‹ Aventures canadiennes des Sœurs grisesChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

En 1925, d'un seul bond, des Sœurs Grises franchissent les 1.400 kilomètres qui vont les séparer de leurs plus proches voisines, celles de Simpson, pour s'arrêter à Aklavik, au bout du delis du Mackenzie, en plein souffle de l'Océan Glacial.

Elles étaient devenues enfin les missionnaires des. Esquimaux.

Ces Esquimaux, — Eskimantik : mangeurs de chair crue, — peuplade belliqueuse d'abord et affreusement sauvage, avaient été rencontrés pour la première fois, au fort Mac-Pherson, à la tête du delta, par le Père Grollier, le 14 seplembre 1860, en l'Exaltan de la Sainte Croix, fête particulièrement chère aux Sœurs Grises.

Les deux chefs des Esquimaux et des Loucheux se trouvaient 1à. Ils avaient ensanglanté sans trêve les eaux du Mackenzie et se regardaient encore comme d'irréconciliables ennemis. Mais le Père Grolier leur expliqua Jésus crucifié et la loi d'amour qu'il avait apportée aux hommes de bonne volonté. Saisissant alors dans: les siennes les mains droites des deux chefs guerriers, il les appuya Sur sa croix d'Oblat et ft jurer à l'un et à l'autre une paix défnitive.

Les grands massacres cessèrent en effet. Mais, tandis que les Loucheux se donnaient au christianisme, les Esquimaux se re-

plongesient plus avant dans les supers!

démoniaques sorciers.

Le Père Lefebvre tenta de nouveau la conversion des Esquimaux en 1890. Personne ne se laissa toucher. D'autre part, le protestantisme tolérant encerclait peu à peu la tribu. Les missionnaires de la vérité comprirent que seule une œuvre de dévouement à toutes les misères corporelles et morales de ces sauvages, intelligents, énergiques, hardis, il est vrai, mais méfants par-dessus tou, serait capable de les convaincre, de les gagner à l'Évangile.

Les Sœurs Grises de Montréal apprirent ce souhait des Oblats de Marie Immaculée. La réponse ne arda pas. La supérieure générale de ce temps, la T. Rév. Mère Piché, s'écria :

«— Que Mgr Breynat fasse un signe du doigt et nous partons. »

Nous nous trouvions au Mackenzie, alors, écrivant ce livre pour la première fois. Nous nous rappelons l'enthousiasme déchaîné par ce mot de la Mère générale.

«— Mais, leur disait-on, les mauvais jours forment presque tout le calendrier de ce pays ; c'est un hiver quasi perpétuel, des camps infects, des dégradations abominables que nous vous ofrons. » Elles répliquaient :

« — Notre Fondatrice aucun travail ? »

Et nous entendions des religieuses de Providence, de Résolution, de Fort-Smith, vétérans des missions du Nord, s'exprimer sur le ton le plus tranquille du monde :

« — Que j'aimerais donc être envoyée là 1 Ce serait du missionnaire, ça! »

Et lorsque le vicaire apostolique traversait son territoire, dans toutes les maisons de Sœurs Grises les mêmes instances l'assaillaient :

« — Monseigneur, quand recommencerez-vous les Esquimaux ? Ce qu'on a hâte ! Vite donc ! »

Enfin, durant l'été 1923, Mgr Breynat résolut d'établir l'audacieuse fondation. Retenu à la mission du Saint Nom de Marie, à

ions attisées par leurs

celle pas dit: Elles ne refuseront

la tête du delta de Mackenzie, le prélat envoya le Père Fallaize (1) parcourir les avenues de l'Océan Glacial et s'enquérir des besoins de corps et d'âme des Esquimaux. L'explorateur revint au bout d'un mois. Sur son rapport, qu'appuyait le Père Lécuyer, missionnaire des Loucheux et des Esquimaux voisins, depuis vingt ans, il apparut que l'on ne pouvait plus hésiter.

Î n'y avait alors ni Pères, ni Frères, ni religieuses, ni argent, ni aucun ferrain concédé par le gouvernement. À l'unanimité, cependant, il fut décidé que l'on recommencerait sur-le-champ.

