‹ Aventures d'amour d'un diplomateChapitre 7 sur 7 · UN AMOUR HÉROÏQUE · texte numérisé non relu

UN AMOUR HÉROÏQUE

Le bourg d’Azelonde avait été rais en émoi par la nouvelle des événements qui s’étaient passés à la Renardière. '

Un Yportais, marchand de poisson, qui se rendait chaque jour au bourg, avait aperçu, au fond du ravin, les cadavres d’un homme et d'un cheval étendus à côté d’une voiture brisée. Il avait averti le maire, celui-ci était allé chercher le juge de paix, et tous deux, suivis des gendarmes, s’étaient rendus à la Renardière.

On était descendu au fond du ravin, dans lequel donnait accès une pente assez douce qui partait du côté opposé au chemin.

On avait aisément reconnu le cheval et la voiture de M. de Raalleinont.

Quant au cadavre de l’homme, il était étendu sur la face, la tête brisée. Une large blessure, dans laquelle se trouvait encore un couteau, avait ouvert le flanc du cheval. On trouva non loin de l’homme une montre brisée, une bourse intacte, et dans l’une de ses poches vingt pièces de cinq francs, soigneusement enveloppées dans un mouchoir propre. Le procès-verbal relata tous ces détails et ajouta : a Le cadavre nous a paru être celui d’un repris de justice nommé Glame Pretavoine, le visage horriblement défiguré ne fournit pas aux investigations de la justice toute la certitude qu’on serait en droit de lui demander, mais il ne s’est pas élevé le moindre doute sur l’identité de la personne dans l’esprit des individus présents. »

Ce procès-verbal fut rédigé séance tenante par la plume élégante de M. Candil et signé par les notables assistants.

Le juge de paix prit ensuite M. Candil à part et lui demanda ce qu’il jugeait à propos qu’on dût faire. Ce juge de paix, M. Pieuxnoël, était un homme doux, fort aime, très-honnète homme et très-capable de remplir la partie de son office qui consistait en efforts conciliateurs; mais, timide et médiocrement intelligent, il se trouvait en proie aux angoisses chaque fois qu’il se voyait, par quelque accident, exposé à sortir de la pratique journalière de sa magistrature. Il se laissait alors aisément conduire par M. Candil, dont il estimait le caractère ferme et l’intelligence lucide.

Ce dernier réfléchit quelques instants à la demande de M. Pieuxnoël.

— J’estime, répondit-il, que nous devons attendre quelque temps afin de voir mieux se dessiner les circons-

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tances qui ont dû amener l’accident dont nous voyons ici les suites.

— Nous avons déjà ici un point de départ.

— Hou!

— Il est évident que c’est là le cheval et la voiture de M. Ràmont.

— Raison de plus pour attendre. Ce monsieur est peu intéressant. Vous vous rappelez les plaintes qui ont été faites sur sa brutalité par le voiturier d’Azelonde. Sa position est des plus équivoques ; j’ai dû en écrire à M. le sous-préfet. Nous pouvons attendre qu’il se plaigne; nous saurons mieux alors s’il y a apparence de tentative criminelle; contentons-nous maintenant de constater un accident. Vous comprenez bien, continua M. Candil, eu voyant le juge de paix secouer la tête, que si tout se borne à la mort d’un forçat, l’affaire n’est pas bien grave. Rassemblons donc tous les renseignements qui pourraient nous aider à retrouver plus tard des complices, et laissons venir.

— Je crois cependant que mon devoir est de rechercher quelles personnes ont pu assister à cette scène, et de commencer par interroger M... Ràmont.

M. Candil fronça le sourcil. Il avait reçu de Liévin et de la Pésière certains renseignements qui rendaient pour lui vraisemblable la complicité de Paul d’Azelonde, et il voyait là une chance des plus favorables pour la réalisation de ses projets; mais il lui importait de ne rien brusquer.

11 avait l’intention bien arrêtée de marier son fils Sylvain à Rose Deslins, et il s’était dit fort habilement qu’il arriverait à ce but en usant l’un par l’autre tous les prétendants à la main de la riche héritière. Il avait vu avec, joie la distinction de M. de Raallemont porter un coup

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probablement mortel aux prétentions (le Jouin Deslins. Marc, à son tour, était bien près d’être supplanté dans le cœur de la jeune fille par M. d’Azelonde. On devait donc rassembler toutes les preuves de complicité qui permettraient de l’évincer quand il serait devenu décidément l’amant préféré; mais jusque-là, il devait être protégé.

