AVENTURES D’AMOUR
l’éternité, et vous en menacer si vous m’avez trompée 1
M. Lemien était un homme émancipé, il appela vite à Son aide le geste qui avait sauvé la dignité de sa mélancolie, et il posa de nouveau la main sur son cœur en s’inclinant.
— Toujours, toujours l’incertitude î murmura la vieille femme. On dit, reprit-elle, que vous êtes un homme habile ?
Ici la tentation fut trop forte, et M. Lemien ne put s’empêcher de montrer ses dents jaunes en se frôttant les mains. Mais la vieille femme ne songeait pas à le regarder.
— Peut-être pourriez-vous me conseiller mieux que ne l’a fait M. Boisselle, le notaire.
— Hum ! fit l’usurier, qui commença à trouver la conversation intéressante.
— M. Boisselle pense qu’il n’y a pas moyen de faire exécuter une partie de mon testament aussitôt après ma mort, et de laisser, pendant six mois encore, une autre partie de ses dispositions dans le secret.
— Cela est en eflet contraire à la logique et à la loi.
— Que puis-je faire donc? Tenez, je veux tout vous dire. Vous me conseillerez mieux.
La vieille femme ferma à demi 'ses yeux et réfléchit, tandis que le cœur de M. Lemien battait d’aise.
— J’ai 400,000 francs cachés. Je veux que dans six mois, selon que telle chose arrivera ou non, cette fortune soit donnée à telle ou telle personne. Je ne veux pas que ma petite-fille Rose connaisse, directement ni avant cette époque, mon intention. Que puis-je faire ?
— Vous pouvez, madame, répondit M. Lemien en essayant de garder tout son sang-froid, indiquer, à quelqu’un en qui vous avez confiance, l’emploi à faire de cet argent; cela est d’une simplicité extrême.
d’un diplomate
— J’y avais pensé. J’ai sondé M. Boisselle là-dessus. 11 m’a répondu que cela était grave, et que sa position lui interdisait ces ingérences mystérieuses. Depuis lors, j’ai écrit une lettre dans laquelle j’indique le lieu où est déposé l’argent et ce qui doit en être fait.
— Et cette lettre, vous l’avez remise ?...
— Elle est là, sous mon oreiller.
Une bouffée de sang brûlant monta aux yeux de l’usurier, son cœur battit violemment; ses mains tremblèrent, puis s’avancèrent comme par un mouvement instinctif. 11 n’avait qu’un geste à faire* à presser un peu vivement le cou de cette vieille femme, à qui il épargnerait une journée de douleurs, et il gagnerait en un clin d’œil, sans avoir à craindre ni huissiers, ni avoué, ni avocat, ni juge, cent fois plus qu’il ne gagnait péniblement en un an, sous l’œil méticuleux de la justice. De grosses gouttes de sueur coulèrent de son front ; il üt un pas en avant ; mais il s’arrêta et il acquit dans cette minute le droit, dont il use encore aujourd'hui, de se proclamer le plus honnête homme du monde. Il faut lui rendre d’ailleuçs justice : il était un coquin de bas aloi, expert en toute usure, imperturbable dans le mensonge, dextre à toutes ruses et brigandant les petits écus avec une prudhomie sereine ; il exploitait à merveille les petits chemins de la procédure, buissonnait dans les fourrés du code pénal, et cheminait cauteleusement en décrochant le long de sa route les bourses mal assurées; mais il n’exerçait pas son métier à main armée. C’était un larron à patte de velours, un simple praticien du pays de Sapience. Enfin pour tout dire, il songea qu’un cri est bientôt poussé; et le bagne n’était pas dans ses traditions de famille.
Il s’essuya le front et reprit d’une voix tranquille :
AVENTURES D’AMOUR
— Je viens d’y penser encore, ma bonne madame Deslins; je ne vois toujours qu’un moyen.
— Lequel ? »
— Ce serait de remettre cette lettre à un homme qui n’en soit pas à ses premières affaires, sans être pour cela un malhonnête homme, et qui vous jurerait, sur les choses les plus sacrées, qu’il exécuterait les ordres contenus dans la lettre.
— Oui, murmura madame Deslins, et celui que j’attendais 11e vient pas ! En qui, reprit-elle d’une voix plus distincte, peut-on avoir confiance pour une telle chose?
— Ah ! exclama M. Lemien en mettant la main sur son cœur, qu’est-ce qui voudrait manquer à une parole donnée sur un lit de... malade?
— Voiis pouvez dire un lit de mort. J’y penserai. Revenez demain de bon matin. Si je vis encore, je...
La vieille dame ferma les yeux et se remit à prier.
M. Lemien ouvrit la porte. Il vit dans la chambre voisine Rose debout, paraissant attendre avec impatience le moment de revenir auprès de sa grand’mère. 11 se félicita de 11e pas avoir écouté le cri de sa conscience qui l’engageait à abréger les souffrances de la bonne dame. Il sortit, et tandis que la jeune fille se précipitait dans la chambre, il descendit l’escalier et entra dans la cuisine.
La grande cuisine du château-ferme d’Azelonde présentait une scène complètement en rapport avec les
d’un diplomate
pensées sombres qui régnaient au premier étage. La mort occupait toute la maison. Les esprits calmes et lourds des ouvriers se sentaient enveloppés par une atmosphère froide ; leur imagination entrevoyait ce linceul qui s’abattait peu à peu dans la chambre de la mourante et descendait, pour ainsi dire, jusqu’à toucher leur front.
Madame Deslins avait été aimée par eux tous, et cependant le silence régnait, on n’entendait nul soupir, nul sanglot. Celle qui allait mourir était vieille; on la perdait sans surprise, et les larmes, les plaintes, tout le bruit de la douleur naissent plutôt de l’étonnement, du heurt des sentiments que de leur sincérité.
Le pétillement railleur du feu flambant sous la marmite dans la grande cheminée, le gémissement d’une chaise cédant sous le poids du corps, le grincement de quelque banc dérangé par un geste brusque, le sifflement du vent de mars dans les portes mal jointes et la grave, chanson des hautes et sèches branches dans les arbres de la chênaie, venaient seuls interrompre le silence. Ceux que les préparatifs du. souper mettaient en mouvement agissaient avec des gestes saccadés, mais sans grand - bruit; les autres se tenaient inertes et graves. Chacun pensait bien que le lendemain ne serait pas un jour de travail : le fouet brisé restait à terre, le sac déchiré gardait son trou et la bêche démanchée gisait en deux morceaux.
Le feu jetait sa rouge lueur à quelques pas du foyer ; une petite chandelle fumeuse se penchait tristement, dans son chandelier de fer, sur la table en bois où les pots à deux anses attendaient la soupe destinée à chacun.
La maîtresse servante, debout près de la marmite attendait, avec un regard distrait et en remuant fîévreu-
AVENTUllES ü’AMOUR
sement les bras, le pétillement des gros bouillons. A l’autre côté de la cheminée, maître Sénateur, grave et les mains jointes sur ses genoux, songeait à l’autre monde et à sa femme qu’il redoutait et détestait. Son disciple, le goujart (1), assis à sa droite sur une basse ehaise, essayait de lire, ù la lueur dn feu, les pronostications de V Almanach du B on- Jardinier. Deux jeunes filles, appuyées contre une des parois peu éclairées de la muraille, attendaient qu’on les appelât à l’aide pour enlever la marmite du feu ; un jeune homme, assis sur un escabeau, à côté de l’une d’elles, lui jetait un regard doux et presque riant qui prouvait que seul l’amour est plus fort que la mort. Six ouvriers, hommes mûrs et robustes, étaient assis sur un banc de bois accoté à la muraille et faisant face à la table où les uns appuyaient les coudes, d’autres les poings, d’autres la poitrine. Tous étaient réfléchis et sombres.
La Pésièi'e, toujours austère de physionomie mais inquiète en ses mouvements, se promenait du feu à la porte qu’elle ouvrait quelquefois. Puis, après avoir jeté un regard perçant dans la direction de la barrière, elle revenait inspecter la table et la cheminée, jeter un regard froid sur le goujart qui lisait, sur son mari qui rêvait, sur ce couple amoureux qui défiait la mort au nom de l’espérance.
M. Lemien, en entrant dans ce sombre milieu, essaya
de mettre un voile sur ses yeux l iants ; mais la pensée
des quatre cent mille francs le rendait trop heureux ; il
ne put que baisser les paupières. 11 avait hâte d’ailleurs,
d’aller faire sa partie de Iriÿueton chez le pharmacien.
(1) C’est le nom qu’on donne au plus jeune des domestiques dans une ferme du pays de Caux.
d’un diplomate
Il s’approcha de la Pésière et lui dit à mi-voix :
— Si vous vouliez rendre un grand service à madame Deslins, et lui enlever un poids de dessus la conscience, ce serait de lui donner confiance en moi. Elle a en tète une affaire gênante. Vous me connaissez; vous savez aussi que j’en sais assez de mon métier et qu’il n’y a personne, à deux lieues à la ronde, qui puisse m’en remontrer. Vous savez que mon père et M. Deslins étaient amis; je n’aurais point peur d’y mettre de mon temps et de mon esprit pour faire plaisir à la bonne femme.
La Pésière jeta sur lui un regard perspicace et froid et ne répondit pas.
— Après ça, moi, je m’en moque, reprit l’homme d’affaires ; mais je n’ai jamais pu me retenir quand j’ai vu un service à rendre à mes vieux amis. Je sais bien que je ferais mieux d’aller à mon affaire et de ne point m’occuper des autres ; mais je vois qu’il y a un grand intérêt pour madame Deslins à ce qu’elle se fie à moi. C’est pourquoi je vous en parlais. Il n’y a qu’une femme de sens comme vous pour me comprendre, la maîtresse !
La vieille femme ne répondit pas encore. Une sueur froide couvrit le front de l’usurier, qui continua un peu au hasard pour tâcher de reprendre la question en sousceuvre et dans l’espérance de trouver, en battant les buissons, quelque meilleur argument.
— Il parait que là bonne dame attend quelqu’un en qui elle a pleine confiance ! Serait-ce quelque notaire du Havre ?
La Pésière tressaillit et M. Lemien la regarda avec étonnement.
— Ce quelqu’un ne viendra point, répondit la vieille femme d’une voix sombre. Eh bien! oui, je parlerai de vous, car j’aime mieux...
AVENTURES D’AMOUR
Elle s’arrêta. M. Leraien espéra qu’elle allait s’expliquer, mais voyant qu’elle se taisait, il se dit qu’il valait mieux en rester là, de crainte qu’elle ne se rétractât, et il la quitta précipitamment.
Après son départ, on servit le souper. Tous prirent place à la table, et les cuillères allèrent avec tristesse et dignité, mais sans mollesse, des pots à deux anses aux lèvres de chacun.
Le pain et le beurre salé avaient remplacé la soupe, lorsque la porte d’entrée s’ouvrit tout à coup. La Pésière se leva, comme poussée par un ressort. Un homme de haute taille s’avança d’un pas vif et aisé jusque dans le cercle éclairé par la petite lumière. La vieille femme tressaillit en l’apercevant, et retomba sur son banc; mais elle se releva aussitôt et jeta sur le nouveau venu un regard fixe et haineux.