Quelques jours après, le Père Lécuyer atteignait Aklavik — La place de l'ours brun, — lieu le plus fréquenté par les Esquimaux du delta et de la Mer Glaciale, et, avec l'aide de deux sauvages, abattait les arbres destinés à la première hulte que devaient élever, l'automne suivant, les Frères coadjuteurs William et Latreille.

Puis, l'Évêque du Mackenzie alla solliciter à Montréal le concours des Sœurs Grises. Il leur exposa, comme jadis Mgr Taché et Mer Faraud, l'isolement, les souffrances physiques et morales sans fin qui seraient le lot des nouvelles missionnaires, et leur parla de la longue période de la nuit hivernale arctique à cette latitude. La réponse de la T. H. Mère Dugas, supérieure générale d'alors, ut à l'unisson des anciennes.

« — Monseigneur, vous pouvez toujours compter sur les Sœurs Grises. Elles iront aussi loin que vous en déciderez, Plutôt que de vous abandonner, nous fermerions de nos maisons là où l'on trouverait à nous remplacer. »

La vaillante Mère générale voulut même se trouver la première au poste si avancé. Accompagnée des Mères Girouard et Saint- Grégoire, celle-ci provinciale, et sous la conduite du Père Duport, elle alla, durant l'été 1924, choisir, avec les Oblats, fondateurs, l'emplacement précis et définitif de l'hôpital des Esquimaux.

Le spectacle du parcours de MacMurray à Aklavik, « si

( Aujourd'hui Cesdjuteur du Vicsire Apostolique du Mackenzie

nommé la Grande Voie des Eaux, The Great Waterways », ravit d'abord nos exploratrices :

«.… Depuis Simpson, nous longeons les montagnes Rocheuses presque continuellement. Elles aussi nous font voir la magnificence des œuvres de Dieu. Elles sont particulièrement belles l'après-midi. Certains pics s'élèvent à une hauteur prodigieuse, s'offrant aux rayons du soleil dont les reflets les couronnent de myriades de diamants, Plus loin, ces chaînes apparaissent entièrement couvertes d'une neige éblouissante quand le soleil les caresse, mais qui perd de son éclat à mesure qu'il s'en éloigne. Plus loin encore, le long du Rapide-sans-saut, les montagnes aux roches nues se coupent à angle droit ; puis elles s’habillent complètement, de la base au sommet, de minuscules sapins. Les voilà toutes en riche verdure. Non, on ne se lasse pas d'admirer la splendeur du palais que Dieu avait créé pour le bonheur de l'homme innocent... »

Mais les notes de la Supérieure générale que nous venons de citer, et qui plaignent tout ce qui souffre autour d'elle dans ce décor de féerie, jusqu'à « un petit loup enchainé à bord et qui pleure sa captivité », taisent ce que nous avons appris de nos confrères sur les épreuves endurées par les hardies voyageuses.

Toutes les incommodités du vieux temps, multipliées par les distances, se concertèrent pour les accabler. 11 y avait de plus le soleil de minuit qui brille, en cette région, du 24 mai au 14 juillet, et semble volatiliser Les heures du repos. Enfin, dans les bas-fonds du delta, derniers marécages de la création, des nuées opaques de maringouins se levaïent pour les dévorer.

Le terrain du couvent fut choisi et béni

«…. Nous sommes allés processionnellement, écrit la T. H. Mère, porter une petite statue de l’Immaculée Conception (vocable sous lequel sera la mission) à l'endroit où devait être le couvent. Nous l'avons incrustée dans Le tronc d'un sapin, tout en la fxant à une petite boite de fer-blanc en guise de niche, et nous avons gravé audessous la date : $ août 1924. Nous avons emsuite enterré à la

racine du même arbre des médailles de la Sainte Vierge et de saint Joseph, avec une image de notre Vénérable Mère. C'était une prise de possession. Sur l'image de notre Fondatrice, j'avais écrit l'invocation suivante : Vénérable Mère, je vous confie la mission d’Aklavik ; bénissez-la, s'il vous plaît, el demandez au Père Éternel, pour tous les religieux et religieuses qui s'y dévoueront, la grâce de s'y sanctifier en le faisant connaître et aimer des chers Esquimaux, objets de cette mission. »

Puis, les Frères Oblats attaquèrent la brousse et assirent les fondations. du couvent.

