‹ Aventures canadiennes des Sœurs grisesChapitre 7 sur 8 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

D'où vient à d'humbles femmes tant de courage ? Quelle fascination les porte à des sacrifices constamment surhumains ? Quelle force agit en elles ? Quelle sève se répand dans leur âme el multiplie sa vitalité apostolique ?

Ces questions ne seraient-elles pas une énigme, aux yeux d'un lecteur étranger à notre foi ? Parcourant nos pages, ne se croirai pas en présence du mysière ou de la folie et ne trouverait-il pas cent raisons de conclure à celle-ci ?

Le mystère n’est point pour nous. Nous savons de quel « Cœur transpercé » jaillit ce flot d’apostolat, et notre allégresse sera toujours de le redire, à la gloire de notre Dieu comme à l'honneur de l'Église catholique, « la grande faiseuse d'âmes ».

D'abord « la Bonté qui s'étend sur foute la nature » a mis dans les privations mêmes qui constituent la vie, aux pays glacés, un soutien puissant des forces du corps.

« Quoique nous soyons réduites à manger du poisson see, écriton d'Athabaska en 1879, nos santés n'en sont nullement allérées ; ; on dirait qu'elles se refont, puisque nous ne nous sommes jamsis si bien portées que maintenant ; tant il est vrai que, quand Dieu retire d'un côté, 1! donne de l'autre. »

Oui. « 11 donne de l'autre. » 11 donne à la fade nourriture simple et sobre la santé, au rude climat sec la salubrité, au travail des mains la vigueur. Combien de Sœurs Grises, dont la phtisie eût consumé les vingt ans parmi les remèdes, les médecins et les douceurs de Montréal, et qui ont fourni, chez les sauvages du Nord, une longue et forte carrière !

Avec la santé, sur les fronts du Mackenzie reluit la gaieté, fleur de la paix. Cœur content bat longtemps. Les croyez-vous moroses, sombres, en leurs abris, tant de mois ensevelis sous la neige ? Nulle part, dans ce monde, religieuses n'ont ri davantage. La première relation des fondatrices de la Providence, en 1867, porte déjà l'hymne à la belle humeur.

« L'hiver a commencé le premier octobre. Tout gèle. Le matin on trouve l'eau et l'encre durs comme pierre, et ce matin encore, par un froid de quarante-trois degrés, j'ai été obligée de faire dégeler mon encre, avant de continuer à vous écrire. J'ai oublié, ou plutôt je me suis trompée, tout ne gèle pas : il faut en excepter la gaieté, le bonheur, la joie, le contentement, car aucune de ces si bonnes choses, surtout dans les missions du Nord-Ouest, n'a fait encore défaut. »

Et l'on se contente de si peu !

Chateaubriand a dit dans ses Mémoires d'outre-tombe : « Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. » Vers le même temps, en 1849, et plus pittoresquement que Chateaubriand, le Père Taché écrivait de l'Ile à la Crosse : « Vive le Nord! Je crois que c'est Le pays du monde où l'on apprend le plus efficacement, et le plus pratiquement, combien il faut peu de chose pour rendre l'homme heureux. »

Ne vaton pas même jusqu'à se divertir des « bons fours » que peut jouer le froid ! Sœur L. de l'Île à la Crosse l'apprit à ses dépens, l'hiver de 1926. Bien que redoutant la froïdure, elle avai sollicité et obtenu enfin d'être envoyée aux missions du Nord. Comme elle avait, d'autre part, déjà perdu trop de dents pour

attaquer comme il convient la viande sèche, dont la consistance fait penser au cuir, les supérieures accepièrent qu'un dentiste de leurs hôpitaux de l'Est lui fit cadeau des incisives en défaut. La sœur, rendue à l'Ile à la Crosse, déposa le râtelier dans un vase d'eau pure, comme tous les soirs. Le lendemain il se trouvait « pris en glace ». Les rires de l'entourage fusèrent avec celui de la victime : « Quelle endurance sera celle de la douce Sœur, noire frileuse, disait-on ! Du premier coup, voilà qu'elle s'est fait geler jusqu'aux dents ! Oh ! la bonne cliente que le froid conservateur s'est choisie ! Vive le Nord, n'estce pas, ma sœur ? » “x

Personne ne s'y méprendra toutefois. Les quelques faveurs et plaisirs que procure le plus affreux désert de ce monde, n'y retiendraient pas un mortel à qui la naissance ne l'aurait donné pour patrie. Les pourchassants de la fourrure regagnent, sitôt qu'ils le peuvent, la chaude civilisation et laissent d'ordinaire sans regret les hivers qui les ont enrichis. Le bonheur des missionnaires n'éclôt pas du sol glacé ni du souffle des tempêtes.