M. Candil, en retournant à Azelonde avec M. Pieuxnoël, s’efforça donc de nouveau de lui démontrer la nécessité de procéder avec une sage lenteur, et lui conseilla, le plus éloquemment du monde, de simuler l’inertie.

Il vit bien que son compagnon n’était pas bien convaincu, et il se dirigea en toute hâte vers le château de Muretot. On lui apprit que M. d’Azelonde avait été brusquement appelé à Rouen par d’importantes affaires de famille, et qu’il était parti le matin même, quoique malade et défiguré par une fluxion.

M. Candil sourit et demanda à voir mademoiselle Berthe, avec laquelle il eut une longue conversation.

M. Pieuxnoël se rendit, dans le courant de l’aprèsmidi, au val de la Justice. Il y trouva Onésiphore soignant Giamet. Il apprit du goujard que M. de Raallemont était installé ail château de Bosqueney, et il se promit d’y aller le lendemain dans la matinée.

Le vieux médecin que le comte de Bosqueney avait, ou se le rappelle, envoyé chercher, était arrivé au moment où Marc commençait à reprendre connaissance. Après avoir ausculté et interrogé le jeune homme, M. Crochemore avait cru devoir le saigner, et il était parti en assurant que, selon toute apparence, il n’y avait pas de lésion au cerveau et que tout irait bien. Il avait recommandé la plus grande tranquillité.

Il était revenu dans la matinée, avait encore causé avec Marc pt l’avait de nouveau saigné. « Tout allait bien.

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ditdl à M. de Bosqueney; il fallait encore, pour ce jour-ci, un peu de calme autour du malade ; mais dès le lendemain, on pourrait laisser entrer ceux qu’il désirerait voir, la solitude pouvaut être pour lui plus dangereuse que la fatigue. On ne devait pas s’effrayer d’un peu de délire qui surviendrait à la tombée du soir, et peut-être pendant plusieurs nuits. Si le malade pouvait être veillé par quelqu’un en qui il eut une affectueuse confiance, l’affaire en vaudrait mieux. En tous cas, d’ici à quinze jours M. de Raallemont quitterait sûrement sa chambre. C’était un plaisir d’avoir des malades de cette espèce. » Ainsi avait parlé l’oracle d’Ëpidaure.

M. de Bosqueney avait passé les deux premières nuits à côté de M. de Raallemont. Le matin du second jour, il constata un mieux sensible dans l’état de Marc : pour la première fois celui-ci sourit, serra la main au vieux gentilhomme en l’assurant qu’il se sentait fort bien et qu’il se retrouvait en pleine possession de lui-même.

Il demanda bientôt si quelqu’un était venu du château d’Azelonde. Un domestique avait été envoyé la veille au matin pour savoir de ses nouvelles; depuis lors on n’avait vu personne.

Le château de Bosqueney était situé près du hameau de Beaurepaire, à peu de distance de la lisière méridionale du bois de La Justice. 11 dominait toute la plaine

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d’Azelonde et présentait une vue analogue à celle que Marc avait admirée peu de jours auparavant lorsqu’il attendait M. Béthancourt.

De la chambre où le malade était couché, on apercevait, en face de soi, les hauts toits du bourg; sur la gauche, Muretot; sur la droite, le château d’Azelonde, la plaine de Brettainneville, et à l’extrême droite les collines boisées de la Justice et de la Prévôté.

Marc avait fait ouvrir la fenêtre qui étincelait sous les rayons du soleil ; bientôt il voulut quitter son lit et aller s’étendre dans un fauteuil baigné de lumière, qui était placé dans l’embrasure de la croisée.

Quand il fut là, réchauffé par le doux soleil .et respirant à pleins poumons la fraîcheur du matin, il soupira, tendit encore sa main, avec un pâle sourire, à M. de Bosqueney.

— Je suis bien, dit-il, et vous êtes bien bon.

Puis, laissant aller sa tête sur le dossier du fauteuil, il ferma les yeux en soupirant encore et s’endormit.

