Aventures d'amour d'un diplomate
Nous sommes au mois de mars, il est six heures, le soir tombe ; le bourg d’Azelunde-en-Caux est plein d’autant de rumeurs qu’en une matinée de jour de fête. On annonce la mort de la très-vieille, très-riche et très-bonne madame Deslins, propriétaire du grand château d’Azelonde, et chacun, en annonçant à son voisin que la vieille dame est sur le point d’expirer, conclut par un signe de tète auquel le voisin répond par un autre signe, parfois de doute, mais souvent d’assentiment. Les paysans et les
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bourgeois d’Azelonde sont convaincus que cette mort n’arrivera pas sans être accompagnée de circonstances bizarres : c’est maître Pinchinelle qui l’a dit.
Au château, tout est sombre. Les contrevents sont clos, les portes sont fermées ; durant tout l’après-midi, personne n’a remué. Mais depuis que cinq heures sont sonnées, une vieille figure sèche, aux yeux ternes, aux pommettes saillantes, au nez de chat-huant, à la physionomie austère, apparaît toutes les dix minutes à la porte de la cuisine. La tète passe, les yeux parcourent avec anxiété le chemin qui, traversant le parterre, va rejoindre la route conduisant au bourg ; puis la porte se referme sans bruit.
Bientôt la vieille femme se montra tout entière, et enfin, comme si elle ne pouvait plus dominer l’inquiétude mystérieuse qui l’agitait, madame Poirier, l’intendante du domaine, la femme de Sénateur Poirier, le maître-valet, se dirigea d’un pas fiévreux vers la barrière du château.
Quand elle atteignit cette barrière, deux jeunes hommes y arrivaient, l’un par la gauche et venant du bourg d’Azelonde, l’autre débouchant à droite par le sentier qui mène au château de Muretot.
La figure de ce dernier, qui n’était autre que M. le vicomte Paul d’Azelonde, présentait de beaux traits enlaidis par une physionomie antipathique. Il avait « barbe rouge et noirs cheveux, » comme disent les vieux proverbes normands, qui indiquent cette variété de couleur comme im signe de mauvaise nature. Ses yeux, aux paupières rouges, au regard railleur et grossier, ses joues pâles et tirées présentaient quelque chose de répulsif que ne faisaient pas oublier un front intelligent et un son de voix très-doux.
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Le secoud personnage, M. Sylvain Caudil, était, dans sa mise, aussi soigné que M. d’Azelonde était négligé. Il était plus petit et plus jeune. Ses épaules carrées, sa taille fine pourtant, ses petits pieds, ses larges mains, sa figure ronde et halée aux lèvres mignonnes, ses cheveux châtains et plats, ses yeux noirs, vifs, clairs et curieux, tout cela constituait un ensemble qui n’avait rien de bien remarquable, mais qui était intéressant et sympathique. 11 y avait d’ailleurs dans tout l’ensemble de sa personne un mélange de joyeuseté spirituelle et de froideur prudente, de jeunesse naïve fet d’intelligente réflexion, qui faisait de Sylvain, fils de M. Candil, maire d’Azelonde, un rival inquiétant pour le vicomte Paul.
— Bonsoir, la Pésière (1), dit ce dernier; comment va madame Deslins ?
— Elle ne va point bien, monsieur Paul. Mais écoutez donc... n’entendez-vous pas un bruit de voitures sur la route de la bourgade ?
— Non, la Pésière, dit Sylvain après avoir écoute, c’est une voiture légère, la voiture du médecin, sans doute, qui roule sur le chemin de Muretot à Brettaineville.
— Abl N’est-ce point le galop d’un cheval que j’entends sur la route de la bourgade?
— Non pas sur la route d’Azelonde, dit encore Sylvain, mais bien là, dans la plaine, sur le chemin de Goulemare.
— Ab ! fit la vieille femme en poussant un soupir de satisfaction.
— S’il arrive malheur, reprit Sylvain, voudrez-vous bien dire à mademoiselle Rose, la petite-fille de madame
(1) La femme de Poirier, la Poirièrc, la Pésière, d’après la prononciation normande.
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Deslins, que mon père se met tout à sa disposition ; il m’u chargé de venir vous le dire, la Pésière.