Le nouveau venu était, autant que permettait de le voir la demi-obscurité qui régnait dans la cuisine, un homme d’une trentaine d’années, à la figure fraîche, à la physionomie douce et fière, bienveillante et grave. Il était entré tète nue, ses cheveux blonds et bouclés étaient hérissés comme s’ils venaient d’être longtemps exposés à l’air. Ses vêtements noirs, d’une coupe élégante, étaient déchirés en maint endroit.
— Je voudrais voir madame Deslins, dit-il de ce ton
Calme, ferme et mesuré qui indique le profond respect de soi et dénote une nature habituée à se contenir en même temps qu’à excereer l’autorité.
En entendant cette voix douce et sonore, maître Sénateur tressaillit à son tour. Il jeta un regard plus attentif sur le jeune homme et pâlit légèrement, tandis que sa femme, comme si elle eût trouvé quelque chose de particulièrement blessant dans ce ton de commandement, rougissait et serrait ses lèvres minces. Un rayon de colère traversa ses yeux et elle répondit d’une voix sèche :
— On né voit point madame Deslins.
— Je viens de loin pour la voir. Je viens, invité par elle et pour lui rendre service.
— Madame Deslins n’a besoin de personne, et à cette heure moins que jamais.
— Serait-elle morte ? demanda l’inconnu avec anxiété.
— Morte 1 Non.
— Eh bien ?
La vieille femme ne répondit pas et secoua la tète avec un geste énergique de dénégation. Maître Sénateur laissa tomber son couteau sous le banc, se baissa pour le ramasser, dit quelques mots à l’oreille du goujart, et releva la tète avec indifférence. Onésipbore — c’est ainsi qu’on pommait le jeune domestique — se laissa glisser sous la table ; la porte qui conduisait de la cuisine à l’intérieur de la maison s’ouvrit et se referma sans bruit.
— Non, madame Deslins n’est point morte, reprit la vieille domestique, mais elle est tout amaladie , et personne, quand ce serait le roi de Paris, ne la verra à cette heure. Il fait nuit; elle a passé une journée à gémir, et, d’ailleurs, elle a plus désir de penser à l’autre monde qu’à celui-ci.
— Je vous dis que c’est elle qui m’a appelé. J’ai quitté
AVENTURES D’AMOUR
Paris ce matin sur une lettre pressante écrite de sa main, et elle veut me voir.
— Vous ne la verrez point. Je ne crois pas ce que vous me dites. Qu’est-ce que c’est qu’un homme qui vient ici, la nuit, fait comme un voleur, et ressemblant plus à un affronteur qu’à un honnête garçon ? Sortez d’ici. Vous autres bourgeois, vous êtes des gens de farces. Mais ce n’est point dans une maison où est la mort qu’il fauj, venir faire le gobalin (1). Sortez; vous reviendrez au jour.
Un murmure d’assentiment parcourut l’auditoire villageois.
— Pourtant, la maîtresse, dit Sénateur, qui comprit qu’il était temps d’intervenir, si madame Deslins lui a écrit ! Elle a peut-être besoin de lui pour arranger scs affaires. On ne peut point savoir, mais un chacun sait que c’est quand on s’en va qu’on a le plus besoin d’arranger ses affaires.
Des marques d’applaudissement accueillirent cette sagace observation. Et la faveur de l’opinion passa de la femme au mari.
— Mangez votre pain, vieux niant (2), répliqua la maîtresse avec colère. Je dis que ça n’est point une heure sage pour voir les gens. Demain il fera jour.
— Mais si madame Deslins ne passe pas la nuit et qu’elle ait besoin de me voir, pensez-y, la Pésière, répliqua l’inconnu.
Un geste d’étonnement échappa à tous les auditeurs. Quel était donc ce bourgeois que personne ne connaissait et qui donnait à la vieille femme son nom normand ?
(t) Comédien, charlatan, farceur. <
(2) Fainéant, badaud.
d’un diplomate
— Eh bien ! si madame Deslins est morte demain, c’est
une preuve qu’elle est trop malade pour vous voir ce soir. ,
Le jeune homme, découragé, fit un pas en arrière, et maître Sénateur jeta un regard anxieux vers la porte intérieure.
— Mais, reprit l’inconnu, ne puis-je pas dire un mot à mademoiselle Deslins? elle sera, ce me semble, meilleure juge que vous de l’intérêt que sa grand’mère peut avoir à me parler.
Cette insinuation conquit évidemment l’assentiment de l’auditoire, et l’inconnu fit un pas en avanU
— Mademoiselle Rose est endormie, elle veille depuis bien des jours ; et, fatiguée comme elle est, je ne voudrais point la forcer à remettre tous ses affiquets pour descendre et venir parler à un homme qui est peut-être bien un vagabond.
Un sourire traversa les lèvres du jeune homme.
— Pour ça, reprit Sénateur, vous ne dites point sagement, Eugénie. Qu’est-ce que vous en savez, si mademoiselle Rose est endormie ou réveillée ? On ne peut point savoir.
— Mangez votre beurrée, vieux baguenauda répondit de nouveau la Pésièré.
— Ma beurrée est bonne à manger; pour ça,. oui; mais ça n’empèche qu’on ne peut point savoir, quand on n’est point sur les gens, s’ils dorment ou s’ils sont éveillés, à moins qu’on ne soit un sorcier.
Un nouveau murmure d’adhésion montra que cette opinion était partagée par la majorité de l’assemblée. Maître Sénateur, encouragé dans son éloquence par la faveur du suffrage universel, reprit avec un grand courage :
— Et je crois bien, Eugénie, que vous n’ètes point une
sorcière. •
— Ah ! c’est donc le démené de la poule à Sûnon ! Voilà la basse-cour en révolution 1 s’écria la vieille femme.
— Maître Sénateur a dit une parole sage, répondit le valet-laboureur avec gravité. Un chacun ne peut point savoir si son voisin dort ou ne dort point, à moins qu’il ne l’ait regardé aux yeux. Cet homme-là est entré ici comme s’il jouait au capifol (i), pour ça, oui. Mais, comme on dit, nécessité vaut respect. C’est un honin (2) des lointains pays, et on ne peut lui en vouloir de ne point se présenter comme un voisin. Il demanda à voir mademoiselle Rose, c’est une sage parole, et mademoiselle Rose saura mieux que vous...
— Taisez-vous. C’est moi qui suis la maîtresse ici; cet homme-là, quand il serait Y Ange-Christ (3), il faut qu’il s’en aille. Il reviendra demain.
Maître Sénateur et ses compagnons d’esclavage venaient de montrer plifs d’énergie qu’ils n’avaient fait depuis plusieurs années ; ils se turent. Le jeune homme, qui avait assisté à cette discussion avec un calme imperturbable, reprit en haussant les épaules :
— Bien, la Pésière; je vous ai dit que madame Deslins désire me voir. Vous regretterez d’avoir désolé votre maîtresse à son lit de mort.
— Je n’ai point besoin de vos leçons, Jacques ?
Ce nom prononcé sans hésitation et sans protestation porta au comble l’étonnement de l’assemblée. L’étranger commençait à prendre dans l’esprit de tous des proportions fantastiques.
(1) Colin-Maillard.
(2) Etranger.
(3) L’Anté-Christ.
d’un DIPLOMATE
— Allez-vous-en, je vous dis, continua la Pésière. Si on a jamais vu vouloir entrer chez les gens malgré eux !
— Monsieur, dit une voix au timbre frais et mélodieux, je vous prie d’excuser la bonne femme. Elle est pour nous une si vieille domestique, qu’elle a bien du mal à ne pas se croire la maîtresse.
La Pésière resta muette. Un mélange d’angoisse et de fureur lui serra la poitrine. Quel hasard avait pu amener mademoiselle Rose au moment où elle allait parvenir à éloigner ce personnage maudit 1 Popr la première fois, depuis l’arrivée de l’inconnu, elle regarda attentivement autour d’elle. La réunion était au complet. Le goujart était rentré derrière Rose, et, marchant à quatre pattes, il était venu reprendre sa place.
— C’est à mademoiselle Deslins que j’ai l'honneur de parler? demanda l’étranger en s’inclinant avec une élégante courtoisie.
La figure de la jolie fille se couvrit de rougeur, mais elle répondit sans que sa voix trahit la moindre émotion.
— Ma grand’mère sera très-heureuse de vous voir. Elle vous attend. Je vais, s’il vous plait, vous mener auprès • d’elle.
— Ali ! mademoiselle Rose, s’écria la Pésière, crôyezvous bien... êtes-vous sûre...
— Eh bien ! Pésière ?
— Ne croyez-vous point que madame Deslins n’a pas toute sa tète à elle?
— Que voulez- vous donc? dit la jeune fille avec fermeté ! On dirait que vous avez intérêt à empêcher monsieur de voir ma grand’mère?
— Ah ! mademoiselle Rose, pouvez-vous croire que je voudrais jamais faire quelque chose qui vous nuise, à vous ?
AVENTURES D’AMOUR
Et quittant subitement le ton âpre qu’elle avait pris depuis l’arrivée de l’étranger, elle continua d’une voix tranquille :
— Ce que j’en disais, c'était parce qu’on dit qu’il ne faut pas fatiguer les malades. Moi, je ne le connais point, cet horsin, et vos affaires ne sont point les miennes.
Elle s’assit, étendit, d’un air indifférent, une légère couche de beurre sur une large tranche de pain, et se mit à manger, en regardant Sénateur et le goujart, qui dévoraient leur beurrée comme des gens qui ont perdu tout souci de leur âme immortelle.
Rose fit un signe de tète à l’étranger et tous deux quittèrent la cuisine.
Madame Deslins était assise sur son lit. Ses yeux étaient animés d’un éclat plus fiévreux encore, les pommettes de ses joues étaient devenues d’un rouge luisant, et la peau de son front avait pris une couleur moins terreuse; ses lèvres perdaient un peu de leur pâleur cadavérique; on eût dit que le cœur leur envoyait tout son sang, comme s’il voulait les orner pour un dernier sourire.
Quand le jeune homme entra dans la chambre, elle tendit ses bras tremblants vers lui avec une énergie surhumaine, des larmes, — triste et dernier soulagement que la nature donnait à ces yeux brûlés par la fièvre, — coulèrent sur ses joues ridées, et ses doigts crispés s’ouvrirent par la puissance de la tendresse !
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle , vous me récompensez d’une vie douloureuse, dont je vous ai offert chaque jour les sacrifices et les angoisses. Jacques, mon enfant, je n’espérais plus te voir.
Le jeune homme poussa un sanglot, se précipita vers le
d’un diplomate 29
lit et posa ses lèvres sur le front de la vieille femme, qu’il inonda de ses larmes.
— Tes larmes me font du bien, mon enfant, murmura la malade; elles rafraîchissent mon front. Oui, mignonne, continua-t-elle en sentant les lèvres de Rose se coller sur la main qu’elle avait laissée retomber sur le lit, je ne t’oublie pas non plus. Viens.
