ? La Nature est cette mule aveugle, qui fait tourner incessamment cette grande roue du Monde que nous voyons, qui sans sçavoir ce qu'elle fait, donne le branle et le caractère à toutes les choses. Dieu de toutes les choses en forme les idées et en trace les desseins. La Nature en fournit les matériaux. Dieu en grave les planches, la Nature les imprime et en fait incessamment des copies : aussi de mesme que la Presse, qui a imprimé ce discours, n'a aucune part à la gloire de cet Ouvrage, pour ce qu'elle n'a aucun rapport avec mes pensées, la nature n'a aucune part à la gloire des Ouvrages de Dieu pource qu'elle n'a aucun rapport avec son intelligence, que nous voyons éclater non-seulement dans ces prodigieuses machines, qui remplissent tout d'admiration et d'étonnement, mais
encore jusques dans la construction d'une mouche et d'un papillon. Voila comme je m'efforçois de séparer Dieu de la Nature, pour essayer de guérir ces esprits malades ; mais pour moy je n'ay pas besoin de ces raisons pour connoistre Dieu ; sans le chercher dans les obscuritez de mon aveugle ignorance, j'en ay dans moy des preuves bien plus certaines et bien plus convainquantes.
Je sçay bien que Messieurs les Esprits forts s'en mocqueront, et me feront passer pour visionnaire ; aussi ce n'est pas pour tout le monde que j'écris ces choses, je les écris pour le besoin que j'en ay, pour prouver l'immortalité de l'Ame , et pour l'instruction de ceux à qui les mesmes choses peuvent arriver, puisque je ne suis pas le seul à qui cela arrive. Au retour de mon voyage de Piémont, j'avois auprès de moy un garçon, qu'on appelle aujourd'huy M. le baron, riche de vertu, et tout brillant des favans de la fortune , quoy qu'il ne soit que le fils de ma blanchisseuse. Celuy-cy chantoit fort bien et jouoit du Luth, et j'en faisois de l'estime, parce qu'il estoit brave et vaillant de sa personne. Il receut une lettre de Sens, en Bourgogne : c'estoit un de ses amis qui l'appelloit son frère, et qui lui écrivoit cecy :
« Mon frère, vous m'avez fait cette nuit une grande pitié ; prenez garde à vous, car je vous ay veu durant mon sommeil l'epée à la main contre quatre ou cinq personnes, qui vous ont extrêmement maltraité; et ensuite je vous ay veu tomber en terre tout percé de coups, et noyé dans vostre sang. »
Il me fit voir cet avis que je ne meprisay pas, car il y avoit déjà plus de dix ans que j'avois eu ces sortes de révélations. Cet avis venu de si loin m'étonna et me troubla; mais n'ayant jamais trouvé pour moy-mesmo aucun remède à ces fatalitez, tout ce que je pus faire, ce fut de luy oster son épée , et luy commander de ne se point éloigner de moy. Au bout de huit jours, je vis durant mon sommeil ce garçon sur le pas de ma porte, avec son manteau d'écarlatte sur le nez, qui, à mon abord, ouvrant son manteau me disoit : Voila les effets
dont j'ay esté menacé. Et me montroit sa main qu'il avoit entortillée, son bras en écharpe, sa chemise toute rouge et toute pleine de son sang. Je ne voulus pas luj particulariser ce que j'avois veu, pour ne le pas épouvanter; je luy dis seulement qu'il se donnast de garde, et que je l'ovois veu en dormant en fort mauvais estât. Le jour de devant il avoit eu quelque démêlé avec un page dans l'hostel de Bourgogne, et, pour cette raison, je ne voulus pas qu'il. vinst avec moy à la comédie; je luy commanday de se tenir au logis. Mais c'est en vain que nous fuyons nos destinées. Le destin d'Eschilus le fit bien connoistre , puisque luy ayant esté prédit qu'il devoit estre accablé sous les ruines d'une maison, de rien ne luy servit de fuir les édifices, et de prendre la campagne pour azile et le ciel pour couverture, puisque chacun sçait qu'il fut accablé par une écaille de tortue, dont cet animal fait sa maison. Si le poëte Eschilus eut demeuré dans son logis , il auroit évité cette fatale rencontre ; mais le soin qu'il eut de sa conservation fut l'instrument de sa perte ; de mesme ce garçon, pensant éviter la fureur de son destin, fut à des Nopces, où l'on luy donna des Nopces. En ce temps-là je logeois auprès du cloistre Nostre-Dame, au Plat de Gelée, où me retirant sur le soir, je vis ce garçon sur la porte du logis, dans la mesme posture que je l'avois veu en dormant, avec son manteau rouge sur le nez. — Voila, me dit-il, les effets de vostre songe. Puis ouvrant son manteau, il me fit voir son bras en écharpe, sa main empacquetée, sa chemise toute pleine de sang, avec quatre grands coups d'épée dans le corps, un au bras, et un autre à la main, dont il est encore estropié.
Dans Rome j'ay eu toujours un fonds considérable, et parmy mon argent j'avois amassé vingt-quatre pièces de quatre pistoles. Je vis dans mon sommeil un homme grand et gresle qui venoit à mon coffre et qui me les emporte it dans nn mouchoir. Le mesme soir je passay dans une Académie, où ayant perdu à la Bassette ce que j'avois sur moy, j'empruntay d'un filou, qui estoit de
moitié avec celuj qui me pipoit, quatre-vingts pistoles qu'il mo presta, parce que j'estois en réputation d'en avoir. Cet homme qui, après cela, n'avoit garde de m'abandonner, vint avec moy dans mon logis , où pour avoir plûtost fait, je le payay tout en pièces de quatre pistoles, qu'il emporta dans son mouchoir, et, deux heures après, non sans s'émerveiller d'une si admirable et si étrange fatalité, je me ressouvins de ce qui m'avoit esté si bien représenté la nuit passée.