Le travail de 1924 devait se terminer le jour de saint Louis, roi de France, par la plantation d'une croix apportée du Canada français.

Tout au courage et à l'espérance, la Très Révérende Mère revint dire à celles qu’elle désignait pour l'année suivante qu'elles trouveraient là-bas toutes les souffrances de leurs rêves : « 11 ne faut pas s'illusionner, cette mission demandera out l'amour de Dieu que requiert l'apostolat véritable. »

Au dégel de 1925, quatre chalands chargés de cinquante mille pieds de planches ct madriers, débités, pendant l'hiver, par Îa scierie mécanique des Oblats, à Résolution, quittèrent le Grand Lac des Esclaves à destination d'Aklavik.

Le convoi avait à parcourir 2.000 kilomètres. Il se mit sous la garde de saint Joseph. Bien lui en prit. Car, à peine venait-il de laisser la dernière étendue du Mackenzie pour entrer dans l’un des bras du delta, qu'un cyclone passa derrière lui, arrachant forêt, rochers, et vidant un moment de ses eaux le fleuve lui-même. Hommes et matériaux y eussent infailliblement péri.

Les Frères William, Latreille et Kérautret déchargèrent les radeaux et se mirent à bBtir.

Le Père Trocellier, directeur de la mission, et les Sœurs Mac

Quillan, Saint-Adélard et Firmin, abordèrent à Aklavik, le 29 juin 1925, en la fête des apôtres Pierre et Paul.

Une cabane était dressée. Les Sœurs l'occupèrent, en attendant que s'achevät l'hôpital avec l'école.

La n de l'Immaculée Conception se trouvait, de ce mo-

les religieux, le 3 juillet, premier vendredi du mois, « en présence des Esquimaux émerveillés ».

Dans les quinze premiers jours, se livra entre Satan et les missionnaires un duel dont l'enjeu pouvait être pour longtemps la confiance des terribles Esquimaux.

Le premier mouvement de ceux-ci, sous l'influence des ministres. protestants, avait été de fuir « les Femmes de la prière ». Quelquesuns cependant avaient cédé leurs enfants, comme à l'essai, aux nouvelles hospitalières.

Or, le Frère Kérautret, rentrant de voyage, venait de dételer ses gros chiens esquimaux. Tout à coup des cris déchirent l'air. C'est la mère d’une des petites Ales confiées aux Sœurs qui se lamente. On accourt. Que voit-on ? Trois chiens s'acharnant sur le corps de l'enfant. Le fouet du Père Trocellier leur fait lâcher prise. La sœur supérieure prend dans ses bras la pauvre petite. Hélas ! la tête est comme broyée entre deux grandes blessures. À travers le crâne perforé, on voit palpiter la cervelle. Le cou et les reins ont reçu de larges entailles. Les bras sont croqués. Un médecin se trouve là. 11 panse l'enfant et déclare que dans les quatre jours elle sera morte. Aucun remède, aucun dévouement ne sauraient la sauver, assure-til.

Les sœurs missionnaires ont, en cet instant, l'affreuse vision de leurs Esquimaux déçus, irrités par un tel malheur survenu aux mains qui prétendaient, croyaient-ils, leur conserver la vie. Ne vont-ils pas s'éloigner à jamais peut-être ? Mais la foi l'emporte aussitôt sur la désolation et la crainte. Elles tombent à genoux. Cette

enfant doit vivre ; il le faut ; d'accord avec les quatre Oblats, on le déclare à sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Et, de ce fait, la neuvaine à la Semeuse de roses, fhaumaturge de nos temps, est commencée.