Et, soulevant son bras, elle le plaça autour du cou de Rose, qu’elle serra ainsi contre le jeune homme.
— Mon Dieu ! dit-elle, si cette union pouvait être une vérité !
La jeune fille tressaillit en rougissant, et, desserrant le bras de sa grand’mère par une douce pression, elle se releva et garda la main ridée, qu’elle tint serrée contre son propre sein. Le jeune homme semblait ne rien entendre. Son regard doux, attendri et pénétrant, se fixait sur le visage de la vieille femme, étudiant sans doute les chances de vie qui restaient à ce corps décharné. Un nouveau sanglot déchira sa poitrine, et, glissant à genoux au pied du lit, il s’écria d’une voix haletante :
— Ma mère ! c’est donc ainsi que je devais vous revoir !
— Oui, mon pauvre enfant. Je pensais que tu souffrirais bien ici; depuis seize ans je n’ai pas voulu que tu y revinsses. Aujourd’hui, il le fallait, pour cette fillette surtout. Tu es un homme, Jacques; tu souffriras volontiers pour moi, pour elle, qui me représentera dans ton amitié quand je ne serai plus, n’est-ce pas ?
Le jeune homme leva les épaules :
— Que serais-je sans vous, ma mère ? Vous savez bien que vous pouvez disposer de toute ma vie.
— Je le sais, murmura madame Deslins en lui ten-
AVENTURES D’AMOUR
dant de nouveau les bras. Viens, il y a si longtemps que je ne t'ai embrassé !
Il se releva et lui offrit son front.
— Seigneur ! dit-elle en le regardant, comme tu ressembles à ton grand-père, Jacques-Charles, que j’ai si bien aimé !
Puis, comme effrayée par ce souvenir, qu’elle avait passé toute sa.vie à combattre et à se reprocher, troublée par un élan de pudeur étrange en ce corps décharné, elle repoussa le portrait vivant de celui qui avait fait sourire son cœur de jeune fille et tourmenté son cœur d’épouse chrétienne.
— Ah ! si nous avions été à votre place, dit-elle en regardant les deux jeunes gens, j’aurais été une heureuse femme ! Mes enfants, mes enfants ! serez-vous plus heureux que vos pères? Mon Dieu! bénissez mon désir! Et vous, mes enfants, ne repoussez pas le bonheur !
llose retira doucement sa main, tandis qu’une nouvelle rougeur envahissait ses joues pâlies. Le jeune homme jeta sur elle un regard bienveillant, et lui souriant avec une douceur qui fit baisser les yeux de l’enfant, il lui dit :
— Mademoiselle, je suis un étranger pour vos yeux, et pourtant vous avez passé la première année de votre vie presque entièrement dans mes bras, que vous préfériez à ceux de votre nourrice. Laissez-moi vous tendre cette main, qui a déjà été pour vous celle d’un frère et d’un ami.
— Vous n’ètes pas un étranger pour moi, répondit Rose en lui jetant un regard candide et assuré. Il ne s’est point passé de jour depuis bien des années, sans que ma grand’mère ne m’ait parlé de son fils Jacques, qui voyageait dans les pays lointains.
d’un diplomate
Et du bout de ses petits doigts rouges et effilés, elle effleura la forte et blanche main que lui tendait le jeune homme. La vieille femme fixa un regard aimant sur sa petite-fille, et retomba sur son oreiller. Elle resta quelque temps silencieuse. Les jeunes gens s’assirent au pied du lit.
— Te serait-il arrivé quelqu’accident, mon pauvre Jacques ? reprit-elle bientôt.
— Rien ou presque rien, ma mère.
— Sont-ce mes yeux qui deviennent mauvais ou mes idées qui se troublent? Cependant jamais je n’ai senti mes idées plus nettes ni ma vue plus claire; et il me semble voir tes habits tachés et ta figure écorchée. Puis, tu es en retard !
— C’est un tout petit accident dé voyage. A la Station du chemin de fer, je n’ai pas pu trouver de voiture particulière, il m’a fallu monter dans une sorte de grand tilbury qui amène les voyageurs du chemin de fer à Azelonde. Le conducteur ne se pressa pas de partir. 11 me paraissait avoir une pointe d’ivresse. Il voulait, disait-il, attendre un autre train. Nous partîmes enfin; j’étais seul et je me plaçai à côté de lui. 11 marcha avec une lenteur désespérante, et malgré mes observations qui allèrent jusqu’à la menace, je ne pouvais le décider à passer devant un cabaret sans s’arrêter. Bientôt sa manière de conduire, ses conversations avec les passants, et divers autres indices me portèrent à supposer qu’il n’était pas aussi ivre qu’il voulait me le faire croire. Je soupçonnai que tous les détails de sa conduite se l'attachaient à un plan arrêté d’avance, et dont le but était de m’empêcher d’arriver jusqu’ici. Par qui était-il poussé, ou quel était son intérêt? Je ne sais.
— C’est bien étrange ! murmura la vieille dame.
AVENTURES D’AMOUR
— Je le surveillai attentivement. Je vis clairement qu'en haut de la montage de Grimberville son ivresse prenait un développement rare. Il faisait faire à son cheval et à sa voiture les plus inexplicables évolutions. La pente, vous le savez, est très-rapide. Plusieurs fois il s’était approché de la rampe comme s’il voulait choisir un endroit convenable pour y faire tomber son tilbury. Sur mon observation, il s’était éloigné, mais en continuant toujours sa marche en zig-zag. Enfin, il s’approcha brusquement du bord de la route ; la voiture se pencha sur le talus, haut d’à peu près deux mètres. Je saisis mon conducteur et le tenant sous moi, je me laissai glisser jusqu’au bas du talus, où j’arrivai sans trop savoir comment, mais après avoir amorti le choc au détriment de mon compagnon, sur lequel je tombai. Je me relevai prestement. Le drôle sans autre mal, je l’espère, qu’un étourdissement, restait étendu au fond du fossé. La voiture était restée à mUcôte, accrochée à un vieux tronc, sur lequel, sans doute, mon habile conducteur avait compté pour retenir lui et son tilbury, quand j’en aurais été expulsé. Le pauvre cheval abattu sur son train de derrière cramponnait ses pieds de devant au bord de la route. Je grimpai au bord du talus, — un exercice qui me sembla bien nouveau, ma bonne mère, — j’essayai en vain de dégager le cheval. La nuit était venue ; je pris dans la voiture un petit sac de nuit, et, tète nue, car je n’avais pu retrouver ma casquette de voyage, je me dirigeai ners une grande ferme que j’avais aperçue à quelque distance avant la tombée de la nuit. On me reçut assez mal; on m’assura pourtant qu’on ne tarderait pas à aller voir s’il y avait moyen de dégager t la voiture à Pierre Decaen. Je ne voulus pas attendre, et me fiant à mes vieux souvenirs, je me jetai à travers champs.
I)’UN diplomate
Mais la nuit^ était noire, les routes sont changées depuis seize ans; quelques vieilles granges ont disparu, de nouvelles fermes ont été bâties, je m’égarai plusieurs fois et je tombai dans bien des ornières.
Enfin me voici. J’étais si heureux de vous voir, ma bonne mère, que j’avais oublié ces légers accidents, et la fâcheuse figure que devaient faire, conclut-il en adressant un grave sourire à la jeune fille, des vêtements de Paris sous une couche de boue normande.
— Je suis contente que tu sois venu, mon pauvre Jacques ! dit la vieille dame; oui, il fallait que tu vinsses, quand cela aurait dû te coûter un bras. Je sais que tu es homme sage, tu as un cœur noble et bon. J’ai vu tout cela en toi, mou enfant. Depuis plus de seize ans que tu m’as quittée, tes lettres fréquentes ne m’ont rien caché de ta vie et m’ont persuadée que tu es resté, dans ta nouvelle et dangereuse position, tel que je t’ai connu jadis. Je me fie à ta bonté, à ton dévouement, à ta sagesse !
— Ma mère, ma bienfaitrice bien-aimée, ma seule
amie ! s’écria Jacques en se levant, vous savez que vous pouvez compter sur moi -en toute chose et par-dessus tout. Ah 1 si je pouvais mettre un peu de mou sang dans vos veines, et partager avec vous les années qui me restent à vivre ! - •
— Je le sais, mon enfant. Si Dieu le permettait, j’accepterais volontiers six mois de ta vie. Car moi, quoique tu ne me fusses rien quant à la parenté, moi, au temps passé quand ton père et ta mère ont quitté ce monde, j’aurais bien aussi donné de mon sang pour le petit-fils de Charles. Et c’est peut-être parce que je t’ai souvent pressé sur mon sein, que tu es devenu, de chétif, un beau et fort garçon comme te voici.
AVENTURES D’AMOUR
Elle lui jeta un sourire tout rempli de fierté maternelle et retomba sur son oreiller.
• — Toi, mignonne, dit-elle eu se relevant bientôt après,
tu es aussi douce et bonne; mais tu vas être bien amignonnée et bien flattée, bien trompée, car tu es jolie et tu seras bien riche. Promets-moi de respecter Jacques comme un frère aine. Promets-moi' de ne rien faire d’ici à six mois sans le consulter. Jure-le sur ce médaillon, qui renferme les cheveux de ta mère et les miens, et n’oublie pas que nous serons toutes deux là-haut, où je vais la rejoindre, et où nous ne détacherons plus de Dieu nos regards que pour les jeter sur toi. Jure-le, mignonne ! Ah ! je sais ce qu’il m’a fallu de larmes et de prières pour obéir à mes parents, et détacher mon cœur de la pensée de Charles 1
— Je le jure bien volontiers, bonne mère, dit Rose en pressant le médaillon sur ses lèvres. Puis, avec un mouvement charmant, elle se retourna, s’approcha de Jacques et lui présenta son front. Embrassez-moi, mon sage frère, dit-elle avec un sourire fugitif.
Jacques tressaillit, puis sourit doucement et approcha ses lèvres du front qu’on lui tendait.
— Et venez tous les matins, continua Rose en fixant sur lui son regard ferme et candide, embrasser le front de votre petite sœur.
— Jusqu’à ce que tu lui offres tes lèvres, s’il plait à Dieu, ma mignonne.
— Ah ! grand’mère, fit la jeune fille en rougissant. Puis se penchant sur la vieille 'dame, elle lui dit à voix basse :
— Vous n’ètes pas bonne, grand’mère. Comment voulez-vous que je le respecte comme un frère, si vous lui persuadez qu’il doit être mon mari? Comment voulez-
vous que je lui obéisse, si vous lui dites de m’aimer? C’est lui qui m’obéira alors.
— Déjà si savante, petite ! déjà raisonneuse en pensant pour la première fois à l’amour !
Madame Deslins secoua la tète.
— Jacques, mon ami, reprit-elle, dans six mois Rose aura dix-huit ans; ce sera le temps voulu pour être émancipée. Promets-moi que tu resteras ici durant ces six mois; que jamais, pour n’importe quelle cause, tu ne t’absenteras, fùt-ce pour un jour !