Deux heures auparavant que d'estre arresté à Montpellier, je vis un homme gros, gras, court, blanc de visage, et vêtu de gris, qui me venoit prendre, et me menoit prisonnier dans un bastiment neuf : ce bâtiment estoit le palais de Montpellier, qui est neuf, et cet homme que je n'avois jamais veu ny connu, estoit le prevost du sénéchal nommé Deslandes. Auparavant que d'estre pris, je dis à Pierrotin, qui estoit déjà levé, ce que j'avois veu, et une heure après, Pierrotin me vint dire qu'on me venoit prendre. A mesme temps je vis ^entrer cet homme gros et gras et blanc de visage, vêtu de gris ; enfin comme je Pavois veu deux heures auparavant durant mon sommeil. Aussy je ne luy demanday point ce qu'il me vouloit, parce que j'en estois déjà bien informé. Cette mesme nuit, je songeay encore ma délivrance ; car il me sembloit qu'après avoir esté mené en prison par cet homme, que j'en estois sorty par le soupirail d'une cave, et que les Estoilles estoient au ciel. La fenestre de la chambre du geôlier, avec qui je mangeay vingt-cinq jours, estoit justement le soupirail d'une cave, et j'en sortis que les Estoilles estoient au Ciel.
Après l'extinction de mes deux tyrans, Pierrotin ayant perdu ses bons maîtres, je luy envoyay de l'argent à Venise, pour me venir trouver à Rome. Mais comme dans les choses que nous passionnons le plus, la fortune, qui ne veut pas que nous mourions de joye, pour en tempérer l'excès, y mêle toujours quelque aigreur, ce garçon tomba cruellement malade sur les chemins ; de
sorte qu'en estant adverty j'envoyaj au devant de luy un valet pour le secourir; mais je n'entendis non plus parler ny de Pierrotin, ny du valet, que s'ils fussent péris dans le Détroit de Gibraltar. Enfin je ne les attendois plus, lorsque je dis à ceux qui estoient restez auprès de moy, que Pierrotin devoit arriver le soir mesme dans un carrosse, habillé en pèlerin. Je le disois, parce que je l'avois veu ainsi à ma porte dans mon sommeil. Le soir mesme on me vint dire que Pierrotin descendoit de carrosse. Je le fus recevoir, où je le vis avec un habit de pèlerin, qu'il s'étoit fait faire, non pas par dévotion , mais pour ne pas paroistre devant moy, avec un habit, qui m'auroit représenté sa misère. Je ne vous diray point ce qui me fut représenté de luy, quand il me fut dérobé dans l'Isle Déserte, et depuis ce qui me fut signifié, dans le Palais de Medicis, de mon opulence de Rome ; ma décadence dans le mesme lieu me fut de mesme représentée fort clairement ; car deux jours après la venue de Pierrotin, je vis le feu qui avoit consommé tous mes meubles, et de cet embrasement je ne pus jamais sauver que mes Avantures d'Italie ; aussi ce mesme jour je vendis, pour habiller Pierrotin, mes chandeliers d'argent, que m'avoit donnez Madame l'Ambassadrice de Chaunes, et ensuite après avoir engagé mes bagues et quantité de bonnes nippes pour le maintenir, on peut voir aujourd'huy ma maison ruinée, mes meubles vendus, engagez et dissipez, et n'avoir plus pour toute ressource que mes Écrits.
Mais ce qui m'est arrivé de plus prodigieux en toute ma vie, c'est ce qui m'a esté signifié dans cette dernière persécution. Comme celle-cy a esté la plus cruelle et la plus grande de toutes, aussy je n'en ay point veu aucune si nettement, et avec tant de distinction; trois jours auparavant que d'estre pris par les Sbires du Gouverneur, car je ne fus pas arresté par les Sbires du Saint-Office, je vis le mesme caporal des Sbires par qui j'avois un mois auparavant fait arrester Pierrotin avec son manteau rouge, et deux autres Sbires vestus de gris, qui après
m'avoir mis au poignet une corde de soye blanche et •verte, me menoient dans un carrosse au Saint-Office, devant un Religieux habillé de blanc. Ce songe me rendit un peu mélancolique ; mais comme il y avoit plus de deux ans que j'avois fait une trés-parfaite et trés-sainte retraite, et que je ne pensois plus qu'à suivre les avis du Ciel, et donner aux miens de bons exemples, que d'ailleurs ne voyant point d'ennemys assez puissans pour me pouvoir procurer une si étrange disgrâce, je ne me tenois point sur mes gardes, lorsque dans le tournant d'une rue, je me sentis accablé du poids de trois personnes, qui se jetteront sur moy tous à la fois ; et au mesme temps j'avisay ce Caporal avec son manteau rouge, qui, par le mesme ordre que j'avois veu en dormant, me fit mettre au bras cette mesme corde de soye blanche et verte, et puis monter en carrosse avec les deux Sbires habillez de gris, qui me menèrent chez le Gouverneur, d'où je fus encore reconduit par d'autres Sbires au Saint-Office, devant un Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, qui étoit vêtu de blanc. Or je vous demande, amy Lecteur, comme je l'ay déjà demandé à plusieurs autres, ce que vous croyez de ces choses, et si elles ne vous semblent pas trés-extraordinaires. Pour moy je croy, si vous n'estes pas une bûche ou un tronc insensible, privé d'ame et de raison, que vous me direz qu'il y a quelque chose là dedans de bien caché. Quant à moy, je le tiens surnaturel; car, de quelque costé que je le considère, je ne vois point que mon ame, avec toutes ses facultez, soit capable de telles fonctions. P]t quand ceux à qui j'ay demandé la raison de ces choses m'ont dit que, durant le dormir, l'ame est plus détachée des liens du corps ; et qu'ainsi estant desembarrassée de ses occupations ordinaires, où elle est comme enchaisnée durant le veiller, elle a plus de liberté d'agir selon la divinité de sa Nature, et prendre l'essor durant le repos aussi plaisamment qu'un valet, qui cependant que son Maistre ronfle, va jouer une partie aux quilles; je demanderois volontiers à ces gens là, qui, dans ces choses-