Le surlendemain, Sœur Saint-Adélard rouva la petite fraîche et souriante dans ses bandages. Courant au docteur qui ne devait revenir que pour constater le décès, elle lui demande de vouloir bien du moins renouveler lui-même le pansement. L'homme de la science resta stupéfait : toutes les plaies, sous ses yeux, se guérissaient :

« — Je n'y comprends rien, je n’y comprends rien, répélait

c'était impossible, impossible ! »

Quelques jours après, la filletie sautillait et jouait parmi les religieuses, tandis que les Esquimaux admiraient « la puissance des femmes de la prière ».

A la fin de janvier 1926, Sœur MacQuillan, la supérieure, dépechait à Montréal, ainsi qu'à Mgr Breynat, le premier compte rendu :

« .… Nous avons traversé sans trop de regret notre première grande nuit hivernale. Mais nous avons quand même souhaité avec plaisir la bienvenue au soleil, le 13 de ce mois, lorsque, au bout d'une absence complète de quarante-trois jours, il se montra, le temps de nous dire : « Me voici revenu, comptez sur moi ! » Mais le gros événement de l'époque qui s'achève, ce n'est point celui-Jà ce fut le temps de Noël.

« C'est à minuit du 25 décembre que, pour la première fois, Notre-Seigneur descendit sur l'autel justement achevé de notre chapelle. Des protestants du Fort viendraient, nous le pensions, s'unir aux neuf catholiques que nous étions en ce pays ; mais les Esquimaux, les vrais, les païens, protestantinisés ou non, se présenteraient-ils ? Le ministre, contrairement à son habitude, avait aussi,

8o AVENTURES CANADIENNES DES SŒURS GRISES

cette fois, son service de minuit, et c'était afin de neutraliser le nôtre. Nous redoutions donc un échec. Notre cloche, petite, difforme, peu harmonieuse, retentit cependant fort et longlemps, semblant dire : « Je suis, comme je le puis, la voix des anges invitant du haut des airs les bergers à l'étable de la Nativité. J'ai l'honneur de sonner la première messe de minuit à Aklavik, et c'est toute la tribu des Esquimaux que j'appelle à la crèche.

«… Déception! Pas un Esquimau n'apparut à minuit! La Sainte Eucharistie, qui germa à Bethléem et fut placée dans notre tabernacle pour être la force des Esquimaux et la nôtre, entendit alors notre prière la plus ardente : « Divin Jésus, que voire règne arrive, grandisse et s'achève par foute la terre, mais surtout dans. le cœur de ce peuple pour lequel nous sommes ici ! »

« © joie ! Sur la fin de la messe de l'aurore, célébrée immédiatement après celle de minuit, un bruit de bottes en peau de phoque se marque dans l'antichambre, la porte s'entr'ouvre, et, aussi doucement que possible, quarante Esquimaux, hommes et femmes, vêtus de fourrures, portant à la ceinture leur grand couteau, s'avancent dans la chapelle. Qu'ils sont beaux ! Ils ne s’agenouillent pas, mais ils attendent jusqu'à la fn de la messe. Alors il s'approchent de la crèche et l'examinent attentivement. En partant, ils. disent :

«— Nous reviendrons encore. »

« Le dimanche 27, ils revinrent en effet et demandèrent à revoir la crèche. Je les y conduis. Je leur explique pourquoi l'Enfant Jésus est descendu sur la terre ; je leur raconte combien de temps il est resté, et, en leur montrant ma croix, comment il est mort pour nous sauver. Je leur fs comprendre que son désir était que nous. soyons bons afin de pouvoir le rejoindre au ciel, où il vivait ressuscité. Je leur ai ensuite demandé s'ils voulaient se mettre à genoux. et dire une prière avec moi. Tous répondirent : « Nous le voulons. » Nous nous mimes donc à genoux tous ensemble et récitâmes. fois Ave Maria, puis trois invocaons : « Cœur Sacré de Jéus, j'ai confance en vous. »

« Pourriez-vous imaginer combien j'étais heureuse d'avoir, la première, l'honneur de m'agenouiller devant le tabernacle avec mes Esquimaux ! lis assisièrent tous à la bénédiction du Saint-Sacrement qui suivit. Enfin je donnai à chacun une image de l'Enfant Jésus.

