LIVRE HT, CHAPITRE VI. SaS
part, une occasion que j'avais souvent pensé à faire naître moi-même sans avoir jamais pu m'y déterminer. En sondant les dispositions de mon cœur, je me persuadai que la fille de M. Desprez, dût-elle renoncer à ces abominables pratiques qui avaient élevé jusqu'à ce moment une invincible barrière entre nous, ne prendrait jamais possession de la plénitude de mon attachement; que dût-elle même ouvrir les yeux à la vérité , revenir aux lumières de la raison et de la foi, et consentir à faire célébrer notre mariage selon les lois de la société et de l'Église, je ne pourrais jamais attendre aucun bonheur de mon union avec elle, et qu'ainsi j'étais placé avec la supposition la plus favorable, dans l'alternative de refuser le sacrifice qu'elle me ferait de ses croyances pour m'épouser , ou de lui faire, en m'unissant à elle, celui de mon indépendance et de ma félicité.
D'un autre côté, encore bien que cette fille extraordinaire ne m'inspirât aucune de ces tendresses qui viennent du fond de l'ame , et que son ignorance , son défaut d'éducation , son ca-
ractère impétueux, jaloux et souvent tyrannique , ne me permissent pas d'envisager sans quelque effroi la perspective des indissolubles nœuds dont je viens de parler, les charmes de cette beauté demi-africaine, la grâce piquante et un peu sauvage de sa naïveté, l'élévation de ses sentiments poussés quelquefois jusqu'au sublime, les étincelles qui s'échappaient sans cesse, et, pour ainsi dire, à la fois, de son arae et de ses yeux, la variété et la vie que les facultés passionnées de cet être singulier communiquaient à tous les objets, l'habitude de la voir, de l'entendre , et de me sentir si profondément et ardemment aimé d'elle, enfin la prodigieuse impulsion qu'avait donnée à toutes mes idées, à tous mes sentiments, la première des passions que j'eusse inspirée dans ma vie : voilà, comme je l'ai déjà dit plus haut, ce qui agissait sur mon esprit et sur mes sens, si ce n'est sur mon cœur excitait en moi la curiosité à défaut de la sympathie, et l'amour- propre au lieu de l'amour; me faisait craindre] une