SONNET
En me rendant l'honneur avec la liberté, Vous avez obligé les Filles de Mémoire ; Aussi ne doutez pas que la postérité Jusqu'aux siècles derniers n'encense vostre gloire.
Quoy qu'en ces lieux je sois pauvre et persécuté Par les traits inconnus d'une malice noire, Couronné des Lauriers de l'Immortalité Vos vertus brilleront dans toute mon histoire.
Ouy, digne Procureur du plus grand de nos Rois, Qui maintenez si bien la vigueur de nos Loix, Je diray vos vertus que tout le monde encense ;
Et chacun redira, quand je l'auray chanté :
Ah ! qu'il est beau de rendre à l'illustre naissance
La vertu, la candeur et la sincérité !
Ainsi je chantois le triomphe, parce que j'estois certain de la victoire, et remerciois mes Juges par avance, pour ce que j'estois asseuré de leur bonne justice, et que par délibération du Conseil, je devois sortir sans jugement; aussi pour n'en demeurer pas ingrat, je fis cette gallanterie généralement à tous les Messieurs du Chastelet :
Nobles Seigneurs pleins de sçavoir.
Qui dans vostre joyeux manoir M'avez donné six mois retraite,
Elargissant vostre Poëto.
Avec honneur, sans faire asseoir
Son pauvre cul sur la sellette,
Que vos vertus se font bien voir !
Aussi croyez que ma Musette
S'acquittera de son devoir.
Malgré la poursuite secrette
Qui vainement sur ma jacquette
Repandit tout son pot au noir ;
Grâce à vos soins, troupe discrette,
Je sors poly comme un miroir,
Blanc comme un Cygne, et l'ame nette;
Aussi j'ay payé le razoir,
La lessive et la savonnette :
Juges sacrez dont je respecte
Le céleste et divin pouvoir,
J'ay déjà ployé ma toilette;
Adieu, Messieurs, jusqu'au revoir.
Je rends grâce à vostre galette,
Je vous souhaite le bon soir,
Et je déloge sans trompette.
Je sortis donc de prison sans jugement, après y avoir demeuré six bons mois, et je repassay les Guichets. Aujourd'huy j'ay remercié mes Juges et tous mes amis, et je ne suis désormais plus en peine que de sçavoir le logis de ceux qui m'ont attaqué avec tant d'injustice et tant de fureur: j'essayerois d'appaiser leur colère, et j'irois les genoux en terre leur rendre grâce de tant de bien et de tant d'honneur qu'ils m'ont procuré, sans l'avoir mérité. — Quoy, dit Eraste indigné, vous iriez rendre grâce à ces gens, qui vous ont si injustement attaqué? — Tout beau, Eraste, tout beau, luy dis-je, et traittez mieux, s'il vous plaist, ceux à qui je suis plus obligé qu'au père et à la mère qui m'ont mis au monde, et qu'à tous les amis qui m'ont secouru ; car enfin ils ont tant fait, les admirables instrumens de la miséricorde de Dieu, qu'ils m'ont remis sur le trône de ma gloire, d'où l'iniquité des hommes m'avoit si injustement précipité ; ils ont tant fait, ces ressorts cachez de la Providence, qu'ils m'ont rendu le plus illustre persécuté de
tout l'Univers, et désabusé toute la Terre de mes imaginaires défauts. Escoutez ce qu'en dit le sage Robinet dans sa Gazette :
Apprenez, en l'honneur des Filles de Mémoire,
Que le sieur Dassoucy, que l'encre la plus noire
De l'esprit imposteur en vain avoit noircy,
Est sorty glorieux, et blanc comme l'yvoiro,
Tout couvert des Lauriers d'une entière victoire ;
Rajeuny de vingt ans, il se promené icy :
Ne vous en mocquez pas, quand tout brillant de gloire,
On sort d'une Prison, on rajeunit ainsi :
On devroit distinguer la Fable de l'histoire,
Avoir pour son prochain un peu de charité ;
Le Pasquin médisant nous en a bien conté :
Du vulgaire ignorant on ne doit pas tout croire ;
On dit qu'il doit beaucoup à la rare équité
De ses Juges divins, qui, de son innocence,
A l'exemple du Ciel, embrassant la defencc,
Ont consacré leurs noms et leur intégrité
Au Temple glorieux de l'Immortalité ;
Mais on tient qu'il doit plus à la fiere puissance
De l'invisible main qui l'a persécuté,
Imposant désormais un éternel silence
Aux langues des Aspics dont il estoit gasté.
