CHAPITRE IV
Description d'un dîner chez M. Estève.
Le même jour le père de Dagana vint dîner chez mon maître comme celui-ci me l'avait annoncé. La table avait été dressée dans un petit jardin dont M. Estève avait la jouissance. Nous étions au mois de juin et le temps était parfaitement beau. Nous étions protégés contre
Sa ALPHONSE DORIA.
les derniers rayons du soleil par un énorme massif de lilas qui nous entouraient de tous côte's. A la belle ordonnance du service, à l'éclat de l'argenterie et des cristaux , et au choix délicat et recherché des plats nombreux qui couvraient la table , qui se serait douté que le maître de la maison fut à la veille d'avoir son mobilier saisi pour une dette minime? Il est vrai que rien de tout cela ne lui appartenait. Il avait loué la table autour de laquelle nous étions rangés et les chaises mêmes sur lesquelles nous étions assis. Nous mîmes promptement et gaiement à Tabri de la saisie le dîner qu'il voulait bien nous offrir. Les convives étaient au nombre de douze ; trois valets de louage en habits noirs, attentifs aux ordres que leur donnait M. Estève, soit du geste , soit de l'œil , allaient et venaient autour de nous ; et bientôt le bruit des fourchettes et des assiettes, les éclats de voix de douze personnes qui parlaient toutes ensemble, le gazouillement discord des oiseaux qui se disputaient, au-dessus de nos têtes, les branches où ils se percheraient pendant la nuit, et le roulement