CHAPITRE III
Le filou convaincu s'accuse soy-mesme, et s'excuse en mesme temps, disant que tous les hommes sont larrons, et que de tous les larrons il est le plus innocent.
A ces mots, ce tueur de bourse, craignant d'oiiir une si fâcheuse narration, interrompit le Valet de pied, luy disant : — Il est vray, Monsieur, vous m'avez pris sur le fait : il n'est pas nécessaire d'exagérer davantage le mérite de la chose ; je confesse que je suis un adroit, et des plus fieffez ; appelez-moy filou, brigand et voleur, si bon vous semble, je souscriray sans répugnance à tous ces titres d'honneur. Mais si je vous fais connoistre que vous n'estes pas moins voleurs que moy, et que le monde n'est qu'une grande forest où les hommes, cent
fois plus dangereux que les bestes farouches, s'entremangent comme les loups ; que direz-vous ? ne serezvous pas contraints d'avoiier que vous m'avez traitté avec trop d'inhumanité, puisque, estant presque tous larrons comme nous sommes, nous devrions, ce me semble, avoir pitié les uns des autres, vivre ensemble comme frères, et enfin souffrir que chacun, dérobant selon l'étendue de son petit pouvoir, vive honnestement de son labeur. Quoy donc, après avoir sué sang et eau et employé les plus beaux jours de ma vie à apprendre un art que les plus grands esprits préfèrent aujourd'hui à toutes les sciences du monde, vous semble-t-il qu'un vertueux comme moy, ouy, je dis un vertueux qui n'a pas son pareil au monde, ne mérite pas de vivre aussi bien que tant d'honnestes gens qui volent plus en un quart d'heure que je ne sçaurois faire en dix ans ? Quoy, après avoir blanchy sous le harnois et risqué dans mille et mille rencontres mon honneur et ma vie, vous semble-t-il raisonnable qu'un tel Paladin que moy, qui, combattant sous les étendarts de Maistre Gonin *, a trouvé le secret de forcer le destin et d'enchaîner la fortune, doive mourir de faim tandis que tant de personnes illustres , sans remuer ny pied ny main , vivent si grassement aux dépens du tiers et du quart, et qu'enfin, avec des secrets qui valent mieux cent fois que la pierre philosophale, je ne doive pas manger aussi bien que des charlatans et des alchimistes, tous plus trompeurs, plus filous et plus larrons que moy? Quoy, le Capitaine plumera le soldat, le soldat plumera le paysan, et le goujat plumera la poule, et vous, Monsieur le Poëte, pour vous parer du bien d'autruy, vous plumerez impunément tous les autheurs ; et moy, à qui mieux qu'à vous appartient le droit de plumage, je n'ozeray seulement arracher une de vos plumes, ny plumer en trois mois une pauvre duppe ? ô gens barbares et dénaturez, cruels Antropophages, qui, ne vivans quQ
1 Cet escamoteur était devenu le patron des filous,
de la substance d'autruy, ne pouvez souffrir qu'on touche à la vostre, que trouvez-vous en moy qui ne soit point en vous? Dites-moj, je vous prie, depuis ces premiers temps où les hommes se mouchoient sur la manche et se peignoient avec les doigts, hors do quelques grands personnages qui, par une sainte sagesse, ont méprisé les biens de la terre, en a-t-on veu et en voit-on encore quelqu'un qui n'essaye de s'établir sur la ruine de son compagnon ? Non , car cette propension au larcin est dans l'homme une qualité si naturelle, qu'à peine l'enfant est-il hors du ventre de sq, mère , qu'il commence à joiier des griphes pour attraper la poire ou la pomme de son compagnon. Et n'est-ce pas ce que la fable nous représente si bien lorsqu'elle feint que Mercure, estant encore au maillot, déroba les pincettes de son père Vulcan? — Il est vray, luy dis-je, que la pluspart des hommes sont enclins au larcin , mais cela n'empêche pas qu'on ne punisse les larrons et qu'il n'y ait du péril et de la honte à dérober. — Il est vray, repliqua-t-il, qu'il y a de la honte à dérober un manteau ou à crocheter un coffre, et que l'on dresse des potences et des gibets pour ceux qui dérobent sans permission, comme ceux que la faim et le desespoir réduisent à voler au coin d'un bois. — Sans permission, luy dis-je, vous vous mocquez. Quoy, donne-t-on des permissions de dérober comme pour manger de la viande en Caresme? — Non, répliqua-t-il, mais c'est un métier, un art, une charge et un office ou un pouvoir absolu et indépendant qui la donne ; c'est pourquoy, comme il n'y a presque point d'homme qui ne soit pourvu de quelque charge ou de quelque office, ou qui ne fasse dans le monde quelque commerce et quelque fonction, et par conséquent qui n'ait quelque honneste prétexte et quelque titre honorable qui authorise cette permission de dérober, je vous ay dit que tous les hommes estoient larrons. Alexandrele-Grand et Tamerlan, les deux plus grands larrons de tous les siècles, qui déroboient dans une heure plus que tous les adroits du monde ne scauroient dérober en
cent mille ans, sont appeliez Conquerans, et leurs larcins des conquestes.
C'est sous ce mesme titre qu'une troupe de Barbares, qui ont dérobé les trois parties du monde , menacent dans leur devise de ne jamais discontinuer leurs larcins tant qu'ils trouveront un poulce de terre à dérober : Donec totum impleat oj'bem. Comme chaque métier a son nom, chaque permission de dérober a son titre.
