‹ Aventures d'Alphonse DoriaChapitre 5 sur 232 · LIVRE 1, CHAPITRE I. f · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE I. f

se faisait renfoncer, dans leurs orbites, ses yeux enjoués à fleur de tête. La rieuse se tendait triste , la mélancolique s'épanouissait , la boudeuse respirait la bonhomie , la plus jolie s'ôtait ses grâces : toutes les laides faisaient faire , sous leur nom, le portrait d'une autre. C'était un nez à raccourcir, une bouche à diminuer , un visage à allonger , des épaules à faire descendre : l'artiste devait corriger toutes les méprises de la nature.

Mon père fit un portrait de ce genre pour une vieille fille fort riche prête à se marier par procuration. Cette fois il s'était surpassé. Le portrait eûft plutôt ressemblé à cent femmes prises au hasard, qu'au véritable modèle. Cependant celle-ci s'extasiait sur de longs cheveux bouclés et du plus beau blond du monde , substitués aux siens, ras et courts, et tirant sur le roux ; elle se complaisait dans ces grands yeux couleur d'azur qui remplaçaient les yeux ronds et ternes dont la nature l'avait gratifiée; elle s'admirait dans son nouveau visage devenu ovale, dans son teint tout à coup rafraîchi et dans

sa taille effilée comme celle d'une nymphe.

Mais qu'advint -il de ce parfait mensonge de l'art? Le fiancé devint éperdument amoureux d'un être idéal , et contracta la promesse authentique de faire le mariage. On juge de sa surprise et de son indignation lorsqu'il chercha sa femme, et ne la retrouva plus. Il recula devant le modèle qui avait fait mentir le pinceau , et courut lui intenter un procès. Les juges reconnurent que l'image se trouvant n'être celle de personne, il n'y avait plus d'union possible.

Cependant mon père remarquait avec chagrin que je fiaisais peu de progrès sous sa direction; dans lespoir que j'aurais plus d'émulation à bien faire dans une maison étrangère, il résolut de me placer chez un peintre de ses amis. Ma mère versa quelques larmes en apprenant cette détermination; le matin du jour où je devais quitter mes parents, elle me fit approcher de son lit et mêla à ses adieux de sages conseils :

« Mon cher Alphonse , me dit-elle, je ne serai plus là pour prendre soin de toi et te diriger; promets-moi, mon garçon , de bien te conduire.

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