CHAPITRE IL
Dassoucy, après avoir tout perdu, passe luy mesme pour Filou auprès de celuy qui l'a filouté ; il se console plaisamment en sa disgrâce. — Cochois, Valet de pied du Roy, attrape le Filou en flagrant délit, et fait tout rendre à Dassoucy, jusques à ses nipes.
Mais ce n'estoit pas tout, car le Diable, qui ce jourlà estoit déchaîné, et qui croyoit peut-estre que je serois assez fol pour me pendre, afin qu'il ne manquast rien à mon desespoir, voulut après m'avoir laissé exanguis, et
nud comme un ver, que je passasse encore pour fripon. Ce n'estoit pas assez, pour la gloire de ce vaillant tueur de temps, de s'estre rendu maistre du champ et de mes depoiiilles , il falloit encore que toute la cliiorme * chantast des hymnes à sa gloire ; car, après avoir serré mon argent et mes nipes, bien regardé mon émeraude, pour voir si elle estoit d'un beau vert, et s'estre ainsi diverty quelque temps dans la contemplation de ses injustes conqucstes, au lieu qu'un autre auroit jette les cartes, ou du moins me les auroit laissées pour mon argent, celuj-ci, qui ne vouloit rien perdre, et qui avoit raison de conserver des armes de si bonne trempe, voulut, auparavant que les serrer, sçavoir si le compte y estoit juste, et après avoir cherché autour de luy celles qui manquoient, et en ayant finalement trouvé quelques-unes de mon costé, il voulut se servir de cette occasion pour établir sa réputation au préjudice de la mienne. — Voyez, dit-il à tout le monde en ramassant ces cartes, si je n'avois pas raison de dire que Monsieur estoit plus fin que moy. Vertu de ma vie, quel chaland, quel attrape-minon ^ ! Hé bien. Messieurs, le bon Dieu ne m'a-t-il pas bien assisté ? Et puis m'adressant la parole : — Vertuchou, Monsieur, comme vous y allez ; est-ce ainsi qu'il faut attrapper les pauvres gens ? gerny-cotton, je m'estois bien douté que vous estiez un finet. Quel niais de Sologne ! n'en sçavez-vous point d'autre ? est-ce donc ainsi que vous trichez ? Pour moy, je ne sçay ce que c'est que de tricher, je suis comme l'enfant qui sort du ventre de sa mère : j'y vais à la bonne foy ; je m'imagine que tout le monde est comme moy. N'importe, j'en suis échappé : ce que Dieu garde est bien gardé, si Deus pro. nobis, quis contra nos? le cœur me l'avoit toujours bien dit que vous estiez trop fin pour ma boutique ; aussi je no voulois pas jouer avec vous. De sorte qu'à entendre parler cet homme, on
1 Terme de mépris, pour désigner la galerie.
2 Coupe-bourse.
auroit creu que je l'avois mis au blanc ', et que je luy avois gagné jusques à sa chemise. Cependant mes Pages pleuroient, les assistans rioient, et moy, au milieu de ma confusion et -de mon desespoir, j'estois ravy en admiration dans la contemplation de l'iniquité de ma fortune, mais il ne s'en faut pas étonner :
C'est du destin l'inique cours, De qui l'injustice est si grande, Que nous voyons quasi toujours Que les battus payent l'amende.
Possible qu'un autre moins maistre que moj de sa douleur et de son desespoir, ayant une si belle occasion, auroit noyé dans la rivière son desespoir et sa douleur ; mais moy je fais tout au contraire, quand je suis dans de semblables accez, je fuis l'eau comme la mort, et, si j'avois à finir mes jours, je les voudrois finir comme cet Anglois dans un tonneau de malvoisie ^. Quoy que je ne sois pas enfant de Bacchus, j'ay toujours, dans de semblables rencontres, recours à son tonneau, et c'est dans sa liqueur que j'ensevelis tous mes ennuis de cette nature, au lieu que, dans ces rencontres, la pluspart des hommes deviennent ménagers, c'est alors que je deviens prodigue, et, si je n'ay qu'une pistole ^ de reste, je la sacrifie toute entière à un repas. Quand les autres brisent, cassent, tempestent, et battent leurs valets, s'arrachent la barbe et les cheveux, c'est alors que je parois de meilleure humeur, et que j'ay plûtost soin de moy et des miens. Enfin, au lieu que la pluspart des hommes sont assez ennemys d'eux-mesmes pour nourir les playes de leur chagrin de l'amertume de leurs pensées, moy qui m'ayme mieux que tout l'argent du monde, au lieu d'ajouter mal sur mal, et de me donner la teste contre un mur, j'essaye de tirer de l'huyle de ce
