LIVRE I, CHAPITRE I
l'un de nous deux, je ne pouvais retenir mes larmes; mon cœur se gonflait de dépit; j'en perdais l'appétit et le sommeil, et j'exhortais mon compagnon à nous priver de toute récréation jusqu'au jour où nous serions remontés au rang que j'ambitionnais et qui nous semblait dû.
J'avais un égal besoin d'exercice pour mon corps et de discipline pour mon esprit. Tantôt je poussais le jeu jusqu'à l'épuisement; tantôt je me délassais de mes études par d'avides lectures qui fournissaient un aliment précoce à mon imagination.
Mon père ayant éprouvé des pertes assez considérables, et ne pouvant plus suffire aux frais de mon éducation, ne me laissa pas achever mes études de latinité. Je n'avais encore que treize ans lorsqu'il me rappela près de lui. Il avait recommandé au directeur du collège de me faire appliquer avec un soin particulier à l'art du dessin, mais on attachait trop d'importance dans cet établissement à l'étude des langues mortes, pour donner suite au voeu qu'il avait exprimé. D'ailleurs on m'avait reconnu peu de goût pour cet
art : j'aimais beaucoup mieux traduire une harangue de Cicéron que d'esquisser une tête de Léonidas.
Dès que je fus arrivé chez mon père, il me mit un crayon dans la main, et me donna assidûment des leçons de dessin. Au bout de quatre ans il me jugea en état de commencer la peinture et m'installa dans son atelier, afin de me faire profiter de son exemple. J'avoue que j'étais beaucoup plus attentif à regarder toutes les figures qui posaient tour à tour devant nous, qu'à étudier la manière dont mon père les fixait sur la toile. Rien n'était plus gai , pour moi , que d'épier la vanité dans ses prétentions les plus ridicules. La plupart venaient , non se faire peindre, mais flatter pour leur argent. Aussi, chaque modèle affectait un air de visage tout nouveau et contre nature. Le vieillard se fût désolé qu'on le représentât avec une figure recueillie et sévère; il entrouvrait ses lèvres fanées et ne craignait pas de réclamer un portrait souriant, montrant les dents qu'il n'avait plus. Le jeune homme évaporé prenait une mine méditative et