Jacques fit un mouvement, ses joues devinrent pâles. Il réfléchit pendant une minute, puis passant la main sur son front, et la posant sur son cœur comme pour y comprimer un douloureux battement, il répondit d’une voix altérée, mais avec un accent de conviction sincère :
— Je vous le jure, ma mère.
La vieille femme leva son regard; ges lèvres s’agitèrent en murmurant une prière fervente et reconnaissante. Puis elle prit une lettre sous son oreiller.
— Voici, dit-elle à Jacques, une lettre que j’aurais confiée je ne sais à qui, si tu n’étais pas venu. Rose, donnemoi cette grande enveloppe qui est là sur la cheminée. Tiens ! Mets cette lettre dedans, cachète-la avec ce cachet qui vient de ta mère et que tu portes toujours suspendu sur ton sein. Bien. Maintenant, Jacques, je te con.fie cette lettre. Elle contient le repos de ma conscience. Tu la garderas jusqu’à l’expiration des six mois que tu dois passer ici. La veille du jour où ils expireront, tu viendras montrer à Rose que son cachet est intact, tu ouvriras la lettre, tu la lui liras, et vous ferez ce qui est recommandé.
Jacques prit la lettre et la serra dans son portefeuille.
— Maintenant, mignonne, va te reposer. La vue de
AVENTt’RES D’AMOUR
Jacques m’a donné des forces; va, ne crains rien; je te promets que je reverrai encore le jour. Toi, mon Jacques, étends-toi dans ce fauteuil, là, près de moi; dors pendant quelque temps, tu dois être fatigué. Moi, j’ai à prier; c’est moi qui te veillerai. Dans trois heures, je t’appellerai, car j’ai encore à causer avec toi.
Rose s’éloigna. Jacques s’assit dans le fauteuil que venait de quitter 1a jeune fille. Les regards brillants que la mourante jetait çà et là, et qui semblaient chercher autour d’elle les ombres de la vie future, rencontrèrent pendant quelque temps les yeux de Jacques fixés sur elle avec une tendresse touchante. Puis ces yeux se fermèrent, et la tète du jeune homme glissa sur le dos du fauteuil. Un sourire furtif anima les paupières de la vieille dame, et ses lèvres s’agitèrent avec un redoublement d’activité.
Quelque temps après, une porte s’ouvrit, la Pésière s’avança silencieusement. En voyant Rose absente et Jacques endormi au pied du lit de madame Deslins, elle fit un pas en avant comme si elle voulait se précipiter vers le jeune homme. Un regard sévère de sa maîtresse l’arrêta d’abord, puis l’appela.
— Je sais tout, dit madame Deslins à voix basse. Tu as voulu le faire tuer pour l’empêcher de venir ici. Pourquoi le liais-tu?... Prends garde que je ne te maudisse avant de mourir !
— Vous n’avez point raison de me dire du mal, répondit la Pésière à la façon normande, c’est-à-dire sans répondre; car pour vous et pour mademoiselle Rose, je me jetterais bien dans le feu.
— Prends garde, Eugénie. Tu n’es pas loin de la mort, toi non plus. Et tu sauras bientôt comme c’est bon de n’avoir rien sur la conscience au moment de paraître devant le Juge.
d’un diplomate
Eugénie ne répondit rien. Elle serra les lèvres, et se retournant du côté opposé à celui où Jacques était étendu, elle sortit la tête haute.
Vers la fin de la nuit Jacques se réveilla. La vieille dame le regardait avec une douce pitié.
— Pauvre Jacques, lui dit-elle, je crois bien que je t’ai imposé un grand sacrifice, en te demandant de rester six mois ici?
— Ne pensez pas à cela, ma mère.
— J’y ai pensé. Je vois que tu seras malheureux. Mais peut-être trouveras-tu une compensation. D’ailleurs il le faut. Tu apprendras à connaître Rose et tu verras le besoin qu’elle aura de toi. Ses yeux sont fermés encore à toute expérience de la vie ; ses pensées lui viennent de moi ; quand je ne serai plus là, sa nature se développera en liberté. Que deviendront sans direction et sans conseils son cœur aimant et tyrannique, son àme bonne mais obstinée, son caractère sensible mais ombrageux? Si j’avais eu le temps je t’en aurais fait une femme charmante. C’était mon rêve. Promets-moi, mon enfant, de ne pas l’oubüer.
Jacques s’inclina.
— Mais je ne veux ni son malheur ni le tien.
La vieille dame garda un long silence.
— Oui, je suis bien heureuse que tu sois venu, reprit-
AVENTURES D’àMOUR
elle. Vois-tu la pauvre petite à la tète d’une Irès-grande fortune? Tant de domestiques à diriger ! tant de grosses affaires à comprendre ! Ils vont nommer pour son tuteur Isaac Deslins, un cousin de mon mari. C’est un vilain homme, rusé, âpre au gain. Il a un fils, Jouin; on veut qu’il épouse Rose ; il ferait le malheur de la pauvre enfant. Si tu n’étais pas venu, j’aurais donné quelque droit sur les affaires de Rose à Prudent Lemien, un autre habile coquin; ils se seraient neutralisés l’un par l’autre. Ils vont sans doute se réunir contre toi. Mais tu es un homme. Ce n’est pas tout. La femme d’Isaac Deslins est une huguenote fort zélée. Je crains son influence sur Rose; mais tu seras là. Tu es resté un bon catholique, n’est-ce pas?
Jacques s’inclina en souriant, et, lui prenant la main, il la serra tendrement.
— Maintenant laisse-moi me reposer encore un peu.
La vieille femme, aidée par Jacques, s’étendit dans son
lit et resta une heure les yeux à demi fermés.
— Ne l’oublies pas, Jacques, dit-elle en reprenant brusquement la parole, parmi les grandes gens d’Azelonde, il n’y en a que trois sur qui tu puisses compter un peu, bien peu : M. le curé, un digne homme, mais trop réservé; M. Boisselle, le notaire, un honnête homme, mais trop timoré; M. Crochemore, le médecin, un vieil impie, bonhomme, mais trop égoïste. Tu vois bien, mon Jacques, il y a encore de l’honnêteté en ce monde; mais on dirait que c’est le devoir de l’honnêteté de marcher craintivement et comme enchaînée. Peut-être que tout le bien que te feront ces honnêtes gens, ce sera de ne pas te faire de mal. Obi Seigneur Jésus! si je n’y laissais pas des enfants que j’aime, comme je vous remercierais de m’enlever de ce méchant monde! A part quelques heures passées à prier pour mon pauvre Charles, ton grand-
d’ü» diplomate 39
père, à embrasser mon fils, ma petite-fille et toi, j’ai eu une triste vie. Mais j’ai toujours mis votre loi devant mes yeux. Seigneur!
— Vous allez vous fatiguer, ma mère ! Ayez confiance en moi. Ce que vous m’avez dit me suffit. Je devinerai le reste. N’est-ce pas mon métier? continua-t-il avec un léger sourire. Et si tout le canton d’Azelonde est contre moi, vous savez bien que c’est aussi mon métier de batailler, et contre des personnages auprès desquels les grandes gens d’Azelonde ne sont que des moucherons.
— Ah! tu verras. Le taureau est plus fort que mille abeilles et pourtant... Ah! tu verras ce que c’est que mettre le poing dans la ruche. Pauvre Jacques ! mais il le fallait! Laisse-moi te parler encore. Il y a deux personnes que j’estime, c’est M. Candil, le maire d’Azelonrie, et M. le comte de Bosqueney, et tous deux vont devenir tes ennemis. Pourtant non, M. de Bosqueney ne cherchera pas à te nuire. C’est un noble homme, mais trop indifférent aux choses de ce temps-ci. Tu vois, toujours l’honnêteté vaine et sans force! Il y a encore mademoiselle d’Azelonde. Pauvre et charmante fille! noble cœur! si jeune et déjà si éprouvée!... et son frère, et Rose... A la grâce de Dieu! C’est peut-être la punition et la compensation que la Providence veutl... Dans six mois, toi, Jacques...
La vieille femme remua les lèvres, mais sans émettre une parole intelligible, et elle laissa tomber sa tête sur l’oreiller.
Jacques, inquiet, se pencha vers elle; un signe de tète vint le rassurer et la malade lui dit :
— Je n’ai pas perdu le sens, non... Mais j’ai passé en vain toute ma vie à tâcher de voir clair là-dedans. A cette heure, va-t-en dans le parc, reprit-elle au bout d’un in-
AVENTURES D’AMOUR
stant, cela te fera du bien ; je- t’enverrai bientôt Rose. Je veux maintenant ne plus penser qu’à Dieu. Ah! sois bon et doux pour elle. Tâche qu’elle t'aime et te respecte, afin qu’elle ne soit pas seule quand je ne serai plus là.
Jacques sortit.
Les deux jeunes gens passèrent presque toute la journée ensemble ; mais affligés et abattus, ils échangèrent peu de paroles.
M. Crochemore vint voir madame Deslins dans le courant de l’après-midi; en sortant il ne dissimula pas que la borine dame n’avait plus guère qu’une heure à vivre.
La gravité des circonstances avait retenu tout le monde à la maison. La cuisine se remplit de sanglots. Maître Sénateur, encouragé par les larmes du petit goujard, se faisait remarquer entre tous par le grand déploiement de son mouchoir à carreaux rouges. Pour la première fois depuis bien des années, les gens du château furent mal renseignées sur le temps qu’il ferait l’en demain. Le pauvre Sénateur avait oublié les nuages, et il laissa le vent sauter à l’est sans songer à la joie qu’éprouveraient les plantes frileuses en se voyant débarrassées de leur couverture.
Nous avons oublié de dire que le digne homme était un jardinier frénétique. ,
La Pésière seule, au milieu de ces marques bruyantes d’affliction, se tenait silencieuse. Ses yeux secs, sa physionomie froide, plus austère que jamais, et ses lèvres contractées, lui donnaient une apparence saisissante au milieu de tous ces fronts penchés, de ces yeux attendris et de ces lèvres entr’ouvertes par les soupirs.
M. le curé, qui était venu donner à sa vieille amie le dernier adieu et les dernières consolations, sortit à son
d’on DIPLOMATE
tour* et la Pésière monta à la chambre de la malade.
Celle-ci était seule.' On voyait aisément que la mort approchait; les pommettes de ses joues avaient pâli et l’éclat de ses yeux s’était éteint.
— C’est toi, Eugénie? dit-elle.
— Oui, madame.
— Tu n’aimes pas Jacques?
— Non.
*— Tu ne veux pas le respecter?
— Non.
— Pourquoi?
— Je ne veux point aimer un homme dont j’ai méprisé le père pour mari, ni respecter un homme dont la mère a été comme ma servante.
— Prends bien garde à ce que tu feras.
— Ah ! madame, pour vous et pour mademoiselle Rose je me couperais les bras; mais Jacques, je mourrai en le haïssant.
— Dieu veuille alors que tu ne meures pas de male mort ! Va dire à tous ceux qui sont dans la cuisine de monter.
Quelques instants après ^tous les domestiques étaient réunis dans la chambre de la vieille dame.
