LIVRE II, CHAPITRE IX. l
que je recevais d'une femme ; aussi étais-je tout rempli (le surprise, de joie et d'orgueil. Seulement je me disais plusieurs fois intérieurement : Il est bien dommage qu'elle ne soit pas blanche; mais je me souvenais de ses admirables cheveux , pareils aux tiges traînantes et mélancoliques de l'ébénier en fleurs; de ses yeux noirs, étincelants comme deux étoiles réfléchies par une belle nuit dans un lac tranquille; de ses dents, dont la blancheur eût fait croire qu'elle avait les lèvres parsemées de gouttes de lait ; et enfin de la grâce de ses attitudes et de la majesté de sa taille.
L'agitation que me causait la perspective de ce rendez-vous ne me permit pas de goûter le sommeil; je me levai à la pointe du jour, et, regardant ma montre, je calculai combien d'heures et de minutes devaient s'écouler, avant que le moment de me rendre chez Dagana fut arrivé; assis sur le bord de mon lit, à demi habillé, je restai abîmé en de profondes réflexions; il me fallut enfin reprendre le cours de mes occupations.
Lorsque j'eus passé environ trois heures dans le cabinet de M. le comte, à remettre au net plusieurs discours qu'il préparait d'avance pour des circonstances qui pouvaient ne jamais se présenter et qui devaient lui permettre d'étonner tout le monde par d'éloquentes improvisations dont lui et moi nous aurions eu seuls le secret , je passai avec lui dans la salle du déjeuner où nous attendait la comtesse dans un gracieux négligé du matin. C'est à cette heure qu'il est, je crois, le plus facile d'étudier les physionomies. Le visage reposé par la nuit , a une sorte de candeur involontaire, qui lui laisse refléter les habitudes de l'esprit et du caractère. Les clignements d'yeux , les sourires, toutes les grimaces qui composent le manège de la coquetterie ou de la politesse ne sont pas encore en exercice; les ressources de^'art ne déguisent pas la trace des années ou les disgrâces de la nature; les joues ont leur couleur naturelle; les rides sont à leurs places, les cheveux ne sont enrichis par aucun emprunt. C'est ce qui fait que souvent une personne