1 On disoit d'un homme dénué de tout qu'il était réduit au bâton blanc, ou simplement, au blanc.
2 Le duc de Clarence.
3 La pistole, à cette époque, valait onze livres.
mur, pour en consolider mes playes et en adoucir l'aigreur. De sorte qu'au lieu qu'un autre n'ayant pas un sou, auroit envoyé coucher ses valets sans souper, assignant l'argent de mon écot sur mes luths et sur mes chemises, sitost que je fus arrivé à l'hostellerie , je fis tout mettre par écuelles, et, après m'estre fait donner une chambre en particulier, je fis à mes Pages un repas do LucuUus ; et, le verre à la main, sans penser à ma disgrâce non plus que si elle ne fust pas arrivée, j'essay ois de me consoler par l'espérance de l'avenir ; ainsi les sages misérables se consolent dans leurs plus sanglans desastres , et essayent de trouver quelques remèdes palliatifs contre leurs plus extrêmes misères. Enfin , après avoir bien bû et bien chanté , et voyant tant par les yeux de mes Pages que par leur injuste et insolente allégresse, qu'ils avoient besoin de repos , je leur commanday de s'aller jeter sur un lit, et en ayant aussi besoin qu'eux (comme, dans nos disgrâces, nous n'avons point de meilleurs amys que le vin et le sommeil), je me jettay sur un autre entre les bras de Morphée, qui me receut si gracieusement, qu'ayant desja le vin dans le cerveau, et dans le cœur la tristesse, toutes drogues assoupissantes, il ne falut point me bercer pour m'endormir. J'avois desja ronflé plus de quatre heures, selon la supputation que j'en ay faite depuis, et je songeois que je revoyois ma cassette toute pleine d'écus, quand je me sentis éveillé en sursault par un bruit de voix confuses et mal articulées, et de plusieurs grands coups comme si l'on eust voulu enfoncer ma porte. Pour moy, ne pouvant m'imaginer qu'on me vinst couper la gorge pour mon argent, je me jettay en bas du lit, et après avoir ouvert la porte, je vis le Maistre du logis avec une hallebarde, accompagné de deux valets de cuisine avec chacun une broche à la main, qui me dit : — Suiveznous, Monsieur, suivez-nous pour votre profit. Cependant il me sembloit, en descendant un degré qui répondoit à la salle où se faisoit ce bruit, que j'entendois la voix de mon tueur de temps ; et, ne pouvant m'imaginer
encore ce que c'estoit, je vis en entrant, à travers plusieurs personnes qui estoient accourues au bruit, cet homme sans chapeau et sans collet, avec une mâchoire enfoncée, et un œil poché au heure noir ; la table estoit toute couverte d'argent, et il me sembloit que c'estoient les mesmes espèces que je venois de voir en songe. Autour de cet homme démantibulé , estoit un Valet de pied du Roy avec un Cadet des Gardes, le pistolet à la main. Pour moy, voyant des pots , des chandeliers et des cartes par terre, et parmy un déluge de vin, des verres, et des pipes cassées, je crus que tout ce desordre estoit arrivé pour le jeu, comme il estoit vray, et j'avois desja la bouche ouverte pour demander pourquoy on traitoit cet honneste homme avec tant d'indignité, quand le Valet de pied, me prenant par une main, et de l'autre me montrant un gros monceau d'écus blancs, me dit : — Monsieur, prenez vostre argent , et ne vous mettez pas en peine d'autre chose.
Le foible en ces bas lieux use de son adresse, Et se defFend du fort par sa dextérité ; Mais en vain la raison veut estre la maistresse. Le plus fort a toujours le droit de son costé.