— Je m’en vais mourir, mes enfants... Tais-toi, Sénateur, je n’ai pas le temps de répliquer. Vous êtes presque tous de vieux serviteurs. Depuis des années vous vivez ensemble à cdté de moi. Vous êtes de braves gens; moi, j’espère que j’ai toujours été une bonne maîtresse pour vous.
, Le sanglot qui sortit à ces mots de toutes les poitrines couvrit la voix de madame Deslins.
— Oui, je l’espère, reprit-elle, et on trouvera dans mon testament un souvenir pour tout le monde, à chacun selon ses mérites.
Les larmes coulèrent plus pressées, mais la douleur resta silencieuse, comme il convient à une douleur qui entrevoit une ombre de consolation.
— Ma petite-fille Rose va devenir la seule maîtresse, la maîtresse absolue ici. Vous continuerez de bien faire, comme si j’y étais. Vous, les hommes, vous serez honnêtes et laborieux; vous, les filles, vous serez sages; vous n’irez pas aux rondes du dimanche, et vous n’écouterez les amoureux que pour mariage. Il est venu ici, hier soir, un jeune homme; je le considère comme mon enfant. Je veux qu’il soit ici comme chez lui, qu’on lui obéisse comme au frère aîné de mademoiselle Rose. Vous me promettez tous que vous lui obéirez î
Un oui étouffé se fit entendre.
— Vous me le promettez, n’est-ce pas?
On entendit deux oui sonores. C’était maître Sénateur qui venait de brûler ses vaisseaux domestiques et son fidèle disciple qui avait suivi courageusement son exemple. La Pésière jeta sur son mari un regard sombre ; mais à chaque jour suffit son mal, pensa le bonhomme.
— Mon vieux Sénateur, tu vas devenir ici presque le maître. N’oublie jamais que tu es un homme, et que j’ai mis en toi ma confiance.
Le vieillard baissa la tète sans répondre, mais le goujard se promit qu’il lui rappellerait souvent ces paroles.
— Maintenant, mettez-vous tous à genoux, que je vous bénisse !
La vieille dame croisa ses mains tremblantes, leva les yeux au ciel, et dit d’une voix haletante :
— Mon Dieu ! bénissez la maison et tous ceux qui l’habitent. Éloignez d’elle le péché, les maladies et l’incendie. Sainte Vierge, appelez le bonheur sur ceux qui sont bons, et le repentir en ceux qui sont méchants. Seigneur, ne
d’un diplomate
faites pas retomber sur les enfants et les serviteurs la faute des pères et des maîtres! Mes enfants, mes enfants, adieu! Souffrez la vie patiemment. C’est pour cela que je m’en vais heureuse.
La moribonde retomba sur son lit, et chacun s’éloigna silencieusement.
Madame Deslins était morte une heure après la scène que nous venons de raconter. , >
Rose, accompagnée de plusieurs vieilles femmes du bourg, resta toute la nuit à prier auprès du cadavre de sa grand’mère. Jacques vint aussi passer quelques heures dans la chambre mortuaire, au grand étonnement des vieilles femmes. Quel était ce beau jeune homme venant ainsi remplir un devoir qui est presque exclusivement filial? Vers la fin de la nuit, la jeune fille s’approcha de Jacques et lui dit :
— Vous devez être bien fatigué. Si ma grand’mère eût vécu, elle vous eût envoyé reposer, et je dois faire ce qu’elle eût fait elle-même.
Un sanglot lui coupa la voix. Le jeune étranger lui tendit les mains. La jeûne fille leva les yeux sur son visage ; elle vit de grosses larmes sortir de ses paupières rougies ; elle mit ses mains dans les siennes et s’écria en sanglotant :
— Ah! c’est moi qui perds tout 1 J’ai peur des jours
A VENT U UES D’AMOUR
qui vont venir. Que deviendrai-je, seule, au milieu de cette vie que je ne connais pas?
— Seule! Et moi, m’oubliez-vous déjà?
— Vous! dit Rose en secouant la tète, vous, vous êtes bon ‘et vous avez l’expérience; mais vous êtes jeune!
Elle détourna la tète, taudis qu’une légère rougeur montait à ses joues tirées.
— Allez, reprit-elle. Nous ne nous verrons pas dans le courant de la journée. Vous êtes ici chez vous; je l’ai dit à Eugénie. Demain, — et un nouveau sanglot s’échappa de ses lèvres, — demain, c’est vous qui conduirez ma grand’mère au cimetière, et le premier de tous. C’est la dernière recommandation qu’elle a faite; et je veux, quoi qu’on puisse dire, qu’elle soit exécutée.
Elle baissa la tète et alla reprendre sa place au pied du lit mortuaire. Le jeune homme sortit.
Il passa cette journée dans une solitude profonde. La fatigue des derniers jours lui fit sentir le besoin du grand air. Il parcourut le parc, le parterre, la chênaie, tous les lieux qu’il s’était fait une grande fête de revoir. Mais quoique la journée fût belle et toute pleine des premières émanations du printemps, il lui sembla que tout ce paysage était enveloppé comme d’un voile de deuil. Il remit à plus tard cette revue de ses souvenirs d’enfance et vint dans le parterre s’asseoir, sous les pâles rayons du soleil de mars.
Des réflexions graves, quelques-unes tristes et inquiètes, occupèrent son esprit, et il se dit qu’il avait, en promettant de rester six mois à Azeloude, pris un engagement téméraire, dangereux peut-être.
Un grand nombre de gens du bourg vinrent au château, et l’étranger produisit sur tous un sentiment analogue à celui qui avait troublé les vieilles femmes la nuit
d’un- diplomate
précédente. Quel était cet homme jeune, beau, élégant, inconnu de tous, et qui semblait être au château comme chez lui? La plupart se contentèrent de jeter sur lui ce regard curieux et défiant avec lequel les paysans et les petits bourgeois interrogent tout ce qui est étranger. Pour plusieurs autres, il fut un objet de grand souci.
Mademoiselle Rose Deslins, la plus jolie fille et la plus riche héritière du canton, mademoiselle Rose, sans expérience, au milieu d’affaires très-importantes, devenait pour longtemps le centre de tous les regards, le but de beaucoup de manœuvres. Tout ce qui se rattachait à elle allait acquérir une extrême importance.
Ce personnage mystérieux, remarquable d’ailleurs à tous égards, et qui tombait au château d’Azelonde comme dans son domaine, ce personnage était évidemment destiné à être l’incident principal de la révolution produite en Azelonde par la mort de madame Deslins.
Plus de trente personnes demandèrent à la Pésière quel était cet horsin, cet homme, ce bourgeois, ce monsieur, ce personnage. La Pésière répondit à la plupart des questionneurs en haussant les épaules. Cette réponse manquait de renseignements précis, mais la Pésière passait pour n’ètre pas aisément forcée à faire ce qui lui déplaisait.
Elle ne répondit clairement qu’à trois personnes, à Jôuin Deslins, à Sylvain Candil et à Paul d’Azelonde. A tous trois elle fit la même réponse : « C’est le mari de mademoiselle Rose. » Mais cette réponse identique produisit sur chacun des trois individus une impression fort diverse.
Jouin, grand et large garçon de vingt-cinq ans, à la physionomie insouciante, aux cheveux d’un blond pâle,
4G AVENTURES D’AMOUR
aux joues d’un rouge ardent, aux pieds puissants, aux mains velues, Jouin répondit :
C’est point vrai! Je vais toujours aller avertir ma
mère. Elle empêchera bien ce mariage-là, puisqu’elle m’a empêché de me marier avec mademoiselle Lemien pour me garder à Ilose.
Sylvain Candil pâlit et laissa tomber sur la Pésière un regard triste et profond. Puis, sans ouvrir les lèvres et sans jeter un second coup d’œil sur l’étranger, il quitta le château, la tête penchée et le cœur battant à tout rompre.
Paul d’ Azelonde avait tressailli. Ses lèvres se serrèrent; un éclair de haine farouche traversa ses yeux rouges ; il fit un pas vers l’inconnu, puis, jetant un éclat de rire, il dit à la Pésière :
— Ils ne sont pas mariés encore, n’est-ce pas? Ils ne se marieront pas sur le cercueil de la vieille dame, n est-ce pas?... Bien... ce mariage-là ne me parait pas écrit dans le ciel, Pésière.
Il partit en ricanant, après avoir lancé un coup d’œil insolent sur l’étranger. Celui-ci, qui lui avait jeté un regard pénétrant tandis qu’il traversait le parterre, était retombé dans ses réflexions.
Le petit goujard, sur le conseil de maître Sénateur, était venu se mettre à ses ordres. Lejeune homme l’avait envoyé au bourg avec la commission de retenir une chambre à l’hôtel de Rouen et de prendre des informations sur son bagage. Ce bagage était arrivé à Azelonde, escorté par le voiturier, contusionné, mais non blessé.
La poste du soir apporta une lettre volumineuse adressée à M. X..., chez madame Deslins, à Azelonde. L’inconnu réclama cette lettre comme lui étant destinée, et
D’ïJN diplomate 47
sur l’ordre de mademoiselle Sampy, la directrice, on la lui remit.
Il déchira l’enveloppe, sous laquelle se trouvait une lettre ainsi adressée :
A Monsieur,
Monsieur le comte Marc de Raallemont.
(Au soin de son valet de chambre.)
Cette lettre, d’une petite écriture aiguë, irrégulière et sautillante, s’exprimait ainsi :
« Savez-vous bien, mon cher Marc, que je vous trouve
aussi fou que feu l’abbé de Lestrade, qui s’en alla dire des
oremus latins aux Chinois, qui n’en pouvaient mais, et
qui, pour le remercier, taillèrent sur lui comme en plein
drap. Il avait vingt bonnes mille livres de rente, et, par la
faveur du pavillon de Marsan, où il était du dernier
mieux, la chance d’être prochainement crossé, mitré et
de se promener en bon carrosse et en habit violet dans les
rues de Moulins ou de Chàlons. Vous voici parti, vous
aussi, chez les Chinois. Affaires de famille, me direz-
vous; très-bien! Devoir de reconnaissance; à merveille!
Nécessité d’une vieille amitié! Dieu vous bénisse, Dieu
vous bénisse ! Il n’y a qu’un cri par tout Paris pour se plaindre de vous.
» Ah! vous vous persuadez que c’est affaire à un homme de votre volée de s’en aller tout bourgeoisement s’agenouiller au lit de mort d’une vieille embéguinée, sous le prétexte qu’elle vous a fourni votre premier abécédaire ! Si c'est là votre sagesse, vous serez toujours un pauvre diplomate.
» Croyez-vous donc, monsieur le romantique, que c’est
48 " AVENTURES D’AMOUR
sur le chemin d’Azelonde que vous trouverez un poste de premier secrétaire d’ambassade? C’est excédant de travailler à faire ressortir les talents des jeunes gens de ce temps-ci î Ils ont tous quelque chose qui sent le marchand du coin, et se jettent tous dans le sentiment. Et qui conduira le monde, s’il vous plaît, si les hommes politiques donnent dans les vertus bourgeoises? Croire aux préjugés dont on se sert pour conduire la foule, n’est-ee pas couper la branche sur laquelle on est assis? Allez au diantre, monsieur mon parent, et restez à planter des choux dans votre chienne de bourgade.