cy, n'en sçavent pas plus que moy, qui leur a dit que l'ame se va divertir ainsi, et d'où ils sçavent qu'elle se détache ainsi du corps, pour aller pénétrer dans les choses futures, et se faire par soy-mesme scavante de l'avenir, puisque, laissant la foy à part, qui nous défend d'attribuer cette connbissance à un seul Dieu, on ne voit point qu'il y ait de raison ny d'exemple qui nous ait appris ny persuadé que nostre ame puisse jamais connoistre aucune chose de l'avenir, sans l'assistance du bon ou du mauvais esprit. Il est donc bien plus raisonnable d'attribuer cette chose à un pouvoir qui nous est connu, et dont nous ne pouvons aucunement douter, que d'alléguer des chansons qui ne prouvent rien, pour attribuer ces merveilles à un pouvoir qui nous est inconnu, et dont nous n'avons aucun exemple; c'est pourquoy il me semble que c'est bien pliitost fait de dire ce que la partie du monde la plus éclairée nous apprend, qui dit qu'après que la chaleur naturelle a fait, dans l'estomach, la digestion des alimens, l'ame qui, comme dans son palais, a dans le cerveau tous ses Officiers et ses appartemens, n'estant point empeschée par les vapeurs que cette première concoction envoyé dans le cerveau, comme une eau claire et reposée, ou comme un miroir luisant et poly, est plus capable dans cet instant de recevoir les subtilles impressions des espèces qui luy sont représentées ; ce que je peux bien asseurer, puisque sans aller ailleurs, j'en ay dans moy-mesme la confirmation, et que, depuis quarante ans que je vois ces choses, pas une n'est venue à moy qu'environ l'aube du jour; c'est pourquoy ne m'estant jamais encores apperceu que mon ame se soit séparée de mon corps, je suis obligé de croire, avec tous les bons esprits, que l'ame dans le cerveau, est comme une Reyne dans son Trône, où, selon le degré de sa force et de sa capacité, elle reçoit dans ce temps ce que le bon ou le malin Esprit luy veut représenter. Pour moy, quoy que je me sente fort indigne de l'amour du Ciel et de ses grâces, je ne puis pourtant attribuer qu'à luy seul ces effets de sa Toute-
puissance, et la raison, la voicy bien nette et bien claire; car s'il est vray que le Démon soit ennemj de la Nature humaine, et qu'il fasse ce qu'il peut pour nous détruire, afin d'avoir des compagnons de sa disgrâce, et que, sans ces tableaux, où mes biens et mes maux à venir me sont si bien représentez, ayant déjà assez de pente à l'incrédulité, je courrois risque de me perdre; que c'est par eux que j'ay le plus profité dans la connoissance de la Divinité, que par tout ce que mes yeux m'ont fait voir dans la contemplation de ses Ouvrages , et mes oreilles m'en ont appris par tout ce que j'en ay oiiy dire : et enfin que c'est par eux que je suis si bien confirmé dans la connoissance de son estre, qu'il ne m'est aucunement permis d'en douter ; il n'y a point d'apparence de croire qu'ayant l'honneur d'estre un homme aussi bien qu'un autre, que le Démon, qui par conséquent est mon ennemy, voulut durant quarante ans travailler si obstinément pour mon salut; outre que le Démon ne pouvant sçavoir les choses futures, que par les longues observations qu'il a faites des choses du monde , il n'y a point d'apparence, quand il auroit voulu, qu'il eust pu se rendre assez sçavant dans l'avenir, pour m'avertir si longtemps avec lamesme fidélité ; et quand il eût voulu, estant naturellement fourbe et trompeur, et pour cela appelé le Père du mensonge, qu'il eut pu se dépouiller de sa nature, pour me dire toujours la vérité ; outre que les biens m'ctans signifiez comme les maux, il est difficile de s'imaginer que l'ennemy de nostre repos, et ce jaloux de nostre bonheur, voulust s'empresser pour m'en avertir, et employer si ponctuellement tous ses soins pour m'annoncer mes futures prosperitez.
Je sçay bien que l'impie, qui se croit beaucoup plus sage que moy, dira que je suis un fol et un visionnaire ; le pieux Lecteur voudroit bien en estre mieux eclaircy : et comme cette matière est digne de la curiosité d'un homme de bien, il voudroit bien avoir des témoignages plus sensibles que des paroles, pour pouvoir parvenir avec moy à la connoissance de ces merveilleux efl'ets ;
et je ne doute point que parmy ceux dont je ne seray point connu, il ne s'en trouve encore quelqu'un qui croira que je veux faire le beat, pour persuader au monde que je suis une belle Ame devant Dieu, et un vaisseau d'élection. Les seuls à qui les mesmes choses arrivent, et pour qui seuls j'écris ces choses, seront aussi les seuls qui me croiront, et qui s'en divertiront utillement. A tous ces gens là je réponds, et premièrement à l'Athée, que je suis content qu'il me tienne pour un fol et pour un visionnaire; car je le tiens pour un furieux et pour un insensé : et je le défie d'avoir tant de mésestime pour moy que j'en ay pour luy. Pour le pieux Lecteur, je luy laisse la liberté d'en croire ce qu'il luy plaira, et ne prêtons pas luy rien persuader. Pour ceux à qui les mesmes choses arrivent, je ne me mets pas en peine de les prouver, puisque par leur propre expérience ils en sont déjà assez convaincus : mais pour celuy qui, ne me connoissant pas, croira que je publie cecy pour affecter de passer dans le Monde pour plus homme de bien que je ne suis, il est de ma charité et de mon honneur de le desabuser autant qu'il me sera possible. Premièrement, je lui diray que, s'il veut prendre la peine de considérer comme je me suis peint dans mes Écrits, il ne m'y verra point habillé comme un hypocrite, puisque je m'y suis peint avec tous mes défauts : au contraire il sçaura que, pouvant aysément cacher mes imperfections, aussi bien que les autres hommes, il semble que j'aye affecté d'en faire parade, pour m'acquerir en dépit de la vérité une réputation que je n'ay point méritée, et qu'aujourd'huy, bien loin d'y donner ordre, j'ay si peur que la canaille, à qui je dois l'honneur de mes persécutions, cesse de me déchirer, que je fais tout ce que je peux pour me mocquer d'elle, la confirmant par des fausses apparences; ce qui, ne pouvant estre crû des gens raisonnables, ne peut résulter qu'à sa honte ; et enfin ce qu'à ma grande confusion, je suis obligé de confesser devant Dieu et devant les hommes, c'est qu'après avoir consommé les plus beaux jours de
ma vie dans la suite des plaisirs, estant aujourd'huy parvenu dans un âge où les hommes par eux-mêmes sont quasi tous forcez de faire retraite, bien que Dieu soit tous les jours après moy avec le baston, pour me remettre dans la voje de salut, je suis encore si rétif, qu'il ne faut pas moins que des persécutions pour m'y résoudre. C'est pourquoy, bien loin de pouvoir attribuer ces choses à quelque mérite, voicy ce que j'«n crois : c'est que Dieu estant infiniment bon et miséricordieux, il n'y a point d'apparence de croire qu'il laisse périr aucune de ses Créatures , sans luy avoir donne auparavant des grâces suffisantes pour se sauver. Je croy que, comme à l'une de ses Créatures, il me veut faire part de sa miséricorde , et trouvant en moy une disposition fort contraire à ses bons desseins, il ne luy a pas fallu moins que de se rendre visible à mes yeux, et m'exciter au bien par quelque faveur lextraordinaire, voyant que ses grâces ordinaires n'étoient point suffisantes pour me sauver.