Quand il se réveilla, mademoiselle Berthe d’Azelonde était debout à côté de lui, vêtue de noir, la face pâlie et la physionomie triste.

Marc fit un effort pour se lever, mais la jeune femme l'arrêta par un geste, et tournant vers lui ses beaux yeux rougis par les larmes, elle lui dit d’une voix tremblante :

— Voulez-vous, monsieur, écouter mademoiselle d'Azelonde.

Marc se redressa cette fois, et, s’appuyant sur les bras de son fauteuil, il se leva par un effort pénible, et vacillant, mais debout, il s’inclina lourdement en disant :>

— Mademoiselle d’Azelonde est digne de tout respect et de toute admiration; je voudrais donner le peu de forces qui me restent pour le prouver, s’il était jamais possible qu’on le mît en question.

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Puis il retomba pesamment, tandis que Reitlie eu larmes cachait sa tête dans ses mains; elle essuya bientôt ses yeux avec un geste brusque.

— Mademoiselle, dit Marc d’une voix morne, mais avec un sourire, je ne saurais rester assis tandis que vous êtes debout, et, vous le voyez, j’aurais bien de la peine...

Berthe prit vivement une chaise et s’assit à côté de lui.

— Maintenant, continua Marc, laissëz-moi vous remercier; je vous en supplie, dit- il en voyant que Berthe se préparait à l’interrompre. M. de Bosqueney m’a raconté vaguement mon aventure. Je sais que c’est à vous que je dois la vie. Jamais je ne l’oublierai. Ah! continua-t-il, en avançant en pleine lumière sa face plus pâle que l’ivoire, laissez-moi vous en remercier, et je bénirai cette souffrance qui me permettra de vous demander la grâce de vo,us baiseria main.

Il tendit lentement la main vers Berthe. Celle-çi hésita.

— On permet beaucoup à un malade, et pourtant j’ai dépassé la mesure, n’est-ce pas, dit Marc tristement.

— AhI s’écria Berthe avec un frémissement, c’est la main de la sœur de...

Marc se baissa, et saisissant à grand’peine la main de la jeune femme, il la porta à ses lèvres froides.

— C’est la main de mademoiselle Berthe d’Azelonde, et je le sens bien, murmura-t-il.

Berthe rougit et retira, mais bien doucement, sa main, tandis que Marc laissait retomber sa tète sur le dossier de son fauteuil.

Un moment de silence régna entre les deux jeunes gens.

— Vous savez... murmura Berthe en tremblant.

Marc ouvrit les yeux et la regarda.

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— Quels sont ceux, reprit la jeune femme, qui vous ont ainsi odieusement attaqué?

— Non, mademoiselle.

Berthe tressaillit et jeta un regard vif sur la figure impassible du jeune homme.

— Et vous ne soupçonnez personne? Et vous n’avez pas cherché quel a pu être le mobile du crime ?

— Le mobile est facile à comprendre ; on voulait me voler, et, en effet, paraît-il, on m’a volé.

Marc parlait naturellement et sans hésitation. Berthe le regarda encore et secoua la tète.

— On dit que le juge de paix va venir vous interroger.

— Le juge de paix ne m’apprendra pas ce que j’ignore; il est fait pour instruire un procès, non un homme, répondit Marc en jetant à la jeune fille un pâle sourire; mais le mouvement un peu brusque qu’il avait fait en se retournant, lui arracha un léger cri de douleur.

Berthe, touchée du sentiment généreux et délicat qui avait dicté au jeune homme cette tentative de plaisanterie, s’approcha plus près, et lui saisissant la main, par un geste instinctif, elle lui dit à voix basse ;

— La mémoire vous reviendra avec la santé, monsieur. En vous rappelant combien vous avez été cruellement attaqué, peut-être voudrez-vous vous venger. Personne ne pourrait vous en blâmer. Qui sait si d’autres considérations d’intérêt, de rivalité, ne viendront pas encore vous pousser à une juste vengeance, et alors...

— Alors, répondit le jeune homme avec animation, je me rappellerai que la reconnaissance vaut mieux que la vengeance.

— Mais la reconnaissance vaut moins que la justice, dit M. de Bosquenev, qui venait d'entrer.