« Sans doute, ces braves gens sont-ils venus un peu par curiosité, mais je crois qu'ils seront à nous plus vite que nous ne pensons. Il paraît que les protestants parlent de placer chez nous leurs enfants. Plusieurs, quoique bien contrariés de nous voir ici, ne peuvent s'empêcher d'admirer les sacrifces et le dévouement des religieuses. Le Père supérieur est surpris de leur sympathie à notre égard. »

Lorsque le soleil eut repris le frmament et que la surface de l'alluvion, fertile en elle-même, du Mackenzie, se fut amollie, les sœurs tracèrent le carré d’un jardin. La pomme de terre, qui, à force de patience et d'habileté, s'est acclimalée au Cercle polaire, môrira-t-elle jamais à Aklavik, 500 kilomètres plus loin ? Les couches profondes n'y sont-elles pas trop invinciblement gelées ? L'avenir répondra.

En attendant, les femmes missionnaires ont réservé, contre ce jardin, le coin de repos où leurs tombes germeront pour Ia résurrection. La vue de leur futur cimetière soutient leur courage. Il leur promet que leur sacrifice ne sera point raccourci et que leur vie entière jusqu'à ses cendres appartiendra aux Esquimaux de leur apostolat.

Le Père Joseph Guy (1), O. M. J., professeur à notre université d'Ottawa et « agent volontaire » de nos évêques du Nord-Ouest pour les affaires indiennes auprès du gouvernement canadien, visitait, en juillet 1926, la mission naissante d’Aklavik. Cinq religieuses l'y accueillirent el lui présentèrent les quarante enfants qu'elles

€ Aujourd'hui Vitre Aposotique de Grouaré

avaient reçus. 11 admira l'école-pensionnat, la maison-chapelle, 'hôpital ; mais ce fut surtout la vue du « coin déjà réservé » pour le repos Anal qui le toucha. Il en parlait au Canon Hester, homme courtois et premier professeur en langue esquimaude du Père Trocellier, « qu'il respectait comme gentleman, disait-il, et comme blessé de Ia grande guerre ». Le ministre anglican quittait d'ailleurs le poste d’Aklavik par Le bateau qui ramenait notre cher professeur.

«— Y s-til des ministres enterrés dans le cimetière de la mission protestante ? demanda le Père Guy.

— Non, répliqua le prédicant. Nous ne demeurons pas assez dans ce pays pour ÿ mourir, et nous ne venons pas dans ce but. »

Le Père Guy s’entretenant dans la suite avec l'honorable M. Scott, chef du département des Indiens à Ottawa, de l'esprit apostolique des Sœurs Grises et de leur dévouement jusqu'à la mort à toutes les œuvres de charilé et d'humanité, reçut de l'éminent personnage, qui n'est pas de notre foi, cette réflexion :

«— They are wonderful civilizers ! — Ce sont de merveilleuses civilisatrices ! »

A quelque mille kilomètres à l'est d'Aklavik, entre le Grand Lac de l'Ours et l'Océan Glacial, le long du fleuve Coppermine, errent des tribus qui les aitirent, depuis le meurtre de nos premiers missionnaires : les Pères Rouvière et Le Roux. Les jeunes missionnaires revenaient du rivage de la Mer Glaciale, où ils avaient rejoint une tribu qu'ils voulaient convertir. Ils régagnaient leur cabane du Grand Lac de l'Ours, à travers le barren land. Une tempête de neige rageait. Leurs chiens étaient rendus. Les mission naires, exlénués eux-mêmes par la maladie, la faim et la fatigue, allaient, le Père Rouvière frayant le chemin aux chiens et le Père Le Roux relenant le traîneau à l'arrière. Deux Esquimaux perfdes les rejoignirent, et, les frappant traitreusement à coups de coutelas et de fusil, les abattirent. Puis ils mangèrent une partie de leur Joie. Ce fut à la fin d'octobre 1913. Le récit de la mort tra-