Aussi je ne pense jamais à ces choses sans trembler: car d'un costé considérant la grandeur de mes défauts, et de l'autre le visage de mon Juge suprême, dont je ne sçaurois aucunement douter, je vois l'Arrest de ma condamnation d'autant plus autentique, qu'ayant appris par luy mesme ce que je dois faire, si je ne le fais pas, je seray d'autant plus digne de sa Justice, que je me seray rendu plus indigne de sa miséricorde ; et ce qui me confirme davantage en cette créance , c'est que n'ayant jamais sceu éviter aucunes de ces rencontres, et qu'en moy toutes ces Annonces sont autant d'Arrests définitifs du destin, dont la fatalité m'est inévitable, je ne sçaurois m'imaginer que Dieu, qui ne travaille jamais en vain, voulust me donner des avis si inutiles, et si peu dignes de sa Toute-puissance, si quand il me les donne, il n'avoit quelque dessein plus important. Or que ce ne soit luy qui me les donne, je n'en sçaurois aucunement douter ; car je ne vois point dedans moy ny hors de moy, dans tout ce grand Univers, aucun estre qui
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me puisse asseurer de soy ce qui m'arrivera demain, ny seulement dans une heure , pource que généralement toutes les choses qui sont cachées dans l'avenir n'ont ny forme, ny essence, ny consistance, et ne sont rien, et ne commencent à estre quelque chose que dans le moment qu'elles sont avenues. C'est pourquoy il faut bien croire que ce qui à mon égard estoit dans l'avenir, à l'égard de Dieu m'estoit déjà avenu, pource que c'est devant luy seul que toutes choses sont présentes, et qu'il n'appartient qu'à luy de faire quelque chose de ce qui n'est rien, outre que tout autre que luy, si fin qu'il pût estre, ne pourroit jamais avoir esté assez fin pour m'avoir pu dire si le Prévost Deslandes ayant le choix de prendre un habit gris ou un habit noir, devait quitter son habit noir pour prendre son gris lorsqu'il me vint arrester, ny que cet archer ayant deux cordes, l'une de chanvre et l'autre de soye, pouvant disposer de l'une et de l'autre, deût plutost se servir de sa corde de soye que de celle de chanvre. Si celuy qui a bien daigné me particulariser ces choses ne les eust auparavant moy veuës comme je les ay veuës depuis, et malgré nostre libéral arbitre (qui nous rend maistres de nos actions) il n'eust veu aussi clairement que je vois ce papier la volonté et le dessein de toutes ces personnes auparavant que ces gens là mesmes sceussent ny eussent pris aucun dessein ny aucune volonté, et je défie tout autre pinceau que le sien d'être jamais assez délicat pour me représenter, quand j'ay les yeux clos, non seulement les couleurs qui sont dans un manteau, et les traits qui sont dans un visage, mais la colère, l'indignation, l'amour et la pitié, et tout ce que nous représente l'ame dans ces petits globes , que nous appelions les miroirs de ses passions. Mais quand, au pis aller, le malin esprit seroit assez sçavant pour cet efi'et, et qu'ayant dessein de me tromper, il seroit assez sot pour me fournir des armes pour me défendre contre ses attaques , il seroit encore bien pris pour dupe ; et c'est à cette fois que l'on pourroit dire que je suis plus fin que le Diable, puisque, me
fournissant les instruments do mon salut, je le batterois de ses mesmes armes, pour ce qu'ainsi que nous venons ù la connoissance de toutes choses, par l'opposition do leurs contraires, il me suffit pour scavoir qu'il y a un Dieu, de scavoir qu'il y a un Diable ; mais quand ce ne seroit ny l'un ny l'autre , mais seulement l'un de leurs bons ou mauvais Ministres, ce seroit toujours la mesme chose ; car il n'est rien de si aisé que de comprendre Dieu par cette gradation : l'animal est extrêmement au dessus des choses végétatives, l'homme extrêmement au dessus des animaux ; et s'il est quelque estre au dessus de l'homme , il me semble qu'on ne peut pas douter qu'il n'y ait un Dieu, pource que si cet estre qui est au dessus de l'homme n'est pas encore Dieu, la connoissance que nous avons qu'un homme est au dessus de la beste, et que l'Ange est au dessus de l'homme, fait encore connoistre qu'au dessus de ces Anges, il y a quelque chose qui est un Dieu; de sorte qu'estant bien asseuré que celuy qui me signifie ces choses est extrêmement au dessus de moy, s'il est quelque essence au dessus de celuy-cy, c'est Dieu, et s'il n'est rien, c'est toujours Dieu : et si c'est le malin Esprit, je n'ay qu'à tirer une ligne du mal au bien, je trouveray encore Dieu : de sorte que de quelque costê que je me tourne, je trouve toujours Dieu en face, et je l'ay toujours en veuë; si bien que quand je voudrois, je ne soaurois éviter de le trouver toujours en mon chemin.
