LIVRE I, CHAPITRE II. i
M. Lecomte s'était engagé à me nourrir ; le lendemain du jour de mon entrée chez lui, il me remit pour mon déjeuner une tablette de chocolat , un petit pain et une cruche d'eau , en me disant : Voici, mon cher ami, votre déjeuner. Naturellement friand , comme on l'est à dix-huit ans , je trouvai d'abord ce repas fort à mon goût. Quand vint l'heure de la collation il me remit une seconde tablette et un nouveau petit pain , et m'autorisa à remplir ma cruche d'eau lorsqu'elle serait vide. Mon estomac eût désiré quelque chose de plus solide ; mais je comptais, au dîner, le réconforter par quelques aliments plus substantiels. Mon espérance fut déçue: le dîner ne différa des deux repas précédents que parce que ma ration de chocolat et de pain fut doublée ; et le souper fut exactement semblable au déjeuner et à la collation.
Je pestais de bon cœur contre l'original qui me mettait à un régime d'une si étrange frugalité. Ayant lu sans doute sur ma figure les dispositions dans lesquelles je recevais mon dernier repas du jour :
l4 ALPHONSE DORIA.
« Tu n'es pas accoutumé , me dit-il , à mon genre de vie, mais cela viendra; tu veux être artiste, et tu béniras un jour les habitudes que je t'aurai fait prendre , et qui auront contribué à tes succès. Tu ne sais pas, mon ami , tous les heureux avantages de ce système. D'abord il est économique, ce qui n'est pas une mince considération pour un peintre jaloux de la vraie gloire; en second lieu il nous dispense de tout cet attirail de domestiques, de cuisine, de comptes, qui imposent des soins si importuns au génie qui n'aime pas à être distrait de ses travaux favoris. Troisièmement, il nous permet de consacrer la journée tout entière à la culture de notre art, de composer plus d'ouvrages que nos confrères dans le même temps , d'acquérir plus de titres à la renommée, et s'il nous en prend envie , de gagner davantage. Quatrièmement, il nous met dans une meilleure disposition pour sentir le beau et le reproduire ; nous y trouvons cet avantage de n'avoir jamais la tête ni la main allourdies par d'indigestes aliments ; de conserver, pour bien voir la nature, des regards exempts
LJVRE I, CHAPITRE II. l5
de la vapeur du vin ; d'avoir le sentiment plus prompt, la conception plus libre, la touche plus légère, le coloris plus chaud et plus vrai. Croyezvous qu'à moins de suivre un si excellent régime je saurais imiter le drap et le velours comme je le fais? Je défie quiconque se nourrit de chair et s'abreuve de liqueurs fermentées, de donner à ses étoffes ce lustre et cette finesse.
« Enfin, mon cher ami, le chocolat est le meilleur des digestifs, il fait vivre sans qu'on s'en aperçoive , donne de la chaleur au sang , du ton aux organes , de la fraîcheur aux sensations, du calme à l'esprit, de la douceur et de l'urbanité au caractère ; c'est le plus sûr remède contre les maladies de langueur auxquelles nous autres artistes sommes exposés ; avec lui, point de fièvre, d'irritabilité, de mauvaise humeur, et par suite de jalousies, d'inimitiés, de chagrins, tels que la vie d'artiste en est semée. Ajoute foi à mon expérience, la fève du cacao est un vrai présent du ciel , le pain du génie, la nourriture de l'enfant d'Apollon, l'aliment de l'artiste prédestiné à la gloire , le préservatif de sa vertu, de sa santé, de son
bonheur. Si tu te mets à cette diette divine , tu pourras arriver un jour à m'égaler en peinture ; tu triompheras de ton peu d'aptitude à faire les draperies et les vêtements, et tu jouiras de l'inaltérable égalité de tempérament qui est mon partage. Sois-en persuadé, sans ce sage régime je n'aurais jamais pu me résigner à passer pour un roturier, et à cacher ma noblesse sous un nom bourgeois. »
Ce discours, quoique prononcé du ton le plus sérieux et le mieux convaincu, ne me persuada que d'une chose; c'est que ce que j'avais de mieux à faire était de sortir au plus vite de cette maison où j'étais bien venu apprendre la peinture, mais non me former à la diète pythagoricienne.
Le jour suivant je courus raconter à ma mère ce qui s'était passé; elle en rit à gorge déployée, et obtint facilement de mon père, que le même récit divertit infiniment, que je fusse placé immédiatement dans un autre atelier.