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Marc secoua la tête en regardant Berthe, qui avait retiré sa main en rougissant.

— Ce n’est pas moi, continua M. de Bosqueney, qui ai conseillé à ma nièce la démarche qu’elle a faite auprès de vous, monsieur de Raallemont. Cette démarche, je la blâme. Je sais que la vertu ne consiste pas à dissimuler ses fautes, mais à s’en corriger. L’honneur ne demande pas que nous défendions les coupables parce" qu’ils sont de notre sang, mais que nous les laissions punir, pour montrer que le vice n’est pas dans notre sang, mais dans leur volonté dépravée. Je l’ai dit à Berthe et je vous le dis : la noblesse n’est plus mie partie importante du gouvernement, il n’y a plus un intérêt d’État à dissimuler ses fautes. Séparons-nous ouvertement, héroïquement, s’il le faut, de ceux d’entre nous qui sont des misérables. Ne nous faisons pas leurs complices en les couvrant du manteau de notre propre honneur, et en nous mettant entre eux et la punition, ne forçons pas le public à dire que nous partageons leurs instincts.

Le vieux gentilhomme parlait froidement, avec cette dignité calme qui donnait à ses paroles la plus grande énergie; sa voix était ferme, sans vibration; son regard limpide était celui d’un juge, non d’un accusateur. On comprenait qu’il y avait en lui un inébranlable attachement à l’idée du devoir, et qu’il appartenait à l’une de ces vieilles races provinciales qui mettent les sentiments nobles au-dessus de la noblesse.

Berthe, les mains jointes et les lèvres tremblantes, tenait fixé sur son oncle un regard suppliant.

Une rougeur légère avait envahi les joues de Marc, puis ses paupières s’étaient baissées et il avait dit à mi-voix :

— Je ne vous comprends pas, monsieur le comte.

M. de Bosqueney se retourna brusquement, Berthe se

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pencha vers M. de Haallemont et lui dit un mot de reconnaissance, un seul mot, mais si doucement, qu’un sourire joyeux voltigea sur les lèvres du malade.

Le vieux gentilhomme s’était avancé vers la porte.

— Entrez, mes amis, dit-il.

Maitre Atorni entra, l’air sombre et les sourcils froncés. Il était suivi de Braan, qui marchait un peu lourdement, mais dont la ligure s’éclaira d'un large sourire à la vue de Marc presque ressuscité.

— J’ai rempli mon devoir, maître Atorni, dit M. de Bosqueney; je l’ai rempli en songeant à la vérité, à la justice, et aussi en pensant à vous et à Braan, qui avez été maltraités.

« — C’est vrai ça, répondit Atorni, et il n’est point juste que nous ayons souffert en faisant notre devoir d’amitié, et que celui qui nous a martyrisés se moque de nous tous et recommence. C’est votre avis, n’est-ce pas, monsieur Marc?

M. de Raallemont ne répondit rien.

— Voilà le juge de paix qui va venir, continua le vieux paysan; qu’est-ce que vous allez faire? répondez-moi. J’ai aimé votre père et je vous aime; malgré mon vieil âge, malgré la pluie, la nuit et tout, quand j’ai su que vous étiez en danger, j’ai couru à votre aide. Eh bien! faut-il que nous seuls y soyons maltraités et que le coupable

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échappe, lui qui vous a persécuté comme dans uu enfer, depuis un mois? lui qui voulait vous tuer et qui m’a tenu la gorge serrée, si bien que sans un chien, — je ne dis point ça pour l’insulter, bonne bête, — il n’y aurait jamais plus passé uu verre de maîlre-boire? Faut-il que celui-là s’en vienne, les mains dans les poches, se promener devant nos boutiques, nous guignaudant et en disant : «Ces imbéciles -là, je ne les manquerai pas une autre fois. » Parmenda! c’est plus qu’un vieil homme n’en pourra supporter! Eh bien, maintenant, lui direz-vous, à ce juge, ce que vous savez?

— Je ne sais rien et je ne dirai rien, répondit M. de Raallemont d’une voix faible, mais ferme.

— Pardonnez-moi de vous démentir, dit gravement le comte de Bosqueney. Je comprends le sentiment qui vous pousse, je le trouve beau, mais je ne l’approuve pas. Vous savez tout.