Or, comme par ces efi'ets qu'on ne peut attribuer à la Nature, il ne m'est plus possible de douter de la Divinité, par ces mesmes effets, il m'est encore impossible de douter de l'immortalité de l'Ame; car s'il est encore vray (comme plusieurs m'ont dit) que durant mon sommeil mon Ame, sans l'ayde d'autruy, est assez sçavante de soymosme pour pénétrer dans l'avenir, qui est autant que si l'on me disoit que je suis bien sçavant quand je dors, on ne peut pas nier que mon Ame, ayant des facultés si excellentes, et si au dessus des termes que prescrit la Nature, no soit toute Divine, et par conséquent immor-
telle, et indépendante des Loix auxquelles cette mère commune a assujetty toutes les choses périssables; et si elle les reçoit d'ailleurs, outre que cette disposition qu'elle a de les recevoir en est encore une marque suffisante, c'est qu'il n'j a point d'apparence de croire (si elle estoit mortelle) qu'une chose si excellente, qui luy fait l'honneur de luv communiquer ses secrets, voulust prendre si ponctuellement le soin dg l'ame d'un pourceau, et luy donner des avis, et s'en faire connoistre, puisque, sans cette immortalité qui en fait la différence, je ne suis pas, à l'égard de cet excellent Esprit, plus considérable qu'un pourceau, qui dans trois jours ne sera plus rien du tout, et par conséquent fort peu digne du soin, ny de Dieu ny du Diable, ny des bons ny des mauvais Anges. Il vaut donc mieux dire qu'ainsi que les amys rendent des visites à leurs amys, les consolent dans leurs prisons et leur donnent des avis et des conseils salutaires, afin qu'ils se puissent tirer de leurs chaisnes avec honneur, pour après revoir plus trioraphans et plus glorieux ceux qu'ils aiment et qu'ils ont si étroitement obligez dans leurs disgrâces, Dieu et les Anges, qui sont les meilleurs amys que nous ayons dans cette prison mortelle, où comme des esclaves nous languissons, attachez dans les chaisnes de nos passions, nous viennent voir, et pour nous aider à sortir avec honneur des cruelles mains de nostre ennemy commun, nous donnent les avis nécessaires pour nostre salut, pour après nous faire compagnons de leur gloire, et nous considérer éternellement comme les fruits de leurs conquestes, et les témoins des victoires qu'ils ont remportées sur leurs ennemys. Voilà comme je me prouve cette immortalité de l'ame, si justement et si généralement crue, mais si foiblement prouvée; et de cette immortalité de l'Ame, dont je ne sçaurois aucunement douter, sans douter de tout le reste, je me prouve encore plus aisément le Paradis et les Enfers, car depuis presque un siècle que j'observe à loisir les choses du monde, et que je ne vois quasi que des hommes pervers occuper la place des plus gens de bien, la vertu perse-
cutée et le vice triomphant; et que j'ay veu desliommes assez iniques, qui, après avoir employé toutes sortes d'arts pour s'agrandir, n'ont fait aucun scrupule d'immoler à leur avarice et à leur ambition des Royaumes entiers, désoler des Provinces, s'engraisser du sang de tant de misérables peuples, et de leurs familles errantes et vagabondes, en peupler les carrefours et les hospitaux, sans avoir jamais remarqué que ces personnes, ou plutost ces fléaux du Ciel, ayent jamais receu,ny de la main de Dieu, ny de la fortune, seulement une égratigneure, vivans glorieux et triomphans, et mourans de mesme; et que, d'autre part, j'ay veu mendians à leurs portes tant de pauvres Lazares, tant de vertueux infortunez, et de Sages Philosophes, tous plus sçavans, pins spirituels et plus sages qu'eux; et tant de saints Religieux, vivans comme des Anacorettes dans les souffrances et les mortifications, je ne croiray jamais que ces deux sortes de personnes, ayant toujours marché dans des routes si différentes, au sortir de cette mortelle prison, se puissent si tost rencontrer en mesme lieu, ny loger si tost dans de mesmes appartemens, autrement il faudroit abattre tout ce grand Edifice, et nier Dieu, puisque, les hommes ayant encore entr'eux quelque apparence de justice, il faudroit que Dieu fust plus injuste que les hommes ; mais quelque mine que les hommes fassent, il y a bien de l'apparence que la pluspart de ceux qui ont le vin en poupe n'en croyent rien, ou au moins que leur foy soit bien languissante; autrement ils ne donneroient pas, comme ils font, tout à leurs plaisirs et à leurs vengeances, et ne s'entremangeroient pas les uns les autres, comme ils font. Voilà de quoy je m'entretcnois tout le jour dans ma Sainte Grotte, et la nuit estant venue auparavant que l'on m'eust apporté .•le la chandelle, comme il n'est rien qui ramasse tant les forces de l'esprit comme l'obscurité, le silence et la solitude, j'employois une partie de ces moments précieux à repasser sur toutes ces funestes rencontres de ma vie, où appercevant, dans une si longue suite de tant de mortelles disgrâces et de tant de cruelles persécutions, l'iniquité
des hommes, et la caducité des choses humaines; et me ressouvenant que je n'avois trouvé en toute ma vie aucun asile en toutes mes disgrâces, ny aucune consolation dans mes misères, qu'en Dieu seul, je recourois à Dieu; mais avec une si grande effusion de larmes, que je ne crois pas que la Magdelaine en répandit davantage pour une fois dans le Désert. Et puis après m'estre purgé ainsi devant Dieu, et m'estre rendu plus digne de sa grâce, je le priois, mais non pas comme la pluspart des autres hommes, en courant ou en employant de belles paroles, ou des fleurs de Rhétorique, pour persuader celuy qui est l'éloquence mesme. Je croj que Dieu demande nostre cœur, mais non pas nostre bien dire ; et qu'à son égard le langage le plus nud est le plus riche, et les hommes les plus simples sont les plus éloquens. Aussi, bien loin de me servir de longs discours, et de paroles de choix, je luj parlois avec des termes si simples, que si dans cet instant quelqu'un de ceux qui ont accoutumé de faire estât de mes expressions m'eust oiiy parler à Dieu, il