‹ Aventures burlesques de DassoucyChapitre 65 sur 71 · AU ROY · texte numérisé non relu

AU ROY

Sire,

Il y a bien de l'apparence de croire que je ne suis pas entré en prison pour mes mauvaises qualitez, puisqu'on ne m'y en a trouvé que de bonnes, et que, depuis cinquante ans que je respire l'air de vostre Cour, ces bonnes qualitez y sont encore connues, et que les mauvaises y sont encore à connoistre ; c'est pourquoy il ne se faut pas étonner si, ayant toujours esté assez favorisé du Ciel, pour n'avoir jamais esté détaché du centre glorieux de vostre Maison Royale, ceux qui m'y ont toujours veu avec des Enfans de Musique divertir par mes talens premièrement le feu Roy Loiiis XIII vostre Père, feu Madame de Savoye \ vostre tante, et feu Monsieur le Comte d'Auvergne ^, vostre cousin ; et depuis, pour comble de toute gloire et de tout honneur, Vostre Majesté, le plus grand Monarque du monde, la Reine et monseigneur le Dauphin, il ne faut pas s'émerveiller, dis-je, si ces personnes, un peu mieux informées de ma conduite que celles qui m'ont si fièrement attaqué, ont esté si étrangement surprises de me voir du Cabinet des Rois si soudainement précipité dans un cachot, abandonné de tout secours humain, et exposé aux traits d'une rage inconnue, sans en pouvoir connoistre la cause, ny découvrir la source; et si ensuite ils ne peuvent s'empêcher de

1 Christine de France était morte en 1663.

2 Charles de Valois, duc d'Angouléme , mort en 1650. Il avait d'abord porté le titre de comte d'Auvergne.

murmurer contre ces ennemjs cachez, et pester contre cette cruauté inusitée : mais pour moj qui me sentirois la conscience chargée de demeurer ingrat à tant de soins, que ces trés-chers ettrés-precieux ennemys ont pris pour m'unir à Dieu, et me justifier auprès des hommes, j'en use tout autrement, je les loue, les bénis, et les tiens pour les plus honnestes gens de la Terre ; car bien que le zèle qu'ils ont eu de me faire griller me paroisse bien ardant, je ne laisse pas de croire que, dans ce charitable emportement, ils n'ont point eu d'autre but que la gloire de Dieu, et le service de Vostre Majesté, et que, tandis qu'elle employé sa valeur à détruire les ennemys de sa grandeur et de sa gloire, ces Alcides pieux ont crû mériter beaucoup envers le Ciel d'exterminer les vices qui dépeuplent les Estats, et scandalisent la Nature, principalement en ce temps ou Vostre Majesté a plus que jamais besoin de Soldats pour multiplier ses Conquêtes, et extirper le monstre de l'heresie. Toutesfois quand je pense que la calomnie, la perfidie et la cruauté n'ont point dédaigné d'entrer en lice pour partager avec eux l'honneur d'un complot si honneste, et d'un si célèbre et si fameux assassinat, je me pourrois bien tromper; car il me semble qu'il est bien difficile de s'imaginer

Que des âmes toutes de lait, Aussi blanches que leur collet, Tousjours en extase ravies, Et de vertu toutes remplies.

Des gens triez sur le volet, Qui vont tous les jours à Compiles, Et qui disent leur Chapelet, Qui méprisent le lit molet, Et reposent sur les orties, Ayent eu l'esprit assez laid Pour contraindre à la calomnie A détruire un pauvre argoulet ', Qui fut tout le temps de sa vie Leur trés-obéissant valet.

i Homme de néant.

DE UARSOUCY. 377

Si donc je m'estois abusé, et qu'au lieu de ces personnes zélées, ces mauvais Naturalistes qui ne sçavent pas encore que je suis de la Nature de la Salamandre, etque, depuis le berceau, je porte en mon sein une pantarbe *, qui ne craint point la rage de ceux qui, possible, sont plus dignes que moj de la colère du Ciel, et de la fureur de tous les Elémens, si, dis-je, ces ombres qui n'ont esté évoquez des Enfers que pour servir d'instrumens à mon salut, et de relief à ma gloire, n'ont point d'autre but que d'assouvir leur cruelle animosité, et me sacrifier à leur injuste vengeance; je les trouve bien hardis d'avoir formé un dessein si indigne de l'humanité de nostre climat, à la veuë d'un Soleil, qui comme le flambeau du monde, void et découvre tout ce qui se passe sur nostre horizon, et bien téméraires d'avoir entrepris sous le règne d'un Alexandre, plus sage et plus juste que Salomon, ce qu'à peine on eust osé entreprendre du temps que nos bons Rois, qui dormoient la grasse matinée, se laissoient rogner leurs pistoles, et que dame Themis, qui de son costé n'y regardoit pas de si prés, ne laissoit pas de les prendre, toutes légères qu'elles fussent, et d'en surcharger sa balance, comme je l'aj exprimé assez plaisamment dans ces Vers que je composay dans ma prison à la gloire de Yostre Majesté, et en l'honneur de mes Juges :