— Je suis chargé, dit Paul à son tour, de la même commission de la part de ma sœur, qui serait venue «‘Ilemême se mettre aux ordres de mademoiselle Deslins, si elle avait espéré être reçue sans étiquette. Je vous serai bien obligé, la Pésière, de dire à votre maîtresse toute la part que nous prenons à ses soucis.
— Je vous remercie bien tous deux. Je ne vous engage pas à entrer, maison de morte n’est point pour être ouverte. Mais je n’oublierai rien.
La vieille femme, après les avoir salués, se perdit dans l’çbscurité.
Les deux jeunes hommes quittèrent l’entrée du château, et tournant à droite, ils firent l’un à côté de l’autre, mais tous deux silencieusement, une centaine de pas le long de la muraille.
La nuit était complètement venue.
— Il fait noir, cria Paul d’Azelonde, comme dans l’àme d'un usurier. — Ah! pardon, monsieur Sylvain, j’oubliais que vous êtes en relations de cousinage avec M. Lemien. — Il me semble, malgré l’obscurité, que nous sommes arrivés devant la barrière de maître Roguet. C’est ici que nous nous séparons; je retourne à Muretot, et je suppose que vous allez à Brettaineville pour rendre à M. Candil bon compte de la commission dont il vous a chargé,
Paul s’arrêta.
— Oh! reprit-il en riant, M. le maire d’Azelonde est rempli d’attentions délicates pour ses jeunes administrées. C’est un homme fort actif. J’imagine que le bien des particuliers lui est aussi précieux que le bien public, et qu’il joindrait volontiers, sans se sentir surchargé, la
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tutelle de mademoiselle Deslins à la tutelle de la com-r mune d’Azelonde.
— La tutelle de mademoiselle Rostyserait plus convenablement remise aux mains de M. le comte de Bosqueney ; c’est bien l’avis de M. Paul d’Azelonde, n’est-ce pas? et cela parait bien juste quand on songe que M. d’Azelonde est le neveu de M. de Bosqueney. Il est vrai que ce ne serait pas l’administration de ses propres biens qui empêcherait M. le comte de remplir ses devoirs de tuteur.
— Laissons mon cher oncle, reprit Paul en ricanant; je sais bien qu’il n’est pas millionnaire, et cela m’est égal, puisqu’il ne doit me léguer que sa malédiction. Après tout, je n’assure pas que M. Candil ait un goût prononcé pour être tuteur.
— Monsieur, je vous souhaite le bonsoir.
— Ah ! permettez. Qu’est-ce qu’on disait donc ce matin au bourg, dans le cabaret du père Lapique? Que M. Candil est fort inquiet de trouver une bru convenable pour tenir noblement la belle maison qu’il vient de faire bâtir à Brettaine ville.
— Ma foi, monsieur, répondit Sylvain, les cabarets sont vraiment des lieux instructifs. Au moment même où l’on parlait ainsi chez le père Lapique, on assurait chez le père Lachèvre, son collègue, que mademoiselle Berthe d’Azelondc était préoccupée de trouver une belle-sœur riche pour meubler convenablement le noble et vieux château de Muretot.
— Monsieur Sylvain !
— Or, si le père Lapique a pour enseigne le Soleil-Levant, le père Lachèvre a pour enseigne l’Étoile ; de quel côté se trouve la lumiçre, s’il vous plaît, monsieur Paul?
— Monsieur Sylvain, je ne permets à qui que ce soit de mêler le nom de ma sœur à mes discussions.
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— Monsieur Paul, je respecte infiniment mademoiselle d’Azelonde, comme le fait du reste tout homme de ce pays, mais je ne^ois pas l’insulter en lui supposant des intentions analogies à celles qu’il vous a plu de supposer à mon père.
— Are ! cria avec un accent normand fort prononcé, une voix railleuse qui sortait de derrière la barrière de maître Roguet ; aré ! voilà des parents qui ont perdu l’argent qu’ils ont dépensé pour l’éducation de leurs enfants ! Parmenda, on les mène au loin, ces enfants, dans les collèges, et, quand ils reviennent, ils n’ont même point appris les fables.