se seroit infailliblement mocqué de moy; mais Dieu n'en fait pas de mesme : car le supliant de m'inspirer quelque pensée, qui me pût servir à me confirmer davantage dans la créance de ses Mystères, au milieu de ces ombres, où mes yeux ensevelis ne pouvoient pas discerner aucun objet, il me fit trouver assez de lumière pour m'éclaircir dans les routes de sa sainte volonté, et m'enseigner par des raisons proportionnées à ma capacité, à quelle fin il a proposé aux hommes ses Mystères, et pourquoy de la créance de ses Mystères dépend nostre salut. Voicy donc ce que ce grand Maistre m'en a appris, et ce que je t'apprendray aussy, non pas par des opinions Philosophiques, ny par des subtilitez Theologiques, qui quelques fois sont si fines et si déliées, que, faute de corps et de consistance, elles se dissipent d'elles-mesmes, et se resoudent enfumée, pour ne trouver pas à quoy s'attacher. Croyez-moy, cher Lecteur, que ceux qui les proposent sont le plus souvent les premiers qui n'y entendent rien ; et qui par conséquent sont bien éloignez de les pouvoir faire comprendre aux
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autres : ce sont des esprits qui ont plus de soin de faire paroistre au monde leur vivacité, que de l'esclairer, l'édifier et l'instruire : ce sont autant d'Aristotes, qui, après avoir estudié toute leur vie, sont à la fin contraints en mourant de confesser, comme luy, qu'ils n'en sçavent pas plus que nous. De toutes les choses excellentes, Dieu s'en est réservé le secret, luy seul connoist les surnaturelles, et des naturelles il nous en a laissé si peu de connoissance, que le plus habille de tous les hommes, depuis tant de siècles, n'a pas encore seulement sceu dire pourquoy l'Aymant attire le fer, et l'Ambre attire la paille. Si Dieu avoit voulu que nous en sceussions davantage, il n'auroit pas borné nostre intelligence dans de si étroites limites : aussi l'homme qui veut sortir hors des termes qu'il luj a prescrits se révolte contre ses intentions, et se rend ridicule à tout ce qui est bien sensé. Ce n'est pas que, parmy tant d'esprits sublimes et éclairez, il ne s'en trouve quelqu'un qui ait de très-rares et de très-excellentes pensées ; mais quand elles sont trop fines pour le commun des hommes, et que les personnes extraordinaires n'y peuvent encore rien comprendre, ces grands Esprits feroient mieux de les garder pour eux, que de les prophaner à des gens comme moy, qui suis trop grossier, pour en avoir jamais sceu faire aucun profit. Je n'ay jamais oiiy de Prédicateur trop sçavant, que je ne me sois endormy à son sermon.
Je croy que ces subtilitez excellentes sont bonnes pour entretenir les Ecoles, et tenir les Docteurs en haleine ; mais pour nourrir les âmes, il faut des allimens plus communs et plus conformes à nostre Nature. Si on ne nous donnoit à manger que de l'ambre gris, de l'or et des perles, nous dépenserions beaucoup, et nous ferions trèsmauvaise chère. Ces pensées si aiguës sbnt de mesme ; je confesse qu'elles sont fort précieuses, mais je les tiens de nulle faveur ; et je n'ay jamais veu qu'elles ayent produit autre chose dans les esprits que du dègoust, de l'obscurité et de la confusion. C'est pourquoy, lorsque nous voulons nous persuader quelque chose, il faut no.us
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accommoder à nostre capacité : dans les choses surnaturelles, et les Mystères de la Religion, il faut donner tout à la foy, et dans les affaires du monde, quelque chose à Texperience ; et plus un homme s'éloigne de ces deux Pôles, pour chercher la Vérité, plus il s'éloigne de son but, et trouve moins ce qu'il cherche : aussi je ne prêtons pas te prouver aucun Mystère de nostre, Religion, ny aucune chose surnaturelle. Dieu m'en garde, je ne suis pas si hardy ; mais seulement par ta propre expérience, et par les choses qui sont les plus familières à tes sens, te confirmer dans la créance de nos Mystères ; et laissant à part l'obéissance que nous devons à Dieu et à ses saintes Loix, par des raisons proportionnées à nostre Intelligence, et qui ne sont point au dessus de l'humaine portée, te faire connoistre, et te faire toucher au doigt de quelle importance nous est cette créance de ses Mystères, et à quel péril nous nous exposons, quand, pour donner trop à nos sens, nous nous abandonnons à la crédulité.
Les Philosophes du temps passé, plus scavans que nous dans les choses naturelles, mais dans les surnaturelles plus ignorans que nous, croyent que le monde est éternel, qu'il n'a point esté créé ; et que si Dieu avoit fait le Monde, il faudroit qu'il en eust eu besoin ; et par conséquent qu'avant l'avoir créé, il falloit que sa félicité ne fust pas complette; que s'il manquoit quelque chose à sa félicité, il n'estoit pas Dieu, et que s'il n'y manquoit rien, la création du Monde est un ouvrage inutille ; et que par conséquent Dieu n'a point fait le Monde, pource qu'il ne fait rien de superflu; et concluent par cette raison, que le Monde est éternel. La foy nous apprend le contraire, et nous dit que Dieu l'a créé; et comme toutes les choses créées, qu'il doft avoir fin. Je ne reponds rien à la foy, parce que je suis obligé delà croire; et je reponds encore moins à ces Philosophes ; car comme c'est à eux une grande folie de parler des secrets de Dieu, quoyque sur ce sujet je pusse dire pour le moins autant de choses comme eux, je serois plus fol qu'eux d'y repondre; seu-