» Savez-vous ce qu’il y a de plus clair dans tout ceci? c’est que votre collègue à l’ambassade de Saint-Pétersbourg, ce diplomate à la guimauve, ce sot d’un faquinisme risible, le vicomte de Cagnolles, pour dire son nom, triomphe en cette occasion. Si ce marquis de Mascarille avec ses tendresses de grimace, vous enlevait la très-riche, très-excentrique et fort jolie veuve madame Leclerc, sur laquelle je compte pour redorer l’écu des ltaallemont; si votre dadais de vicomte, aussi sot que le fut jadis son père que je détestais, vous ruine dans l’esprit de cette belle veuve, vous aurez ce paquet-là sur le nez, et, vraiment, moi, je vous déshériterai. Heureusement, l’infante, exaspérée contre vous par votre départ précipité, l’infante a disparu, emmenant l’oncle Bête , on ne dit pas où, mais au moins dans un endroit où Cagnolles ne l’a pas suivie, car ce matin encore son bavardage m’a donné la nausée.
» Savez-vous un lieu où vous êtes raillé sans miséricorde, je vous le dis tout net, c’est au ministère des affaires étrangères. J’y fus le jour môme de votre départ, qui était hier, pour voir le dessous des cartes à propos de votre incartade. Je trouvai le secrétaire du ministre
d’un diplomate
pâmé sur la lettre que vous lui avez écrite en quittant Paiis. Il me fit les lamentations de Jérémie sur le tort que votre absence allait vous faire, en un temps où le roi peut vous appeler d’un moment à l’autre, et au moment même où nous sollicitons pour vous, contre la tribu des Cagnolles, ce poste de premier secrétaire. « — Je ne saurais comprendre, monsieur le baron, me dit ce sage secrétaire, qu’un homme qui a l'honneur d’être de votre famille, qui fut élevé par vous dans les hautes traditions des Talleyrand, des Castelreagh, des Pozzo, ait pu m’écrire cette pauvreté I Ne prétend-il pas que tout doit céder à un devoir de famille! Comment peut-on espérer voir entrer dans cette noble école politique, — dont vous êtes, monsieur le baron, un des plus renommés représentants, — un homme qui ignore qu'un diplomate n’a qu’une famille, l’Etat, et ne doit céder qu’à une seule considération, la raison d’Etat? »
» Durant ce temps, moi, je mangeais des pois chauds. Quoique cela fût dit dans ce langage de pédant qui a envahi la France depuis tant de discours parlementaires, je fus obligé de convenir, en enrageant, que le fond du discours était inattaquable et que vous raisonniez pantoufle.
» Je m’engageai à vous faire voir au doigt et à l’œil que vous aviez mis le poing sur le nez au bon sens.
» Avant de clore ce manuscrit, (qui ne vous suflbquera point par sa longueur, vu que je vous ai habitué à un déluge d’écriture), je veux vous dire, tout sérieusement, que vous m’avez joué un tour horrible en partant ainsi malgré moi, malgré tout, et votre intérêt et ma satisfaction, malgré mon égoïsme qui réquérait votre présence pour ma distraction, malgré mon amour-propre qui requérait votre aide pour jeter ce Cagnolles dans le fossé.
AVENTURES D’AMOUR
» Je ne vous parle point de mon amitié, vous savez que pour moi c’est un mot qui représente uniquement un préjugé, une habileté ou une duperie; et de même que je ne vous ai jamais demandé de reconnaissance, de même je ne vous ai jamais promis mon amitié. Je vous dis donc de revenir, non point que je sèche sur pied du désir de vous voir, mais parce que votre intérêt y est; et parce que, tout étant une pure comédie en ce monde, il pourrait me tomber dans l’esprit qu’au fond, et à tout compter par le menu, vous m’êtes devenu plus ennuyeux qu’agréable.
» Dès lors, comme nous ne tenons par aucun autre lien que celui de notre intérêt et agrément réciproque, je pourrais vous dire, avec une révérence courtoise : Mon cher Marc, vous êtes tombé en un furieux discrédit dans mon esprit ; débattez-vous dorénavant comme votre prudence le jugera bon; faites des entrechats dans les ambassades, ou des poèmes 'mélancoliques dans les bosquets d’Azelonde, moi je suis votre serviteur.
» Baron de Brionval,
» P- S. Revenez donc au plus vite; c’est le refrain de la chanson. »
Dans la soirée, l’intelligence tout entière d’Azelonde abandonna les affaires, les querelles domestiques, les commérages, les soucis de toute nature pour se jeter sur l’étranger qui régnait au château. Quel pouvait être cet inconnu? Quel droit avait-il d’être, à ce point, inconnu? Quel genre particulier d’insolence le poussait à insulter, par un si piquant incognito, les plus puissants esprits de ce pays? Pourquoi n’était-il pas un étranger comme les commis-voyageurs qui traversent de temps
> .d’un diplomate
en temps la bourgade? Et pourquoi, étant à ce point étranger, se trouvait-il établi au château comme chez lui? Gomment y était-il venu? Qu’y faisait-il? Combien de temps y resterait-il? Ici l’imagination ne trouvait plus d’obstacles, et toutes les nuances des probabilités humaines étaient étudiées avec une ardeur insensée.
Quelques rayons de lumière arrivaient çà et là, soit du château, soit de la poste, soit de l’hôtel de Rouen. Mais c’étaient des rayons brisés, de lueur faible et de jets divergents. Ils servaient uniquement à exciter la curiosité, en la jetant dans de nouveaux syllogismes. Ges lueurs railleuses, comme des feux follets gambadant dans les brumes du soir, harcelaient les plus notables nouvellistes du pays, les vieilles filles, les rentiers, les éloquents de cabaret, M.- Hapsol, le pharmacien, et mademoiselle Sampy, la directrice des postes. Ces maîtres de commérage, courant çà et là. à la piste de quelque lueur nouvelle, maintinrent le pays en fièvre jusqu’à une heure avancée de la nuit. A cette heure-là seulement, c’est-àdire vers dix heures du soir, toutes les curiosités s’endormirent en se promettant pour le lendemain une fête incomparable.
Le lendemain, dans l’église, quand on vit l’inconnu entrer et aller prendre la première place à côté du cercueil, au-dessus de M. Isaac Deslins et de son fds Jouin, ce fut un frémissement universel. U était entré par une
AVENTURES D’AMOUR
porte latérale, et sans embarras, le front haut, la physionomie calme, mais le regard voilé par une expression de douleur sincère, il s’était dirigé à la place qu’eût pu occuper le fils de la défunte. Les parents placés au premier rang avaient froncé les sourcils ; les notables, qui venaient ensuite, avaient jeté sur les parents des regards inquiets. Le reste de l’assemblée avait été frappé de la démarche aisée de l’étranger. Les femmes avaient admiré l’élégance de sa toilette et avaient loué en elles-mêmes la sincérité évidente de sa tristesse.
M. le comte de Bosqueney se pencha vers son voisin, M. Boisselle, et lui dit un mot que le prudent notaire accueillit par un signe courtois d’indifférence. Maître Adonis Pinchinelle, qui se trouvait au bas de l’église, à côté de son esclave Braan Tubeuf, se dressa sur ses pieds et souffla tout bas au géant quelques paroles qui firent tressaillir celui-ci.
La messe des morts s’acheva. M. le curé vint donner l’absoute ; puis, accompagné de ses deux vicaires, précédé de la grande croix et des enfants de chœur, et suivi par les chantres, il se mit en marche vers le cimetière, situé à une certaine distance de l’église.
Le cercueil fut saisi par huit matrones, et le cortège, qui se composait de presque tous les habitants du bourg, se déroula gravement.
L’inconuu marchait le premier, seul, tète nue, les yeux rougis, le front penché et paraissant indifférent à tous ces regards qui le dévoraient.
On était au premier jour d’avril. La matinée était belle, l’air frais, le vent vif et ravigorant. Le soleil, pâle encore, jetait ses rayons dans le ciel bleuissant. Il envoyait dans tous les cœurs ses premières joies ; il caressait les fronts frileux, les tètes nues, les branches noires, et
annonçait à toute créature que l’aube de la vie et de la poésie se levait dans les champs après le long sommeil d’hiver,
Dans les vergers que côtoyait le cortège funèbre, tout dormait encore, les bourgeons et les fleurettes. Les feuilles mortes cachaient méchamment le soleil aux pointes de l’herbe nouvelle ; mais, dans les jardins, les primevères riaient au jeune printemps, et dans la grande plaine normande, le blé grandissant développait ses larges tapis verts à côté des terres jaunes.
Jacques, tout préoccupé qu’il fût de sa tristesse, ne pouvait s’empêcher de songer à cette jeune et vivante poésie qui encadrait le cortège de la mort. Cette fraîcheur printanière, ce nouveau soleil parlaient à ses sens excités par les émotions des derniers jours et réveillaient en son cœur mille rêveries champêtres que sa vie mondaine lui avait fait oublier.
Cette harmonie de la vie et de la nature contrastait avec ces chants remplis d’une poésie puissante, idéale et lugubre, qui priaient pour sa vieille amie et pleuraient sur elle en l’accompagnant à la tombe. Ces chants lui parlaient vivement aussi. Son cœur, tantôt serré, tantôt détendu, écoutait, en gémissant et en espérant, la chanson du printemps et la mélodie austère des psaumes de David, que la voix grave des chantres jetait au loin dans les plaines d’Azelonde.
« Seigneur, écoutez ma prière et que mes plaintes viennent jusqu’à vous ! Ne détournez pas de moi votre visage ! En quelque jour que je souffre inclinez votre oreille vers moi ; en quelque jour que je vous appelle, exaucez-moi sans tarder. Seigneur î Car mes jours se sont évanouis comme la fumée, et mes os se sont désséchés comme le bois brûlé. : •
» J’ai passé les nuits dans la veille, et je suis devenu solitaire comme le passereau sur un toit ; j’ai mangé la cendre avec le pain, j’ai mélangé mon breuvage avec mes larmes, en voyant votre indignation ; car, après m’avoir élevé, vous m’avez jeté à terre, et mes jours s’évanouissent comme une ombre, et mon corps est devenu faible comme l’herbe coupée. »
Puis l’harmonie du printemps venait chasser du cœur de Jacques les tristesses émues par cette sombre poésie. Son imagination voyait le feuillage épais naitre sur ces branches desséchées ; elle entendait les chants des oiseaux dans ces mornes vergers ; le chèvrefeuille parfumera ces haies d’épines, les buissons de roses s’élèveront dans ces jardins que colore à peine la naïve primevère, et dans ces champs muets retentiront les chansons joyeuses de la moisson.