Berthe ne put retenir une exclamation et ses yeux s’arrêtèrent doucement sur M. de Raallemont, si doucement que le géant se sentit le cœur plein d’aise.

— Vous savez tout, reprit le vieux gentilhomme. Aussitôt que je vous ai vu couché sur ce lit, je me suis réhdu à Muretot. Je trouvai M. Paul d’Azelonde légèrement blessé à l’épaule, au poignet et à la figure. Il m’avoua, en ricanant, qu’il avait essayé de vous faire faire un peu de gymnastique descendantale et qu’il en avait été empêché par des chiens.

— Des chiens! murmura Atorni en serrant les poings.

— 11 m’a dit que vous l’aviez reconnu, continua le gentilhomme; il a même ajouté que vous deviez être fort au pistolet, car malgré la nuit, le vent et la voiture, vous avez bien touché la partie de son corps que vous aviez désignée, en l’interpellant. Je le trouvai, comme toujours,

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effronté. J’essayai, en me rappelant ma nièce Berthe, d’être patient; je lui parlai gravement, je l’engageai à s’expatrier. Il continua de ricaner, assurant qu’il était retenu ici par un lien de cœur et par un plan de mariage superbe. Il savait, ajouta-t-il, que ni vous ni aucun de ceux qui avaient pu le reconnaître ne le dénonceriez, et il voulait rester pour se venger. Je perdis patience, j’oubliai son infamie, et saisissant une épée, je l’engageai à en faire autant. 11 s’assit en sifflant et en me riant au nez. Alors... alors, je le souffletai. Je ne puis faire plus. Je ne veux pas le dénoncer. Mais je dis que votre devoir, monsieur de Raallemont, est de remettre entre les mains de la justice ce misérable, pourri jusqu’au fond de l’àme.

Maître Atorni s’avança jusqu’auprès de Marc; ses yeux avaient perdu leur expression ordinaire de malice, sa physionomie avait pris quelque chose d’austère.

— Celui-là est vilain qui fait la vilenie, disaient mon père et le père de mon père. C’est la vraie vérité. Il n’y a point ici de noblesse, ni de parenté, ni de pardon ; il y a la justice et le sens. Vous n’avez point répondu, et je vois bien que vous ne voulez rien dire. Moi non plus je ne veux point aller dénoncer ; mais on va vous interroger ; qu’est-ce que vous répondrez?

M. de Raallemont se tut :

— Et ainsi, ce brigand, il pourra faire de la peau du bonhomme un tambour, et on le laissera faire ! Et ainsi dans quelques jours il reviendra et on ne lui dira rien! Il sera éveillé comme un chat qu’on fouette, et ce sera à nous à baisser les oreilles ! Il reviendra pour continuer sa vie d’ivrognerie, de libertinage et de dettes. Il corrompra nos jeunes gens et nos jeunes tilles, et parce qu’il aura voulu nous tuer, nous oserons encore moins parler qu’autrefois. Il reviendra pour se moquer de vous et de moi,

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et on le laissera faire jusqit’à cp qu’il soit parvenu à se débarrasser de nous. Il reviendra faisant le beau et le bon, on le laissera tromper une jeune fille bonne et douce ; elle l’aimera, elle l’épousera, elle sera la femme d’un brigand, et malheureuse toute sa vie. Quand il sera riche, il pourra faire cent fois plus de mal, et il mettra tout le pays à feu.

M. de Raallemont avait de nouveau fermé les yeux, il réfléchissait. Tous les auditeurs se disaient que les paroles du vieux paysan étaient irréfutables ; un moment de silence poignant régna dans la chambre.

Berthe tenait son mouchoir devant ses yeux, et l’on voyait sa poitrine s’agiter avec des mouvements convulsifs. M. de Bosqucney lui jeta un regard de compassion, puis il détourna la tête vers le vieillard qui gardait ses yeux fixés sur Marc avec une ardeur inexprimable.

Celui-ci releva bientôt la tète et fit signe à Braan, qui s’approcha vivement. Il se souleva avec son aide, et tandis que le géant le soutenait par-dessous les épaules, il s’a- ' vança péniblement jusqu’auprès d’Atorni, qui s’était reculé après son discours.