Si le Capitaine vole le soldat, cela s'appelle le Unn^ du baston ; le soldat volé par son capitaine vole le paysan, et ce vol s'appelle vivre sûr le bon homme. Le paysan volé par le soldat prend tout ce qui se rencontre dans son desespoir, et ce vol s'appelle
Droit de représailles.
Butiner,
Fourager,
Aller à la petite guerre,
Aller en course.
Faire contribuer, etc., sont les titres honorables dont les nobles enfans de Mars se servent pour s'emparer honnestement du bien d'autruy.
Dérober un champion de Venus dans une Académie d'amour, c'est plumer un pùjeun. Dans une Académie de jeu, c'est plumer une duppe. Prester à usure, c'est faire plaisir.
Pour cette Déesse emplumée ', voudriez-vous bien qu'elle démentît sa propre nature ?
C'est une fort habile femme, Ne parlons point qu'avec honneur, Ny des épingles de Madame, Ny des épices de Monsieur.
Que diray-je plus? autant d'hommes, autant de larrons ; et, autant de larcins differens, autant de titres particuliers : comme Rançonner, faire venir l'eau au
1 Dame Justice. •
moulin, faire un trou à la nuit, tirer d'un sac deux moutwes, jouer de la harpe, griveler, grapiller, plumer la poule sans crier, sophistiquer, frelatter, faire du bien d'autruy large courroye, donner à manger à la pie, mettre de la paille en ses souliers, plier la toilette, alliage, co7^vée, monopole.
Il n'est pas jusques aux larrons patibulaires qui, sous quelques titres spécieux, n'essajent de couvrir leurs larcins. Faire de la fausse monnoye, c'est industrie. Couper des bourses, c'e^i prendre des rats par la queue. Voler un manteau, c'est tirer la laine. Jadis les Lacedemoniens permettoient le larcin, pourvu qu'il fust fait avec adresse ; aujourd'hui les fripiers et les juifs, sous couleur de vendre des nipes , et les Bohèmes , sous prétexte de dire la bonne avanture, volent impunément et publiquement, et leur devise est: Ce qui est bon à prendre est bon à rendre. Ainsi, dans le monde dérobant et dérobé, chacun dérobe sous ses titres spécieux, et les plus puissans comme les plus dignes d'estre respectez érigent leurs larcins en titre d'honneur; ainsi, il faut qu'un honneste larron , s'il veut dérober honnestement et sans reproche, ait ses patentes. Je sçaj bien que vous me direz que le jeu n'est pas un art, et par conséquent que je n'ay ny lettres ny patentes ; mais desabusezvous. Messieurs: si la nécessité est mère des arts, et que le jeu produise la nécessité, le jeu n'est-il pas le grand-pere de tous les arts ? et , s'il est ainsi , ne meritay-je pas bien d'estre immatriculé et incorporé au nombre de Nos très honnorez Seigneurs et Maistres les Larrons privilégiez ? Mais que direz-vous si, après vous avoir prouvé que le jeu est le plus excellent de tous les arts, je vous fais voir encore qu'il est le père de toutes les vertus? — Vous me ferez plaisir, luy dis-je, et je vous écouteray volontiers, car je suis homme à paradoxe. — Ecoutez donc, repliqua-t-il, et commençons par la Vigilance. N'est-ce pas une moquerie que d'appeler le coq le symbole de la vigilance ? ce titre n'appartientil pas plutôst au joueur, qui, pour recouvrer de l'argent.
est toujours éveillé avant le coq? Voila des vers quo j'ay composez sur ce sujet :
Quand, trop ardent à tenir parolis *, Un beau joueur a perdu sa finance, Et que, jouant nuit et jour à la chance, Au lieu de faire un beau quinze sur dix, Il fait trois points contre son espérance ; Et qu'à la fin, réduit à la souffrance. Il est contraint de manger son pain bis ; Pour soulager sa cruelle indigence.
Ne court-il pas, et les jours et les nuits, Pour attrapper quelque maravedis ?
Dans cet état croyez-vous que Morphée,
Tous ses pavots et son duvet.
Puisse arrester sur son chevet,
Dans les bras de Margot la Fée, Un joueur qui n'a pas une pièce tappée
Pour s'acheter un pain mollet ?
Demandez-le à deffunt Gallet ^,
Qui couroit après la lipée,
Comme le cheval Pacolet ',
Qui, plus petit qu'une poupée, Couchoit dans son fourreau comme son pistolet.
Qui joiia jusque à son épce, Qui mourut sans souliers, sans pain et sans collet.
• Le double de ce qu'on jouait d'abord.
8 Célèbre joueur, de qui Régnier a dit :
Gallet a sa raison, et qui croira son dire,
Le hasard, pour le moins, lui promet un empire...
Tallemant des Réaux nous a donné sur lui de curieux détails : Gallet s'était retiré du jeu avec douze cent mille livres et s'était mis à construire, rue Saint-Antoine, im magnifique hôtel ; mais un de ses amis parvint à lui faire remettre le pied dans le tripot de la Blondeau, et le pauvre Gallet y laissa toute sa fortune, sauf cent mille livres. Il avait confié cette dernière somme , qu'il regardait comme sa planche de salut, au frère de l'académicien Habert de Montmort, qui nia bravement le dépôt, même in extremis. — On vit le pauvre Gallet, aussi passionné qu'avant, jouer aux dés devant la porte de son ancien hôtel, devenu la résidence de l'honnête dépositaire.
3 On donnait ce nom au cheval Pégase, voire même à Apollon.