D'un coup d’aile, cette pensée de l’une des recluses de la Pro dence nous transporte à la vraie hauteur, à la vraie source du courage joyeux :

« Qu'est-ce que d'avoir soin de quarante enfants, comparé aux œuvres si prospères de nos autres missions ? Et pourtant, en réfléchissant sur la valeur d'une âme, nous estimons à un haut prix le peu de bien que nous pouvons faire à celles qui nous sont confiées dans ce pauvre pays, et qui seraient, sans les missionnaires, privées de la connaissance de la vérité ou plongées dans l'erreur. »

En réfléchissant sur la valeur d'une âme. Autrement dit : la foi, la foi qui a découvert Jésus et le prix de son sang, dans l'âme des petits enfants, voilà le levier d'action.

Le regard de la foi tourné vers le ciel en fera sans cesse descendre Ia résignation et l'espérance :

« Nos trente mille poissons semblent vouloir se gâler sous 'infuence du temps doux. Pauvre poisson sans saveur, il faudra te manger quand même, en dépit de nos goûts. Au ciel, les mets raffinés et délicats. »

Sœur Saint-Michel des Saints vient de raconter la terrible diselte de 1883, au lac Athabaska, disette qui vit des mères manger leurs enfants morts dans les bois et des enfants manger leurs mères. Bien des fois, les religieuses, qui se réservaient les restes du repas des orphelins, se couchèrent sans souper… « Un de ces soirs, dit-elle, un petit de six ans vient frapper à la salle des sœurs :

«— Ma sœur, comme j'suis pas capable de dormir, parce que j'ai trop faim!

« De tous les pays qui existent sur le globe, il serait difficile, je crois, d'en trouver un semblable à celui-ci, où les misères de toutes sortes se trouvent réunies. C'est assurément le chemin du ciel, parce qu'il en a toutes les marques. »

Sur ce chemin du ciel qu'est le Mackenzie, les sœurs missionmaires trouvèrent toujours en abondance la nourriture qui soutient les âmes, car elles avaient appris à quelles sources inépuisables s'alimentent la foi, l'espérance, la charité et le zèle pour la gl de Dieu.

Dans leurs chapelles froides et pauvres, si froides et si pauvres qu'en effet elles ne purent, pendant près de cinquante ans, donner à Jésus la petite lampe de son tabernacle, les sœurs gardent le bon Dieu. Et le bon Dieu les garde. Chaque matin, elles vont unir de nouveau à la sienne leur immolation religieuse, et de l'autel, par la divine Hostie, découle en elles la force de porter le poids d'un autre jour. Fera--on sur la terre des communions plus ferventes,

plus fructueuses que celles des solitudes du Nord, où rien ne distrait, dans cette retraite que remplissent la présence et l'amour du divin Maître ? Aussi quels élans à l'Eucharistie s'échappent de leur plume, lorsqu'elles racontent à la maison-mère les événements de leur vie !

Près de Jésus-Hoslie, la divine Mère, la Très Sainte Vierge Marie, veille aussi sur ses enfants. Elle leur envoya, des Pyrénées à la Providence, sa statue blanche et bleue de Lourdes, par une voie merveilleuse. Le précieux colis venait d'arriver au lac Vert situé au sud de l'Île à la Crosse, quand éclata la guerre de 1885. Les sauvages et les métis paiens se ruèrent sur le dépôt des missions et le saccagèrent sans merci. Un coup de hache s'abattit sur la caisse contenant la statue, et l'ouvrit, entaillant légèrement la figure de la vierge. À la vue de « cette femme couchée dans ce cercueil », les vandales épouvantés prirent la fuite. Un sauvage catholique reslitua la sainte image. Cette statue de l'Immaculée- Conceplion, qui sourit encore dans la chapelle de l'hôpital du Sacré-Cœur à Notre-Dame de la Providence, et un ciboire, furent les seules épaves sauvées du pillage.