— Je vous remercie, mon vieil ami, dit-il, Je suis attristé quand je songe à votre orgueil qui sera injustement blessé, et au danger que vous courrez peut-être. Mais cela, comme aussi tout ce que vous avez pronostiqué, n’est pas sûr; c’est encore dans la main de Dieu, Ce qui est maintenant sûr, c’est qu’en livrant cet individu à la justice, je déchirerai le cœur de celle qui a été la première cause de mon salut; ce qui est sûr, c’est que j’empoisonnerai sa vie et son avenir. Pour moi, jamais, dussé-je en mourir, je ne ferai une démarche, même la plus juste, qui puisse coûter une larme à mademoiselle d’Àzelonde.

Ici ses forces l’abandonnèrent; il s’affaissa dans les

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mains de Braun, qui le porta dans le fauteuil, où le malade l’esta étendu plus pâle que jamais.

— Sortez, mes amis, dit M. de Bosqueney; nous avous oublié qu’il est faible encore.

— Bien, dit Atorni, toujours sombre, je m’en vais et je me tairai, mais dites-lui bien qu’il s’en repentira. Il faut casser le noyau pour avoir la noix.

— Allons, dit le géant en s’en allant, la justice, maître Atorni! Vous n’avez point pitié des malades. J’admire toujours comme vous parlez bien, et c’est beau de pouvoir dire ainsi tout ce qu’on veut, tout de suite, là, sans chercher, si bien qu’on dirait que les paroles vous viennent comme la salive, et qu’on force chacun à dire : « il a raison ; » bien mieux que je ne le ferais à coups de poing.

Maître Atorni approuva, par un geste bienveillant, les louanges que lui donnait son compagnon.

— Mais, reprit celui-ci, avouez que vous nous avez • refaits, maître, et qu’il n’est point si dangereux que vous dites, votre brigand de M'. Paul. Écoutez :• à la première grimace qu’il vous fera, dites-moi un mot, et je vous le casserai comme une allumette. Il sera toujours temps de rappeler le grand caliberda de l’autre nuit et dire : « La justice ! Voyez, j’ai attendu, mais on n’est point coupable pour être juste, je n’ai pas pu résister plus longtemps à lui casser les reins, et il doit me remercier, puisque je pouvais les lui casser il y a un mois. C’est la justice. »

Maitre Atorni haussa les épaules en appelant son ami flabin (bavard), ce qui plongea l’hercule normand dans un étonnement mélangé de mélancolie.

Le lendemain, M. Pieuxnoël vint voir le malade et l’interrogea.

Il sortit du Bosqueney en se disant que M. Râmont

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était un homme naturellement bête, que sa maladie avait rendu idiot.

Il n’avait pu rien en tirer que ceci : M. de Raallemont avait été frappé au haut de la Renardière, et il était resté étourdi. Il n’avait rien de plus à dire; il était souffrant, il n’avait pas grande mémoire encore ; il demandait qu’on le laissât reposer.

Le juge de paix, satisfait d’avoir rempli, sans grand tracas, son devoir, se rendit chez M. Candil. Celui-ci n’eut pas de peine à lui persuader que, jusqu’à nouvel ordre, Glame devait être tenu comme l’unique auteur de l’attentat.*

Le peu d'intérêt que mademoiselle Deslius avait paru prendre aux souffrances de M. de Raallemont avait persuadé à celui-ci qu’il devait la considérer comme perdue pour lui.

Le premier mouvement de Rose avait été réellement de courir à Bosqueney. Elle aimait vraiment Marc autant qu’une jeune fille égoïste et candide, inerte de cœur et médiocrement intelligente, pouvait aimer un homme simple et dont toutes les qualités étaient profondes. Mais M. Lemien s’était empressé de venir annoncer au château d’Azelonde que M. Marc était allé sournoisement faire une visite à une jolie femme qui passait pour très-coquette.

Les blessures reçues au retour d’une telle visite avaient nécessairement perdu la plus grande partie de leur côté intéressant pour Rose, et elle s'était contentée d’envoyer demander des nouvelles de M. de Raallemont.