— Il est vray, dit Éraste, que je ne crois pas qu'il y ait eu jamais aucun homme sur la terre, qui ait mieux mérité la haine de la canaille, et qui par ses bonnes qualitez s'en soit rendu plus digne que vous : et c'est de quoy vous auriez tort de vous plaindre, puisque cette haine ne vient que de l'extrême antipathie qu'il y a entre un fort honneste homme et un homme trés-méchant et trés-coquin. Tout ce que vous avez fait au monde, et tout ce que vous y ferez pour vostre gloire, n'égalera jamais l'honneur que vous remportez au-dessus de tout ce qu'il y eut jamais de beaux esprits et de Philosophes, d'avoir sceu mériter la haine des sots et des méchans plus que tout le reste des hommes : c'est ce qui vous distingue aujourd'huy tellement des personnes communes et vous rend si remarquable dans le monde , qu'on
devroit vous dresser une Statue aux dépens du public. — Il est vray, dis-je, que, depuis le berceau, je mo souviens d'avoir toujours esté favorisé de leur persécution, et je vous confesse que je m'en sens encore aujourd'hui fort honoré.
Les sots cnfans de mon quartier A six ans me jettoient la pierre, A neuf ans petit Escolior, Chez un peuple rude et grossier, Je fus, allant en Angleterre, Pris à Calais pour un Sorcier ; Partout, pour me glorifier, Mes.sieui's les Sots m'ont fait la guerre, A Rome aiusi qu'à Montpellier ; Tout ce que l'Univers enserre Travaille à me purifier; Et maintenant sur mon pallier.
Sans pain, ny corde à ma Guiterre, Je vais, pauvre Menestrier, * Mourir dans ma natalle terre,
Couvert de Palme et de Laurier.
— Il est vray, dit Éraste, que c'est le destin des galands hommes, qui sont ordinairement plus chargez de mérite et de gloire que d'argent. Je voudrois pourtant que vous pussiez troquer une partie de ces Palmes et de ces Lauriers contre un bon manteau doublé d'une bonne revesche * ; car il me semble que vous estes désormais plus menacé du froid que la foudre. — Je vous remercie de trés-bon cœur, luy dis-je ; mais vous ne devriez pas trouver étrange de voir un poëte sans manteau, qui dans la Prison fut dénientelé. 11 est vray que j'avois deux habits à Rome; mais ce fut au grand estonnement d'un des plus grands de notre cour ^, qui
1 Sorte de ratine frisée à i)oils longs.
2 Charles-Maurice Letellier, fils de Michel Letellier, chancelier de France. — Après avoir pris ses grades en Sorbonne, le futur archevêque de Reims, bibliophile ardent, s'était mis en chasse pour courre le livre rare et s'était arrêté à Rome, où Dassoucy lui avait été présenté.
m'ayant veu premièrement un habit noir, ne me reconnut pas après en habit gris. Voila comme j'exprimay sa pensée sur ce sujet :
A MONSIEUR DASSOUCY
SUR SON CHANGEMENT d' HABIT.
Eussiez-vous eu tout gris jusques à vos manchettes,
Et dans ce vieil habit, si sauvage et si gris,
Eussiez-vous eu le bec d'une chauve-souris,
Je vous eusse connu sans prendre de lunettes :
J'ay veu de THelicon les eaux claires et nettes,
Et j'en connois fort bien et le perc et le fils;
Mais voyant qu'en ces lieux le Dieu des chansonnettes,
Apollon maigre et sec, y mange son pain bis,
Qu'il a quitté son Luth pour prendre des Cliquettes ',
Qu'il n'a plus son crin d'or, ny son char de rubis,
Que SCS sœurs ne sont plus que de vieilles mazettes>
Qu'il demande la manche ^ ainsi que les Trompettes,
Et que partout il fait le demy-crucifis,
Je n'eusse jamais cru que le Dieu des Poëtcs,
Pour vestir ses enfans, cust vaillant deux habits •*.