Les deux jeunes gens étaient restés un instant stupéfaits.
— Qu’est-ce que tu veux dire, Atorni (1}, vilain singe; car c’est toi, n’est-ce pas ? s’écria Paul en colère.
— Dos! si c’est moi! Quand il se dit une. parole sage dans toute la bourgade, de qui viendrait-elle bien, si ce n’est d’Atornl Pinchinelle !
— Et qu’est-ce que tu nous contes avec tes fables ?
— Des fables ! J’en ai lu une qui raconte que deux jeunes gens se disputaient pour une belle fille, riche et presque orpheline, quand survint un troisième larron qui saisit maître Aliboron..
— Explique-toi, vieux coquin, où je vais redresser tes jambes cagneuses.
— Laissez-moi faire, s’écria une ombre qui sortit brusquement du chemin creux de Muretot ; c’est à moi de le corriger, ce vieux chouan ; je le guettais; c’est à lui que je dois mes deux ans de prison..
(î) Adonis, nom de baptême
— Saint-Braan (1) ! et moi, ne suis-je point là, Glame (2), maudit forçat? cria une nouvelle voix. Situ avances, je te casse sur mes genoux comme une douvjpourrie. malgré le grand couteau que tu portes toujoTrçi comme un voleur de la ville.
Un fantôme gigantesque fit quelques pas en avant de la barrière.
— Ah ! c’est Braan ! s’écria Glame.
Et il disparut dans la nuit.
— Monsieur Sylvain, dit Paul, il parait que nous étions en fort nombreuse compagnie. Je vous souhaite le bonsoir. Quant à toi, vilain satyre, j’irai demain au bourg et je te promets bien de te montrer comment on traite les ânes dans les fables, si tu ne m’expliques pas ce que tu veux dire par ton troisième larron.
Il s’enfonça dans le chemin creux qui mène à Muretot, tandis que Sylvain se dirigeait vers la plaine de Brettaine ville.
Les deux fantômes qui avaient joué le principal rôle vocal dans ce nocturne quittèrent la barrière de maître Roguet, et s’avancèrent sur la route d’Azelonde. Maître Atorni Pinchinelle, petit vieillard grêle, boitait dignement à côté de son puissant compagnon, Braan Tubeuf, hercule bonhomme dont le malin vieillard était le mentor et le tyran.
Ils ne tardèrent pas à approcher de la barrière du château d’Azelonde ; Atorni s’arrêta et semblait chercher à découvrir quelque chose à travers l’obscurité, Braan s’arrêta aussi.
— Bos ! hé ! Qu’est-ce qui se remue là autour de la
(1) Saint Abraham.
(2) Guillaume.
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barrière? dit ce dernier. Serait-ce que madame Destins est déjà morte et qu’elle ne veut point quitter son beau château? F* point troubler les braves gens, maître Atomi. C’était une bonne femme. Soyons polis et prenons à travers champs, nous effarouchons peut-être son âme !
Atomi jeta vin rire railleur, et s’avança vivement.
— Hé! la Pésière, hé ! Est-ce un amoureux que vous attendez là dans l’obscurité?
— Si on te le demande, répliqua la vieille femme avec colère, tu répondras que tu n’en sais rien.
— Non, je ne répondrai point ça.
— Ah! et pourquoi?
— Pourquoi? hé ! parce que je connais celui que vous attendez là, à cette heure, au lieu d’être à côté de votre maîtresse, qui appelle celui que vous n’appelez point ; a côté de votre maîtresse, qui ue veut point mourir jusqu’à ce que soit venu celui que vous voudriez tuer.
La nuit empêcha Braan de constater l’émotion que ces paroles avaient produite sur le visage de la vieille femme, mais il put saisir un geste qui prouvait qu’elle avait été touchée sensiblement. Elle reprit pourtant de sa voix ferme :
— Je ne sais point ce que tu veux dire. Comme toujours tu parles en l’air, afin que les fillettes disent : C’est un sorcier. Je veux bien te dire que j’attends sur 'l’ordre de madame Deslins, M. Lemien, que Sénateur est allé chercher.