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lement je diray, laissant la foy à part, que, pour ne nous pas perdre dans ces profonds abismes des secrets de sa Divinité, il nous faut tenir attachez comme au gros de Tarbre, que toutes les apparences humaines sont pour moy dans la créance que j'aj que le monde n'est pas éternel, mais qu'il a esté créé; car, soit que nousjettions les yeux sur ce que les hommes faisoient aux premiers siècles, et ce qu'ils font encore dans celuy-cy, nous verrons le Monde en sa naissance, premièrement comme une maison neuve, dans laquelle chacun s'est essayé de s'y meubler et de s'y loger le mieux qu'il a pu ; et dans laquelle bien que de temps en temps les hommes, pour s'y accommoder, ayent toujours quelque chose de nouveau, nous voyons pourtant qu'ils n'y sont pas encore si bien establis qu'il ne leur manque encore aujourd'huy beaucoup de choses pour leurs commoditez ; ce qui seroit une besogne faite il y a longtemps, si l'homme, inventif comme il est, y estoit logé de toute éternité. De plus, chacun nous parle de l'enfance du Monde ; et si nous devons juger du passé par le présent, en croire les traditions, nos Philosophes et nos Médecins, et nous en rapporter encore à nostre expérience, nous ne douterons point de 'son enfance par sa caducité; parce que, si les histoires ne nous mentent, nous ne voyons point que cette mère Nature, qui dans les premiers siècles composoit des hommes si grands, si forts, et d'un si robuste temperamment, employé aujourd'huy si bien cette matière, puisqu'auprés de ces gens du temps passé, nous ne voyons quasi aujourd'hui que desPygmées. Les Médecins disent la mesme chose ; et quand ils ont tué un malade par les règles de Galien et d'IIippocrate, ils s'excusent de cette caducité du Monde, et accusent la débilité de la Nature, qui, dans les simples et les minéraux, n'inspire plus aujourd'huy la mesme vigueur qu'on y remarquoit du temps de leurs Maistres; et nostre propre expérience apprend à ceux qui ont vieilly, et qui voyent de loin comme moy, que nos Ancestres avoicnt quelque chose plus que nous ; et quand on nous parle de l'Age d'or, où
les hommes estoient si sots et si innocens, sans aller si loin rechercher la simplicité de nos premiers pères, pour connoistre cette décadence du monde, il ne faut qu'observer la maladie du temps; mais ce qui à mon égard me fait nne entière foj de la Création du Monde, c'est de voir que, quoy que la terre n'ait que quatre mille lieues de diamettre, et que, pour la parcourir, nous ne manquions d'aucune chose de ce qui nous est nécessaire, nous sçavons qu'il n'y a pas deux cens ans que les hommes n'en avoient découvert qu'une partie, et qu'aujourd'huj il leur en reste encore assez de cachées, pour fournir de matière à leur avarice et à leur ambition. Or il n'est rien de si plausible ny de si facile à juger que, si le Monde avoit esté de toute éternité, il y a plus de trois cens milles millions d'années que les hommes auroient découvert plus de quatre milles Mondes, s'il y en avoit autant à découvrir. C'est pourquoy comme je t'ay prouvé déjà auparavant, par des raisons nettes et convaincantes, que le Monde ne s'est point fait de soy-mesme, ny par hazard: et que maintenant je te prouve par des démonstrations assez naturelles, et qui sont de ta connoissance, que le monde ne peut estre éternel, il faut donc nécessairement que tu conclues, si tu es persuadé de mes raisons, que le Monde est créé, et que celuy qui a fait cet ouvrage est un merveilleux Architecte, et qui mérite bien d'estre adoré comme le Souverain Autheur de toutes choses. Or il reste encore à sçavoirpourquoy Dieu qui est la sagesse infinie, qui ne fait rien en vain, a fait le Monde; puisque, comme dit le philosophe, si Dieu a créé le Monde pour son besoin, il faloit qu'il manquast quelque chose à sa félicité, ce qui ne peut estre ; et s'il ne luy manquoit rien, son ouvrage repugnoit à sa sagesse infinie, qui ne fait rien de superflu. Quoy que je ne sois pas sçavant, je veux, par ma propre ignorance, confondre la subtilité de ces philosophes, et par une démonstration la plus commune, accorder toutes ces contradictions, et te montrer que, bien que Dieu n'eust pas besoin d'aucune chose, et qu'il ne manquast rien à sa félicité, quand il a fait le
Monde, il n'a pas fait un ouvrage superflu, mais un ouvrage de sa bonté, que sa Toute-puissance a produit, non pas pour son bien, mais pour le nostre, et dont nous luj sommes d'autant plus obligez, qu'il en avoit moins de besoin ; et que tant que nous sommes, tout ce qu'il a créé, et tout ce qu'il créera jamais, n'est pas capable de rien ajouter, ny à son bonheur, ny à sa gloire; d'autant qu'il n'est pas possible de rien ajouter à ce qui est éternel, ny de rien diminuer à ce quiestinfiny; et pour comprendre aysément cecy, il ne faut que se figurer un Orphée, qui, par les charmes de sa voix, joints aux doux accords de sa Lyre, se ravit par la mélodie de son propre chant; celuy-cy vraysemblablement n'a pas besoin de secours étrangers pour se charmer ny pour se divertir, parce qu'il trouve dans soy-mesme la matière de son divertissement : et quand tout ce qui est dans la Nature seroit attentif à l'écouter, tout ce qui est dans la Nature ne pourroit ajouter la moindre grâce à la douceur de son chant. Or si ce merveilleux Orphée, après avoir longtemps chanté dans son particulier, et s'estre bien charmé tout seul, veut encore faire part de ses charmes aux autres, et pour cet effet donne des oreilles à ceux qui n'en ont point, et des âmes aux choses les plus insensibles, pour les rendre capables de partager à son ravissement, c'est un effet de sa bonté et de sa courtoisie, dont il se pouvoit bien passer, mais qui n'est ny vain ny superflu, puisque, quant à son égard, cette bonté lui seroit inutile : elle n'est point inutile à l'égard des autres, puisqu'elle produit un bon effet. Ainsi de toute éternité. Dieu a esté le merveilleux Orphée, qui, se mirant dans les charmes de sa beauté, de sabonté, de sa sagesse, et de sa puissance infinie, sans sortir de son centre, ny avoir besoin d'aucune chose, a trouvé et trouve éternellement en soy mesme retornclle matière de sa gloire et de sa félicité, et qui a fait le Monde et créé tous les estres, non pas pour ajouter quelque chose à son bonheur, puisque luy mesme ne sçauroit rien ajouter à ce qui est éternel et infiny; mais pour nous faire participans de sa félicité et