— Il faut avoiier, dit Éraste, que rarement on entre dans le Temple de la fortune par les portes de la vertu. Je crois pourtant qu'il n'a tenu qu'à vous de contrecarrer vostre mauvaise fortune, et que vous eussiez esté riche, si vous l'eussiez voulu. — Il est vraj, repartis-je, que j'ay toujours eu plus d'amour pour la vertu que pour la fortune; et je m'en repens si peu, que, si j'avois à recommencer la vie, je vivrois avec toutes les deux comme j'ay vécu. — Quoy, dit Eraste, vous ne voudriez pas devenir riche ? — Dieu m'en garde 1 luirepliquay-je, au lieu que je suis encore bon à quelque chose, je ne serois plus bon à rien, et peut estre ce seroit fait de ma
1 Instrument fait de deux os que l'on introduit entre les doigts et que l'on fait résonner, comme des castagnettes, en les battant l'un contre l'autre.
2 De l'italien mcmcia, étrennes, pourljoirc. C'est le jjai'ayuanics des Espagnols.
3 Ces vers sont reproduits dans les Rimes redoublées.
vie. Il me souvient qu'estant à Rome je gagnaj dans un jour cinq cents pistolles chez Monsieur le Chevalier de Saint-Heran ' : croirioz-vous bien, Eraste, qu'en suite je fus cinq nuits sans fermer les yeux, et je fusse tombé infailliblement dans quoique mortel accident, si la perte que je fis un peu après d'une partie de cette somme no ra'eust raproché quelque peu de mon centre naturel, qui est la pauvreté, mon véritable élément ? Il n'est rien de si difficile à supporter qu'une soudaine prospérité, ny rien de si dangereux que de passer d'une extrémité à l'autre. Pour vivre sans inquiétude au milieu des richesses, il faut y estre accoustumé, il faut estre né comme vous avec les richesses. Durant mon opulence de Rome, qui dura prés de sept ans, je ne faisois autre chose que me promener tout le jour, joiier, ou compter mon argent : cependant je n'estois encore qu'un demy riche. Dieu ! qu'eust-il esté de moy, si j'eusse esté riche tout à fait ! Je suis né pour estre pauvre, et pour vivre ]>ersecuté, mais non pas pour vivre malheureux comme l'on croit. Si les hommes estoient assez sages pour pouvoir s'accommoder aux douceurs d'une honneste pauvreté, croyez-moy, Eraste, qu'ils ne feroient pas comme ils font, et ne se donneroient pas à tous les diables, pour des biens dont la conservation est si pénible, et la superfluité si peu nécessaire ; c'est pourquoy je m'en tiens à mon honneste pauvreté ; c'est elle à qui je dois toutes les bonnes qualitez que je possède, et toute la réputation que j'ay acquise par mes talens : si j'eusse esté riche, je n'eusse voulu faire autre chose que de prendre des mouches,
Ecrire lettres et poulets, Et crier après mes valets.
Je n'eusse point esté célèbre par mes persécutions, car je n'eusse pas esté persécuté, et je n'aurois pas triomphé, parce que je n'aurois pas eu d'ennemys à combattre ; et
1 Saint-Herem, qui, en IGGG, acheta d'Heudicourt la capitaiaeii.' de Fontainebleau,
comme les richesses entretiennent l'oisiveté, je n'aurois esté qu'un asne, paresseux et ignorant: ainsi l'on n'auroit jamais parlé de moy, non plus que de plusieurs personnes, qui, indigens de mérite, et pauvres de vertus, sont à peine connus dans leurs quartiers. Celuj qui brûla le Temple d'Ephese aima mieux mourir en se signalant par un sacrilège que de vivre sans nom. C'est à ma bien heureuse pauvreté que je dois ma tempérance, mon humilité, ma longue vie, et ma santé. Et comme ce n'est pas le métier des pauvres, mais des riches, de se venger, je dois à ma pauvreté l'indulgence que j'ay pour mes ennemys, et le mépris que je fais de leurs injures. — Tout de bon, dit Eraste, seriez-vous bien assez maistre de vous-mesme, si vous connoissiez les auteurs d'un si barbare attentat, pour n'en point témoigner le moindre ressentiment? — Oïij, sans doute, répondis-je, je me sens assez fort pojir n'estre pas seulement troublé à leur aspect; il estvray