Pour moy je jugeay tout aussi tost ce que c'estoit, et, sans me faire prier davantage, je voulus mettre cet argent dans ma poche sans le compter. — Non, non, Monsieur, dit le Valet de pied du Roy, regardez si vostre compte y est, car il ne faut pas qu'il y manque un sou. Pour moy qui suis trop respectueux pour aller contre les ordres de Messieurs les gens du Roy, je comptay cet argent, et, après avoir trouvé mon compte, suivant toujours les mesmes ordres de ce valeureux commandant, je comptois cet argent sans compter, tant j'avois haste de le voir dans mes poches ; il me suffisoit de connoistre que c'estoit de l'argent, sans en sçavoir le compte. Il ne me restoit qu'un scrupule, car, entre l'étonnement et le ravissement que j'avois de voir tant d'argent revenir à moy contre toute sorte d'apparence
et d'espérance, bien que je maniasse toutes ces espèces avec les doigts, et que leur poids et leur solidité, dont je sentois mes poches chargées, me fussent de très sensibles témoignages de leur realité, comme il n'y avoit qu'un moment que je venois de voir tous ces beaux écus en dormant, je doutois que ce ne fust encore la suite de mon songe, quoy que je me sentisse bien fort développé de mon sommeil : j'avois peur de n'estre pas bien éveillé, et craignois de me réveiller encore une fois, et, comme le Savetier reveillé par la Corneille, me retrouver parmy ces richesses imaginaires aussi pauvre qu'auparavant. Mais ce qui aida beaucoup à me rassurer, c'est que cet honneste Valet de pied , bien digne d'aller à cheval, me fit encore avec lamesme authorité rendre mon habit et ma bague, que je receus avec des sentimens de joye que je ne sçaurois exprimer. En suite de cela il se fit encore rendre son argent, et puis il me parla ainsi : — Hé bien. Monsieur Dassoucy, que dites- vous de moy? suis-je pas bien vostre amy? — Ouy certainement, lui dis-je ; mais depuis quand ay-je le bonheur d'estre connu de vous, et qui vous a dit mon nom ? — Il y a, dit-il, plus de quinze ans ' que je vous connois, ce fut moy qui vous allay quérir quand Monsieur le Duc de Saint-Simon - vous fit entendre au Roy à Saint-Germain, et qui vous conduisis jusques <à la porte du Chasteau avec un flambeau. Depuis vous avez toujours suivy la Cour, et l'on vous appeloit Phebus garderobin, pour ce que vous aviez toujours vos luths dans la Garderobe du Roy : vous souvenez-vous de cette chanson à boire que vous fistes , et que tout le monde chantoit à la Cour ? Et là dessus il se mit à chanter :
Que Saint Amant a de raison D'aymer le jus de la vendange !
1 C'est-à-dire vers 1638.
2 Claude de Saint-Simon, père de l'auteur des Mémoires. Louis XIII l'affectionnait beaucoup : il l'avait nommé, en 1628, premier gentilhomme de la Chambre.
— Ouy, luydis-je, ce fut par cette clianson que je donnay dans le génie du Roj Louis XIII, qui depuis presta toujours l'oreille à mes chants, et me permit l'entrée de son Cabinet. Mais, dites moj, qu'est ce-cy ? est-ce une réalité ou une illusion ce que je vois ? tout de bon seroit-il bien possible que cet homme, qui paroist la simplicité mesme, soit un degraisseur de bourse si habile et si fieffé ? Pour moy, quoy que j'en voye sur son visage des marques assez certaines, et que je m'en sente dans les poches des preuves assez convaincantes, je ne me le sçaurois encore persuader. — Puisque vous voulez sçavoir ce qui s'est passé, répondit le Valet de pied du Roy, écoutez, je m'en vais satisfaire vostre curiosité. Vous sçaurez donc que nous avons joiié ensemble, et que nous avons passé une partie de la nuit; j'avois déjà perdu vingt écus, et j'allois échouer pour mon reste, si la deffl^ince, qui est la mère de sûreté, ne m'eust donné defs lumières pour sauver ma bourse de ce naufrage, comme vous allez entendre.