Il songeait de nouveau à celle dont il ne verrait bientôt plus même le cercueil. Elle avait été sa mère et sa seule amie ; auprès d’elle seule il avait pu ouvrir son cœur tout entier, se réfugier pour fuir un instant sa vie factice, toute de ruse, de politique et de beaux semblants ; à elle seule il avait pu montrer ce qu’au fond de lui il y avait de poésie, de simplicité, de naïveté. Il se voyait désormais entièrement solitaire, et son masque allait être pour toujours collé à son front. Par quoi remplacerait-il dorénavant cette correspondance qui avait été depuis seize ans la plus grande partie de sa force, de sa vertu, et la plus douce activité de son ème? Il sentait une douleur poignante lui étreindre le cœur, et ses larmes coulaient !
Le cortège suivait, pour se rendre au cimetière, le chemin qui conduisait d’Azelonde à Etretat, et- qui, à quelques lieues du bourg, allait rejoindre la route royale de Paris au Havre. Au moment où le convoi quittait l’église.
une voiture de voyage achevait de monter la côte de Grimberville ; elle s’avançait au grand trot dans la longue plaine qui précédait Azelonde, et dans laquelle le cortège funèbre ne tarda pas à se déployer.
Une femme de chambre et un domestique sommeillaient sur le siège de derrière de la voiture ; l’intérieur était occupé par une jeune femme et un vieillard. Ce dernier avait cette physionomie' de diplomate sans intelligence, cette figure à la fois digne et inerte que l’usage du monde et les habitudes d’une existence inactive et luxueuse donnent aux gens d’un esprit borné. M. Béthencourt avait été député, il était décoré.
La jeune femme qui était assise en face de ce personnage, au milieu de riche fourrures, de journaux et de brochures, présentait avec lui le plus parfait contraste. Tout en elle respirait je ne sais quoi de brusque, de sémillant, d’irréfléchi. C’était, en. effet, comme l’écrivait M. de Brionval, la très riche et très excentrique veuve, madame Leclerc, nièce de M. Béthencourt.
La beauté de la matinée avait permis de tenir ouvertes les glaces de la voiture ; les échos du lugubre chant arrivèrent bientôt jusqu’à la jeune femme ; elle se pencha à la portière et donna ordre qu’on arrêtât sur un des bas côtés de la route,
— Eh bien ! oncle Bête, dit-elle de ce ton de voix métallique qui semble faire ressortir chacun des mots prononcés, me direz-vous encore maintenant que je suis une folle?
L’oncle Bête la regarda avec défiance et essaya de comprendre à quoi cette quession pouvait se rattacher.
— Oui, reprit-elle ; et gémirez-vous encore, comme vous le faites depuis deux jours, sur la bizarrerie qu’il y a à voyager en voiture, quand le chemin de fer existe ;
5G AVENTURES D’AMOUR
à aller aux bains de mer au commencement d’avril, et surtout dans uiie ville de bains qui n’est qu’un village ? Vous auriez même voulu indiquer qu’Etretat n’existe pas et que Alphonse Karr qui a découvert ce hameau n’est pas un géographe renommé.
L’oncle Bête se prépara à répondre.
— Mon oncle, je sais ce que vous allez me dire, ainsi c’est inutile. Vous allez me répondre que vous n’avez pas dit un mot, ni fait le moindre geste. Mais croyez-vous qu’il n’y ait pas d’autre moyeu de s’explimer que la parole et les gestes? Il est évident que si ce voyage vous avait plu, vous auriez été, comme je l’ai été moi-même, en extase, et vous m’auriez remerciée deux cents fois d’avoir eu l’idée de quitter Paris.
— Evidemment, ma nièce...
— Non, je vous eu supplie, soyez franc, et quand vous n’ètes pas content, dites-le, criez-le, hurlez-le !
— Ma nièce...
— Eh bien, soit ! puisque vous voulez discuter, discutons. Mais c’est vraiment fâcheux, oncle Bête, que vous soyez si amoureux de la discussion. A part cela, vous êtes un oncle très-passable. Votre ruban rouge vous donne l’air d’ètre mon mari, un vieux mari ridicule dont je me moque, et cela pose bien une jeune femme,
— Evidemment, ma nièce...
— Entendez-vous ces chants qui s’approchent! comme cela est grave et sonore! comme cela parle au cœur! Vous, cela ne vous touche pas, vous avez l’àme blasée, pauvre oncle Bète ! Mais si vous aviez le moindre sentiment artistique, ne vous frotteriez-vous pas les mains avec un bonheur infini, à la pensée que vous allez voir passer devant vos yeux un enterrement de village, un véritable enterrement, un enterrement vivant, non pas
d’on diplomate
sur un tablèau ou dans un roman, mais dans le pays même ; un convoi avec des chantres qui chantent du nez et qui ne sont pas payés pour cela, avec un curé qui ne parle que patois, avec des parents qui croient qu’il est encore de bon ton de pleurer, et avec tout le pays rassemblé, de vrais Normands dans leur costume des dimanches. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je suis venue aux bains de mer t au mois d’avril î
— Evidemment ma nièce ; mais pour quelle raison, sur quelles conséquences, d’après quelles considérations, évidemment, ave^- vous été amenée?...
— Comment, amenée ! mais vous faites exprès de m’exaspérer, oncle Bète, et il n’est pas possible que vous ne compreniez pas une chose si claire. Voyons, croyezvous que vous auriez pour cent mille francs un enterrement comme celui-là à Paris ?
— Ma nièce, évidemment, le transport de tous ces paysans coûterait quelque argent.
— Ah ! mon Dieu, vous me rendrez folle ! Voyons, croyez-vous que si nous étions venus aux bains de mer au mois de juillet, nous aurions vu cet enterrement?
— Mais...
— Comment! Est-ce que vous vous imaginez que ces gens auraient conservé leur enterrement trois mois pour attendre vos caprices, et que vous n’auriez eu qu’à leur faire savoir : M. Béthencourt, chevalier de la Légiond’Honneur, ancien député, vous prie de lui faire l’honneur de lui garder cet enterrement ; il serait heureux que le curé, les chantres, les assistants et le mort voulussent l’attendre à un quart de lieue de leur village ; il passera dans quelques mois.
— Evidemment; mais cependant...
— Bien ; alors vous vous imaginez que ces indigènes
AVENTURES D’AMOUR
vont s’amuser à mourir, au jour le jour, en guise d’entout-cas, afin que le jour où il plaira à M. Bétheucourt, ancien député, de passer dans leur pays, ils soient assurés de lui fournir un mort et un enterrement.
L’oncle Bète n’était pas absolument convaincu, mais cette argumentation serrée avait troublé le iil de ses idées, et il ne savait plus de quoi il s’agissait.
— Allons, je vois que vous comprenez maintenant l’intérêt qu’il y a à venir aux bains de mer au mois d’avril, je vous pardonne.
Et, se penchant vers lui, elle lui offrit son front que le chevalier baisa avec tendresse et dignité.
— Maintenant, oncle Bète, voici la tète de la fête qui approche ; j’espère que vous la regarderez avec attention puisque c’est un plaisir que vous me devez.
Elle laissa passer le clergé avec assez de gravité. Mais la physionomie des chantres, leurs cols de chemise hauts et pointus, et les collets gras de leur redingote qui paraissaient, malgré les chapes, au-dessus des rochets, l’air important du bedeau, et l’emportement musical de l’ophicléide, cela lui donna un profond mépris pour le personnage qu’on enterrait. M. Bétheneourt avait mis sur son visage toute l’ironie qu’il avait pu trouver au fond de son intelligence. Cette momerie religieuse était trop comique, évidemment.
— Ah ! mon Dien ! mais non, c’est impossible ! Oncle Bête, dites-moi, je vous en supplie, quel est ce monsieur ? Oui, celui-là qui marche tout seul, la tète baissée ?
— Mais oui, évidemment, c’est M. le comte de Raallemont, secrétaire d’ambassade.
— Mais c’est impossible.
— Officier de la Légion, évidemment, d’Honneur.
— Mais c’est impossible.
d’un DIPLOMATE 89
— Commandeur de l’ordre de Charles III.
— Mais comment pourrait- il être ici?
— Chevalier et commandeur...
— Et cependant je ne puis me tromper ! oh ! c’est trop fort ! Comment cet homme qui me fait la cour froidement, il est vrai', — mais ça ne fait rien puisqu’on disait que c’était' pour m’épouser, — il me quitte le jour où il devait me mener à un bal d’ambassade, et c’est pour venir faire le tambour-major à la tète d’une tribu de sauvages ; pour conduire gravement un troupeau de gens qui ont la taille de leur redingote au milieu du dos ! Et quelles bottes !
Mais voyons, mon oncle, rassurez-moi, est-ce M. de Itaallemont 1
— Evidemment, ma nièce, ce ne saurait être lui, évidemment, mais c’est lui. D’après quel accident, révolution, aventure, est-il venu dans ce pays?
— Et moi qui avais quitté Paris brusquement pour le
punir ! Il est parti avant moi 1 C’est moi qui suis la dédaignée? Je le déteste 1 Mon oncle, nous allons nous '
arrêter au premier cabaret, et je veux que vous écriviez
à votre vieux singe, le baron de Brionval, qu’il ne viendra plus chez moi.
— Mais, ma nièce !
— Ah! mon Dieu! quelle est cette charmante jeune femme ! Mon oncle, je vous en supplie, regardez-la? Elle est mille fois plus belle que moi et aussi distinguée?
Tenez, celle qui est là, presque à la tète des femmes ; et sa toilette est de si bon goût 1 Ah ! je comprends, c’est par amour pour elle qu’il est venu parmi ces indigènes !
C’est indigne !
Et des larmes, de vraies larmes, coulèrent de ses yeux.
— Eh ! bien, non; je l’aime plus que jamais, mainte-
60 A VENTDRES D’AMOUR
nant, et je ne veux pas qu’il épouse cette belle dame. M’aimez-vous bien, mon onde ?
— Mais sans aucun doute, ma nièce ; ne vous ai-je pas donné, évidemment, mille preuves...
— Eh ! bien, je vous rends votre héritage que vous m’avez promis. Vous êtes bien conservé. Nous allons retourner à Paris ; j’irai me jeter au pieds de mon parrain; il est ministre, il peut bien me faire cadeau d’un pair de France. Je lui dirai de vous nommer à la pairie, et vous viendrez demander cette jeune fille en mariage.
— Sans doute, ma nièce, évidemment, la pairie 1 mais une jeune fille...
— Ab ! soyez tranquille, je vous protégerai, et je vous assure bien que je la forcerai à n’aimer que vous ! Cela sera bien fait, et lui apprendra à ne pas ressembler à toutes ces paysannes qui sont affreuses avec leurs coiffes noires. Je resterai veuve ; je vous ferai mon héritier, et j’adopterai vos enfants, mon pauvre oncle Bête ; ah ! mon Dieu, mon Dieu 1
Et prenant son front dans ses mains, elle recommença à pleurer.
Les dernières personnes du cortège venaient de passer ; le cocher se préparait à reprendre sa course.
— Attendez! lui cria la jeune veuve; ekî là, vous, monsieur, le petit bossu !
Ceci s’adressait à notre ami maître Adonis Pincliinelle,
Digil
d’un diplomate
qui avait généreusement consenti à boiter tout seul à la queue du convoi et avait envoyé son esclave Braan mugir en laïque, à titre d’apprenti chantre, à côté de l’ophicléide.