— Ce n’est point vrai, la Pésière ; ce n’est point ta maitresse, c’est toi qui as envoyé cherché M. Lemien. Les Lemien n’ont jamais bien fait aux Deslins, honnêtement parlant. Qu’est-ce que tu veux faire de cet usurier, de ce faux avocat?
— Passe ton chemin, c’est moi qui te le dis. M. Candil
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ne t’aime point, et je lui demanderai demain si lu as' le droit, parce que tu es méchant et bossu, de venir insulter les gens chez eux en pleine nuit. ^
— Eh bien! va demain, Eugénie, faircr ta question à M. Candil, moi, j’irai en faire une autre à M. Pieuxnoel, le juge de paix.
— Et qu'est-ce que tu lui demanderas, mauvais sorcier, toi qui sais tout ?
— Je lui demanderai comment 'il se fait que Jacques Râmont.... La Pésière, je ne vous vois point et pourtant je sais que vous rougissez.
La vieille femme né répondit pas.
— Voulez-vous toujours savoir ce que je demanderai à M. Pieuxnoel?
— Oui, répondit la Pésière d’un ton ferme.
— Je lui demanderai pourquoi Jacques Râmont, qui est parti ce matin de Paris à dix heures et qui est arrivé à la station de ces nouveaux chemins, qu’on appelle des chemins de fer, à quatre heures, je demanderai pourquoi il n’est pas encore arrivé à Azelonde, quand le bourg n’est pas à deux heures de la station, et que sept heures sont sonnées depuis longtemps.
— Et qu’est-ce qu’il te répondra, ce juge ?
— Il me répondra qu’il ne sait point; mais moi, je le lui apprendrai.
— Eh bien ! dis-le-lui, ça lui fera plaisir, à ce juge, de savoir des nouvelles; va, tu n’es encore qu’une moitié de sorcier, chouan !
Et s’approchant viven\ent de lui, elle dit à mi-voix :
— C’était à cinq heures qu’il fallait lui dire tout cela ; maintenant, il est trop tard, et demain, tout ce que je veux sera fait.
— Aré, fit Atorni en ricanant, tu me fais tort de la
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moitié de ma sorcellerie ; dans une heure tu me la rendras.
Il s'éloigna accompagné de Braan, qui n’était point heureux d’entendre tant parler de sorcier à la porte d’une maison mortuaire.
— Atorni, souviens-toi ! cria la vieille femme; moi, je n’oublie jamais ! moi, je n’ai jamais pardonné ! Aie mémoire et défcnds-toi ! Que celui qui sème épines n’aille point pieds nus !
— A chair de loup, sauce de chien; répondit maître Atorni.
Il se perdit dans l’obscurité.
— Rosette, quelle heure est-il? demanda madame Deslins d’une voix rauque ; llose ne m’ entends-tu pas ?
— Souffrez-vous davantage, bonne maman? dit la jeune fille en se réveillant.
— Pauvre petite, tu dormais! Oui, voilà deux jours que tu ne t’es pas couchée !
— Ce n’est rien, chère grand’mère ; pensez à vous guérir; je rattraperai vite le temps perdu.
— Tu n’attendras pas longtemps. Regardp la pendule ; quelle heure est-il?
— Sept heures et demie.
— Il devait être ici à six heures, murmura la vieille femme. Mon Dieu ! ne viendra- t-il pas? Peut-être n’ étaitil pas à Paris quand ma lettre est arrivée.
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Elle laissa retomber sa tète sur l’oreiller, et ses ongles recourbés, au bout de ses longs doigts maigres, pressèrent avec une ferveur nouvelle les grains de son chapelet. Rose regarda un instant sa grand’mère, une légère humidité voila ses yeux rougis par les larmes des jours précédents. Puis ses paupières s’abaissèrent, elle fit de vains efforts pour chasser l’assoupissement, et sa tète mignonne s’affaissa sur son épaule. ,
Madame Deslius essaya de tourner son cou grêle et raidi, et voyant Rose endormie, elle fit un effort pour porter son bras décharné jusqu’à un livre de prières posé sur la table de nuit. Quelques gouttes de sueur perlèrent sur son front livide et son bras s’arrêta à mi-chemin. Elle jeta un regard autour de la grande chambre, à l’extrémité de laquelle son lit était placé. On eût dit qu’elle espérait voir un être humain se mêler aux vagues ombres contre lesquelles luttait faiblement la lueur de la lampe.