que je ne serois pas marry de les connoistre , non pas pour leur nuire , mais pour les admirer, comme on admire les choses extraordinaires, pour voir s'ils ont du blanc en l'œil, mains ou griffes, ou cornes au front. Je leur demanderois seulement en quoy je les aurois deservy, et leur ferois réparation en cas d'ofFence reçiie, ou je les desabuserois, si je ne les avois point offencez. — Mais, par vostre foy, continua Eraste , croyez- vous qu'il y ait aucun homme sur la terre assez méchant pour se porter à de si cruelles extremitez sans aucun sujet? Espluchez bien vostre conscience. Ne vous êtes-vous point joiié de l'honneur de quelque Grand ou n'avez-vous point donné lieu à quelque funeste rapport par quelque petit trait de médisance ? — Je n'avois pas encore dix ans, repartis-je, que je sçavais déjà par cœur les Emblèmes d'Alciat'. Dés ce temps là, je n'estois pas ignorant de la Fable du
1 Emblematiim lihellus, ouvrage purement littéraire de ce célèbre jurisconsulte italien, qui eut tant à souffrir des persécutions do ses confrères, et mourut en 1550, laissant les matériaux de cinq volumes in-folio.
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pot de terre et du pot de fer : aussi je n'ay jamais esté assez fol pour lutter contre les colosses qui me pouvoient écraser, ny assez ingrat pour désobliger les puissances, à qui seules appartient l'honneur de pouvoir faire subsister les gens de ma sorte. Il est vray que peu de personnes entendent le mot pour rire : c'est pourquoy peu de personnes entendent mes Vers. Pour bien juger de la fine raillerie, il ne suffit pas d'avoir de l'esprit, si l'on n'a un génie pour s'y connoistre.
Estant à la Cour de Savoye, j'eus besoin de trois Apologies pour défendre ma Muse de l'ignorance et de la malice de certains Rimailleurs, qui expliquoient mes vers tout au rebours de mes pensées; et je fus à trois doigts de mon naufrage, si leurs A. R., plus éclairées, n'eussent mieux pénétré dans mes intentions ; mais quand ce malheur me seroit arrivé auprès de quelque grand de cette Cour, et quelque esprit mal tourné m'eust I)rocuré son indignation, les Grands sont trop généreux pour s'abaisser à. ces sortes de vengeances, ayant tant d'autres moyens de se venger. — Mais, dit Eraste, qui croïez-vous donc qui vous puisse avoir si fièrement et si injustement attaqué ? Depuis vostre élargissement personne ne s'est-elle efi"orcée de vous en donner quelque lumière? — Oiiy, repartis-je, mais non pas suffisante pour m'éclairer dans ces ténèbres, dans lesquelles je ne suis pas marry de demeurer enveloppé ; chacun en parle diversement, l'un dit
Que ce fut Y Ombre de Molière, Que je fis, moy, pauvre Rimeur, Non pour mettre en mauvaise humeur Les gens de bien que je révère, Et que j'adore dans mon cœur; J'en 2îi'ens à témoin le Seigneur, Je sçais parler et sçais me taire, Mon esprit n'est point détracteur, Ny satyrique ny censeur, Et ne sçait point l'art de déplaire.
D'autres disent que ce malheur.
Qui fit pâlir et fit horreur
Aux Dieux, amys de Finnocencc,
Fut un effet plein de fureur
D'une jalouse concurrence ;
Mais c'est de quoy ma suffisance,
Grâces à Dieu, n'a point de peur,
Je suis un trop petit Docteur
Pour disputer la préférence
Au grand Dieu de la consonnance.
De qui je suis adorateur.
11 est vray que de mon honneur Ma Plume, qu'estime la France, A pris justement la defence Contre le trop joyeux auteur De certain escrit imposteur, Qui me détruit et qui m'offencc ; Mais de cette gentille erreur J'en accuse l'extravagance De mon destin plein de rigueur.
Et non pas ce gentil Rimeur, Qui raille et boit par excellence; Il est galand, il est railleur.
Mais son esprit est sans aigreur Pour tant de fiel et de vengeance ; Le Dieu de la douce liqueur, Dont il adore la puissance, A trop d'attraits et de douceur, Et ce fameux persécuteur Du gobelet à toute outrance.
