LIVRE III , CHAPITRE XV
toucher, voir , entendre, goûter ou sentir les corps; mais quels sont la forme, la couleur , le son , le goût et l'odeur de la justice ? » Tantôt je le priais de m'expliquer la signification qu'il attachait à l'idée du devoir ; car le désir de jouir et la crainte de souffrir sont les seuls mobiles qui puissent gouverner les actions de l'homme conduit seulement par les sens. Une autre fois je m'étonnais de ce que le monde témoignât de l'admiration pour ces prétendus martyrs de l'honneur, du devoir ou de la foi, qui avaient renoncé à la vie plutôt que de trahir leur serment, leurs obligations ou leur croyance. Dans une autre occasion je me hasardais à lui demander s'il n'y avait jamais que la beauté qui, dans une femme , captivât notre cœur, et si quelque chose de plus divin que la volupté ne pouvait épurer l'amour.
Toutes ces questions embarrassaient fort mon honorable maître. Je ferai grâce au lecteur de ses réponses et de nos discussions; je me contenterai de lui dire que ces dernières ne firent que m'éclairer davantage sur la faus-
SgB ALPHONSE DORIA.
seté des opinions embrassées par M. de Lacy, et que me donner une perception plus vive et plus claire du principe céleste et immortel que je sentais battre dans mon sein; du reste, j'apportais tant de modération et de convenance dans les objections que je soumettais à M. de Lacy que, loin de perdre ses bonnes grâces par ces débats, je fis de nouveaux progrès dans son estime et fus traité par lui avec une distinction qui m'attira les plus humbles respects de la part de ses domestiques et remplit d'étonnement tous ceux qui connaissaient son caractère.