LIVRE II , CHAPITRE XIII
Vous n'aurez pas besoin de frapper à la porte du jardin : il vous suffira de presser un bouton placé au-dessus de la serrure, et la porte s'ouvrira d'elle-même. Mon père est à la campagne pour quinze jours; je suis parvenue à faire renvoyer mon insupportable et revêche gouvernante , et j'ai une nouvelle femme de chambre qui m'est entièrement dévouée. Je vais m'assurer si tu m'aimes : ce moment, que j'appelle et redoute à la fois , décidera de ta vie et de la mienne. »
La lecture de cette lettre me fit beaucoup réfléchir : comme je l'ai dit , mon imagination était puissamment captivée par Dagana; elle exerçait sur moi un empire de trouble , de fascination, de désir terrestre. C'était la première femme qui eût daigné s'apercevoir que j'existais; elle était d'une grande beauté; je ne sais même s'il n'y avait pas, jusque dans la teinte brune de sa peau, un caractère de bizarre nouveauté qui, une fois la première impression de surprise effacée , rendait plus impé- I. i5
rieux le sentiment qui m'entraînait vers elle. On concevra donc qu'à vingt ans il m'eût été difficile de manquer au rendez-vous qui m'était donné j mais j'avais déjà assez de réflexion pour prévoir et craindre les suites d'un engagement avec une femme d'un tel caractère. J'ignorais d'ailleurs quel serait cet engagement, et sous quelle forme nous allions nous prêter serment d'être pour toujours l'un à l'autre.
Le mépris que Dagana témoignait pour les rits de l'Eglise; les soupçons que j'avais déjà conçus touchant son goût pour l'astrologie, la divination et autres sciences secrètes ; l'ardeur déréglée de son imagination; les passions terribles qu'elle était capable d'éprouver; tout cela se présentait à ma raison pour affaiblir un désir formé en de plus basses régions de mon être.
Comme nous n'étions encore qu'au lundi , et qu'il me restait quatre jours pour me décider, j'ajournai l'examen de cette grave question, et je me livrai avec un plaisir infini à la correction des épreuves de mon œuvre poétique. Il existe,