Plus empesché que l'Empereur, A trop d'affaires d'importance A vuider sur sa conscience.
Pour escouter l'esprit vengeur.
Qui n'est pas amy de la pance.
Une si noire trahison Vient plûtost de la pétulance Et de la rage du Démon Que de la bénigne influence Des joyeux enfans d'Apollon, Ou de ceux qui boivent du bon
Du Mont Pulsane ' ou de Florence ; Les gens qui m'ont porté guignon, Ce sont des gens, comme je pense, Qui, tous remplis jusqu'au roignon De vertus et de tempérance, Cousins de Pierre de Provence, Sentent fort le Juif d'Avignon ; Qui préfèrent la succulence De la siboule et de l'oignon A la bisque de champignon ; Qui croquent l'ail sur noir guignon ^, Et le chou vert jusqu'au trognon; Des gens qui tirent le lignon ^, Qui n'ont mazure ny pignon, Ny feu, ny lieu, ny lumignon.
Que l'on juge par competance, Quand il y va de leur chignon.
Et qui, pleins de la virulence Du pus d'une orde médisance, Rataconnant l'escofignon *, Parlent des gens de conséquence Comme le Perroquet mignon.
fin un mot, Eraste, je ne crois avoir eu, dans cette funeste rencontre, que le vulgaire ignorant et malin, qui se range toujours du parti des méchans, et qui, toujours affamé de poison, dévore avec le plus grand plaisir du monde tout le venin d'un certain petit animal, qui, pour n'avoir ny corps ny consistance, ne laisse pas d'estre un animal trés-cruel et trés-dangereux : cet animal s'appelle Oûy-dù^e, qui, abusant de la sotte crédulité des simples, a versé plus de maux sur les pauvres humains que tout ce que l'on dit de la boette de Pandore.
Plus fier que foudre et -que tempeste, Toujours sa rage est toute preste :
1 Pulsano (royaume de Naples).
2 Morceau de pain.
3 Toile de lin très-déliée. Dassoucy veut-il parler de ceux qui font le linon ou de ceux qui le dérobent ? Tirer le linon et tirer la laine n'exprimeraient-ils pas le même acte ?
+ Raccommodant les vieilles chaussures.
II n'épargne ny Roy, ny roc,
Toque, bonnet, cape ny froc,
Et quoy qu'il n'ait ny pied, ny teste.
Plus viste qu'un trait d'arbalèto,
Il va d'icy jusqu'à Maroc ;
C'est luy qui m'a donné le choc;
Voyez un peu l'étrange beste !
Mais, quoy que cet animal chimérique n'ait, comme j'ai dit, ny corps ny consistance, il n'est pas pourtant un enfant sans père, au moins à mon égard. Il a tiré son origine de la Gazette du feu Loret, et du Voyage de Monsieur C*** ; quoyque ces deux historiens n'ayent écrit dans leurs rares productions aucun mot de vérité, les beaux vers que ces deux célèbres auteurs ont daigné faire à ma loiiange * ne laissent pas do passer dons le monde pour des oracles aussi autentiques que s'ils avoient esté prononcez par la bouche de la Vérité mesme, et les saillies de leurs beaux esprits ont fait de si grands progrés dans l'empire des idiots, que partout où je ne suis pas, on croit que je suis mort, bien mort, mais non pas enterré : et quelque bruit qu'ait pu faire icy ma Prison, quoyque. Dieu mercy, je sois encore icy en chair et en os, il y en a qui me prennent encore pour un ombre; et je ne sçais pas, si je retournois encore à Rome ou à Thurin, si l'on n'auroit pas peur de moy comme d'un fantôme. Ce sont les effets de cet oïnj-dire.
Mais ces Messieurs du Chastelet Qui, pour punir le maléfice.
Font prendre les gens au collet.
De ce langard ^ plein de malice, Qui me chargeoit comme un mulet.
Grâces à Dieu, m'ont fait justice Et l'ont croqué comme un poulet :
Or maintenant Colin Croquet, Pierre du Puis et maistre Brice, Qui parloient comme un Perroquet
• Dassoucy lait gratuitement collaborer Bachaumonc aux louanges riniées qu'il a reçues de Chapelle.