gique de ces jeunes apôtres fait rêver de martyre les intrépides religieuses. Elles entendent la voix du sang les appeler au grand steppe désolé. Leur sympathie pour ces peuplades ne pouvait que s'accroitre encore à la nouvelle de la mort du Père Frapsauce, successeur des Pères Rouvière et Le Roux, englouti sous la glace du Grand Lac de l'Ours. Et voici que le P. Fallaize, continuateur de ces trois victimes du devoir, depuis 1920, repassait, en septembre 1926, à Aklavik, et d'Aklavik à la maison-mère de Montréa racontant aux unes et aux autres l'exploration qu'il achevait d'accomplir le long de Ia côte arctique depuis Herschell jusqu'à Kent et la baie de Cambridge, et sur l'Ile Victoria jusque par delà le niveau du pôle magnétique. Dès le printemps 1927, exposait-l, il irait, avec le Père Binamé, jeune et brillant assistant que venait de dui donner la Belgique, fonder au bord même de l'océan Glacial, soit à l'embouchure du Coppermine, soit à la rivière Perry, une nouvelle mission centrale. De partout, cependant, les Esquimaux qu'il rencontrait réclamaient des missionnaires. À mesure qu'elles apprennent ces projets de l'apôtre mackenzien des Esquimaux, toutes les Sœurs Grises s'inscrivent pour l'avant-garde.

Plus à l'est encore du Mackenzie, au nord-ouest de la baie d'Hudson, à Chesterfeld Inlet, au cap Eskimo, sur l'île Southampton, Mgr Turquetil fait retentir l'appel au secours. En 1917, au bout de cinq ans d'efforts sans visibles effets, ses Esquimaux avaient commencé de se convertir, de par un miracle de Thérèse de l’Enfant-Jésus. L'heure de l'entrée de ces tribus dans le sein de l'Église approche. C'est pourquoi, sur ces bords les plus glacés de la région polaire, les Sœurs Grises réclament encore leur part d'apostolat.

Et cependant, redisons-le, la voix des missionnaires qui reviennent de ces parages se fait bien grave, elle n'a que d'affreuses promesses. C'est l'océan congelé où les rares camps. indigènes abattent et relèvent leurs maisons de neige à la suite des migrations

du phoque, leur nourriture. C’est le barren land, la terre stérile, nue. C'est Ia foundra immense où se perdraient cinq ou six Frances. Si le charbon, qu'il leur faudra apporter avec leur demeure tout entière, de Vancouver, de San Francisco ou de Montréal, s'épuise, ‘elles mangeront crue la chair du gibier ou du poisson, comme l'Esquimau, comme Mgr Fallaize qui leur disait plaïssmment un jour : « Si le poisson cru que j'ai mangé depuis que je suis au pays des Esquimaux m'était payé un dollar la pièce, j'aurais assez d'argent pour faire le tour du monde. » Du même coup, leur habitation de bois étant devenue glacière, elles n'auront plus que la neige pour refuge : l'iglou de neige, qui est aussi l'auberge des voyages hivernaux. Plus jamais, en tout cas, ne reverront-elles l'érable au sucre blond, si cher aux Canadiens, ni le sapin qui embaume, ni le bouleau qui chante ; plus un arbrisseau ne croitra pour elles ; plus une fleurette ne s'offrira à leur main pour l'autel de la Vierge, lorsqu'elles chanteront : « C'est le mois de Marie, c'est le mois le plus beau », car, seul, le lichen des rochers, pâture de l'ovibos et des troupeaux de rennes, n’est point tué par l'implacable hiver. Au dehors, l'ours gris et l'ours blanc, en quête de leur proie, les déchireront peut-être, moins terribles encore que l'indigène qui frappe dans le dos et dévore les entrailles. Du froid cuisant, de la neige poudroyante, de la tempête qui ne décolère presque jamais sur la plaine sans remparts, elles seront les victimes assurées. Tout cela leur est dit, décrit, représenté au plus cruel par les échappés de ces terres d'épouvante. Mais rien ne les trouble ; c'est l'horreur même de ces tableaux qui les attire. Elles n'auront de repos qu'elles n'aient accompli, en arrachant à sa nuit barbare le plus lointain des Esquimaux polaires, l'oracle du prophète : Toutes les extrémités de la terre ont vu le salut de noire Dieu.

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