LIVRE II, CHAPITRE XII. 9l'i
en son honneur : elle en fut charmée ; il est vrai que la comparant dans mes élégies amoureuses à toutes les plus belles divinités de la fable, elle eût été bien difficile, si mes vers ne lui eussent pas semblé admirables.
Ma confiance dans mon génie s'accrut à un tel point, que j'entrepris de faire un poème de longue haleine. Après avoir passé un grand nombre de nuits à délibérer sur le sujet que je traiterais , je m'arrêtai , pour mon malheur, à celui qu'avait déjà traité Voltaire, dans la vie de Charles XII. Ce livre m'était tombé tout récemment entre les mains , et les revers du roi de Suède en Russie m'avaient paru fournir matière à une poésie héroïque , très-animée et très-intéressante. Afin d'essayer mes forces, je composai un chant qui aurait dû être l'un des derniers du poème, puisqu'il renfermait une description de la bataille de Pultaw^a et des désastres de Charles XII dans l'Ukraine. Je fus si enchanté de mon ouvrage, que je ne pus résister à la démangeaison de me faire imprimer tout vif. Sans rien dire à per-
sonne, je portai chez un imprimeur cet échantillon de ma muse épique : il me demanda à quel nombre d'exemplaires je voulais faire tirer cette publication. Ne doutant pas du prodigieux succès qu'elle devait avoir , je répondis que c'était à six mille ; et encore entra-t-il un peu de modestie de ma part dans l'indication de ce chiffre. Le prix de l'impression fut réglé à douze cents francs; c'était juste le double de ce que je devais gagner par an chez M. Hector : mais je m'attendais à faire fortune avec la vente de mon poëme.