Notre ami fit la sourde oreille ; il ne voulait point passer pour un bossu... Peut-être ne l’était-il pas.
— Eh 1 là, monsieur le boiteux 1 cria de nouveau madame Leclerc.
Cette fois notre maître se retourna, avec colère pourtant. Mais la vue des yeux humides de la jeune femme le toucha. 11 se dit que c’était beau de pleurer au convoi d’une étrangère. Cela faillit le réconcilier avec les gens de Paris. Puis, il était une sorte d’artiste, il s’approcha et jeta un regard intelligent sur les riches choses que contenait la voiture. Madame Leclerc était, elle aussi, frappée de l’aspect de cette bizarre figure. Les rides de ce petit visage maigre, à la peau jaune et collée sur les os, indiquaient évidemment un âge avancé ; cependant les cheveux, les favoris, les sourcils étaient absolument noirs; ces sourcils, fort épais, ombrageaient des yeux bruns, vifs, aigus, d’une rare pénétration.
— Pourquoi ne répondez-vous pas quand on vous appelle, s’écria M. Béthencourt, qui avait le plus profond mépris pour les peuples sauvages.
— A coup de langue, écu d’oreille, répondit maître Atomi, après avoir fixé son regard pénétrant sur l’oncle Bête. Je ne suis point un bossu.
— Mais vous ne pouviez errer, vous tromper, puisque vous étiez seul sur la route quand on vous a fait l’honneur de vous appeler.
— Vère, répondit le paysan, quand vous êtes dans les rues de votre ville et que votre voisin se met à sa porte pour vous demander des nouvelles du temps, s’il vous
disait: a Eh là ! coqcidrouille (4) < qu’est-ce que dit le vent? » Je voudrais bien savoir si vous lui répondriez.
— Coqcidrouille ! évidemment, murmura M. Bethencourt épouvanté de la sottise de ce paysan, coqcidrouille !
— Coqcidrouille, répéta madame Leclerc en éclatant de rire, c’est un joli mot.
— J’en dis bien d’autres, dont je ne prends point argent 1 Et maître Pinchinelle s’éloigna en souriant.
— Eb! monsieur, dit la jeune femme, ne voulez-vous pas vous arrêter et répondre à une question ?
— V'ere, vous êtes brillante comme une gelée barbelée (2) au temps de mars. J’ai toujours aimé les belles femmes, moi.
— Dites-moi donc, demanda madame Leclerc en souriant, quel est l’individu qui marche seul en tête du convoi ?
— Are, vous n§ pouviez mieux vous adresser. Il n’y a peut-être dans le pays, à cette heure, que moi et M. le comte de Bosqueney qui le connaissions bien.
— Eb ! quel est le nom de ce personnage ?
— Mais c’est Jacques Ràrnont, en dà! s’écria maître Atorni d’un ton triomphant.
— Jacques Ràrnont, dites-vous, mais c’est impossible !
— V ère, c’est bien lui. J’ai connu son père; il y a eu un grand hantiment (3) entre nous.
— C’est bien étrange. Et c’est donc quelqu’un de ses parents qu’on enterre, à ce Jacques Ràrnont ?
— Nenni, mais c’est tout comme, car madame Deslins...
— Deslins ! s’écria M. de Bétbencourt, évidemment,
(1) Prétentieux.
(2) Gelée blanche.
(3) Habitude de camaraderie.
d’un diplomate 63
mais c’est le nom de votre grand’mère, ma nièce, qui était d’une famille cauchoise.
— Mon oncle, vous êtes horrible aujourd’hui avec vos parents ! Il s’agit bien de cela ! Deslins disiez-vous !
— Oui, la lionne madame Deslins, du château d’Azelonde. C’est elle qui a élevé Jacques comme son fds. Et c’est heureux pour lui. Sans elle, il serait resté mi huron comme tous les jeunes gens du pays. Il est le premier à son enterrement, et ça lui est dû.
— Et pourquoi ce Jacques Ràmont est-il habillé mieux que tous les gens de ce village ?
— Parmenda, Azelonde est un bourg et non un village, vrai comme je ne suis pas un bossu. Pourquoi il est mieux habillé? continua le vieillard, en fixant sur la jeune femme ses yeux malins; chacun, quand il a gagné honnêtement sou argent, en fait ce qu’il veut; et si Jacques aime à le dépenser en achetant de beaux habits plutôt que d’aller au cabaret, chacun se doucine comme il lui plaît. Moi je suis comme lui, — et il tendit un pan de sa redingote neuve — j’aime les beaux habits.
— Madame Deslins, reprit la jeune femme dont la figure était devenue sérieuse, a-t-elle des filles ?
— Nenni; mais une petite fille, mademoiselle Rose, jolie et bonne, et la plus riche du pays. Ah ! il va y avoir un grand caliberda (i) en Azelonde entre les fils à marier.
— Jacques Râmont! Jacques! et c’est mademoiselle Rose que nous avons vue à la tète des femmes, à l’enterrement.
• — Mais non ; c’est mademoiselle Berthe d’Azelonde, la fille de feu le vicomte d’Azelonde, la descendante des anciens seigneurs et châtelains du pays.
(i) Trouble, bruit.
AVENTURES DAM0UR
— Et, répliqua madame Leclerc avec vivacité, dit-on dans le bourg que ce jeune homme doit épouser mademoiselle d’Azelonde ?
— Jacques Ràmont, mademoiselle d’Azelonde? s’écria le vieillard en éclatant de rire, vère , c’est comme si je vous demandais en mariage pour moi.
— Ce paysan, -évidemment, devient insolent, murmura l’onde Bète.
— Comment vous appelez-vous? demanda madame Leclerc.
— Atorni, ou pour parler parisien, Adonis Pinchinelle, maître bourrelier, au bourg d’Azelonde.
— Adonis, évidemment, Pinchinelle, répéta l’oncle Bête.
— Bien, dit la jeune femme. Vous ne paraissez pas un sot, quoique vous ayez une singulière apparence.
— Pierre en puits n’est pas pourrie, répliqua le vieillard, et le sens et la beauté ne s’attèlent point à la même voiture.
— A merveille, et merci du compliment, monsieur Adonis.
— Ah ! madame, il y a des exceptions, s’écria le paysan en regardant sournoisement l’oncle Bête, et on voit des hommes qui sont bien laids et qui sont pourtant bêtes,
— Bien, bien ; venez bientôt à Étretat, ma voiture aura besoin de réparations. Vous demanderez madame Leclerc; nous parlerons de Jacques ltàmont; et vous m’apprendrez des proverbes, car vous paraissez en avoir une belle collection.
— Ah ! oui, ma belle dame, car, ainsi qu’on dit :
Ce qui s'apprend au ber Ne s’oublie qu’au ver.
Il s’éloigna. La voiture reprit sa route.
d’on diplomate , ' 65
Quand la dernière pelletée de terre fut jetée sur le corps de madame Deslins, la masse des assistants regagna à pas lents la porte du cimetière ; les autres stationnaient près des tombes voisines, préoccupés des faits et gestes de l’étranger. Celui-ci essuya ses yeux, se retourna et s’éloigna d’un pas rapide. Il se trouva bientôt à côté d’un grand vieillard, au port roide, qui s’arrêta et dit en saluant courtoisement :
— Monsieur de Raallemont, les journaux m’ont parlé souvent de vous. 11 y a eu de fréquentes alliances entre les Raallemont et les Bosqueney; je suis fier de cette parenté en songeant à vous. Je me ferai l’honneur d’aller vous visiter, et je serai heureux de vous recevoir à Bosqueney.
Il s’inclina et se détourna légèrement ; après l’avoir salué silencieusement, l’étranger continua sa route.
Quelques pas plus loin, un individu d’une stature gigantesque se détacha d’iin groupe, s’approcha et dit d’une voix presque anxieuse :
— Monsieur Jacques Ràmont, me reconnaissez-vous?
Jacques s’arrêta, regarda fixement le géant, puis un sourire erra dans ses yeux rougis, et tendant la main :
— Abraham Tubeuf, mon vieux camarade ! s’écriat-il.
— Ah ! vous m’avez donc reconnu ! s’écria le'paysan en lui serrant les mains avec énergie.
— Ce n’est pas sans peine ; vous êtes devenu grand comme un chêne. Vous viendrez me voir, Braan !
— Saint Braan, si j’irai ! Et la Justice doncJ Ah ! que je suis aise, dit-il eu allant presque en dansant rejoindre ses camarades.
A' quelques pas de la porte du cimetière Jacques vit
AVENTURES D’AMOUR
Atorni, arrivant au plus vite. Le vieillard s’arrêta et se campa en face du jeune homme :
— Jacques, lui dit-il, il y a eu entre votre père et moi un grand fi'èragc , vous en souvenez-vous?
— Si je m’en souviens ! Vous n’ètes pas de ceux qu’on oublie, maître Atorni.
— C’est bien ça. Il est mort jeune, le pauvre homme, car la vie ne l’a pas amignoimé. Moi, me voilà toujours éveillé comme un chat qu’on fouette.
— Vous êtes toujours bourrelier au coin de la rue Brettaiimeville?
— Allons, vous n’avez rien oublié, je vous revaudrai ça, parmenda !
— Merci, maître Atorni. Je me promets d'aller vous voir. Maintenant on m’attend au château d’Azelonde.
— Allez, Jacques. La jeunesse aime la jeunesse; les morts avec les morts, les vifs à la loslée (1). Pleurs de jeunesse c’est pluie* d’été; et le soleil ne sèche point les blés nnirs plus vite que l’amour ne sèche les yeux des jeunes filles. *
Il envoya un sourire cordial au jeune homme, qui ne put s’empêcher de rougir, et tofis deux continuèrent leur route en sens inverse.
Arrivé à la porte du cimetière, Jacques se retourna; il vit tous les regards fixés sur lui. Toutes les physionomies qu’il put distinguer lui parurent hostiles, hargneuses ou froides. Il porta la main à son chapeau, salua et s’éloigna.
— Oui, se dit maître Atorni, en le regardant partir, le pauvret n’a que trois amis dans le pays : tii. de Bosqueney, moi et Braan ; tout le reste va lui tomber sur les
(1) A la fête. . •
d’un diplomate
bras. Il connaît la ville, il ne sait plus le patois, il ne sait point non plus ce que c’est que d’être en aversion à tout un pays, à qui on veut enlever la plus jolie fille et la plus riche. Oui, ü y aura un joli caliberda. Savoir ce que nous pourrons faire pour lui contre les plus grandes gens du canton ! Après ça, qu’est-ce qui me dit qu’il aura jamais l’audace de penser à mademoiselle llose. Cette belle dame qu’est-ce qu’il y avait donc qui l’intéressait tant à Jacques ? Est-ce qu’il aurait été son domestique ? Et qu’estce qui lui faisait penser à mademoiselle Bertlie d’Azelonde à propos de Jacques Ràmont. Pauvre diable ! il eût mieux valu pour lui rester dans son Paris ! Mademoiselle d’Azelonde et Jacques Ràmont 1 Quelles drôles d’idées ils ont ces Parisiens !