Un temps fut que Dame Justice, Tendant ses pattes d'ecrcvisse, Disoit tousjours : Orça, orça; Et qui vouloit par quelque office Avoir ce bel Astre propice, 11 convenoit en ce temps-là Dire ton.sjours : Or là, or là, Payer bien l'épingle et l'espice.

Et le salutaire exercice, Fust-on plus méchant qu'Attila, N'estoit pas le mauvais service ;

1 Pierre précieuse qui avait, disait-on, la j)ropriété de garantir du feu ceux qui la portaient.

Alors un bon gros criminel

Estoit un boucon * d'importance :

Pourvu qu'il eust à suffisance

De quoy fournir à Monsieur tel,

Caïn Temportoit sur Abel ;

Et la malheureuse innocence,

Faute de cette jaune essence,

N'estoit pas sans péché mortel ;

Mais grâce à la haute puissance

Du grand Astre dont la splendeur

A donné la chasse à Terreur,

Et rhabillé la conscience

De nostre généreuse France,

L'innocence n'a plus de peur.

De finesse, ny de finance,

Et le crédit et la faveur,

Qui faisoient pancher la balance.

N'est plus que vent et que vapeur,

Depuis que ce grand Roy vainqueur

A, pour la garde et la défence

De son peuple et de sa grandeur,

Un Parlement plein de candeur.

Qu'à bon droit tout le monde encense.

Un Chastelct plein de prudence,

Un Deffita remply d'honneur.

De sçavoir et d'expérience.

Et pour la j)ublique asseurance.

Un De Riantz pour procureur.

Non moins pourvu d'intelligence

Que de sagesse et de douceur.

Aussi je peux bien rendre grâces à Vostre Majesté, qui a si bien compassé et réduit toutes choses aux termes de la raison ; car s'il n'eut tenu qu'à de l'argent pour acheter le plaisir que ceux qui sont de la nature des démons, prennent à tourmenter ceux qui n'ont rien de leur nature, croyez, Grand Monarque, que pour agraver mes crimes, on eût foiiillé dans le centre de la Terre pour en trouver de celuj qui est le plus de poids; mais il n'en

' De bocconc, morceau.

est plus de môme, et mon malheur se peut vanter aujourd'huj d'avoir produit au monde le plus fameux exemple de la meilleure justice qui fust jamais ; puisqu'ayaut trois corps d'armée à combattre, abandonné de toute la terre, sans autre assistance que du Ciel, je suis sortj victorieux des mains cruelles de mes trop barbares ennemjs, qui, tout avides qu'ils puissent avoir esté de mon sang, ne m'empescheront pas, s'il leur plaist, d'en bénir les salutaires atteintes. Aussi, comme après Dieu je ne dois mon salut qu'à Vostre Majesté, de qui l'ombre seule, qui produit les honnestes gens, a sans doute contribué beaucoup à l'honnestoté de mes Juges, j'ay crû, estant si fort Qbligé à l'intégrité de ces excellentes parties, dont Vostre Majesté est l'auguste chef, que je ne pouvois pas moins que référer à ce chef auguste l'honneur qui luy revient de l'excellente intégrité de ses glorieuses parties, et de luy en témoigner quelque petit acte de ma recennoissonce. Souffrez donc, ô Grand Roy! que, prosterné à vos pieds, je vous présente ce petit Livre de ma Prison,- qui dans l'indulgence que je dois avoir pour de si précieux ennemys, n'implore point contre eux, ny la puissance de vostre bras, ny les foudres do vostre Justice, mais seulement un peu d'azilo à l'ombre de vos Lauriers, dont vostre bras invincible no s'en fait pas seulement des couronnes, mais des forests toutes entières, afin qu'estant à l'abry du foudre je puisse employer le reste de mes jours à bénir incessamment vos Royales bontez et vos héroïques Vertus, sous les aisles de vostre auguste protection que je vous demande.

De Vostre Majesté,

Le trés-humble, trés-obeissant, et trés-zelé Serviteur et Sujet,

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