2 Babillard.
Do ce Monsieur de la Saucisse, Ont fort rabattu leur caquet, Et nous avons le Ciel propice, Et tout l'ordre du Chapelet, Ce babillard est au filet, Et le silence est son suplice.
Grâce à Messieurs du Chastelet, Qui, pour punir le maléfice, Font prendre les gens au collet.
l'^nfin je suis sorty des cruelles mains de cette impertinente canaille que les hommes sages laissent aboyer sur la terre, comme Dieu laisse blasphémer les diables en Enfer, ne pouvant leur souhaiter rien de pire que leur condition; et je puis rendre grâces à Dieu, âmes Juges, et à mon innocence, qui, pour mettre un bâillon à cette dangereuse beste, avoit encore besoin de cette dernière espreuve, si bien que je puis faire dire aujourd'huy
A monsieur mon page Toinon, Qui tant au jour qu'à la chandelle.
Si l'on en croit à la coupelle, Doit estre un trés-sage garçon.
Cette tendre et douce chanson.
Qui n'est pas droitement si belle Que celle du Pont de Lyon, Mais que je tiens aussi nouvelle.
car c'est la mesme * que je composay à Montpellier, que je faisois chanter à Pierrotin parmy les Garaffons et les Tourtes de Pigeonneaux, que ces beaux esprits de l'Académie, amye de mes Muses, faisoient apporter dans ma prison pour se conjoiiir avec moy de ma prochaine délivrance :
CHANSON
Au profond des Enfers, Où bien peu d'espérance Flattoit mon innocence.
Grand Roy de l'Univers,
1 Voy. ci-dessus, page 149.
J'ay tous les maux soufferts; Mais enfin ta puissance A finy ma souffrance Et brisé tous mes fers.
En vain la trahison,
D'un coup illégitime,
A blessé mon estime,
Et vomy son poison.
Les Cieux et la raison,
Qui m'ont trouvé sans crime,
Ont sauvé la victime
Et rompu sa prison.
Après tant de langueurs, Tout se rend à nos charmes, Dieu se rend à nos larmes, Et nous rend tous les cœurs.
Nos astres sont vainqueurs, Et contre tant d'allarmes Le Ciel a pris les armes Et tary tous nos pleurs.
Mais aujourd'huy ce n'est pas de mesme, et la fin de cette chanson ne quadre pas tout à fait avec Testât présent de ma fortune, et jamais triomphante victime, sauvée du sacrifice, ne fut plus régalée que je fus à Montpellier : là mes Juges m'entraisnoient à leur table et dans leur carrosse : là mon procez finit avec ma délivrance. Icy, grâce à l'ignorance et à la dureté du siècle, je suis tout de nouveau persécuté ; aussi, dans le triste estât où la fortune m'a réduit, j'espère que mes trésprecieux et trés-parfaits ennemys se laisseront toucher à cette prière :
Rangaignez vostre inimitié,
FA faites, à tant de colère.
Succéder un peu de pitié ;
Espargnez ma blanche creniere.
Finissez ma calamité,
Ou si vostre cœur irrite.
Pour moy, trop fier et trop sovcre,
428 LES AVANTURKS
Persévère en sa cruauté, Ardans, dont la sainte lumière, Loin de m'avoir précipité.
M'a pour jamais ressuscité, Esprits qui m'avez degasté Et qui m'avez plus profité Qu'à Mezeau ', graisse de vipère, " Esclave à prepetuité.
Retenez en cette galère Vostre pauvre persécuté :
A l'aspect de tant de misère, Vostre esprit sera contenté.
— Ne vous en moquez pas, dit Eraste, de Thumeur dont je vous vois, je croy que vous auriez de la peine à vous accoustumer à cette Galère, et que vous ne voudriez pas que vos ennemjs vous eussent pris au mot pour les contenter a ce prix. Je croy mesme que vous y estiés déjà bien ennuyé.
Cela dit, il m'embrassa, et, après m'avoir remercié avec quelques Loiiis-d'Or dont il jugea que j'avois besoin, nous nous separasmes ; luy s'en alla à ses affaires, et moy je pris le chemin de Saint-Germain.
• Mezeau ou mezel, ladre, lépreux.