LIVRE I, CHAPITRE III. a
« Notre vie est sujette à avoir des hauts et des bas, mais c'est ce qui en fait le charme; il ne me répugne pas d'avoir de temps en temps un créancier à mes trousses, cela empêche de s'ennuyer. L'appétit et la gaieté redoublent , et rien ne donne plus de verve à notre pinceau; jamais peut-être René, que tu connais, n'eût fait son beau tableau qui a concouru pour le prix décennal, s'il n'eût pas eu en perspective l'échéance d'une lettre de change emportant prise de corps. »
« J'avoue, répondis-je, que je ne conçois pas que ce qui ôte la liberté d'esprit puisse servir d'aiguillon au talent. »
« Tu ne sais donc pas, reprit-il avec une chaleur originale , que l'ame , pour produire quelque chose de beau, a besoin d'être violemment émue; or, l'enthousiasme n'est rien qu'une sublime inquiétude. L'homme qui digère bien, raisonne bien, paiebien, dort bien, ne sera jamais qu'un détestable artiste. Parlez-moi d'un homme ballotté, poursuivi, harcelé , qui ne sait aujourd'hui où il couchera demain, qui parcourt en quelques jours toutes les extrémités de la fortune, gagne
des monceaux d'or , les jette par la fenêtre , ne manque ni de dettes, ni de maux d'estomac, et qui, dans l'accès de la fièvre, au plus fort de l'embarras, prêt à se donner au diable , a une meilleure idée, et se donne au génie : oh ! c'est alors qu'il produira des chefs-d'oeuvre, et.... »
« Mourra sur la paille ou à l'hôpital, »repris-je pendant que M. Estève, avalant de la fumée, était contraint à s'interrompre.
Cependant, pour me prouver l'heureuse influence des assignations par huissier sur l'inspiration des artistes, il courut à son atelier, et y passa toute la nuit à peindre, à la clarté d'une lampe.
Je retournai le lendemain et les jours suivants chez mon négociant du Sénégal, et le portrait de sa fille au teint cuivré avança rapidement. Celle-ci commençait à m'adresser la parole pendant que j'étais occupé à reproduire ses traits ; je tâchais, de mon côté, d'animer l'entretien, afin d'étudier sa physionomie dans le moment où .ses impressions se peignaient sur son visage.
Elle s'exprimait avec facilité : son imagination
LIVRK I, CHAPITRE III. 29
vive se décelait par l'abus des images. Sa prononciation avait quelque chose de dur et d'offensant pour l'oreille; son ignorance était incroyable; il lui échappait parfois des traits de naïveté qui ne seraient pas sortis de la bouche d'un enfant et qui me causaient de grandes envies de rire.
Une fois, me trouvant prêt à éclater, je renversai , dans l'effort que je faisais pour me contenir, mon chevalet, ma palette, ma boîte à couleurs et mes pinceaux : le tout s'écroula avec fracas à ses pieds. Je fus pris d'un accès de toux qui faillit m'étouffer : elle se leva tout effrayée, et en l'absence de la gouvernante, qui était descendue en toute hâte pour me chercher un verre d'eau sucrée, elle s'approcha de moi, et me demanda à demi -voix comment je me trouvais.
Sa manière de me regarder avait une expression si singulière, il y avait à la fois tant de flamme et de tendresse dans ses yeux , le sonde sa voix disait à lui seul tant de choses, que mon envie de rire se passa à l'instant , et ne revint jamais depuis.
3o ALPHONSE DORIA.
J'avais à peine eu le temps de remercier Dagana (c'était le nom que je lui avais entendu donner ) de l'aimable intérêt qu'elle me témoignait, lorsque nous entendîmes les pas de la gouvernante qui remontait.
A mon retour, je me gardai bien de raconter à M. Estève ce qui venait de m'arriver; mais je fus vivement intéressé en apprenant que M. Desprez, père de Dagana, devait venir diner chez lui, et qu'il se proposait de lui demander le récit de ses aventures.
Dans la séance suivante , Dagana continuait à me sourire en me laissant voir les perles qui brillaient entre ses lèvres , ou bien elle jouait avec les nattes de ses cheveux , les prenait entre ses mains, et en tournait les pointes contre moi comme si elles eussent été des flèches ; mais aussitôt que mademoiselle de Saint-Germain , son honorable gouvernante, jetait les yeux sur elle, elle reprenait l'air le plus indifférent du monde, et cessait son petit manège pour le recommencer et le varier à l'infini, dès que la vieille fille baissait la tête vers le mouchoir qu'elle était oc-