Elle écouta. Le vent de mars soufflait dans les hautes cheminées du château, la pendule démenait son impassible tic-tac, les vives étincelles gambadaient dans le foyer aussi follement que si elles eussent voulu éclairer la rougeur d’une jeune mariée. La vieille femme écouta encore; elle n’entendit que la respiration haletante qui sifflait à travers les dents fermées de sa petite-fille, et elle retomba en remuant avec ferveur ses lèvres livides et pendantes.
Elle essaya de fermer les yeux, mais ses paupières pâles ne pouvaient se rejoindre, et le blanc de ses yeux brillait à travers les cils. Sa figure décharnée, ses tempes enfoncées, ses joues terreuses, son nez effilé, tout lui donnait l’air d’un cadavre. La vie paraissait s’ètre réfugiée tout entière dans ses yeux, qui restaient clairs, dans son regard ardent, et sur l’extrémité de ses pommettes, dont
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la rougeur contrastait avec la lividité du reste de la face. Mais il y avait dans son aspect ce quelque chose dont l’horreur ne se peut exprimer : il y avait cette bouche ouverte, cette peau des joues collée aux dents et qui imposait à la physionomie de cette femme mourante l’apparence d’un rire continuel, railleur et implacable. C’était ce rire, ce rire des têtes de mort, qui déchirait le cœur de Rose, et qui, la forçant à fermer les yeux, la laissait presque sans force pour combattre le sommeil.
Un bruit léger se fit à la porte de la chambre, qui s’ouvrit, et la Pésière entra d’un pas silencieux. Elle s’approcha doucement du lit de madame Deslins, qui s’était soulevée et était retombée en poussant un soupir, à l’aspect de la servante. Celle-ci s’arrêta, et sa figure perdit l’aspect rigide que nous avons signalé. Ses sourcils se détendirent, un sentiment d’affectueux respect se peignit dans son regard quand il s’arrêta sur la vieille dame, et un sourire maternel erra sur ses lèvres à l’aspect de la jeune fille endormie.
Elle se baissa sur le lit, et tout en refermant les couvertures sur la poitrine de la malade, elle s’approcha de son oreille et lui dit à voix basse :
— r M. Lemien est en bas.
Madame Deslins tressaillit.’
— Jacques n’est pas encore arrivé? murmura-t-elle.
La Pésière se redressa, et un éclair de haine ti'aversa
ses yeux.
— Le fils de Jacques et de Sophie n’a point affaire ici, dit-elle. 11 le sait bien, sans doute, car il n’est point venu et il ne viendra point.
Madame Deslins la regarda fixement, ses yeux brillèrent plus vivement encore ; la Pésière ne put supporter l’éclat de cette lumière si puissamment vivante, qui appa-
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raissait au milieu de cette figure déjà presque morte ; elle baissa les paupières, et madame Deslius lui dit de sa voix sourde :
— Prends garde à toi, Eugénie, si tu as été pour quel- * que chose là-dedans. Je vais bientôt savoir les pensées du monde, je saurai les tiennes, et je te maudirai, en face de Dieu, si c’est par toi que Jacques n’est pas ici.
Eugénie tressaillit, une ombre d’hésitation passa dans ses yeux, puis elle se redressa et fit un pas en arrière.
— Ces Ràmont, dit-elle, sont des gens maudits ! Pendant des centaines d’années, on ne peut point savoir le mal qu’ils ont fait. Vous le savez bien, votre grand’mère vous l’a dit comme la mienne me l’a dit. Dieu le sait aussi,. puisqu’il les a maudits depuis plus de soixante ans ; et si vous m’accusez devant Dieu, Dieu dira : « Eugénie Joutel, c’était la domestique de ma malédiction. » Jacques Ràmont n’a point affaire ici ; il né doit pas être à votre mort, car il ensorcellerait Rose comme son grandpère vous a ensorcelée.
— Ne dis point cela, mauvaise. Je vois clair à cette heure. Mieux eût valu pour moi avoir été toute ma vie une servante et avoir épousé Jacques- Charles Ràmont!
