LIVRE I, CHAPITRE II. jj
mais pour ne pas perdre son titre de comte dont il était fort entiché , il s'était fait appeler M. Lecomte ; innocente invention de la vanité qui, substituant le titre au nom, employait sa noblesse même à déguiser son origine et faisait sortir de la bouche de quiconque l'approchait un hommage involontaire. Revenu en France, il avait continué à vivre de son art, et, par respect pour sa noblesse , avait conservé le nom qu'il portait à l'étranger.
Il parlait toujours d'une voix lente et solennelle, ne s'asseyait jamais, travaillait debout, se reposait debout, mangeait debout et dormait quelquefois debout , à telle enseigne qu'il tomba un jour de toute sa hauteur , dans le fort de cet étrange sommeil , sur son chevalet, et se fit à la tête une large entaille ; enfin on peut dire qu'il vivait debout.
Son régime était on ne peut plus frugal ; il se nourrissait de chocolat sec et ne buvait que de l'eau ; mais il est vrai qu'il mangeait et buvait tout le long du jour. Ses poches étaient bourrées de tablettes de chocolat qu'il ne cessait de gri-
gnoter une à une en tenant sa palette ; il y avait, dans un coin de son atelier, une fontaine d'eau clarifiée destinée à fournir à ses fréquentes libations.
Il prenait beaucoup de tabac ; on peut dire aussi qu'il s'en nourrissait, à en juger par ses continuels éternuements. Des malins disaient même qu'il en faisait prendre aux personnages de ses tableaux. La vérité est qu'il en mélangeait avec ses couleurs et que ses portraits méritaient assez bien le nom qu'on leur avait donné dans le commerce : celui de portraits au tabac.
Sa touche était d'une extrême sécheresse ; on aurait pu la comparer à celle de son corps ; il n'y avait aucune grâce , aucune flexibilité dans les attitudes de ses personnages : il leur donnait à tous un air triste et malade ; mais il excellait dans une partie , celle des vêtements ; il imitait le drap et le velours d'une manière merveilleuse, aussi , en jugeant les ouvrages des autres , ne s'altachait-il qu'aux étoffes ; il condamnait un portrait en ces mots : cet homme n'est pas vêtu.
D'après les conditions faites avec mon père,