de sa gloire, et réduire en acte sur ses créatures les admirables attributs de son éternelle puissance, et de son infinie bonté ; et pour cela il a donné à la Terre la consistance pour nous porter et pour nous maintenir toutes les semences de ce que nous employons à nostre usage, la ténuité à l'air pour respirer, au feu et à Teau des qualitez pour nous réchauifer et pour nous humecter, et pour nos nécessitez les plus cachées; il a donné le mouvement aux cieux, et l'influence aux Astres, qui sont autant de Phares qui nous font découvrir le port, et qu'il allume toutes les nuits, pour y diriger nostre Boussole. Mais d'autant que, suivant son dessein, nous ne pouvions pas admirer la grandeur de ses ouvrages sans les voir, et que nous ne les pouvons pas voir sans lumière, il a attaché les clartez au Soleil, et de cette brillante créature, qui porte sa gloire par tout l'Univers, il en a fait un postillon si diligent, que jusqu'au moindre moucheron, il n'est rien sur la Terre, qui dans vingt-quatre heures en puisse ignorer; et d'autant que toute cette lumière, qui ne sert de rien à toute la Nature aveugle, ne nous serviroit pas davantage, si, comme il nous a fait présent de la lumière, il ne nous donnoit encore des yeux pour la recevoir; il ne s'est pas contenté de nous donner des yeux corporels comme aux autres animaux, pour en profiter comme eux, et en discerner les objets, il nous a donné encore les yeux de l'entendement, et éclairez de son intelligence, afin qu'après avoir d'une part contemplé toutes ces pièces, et considéré qu'il n'y en a pas une, ny grande ny petite, qui ne contribue à nos nécessitez, et ne concourre à nostre usage ; et de l'autre ces célestes prérogatives, qui nous élèvent au dessus de tout ce qui nous environne, nous ne puissions nier (tenant icy bas un milieu entre les animaux et les Anges) que cette merveilleuse entreprise n'ait esté faite pour nous ; et de laquelle bien que nous soyons d'autant plus obligez à Dieu, qu'il ne l'a faite qu'autant qu'il a désiré nous faire témoins de sa gloire, et participans de sa félicité, il ne nous demande pas davantage que ce quQ
nous demandons aux créatures que nous o.vons faites, et à ceux que nous avons obligez, qui est amour et reconnoissance.
Or, pauvres gens nuds et misérables que nous sommes, celuy qui n'a besoin de rien, comment luj montrer nostre reconnoissance, que par nos vœux, nos prières et nos larmes, par nostre amour et par nostre estime, et par la confession de sa Toute puissance? Et comment pouvons-nous mieux confesser sa puissance, et luy témoigner nostre amour et nostre estime que par nostre humilité, et la négation de nos propres sens ? Si vous aviez un valet qui eust assez d'estime pour vous, et qui fist tant d'estat de vos paroles, que vous luy puissiez faire croire que ce qui est vert est blanc, et que ce qui est blanc est jaune; et qu'il eust si bonne opinion do vostre esprit et de vostre mérite, que pour faire honneur à ce que vous avez dit, il dementist sa propre veuë, et renonçast à sa propre expérience, pour déférer à vostre sentiment, quoj que vous vissiez clairement que ce pauvre garçon se trompast, son ignorance ne vous seroitelle pas agréable, et dans toute vostre famille, fust-il quelqu'un cent fois plus sçavant et plus habile, y en auroit-il un autre qui fust plus digne de vostre amitié, de vos bienfaits et de vos grâces ? de mesme, quand, pour faire honneur à celuy qui jadis mua l'eau en vin, et qui peut bien encore changer le pain en sa propre substance, et luy faire connoistre Testât que nous faisons de sa parole, l'homme tenant ce pain sur ces Autels, connoist au toucher que ce qu'il touche et qu'il manie c'est du pain ; que ses yeux l'en asseurent, et que son goût luy confirme, peut-il jamais rendre a son Dieu un plus grand témoignage de sa soumission? et peut-il jamais mieux luy faire connoistre l'estime qu'il fait de sa puissance, qu'en renonçant à sa propre raison, à son expérience, et à ses propres sens? Et quand pouvons-nous mieux acquérir sa grâce que dans cette rencontre, dont il ne tient qu'à nous d'en approcher d'autant de plus près, qu'il nous donne luy mesme plus d'occasion de la méri-
ter, et qu'il nous fournit plus de matière pour nous en rendre dignes? Que nous couste-t-il de rendre cet hommage à sa grandeur? Et pourquoy mettre tout à feu et à sang, pour cmpescher que tant d'iionnestes gens abusez ne rendent ce tribut à sa gloire; puisque, au pis aller, quand il ne seroit pas dans ce Pain, cette précieuse ignorance, qui nous abaisse devant le Trône de sa grandeur, ne sçauroit estre qu'agréable à celuy qui se rit de toute notre science? Quelle pitié, quel aveuglement, de disputer s'il y est, ou s'il n'y est pas; puisque le point ne consiste pas à scavoir s'il y est, mais à croire à sa parole! Quoy! avons-nous peur, après nostre mort, que Dieu ne nous reproche d'avoir eu trop de confiance en luy, et trop d'estime pour son pouvoir? Craignons-nous de passer à ses yeux pour des idolâtres, puisqu'il connoist nostre cœur, et' qu'il ne fait estime que de nos intentions ? Et enfin sommes-nous pas bien misérables, voguant sur cette mer orageuse du monde, de quitter une route si certaine et éclairée de tant de Phares (qui nous asseurent du Port) pour en prendre une autre, qui nous menace de naufrage, avec d'autant plus de raison que la perte de nostre cause ne viendra que de la perte de nostre crédulité, puisque la crédulité est dans l'homme une marque d'humilité, de simplicité et de soumission ; et l'incrédulité, de présomption, de superbe et de vanité, que Dieu ce grand Juge suprême devant son Céleste Tribunal, ne verra point dans aucune de ses Créatures, sans se souvenir de rOrgiieil de l'Ange qu'il a précipité.
Voilà, cher Lecteur, de quoy je m'entretenois dans ma Sainte Solitude, et dont je te fais part. Mais j'entends une voix tonnante, avec un grand bruit de clefs : c'est mon Greolier, qui me vient donner le bonsoir, et éteindre ma chandelle; il ne m'est pas permis d'écrire davantage que ce mot, Croy.