Une larme, — la dernière sœur de tant de larmes que ses yeux de vingt ans avaient versées sur ce nom bienaimé, — vint rafraîchir les paupières desséchées de la vieille dame. Le noble amour essayait de défendre encore cette triste chair contre la mort, et c’était le dernier élan d’un cœur qui avait été à la fois vertueux et aimant.
La Pésière n’osa pas protester. Elle garda un instant le silence, puis elle reprit en secouant la tète :
— Voulez-vous voir M. Lemien, madame?
— Rose 1 dit madame Deslins.
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La jeune fille se leva d’un bond.
— Laisse-moi un instant, chère Rosette ; dans quelque temps tu reviendras.
Rose sortit après avoir posé ses lèvres sur le front livide de sa grand’mère.
— Dis à ÎVI. Lemien de monter, et laisse-le seul avec moi, Eugénie.
M. Lemien entra bientôt avec une figure qui essayait d’ètre mélancolique, et qui n’était que piteuse. C’était un petit homme à la face ronde et rubiconde, aux yeux d’un bleu vague, à l’expression plate, couarde et rusée. Son nez fin et retroussé, son front bas, tout, jusqu’à son cou démesurément long, contribuait à faire de lui le type de ces Normands qui, selon les légendes de l’ancien régime, passent leur vie à regretter la potence et à s’en approcher d’un pas tranquille et sûr.
Madame Deslins jeta sur M. Lemien un regard perçant, et, faisant un eflort, elle se releva et se tint sur son séant.
— Vous ne voudriez pas mentir à une femme qui va mourir, monsieur Lemien !
L’usurier ébaucha le regard bonhomme à l’aide duquel il répondait à ceux qui l’accusaient d’être un fieffé menteur; mais il se rappela que ce sourire n’était pas en rapport avec la physionomie mélancolique qu’il venait d’adopter et il se contenta de mettre la main sur sa poitrine avec un geste empreint de majesté.
— Vous savez, reprit la vieille dame, que votre père et mon mari ont été de grands amis. M. Deslins était l’intendant et votre père l’homme d’affaires du marquis d’Azelonde. Au commencement de l’empire, le marquis mourut laissant par testament ce domaine à M. Deslins, au détriment de ses cousins, les vicomtes d’Azelonde,
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alors eu Angleterre. Le bruit a couru qu’on avait usé de ruse pour avoir ce testament, d’autres disent qu’il était faux, d’autres qu’il cachait un fidéieommis. Moi-même, j’ai pu craindre que M. Deslins n’eùt pas acquis légitimement cette fortune ; mais rien n’est venu me donner la preuve complète que j’ai cherchée toute ma vie. Mon existence a été empoisonnée par cette incertitude j’ai vécu dans la crainte de priver mon fils, puis ma petitefille d’un bien qui leur appartint légitimement, ou de leur laisser un bien qui a été volé. J’ai voulu attendre ma dernière heure, en me disant qu’ alors vous ne me dissimuleriez pas la vérité. Répondez-moi donc, en pensant que je n’ai plus que quelques instants pour remplir mon devoir. Pensez que si vous mentez, c’est vous qui porterez la peine de l’injustice. Votre père vous a-t-il jamais donné quelques renseignements sur cette affaire? Parlez comme si vous étiez devant Dieu.
Nous devons rendre à M. Lemien ‘cette justice qu’il ne songea ni à Dieu, ni à la vérité, ni à l’équité ; il se demanda quel intérêt M. Lemien pouvait avoir à faire pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre. Pourquoi cette vieille folle avait-elle attendu si tard pour parler? On eût pu s’entendre avec M. Paul d’Azelbnde. Il est vrai que mademoiselle Berthe d’Azelonde s’opposerait constamment à toute espèce de manège.
— Madame, répondit-il, je ne me souviens pas avoir jamais entendu mon père me parler de ces affaires. Mais, du reste, ainsi prise à l’improviste, ma mémoire me sert mal. Si j’avais un peu de temps, peut-être retrouverais-je quelques indices.
— Du temps ! je ne puis donner aux autres ce que Dieu me refuse à moi-môme. Je ne puis vous donner du temps, non, je ne puis que vous parler de