Et saint Joseph, le grand pourvoyeur, que n'en dirions-nous pas ! Avec quelle confiance ne l'a--on pas invoqué, et invoqué encore, aux jours de peine ! Saint Joseph est personnage vivant et agissant dans les missions du Nord. De lui, on parle le plus naturellement, le plus familièrement, comme s'il était 1à, tout à côté, membre de la communauté et qu'il ne manquerait que de le voir. — « Saint Joseph a fait ceci ; saint Joseph a donné cela. — Tiens, c'est le temps de prier saint Joseph. — Allons, une neuvaine à eaint Joseph ! » Les neuvaines au bon saint s’enchevêtrent parfois et se

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compliquent au point qu'il est bien le seul à s'y pouvoir reconnaître. Il va à la pêche, à Ia chasse, au jardin, au fond de l'eau. N'irait-on pas jusqu'à le mettre en pénitence, comme chez les Petites Sœurs des pauvres ?

Après Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et saint Joseph, la confance des sœurs missionnaires va lout entière à la vénérable Mère d'Youville, qui demeure vraiment l'exemplaire de leur apostolat. Jalousement, elles accumulent les mérites que leur procurent « les occasions de l'Extrême-Nord » et les joignent au capital des prières et des sacrifices qui, de tous les couvents des Sœurs Grises, montent vers Dieu pour obienir la glorification solennelle de la fondatrice. Déjà les sœurs du Mackenzie comptent des grâces extraordinaires oblenues par sa puissance, et qui, dans leur humble espoir, sufñraient à appeler le jugement de l'Eglise ; ainsi la guérison d'une maladie mortelle, que le Père Rapet avait contractée, en restant trente-trois jours de la mauvaise saison, sous une hulte de l'Ile aux Anglais, au service des sœurs de l'Ile à la Crosse, qui s'étaient réfugiées là, devant les hordes soulevées de 1885 ; quatre incendies soudainement éteints, au lac Athabaska ; et nombre d'autres prodiges. Comment ne seraient-elles pas heureuses, sous la protection d'une si bonne Mère !

Que dirons-nous, maintenant de l’ecce quam bonum, celte source suave de l'amour du devoir ? Comment doivent donc s'aimer, et se chérir, des sœurs de la même Charité, pressées dans les bras de la même Mère, Marie, au pied du même divin Maitre, loin de la même patrie, au fond du même exil ! À redire les scènes d'affection fraternelle dont les soixante premiers hivers furent les témoins, nous couvririons trop de pages.

Mais ce flot de la charité fraternelle, qui circule au sein des communautés rejetées aux extrémités du monde, ne s'y renferme pas ; il en déborde, il reflue par un canal ininterrompu de pensées, de désirs, de souhaits, à l'écluse d'où il s'est épanché : à la chère maison-mère.

Nous avons beaucoup lu des Sœurs Grises ; nous avons longuement écouté, observé aussi, puisque tel a été notre devoir ; nous permettra-t-on d'exprimer ce qui nous a le plus frappé, ce qui nous a le plus fortement établi dans la conviction que leur Congré-

ment de la divine charité a joint toutes les pai prévaudront ni la mort, ni les iles ruines, ni le temps ? C'est le spectacle de

PErSEuTIONS, Vunion qui rattache les filles à leur mère ; c'est la fidélité des missionnaires au berceau de leur vie religieuse et apostolique, c'est,

en un mot, l'amour filial. La maison-mère, la supérieure générale, ses assistantes, les compagnes du noviciat, les anciennes vénérées, tout ce monde habite l'Extrême-Nord : il est là, allant et venant, parlant, souriant avec les sœurs missionnaires ; le souve: revient chaque jour ; il dicte les lettres ; il conversations ; il a tissé, si l'on peut ainsi parler, les récits des premières sœurs parties et des dernières encore.

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