Sur ces entrefaites, madame Leclerc avait su tirer du bon oncle Bête tous les détails de sa conversation avec M. le comte de Raallemont, et elle avait été frappée des efforts tentés par celui-ci pour détourner M. Bétheneourt d’une visite au château d’Azelonde. Elle s’était dit immédiatement qu’elle avait été vraiment impolie de négliger un tel devoir; les Deslins étaient ses parents après tout; puis elle aurait là une occasion de voir des paysans normands d’une authenticité incontestable!

Le lundi qui suivit la visite de Marc à Étretat, un équipage superbe s’arrêta à la barrière du château d’Azelonde. Rose ne tarda pas à se rappeler qu’elle avait entendu souvent sa grand’mère parler de parents parisiens; l’oncle Bête lui parut un personnage fort digne, et madame Leclerc, qui avait intérêt à être charmante, ravit la jeune fille. On parla deM. de Raallemont. La jeune veuve n’hésita pas à se dire qu’elle avait devant les yeux, en chair et en os, la raison qui retenait la diplomatie en ce pays sauvage.

On se quitta avec de grandes protestations d’amitié, et Rose promit qu’elle irait passer à Étretat la journée du surlendemain.

Là, M. de Raallemont fit tous les fiais de la conversation. Madame Leclerc, furieuse d’avoir été abandonnée par lui, s’était promis de se venger. Elle en parla dédaigneusement, comme d’un homme qui était sans cesse à la recherche d’une belle dot. Elle sut présenter «nus un jour grotesque son ton réservé et ses habitudes seneuses. Elle laissa enfin dans le vague les côtés bril-

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lants de sa position, et ne montra en lui qu’un personnage sans consistance, humblement soumis à un vieux comédien intrigant, qui s’en servait comme d’un jouet.

L'oncle Bête, qui avait entendu Quelques lambeaux de cette conversation, essaya, en conduisant Rose à sa voiture, de la mettre en garde contre les jugements de sa coquette, évidemment, de nièce. Mais le coup était porté, et Rose n’accorda pas la moindre attention aux méticuleux adjectifs de M. Béthencourt,

Quelques jours après, madame Leclerc avait quitté Étretat. Aussitôt arrivée à Paris, elle agréa les soins de M. de Cagnolles, et le mariage fut fixé au commencement de septembre.

Marc, après avoir gardé la chambre une quinzaine de jours, se présenta au château d’Azelonde. On écouta, sans répondre, ses reproches sur le peu d’intérêt qu’on avait paru prendre à sa maladie.

Vers la fin du mois de juillet, il était retourné au Val de la Justice.

Pendant ce temps, Sylvain Candil, encouragé par l’absence de ses deux rivaux, avait été plusieurs fois visiter mademoiselle Deslins.

Rose, que cette même absence laissait fort solitaire, le reçut avec plus de cordialité qu’elle n’avait jamais fait. Elle fut étonnée du changement qui s’était fait dans l’extérieur et dans la conversation du jeune homme, et, quoiqu’il fit tous ses efforts pour cacher sa passion, elle avait, pour la première fois, senti vis-à-vis de lui une gène qu’elle ne comprenait pas bien.

Mais Sylvain, plus heureux, était redevenu peu à peu le Sylvain d’autrefois, c’est-à-dire, aux yeux de Rose, le compagnon des jeux de son enfance, A mesure qu’il perdait de sa fièvre et de sa timidité, elle perd ait, 'elle aussi.

A VENT TRES D’AMOUR

cette réserve qu’elle avait commencé à prendre à son égard, et le pauvre garçon se félicita, comme d’une marque de tendresse, de cet abandon familier qui était, au contraire, une preuve d’indifférence.

Il redevint tout joyeux. Son père en conclut que ses affaires amoureuses allaient fort bien, et il crut le moment venu de porter les derniers coups à Marc.

Il se présenta donc gravement au château d’Azelonde, et demanda à Rose une conversation particulière. Après lui avoir indiqué, avec la solennité d’un franc-juge de mélodrame, qu’il l’interrogeait à titre de magistrat, il la pria de vouloir bien lui dire ce qu’elle savait de la position réelle du Jacques Ràmont, qui essayait de se faire appeler le comte de Raallemont.

La jeune fille n’avait là dessus que des notions fort vagues. M. Candil lui communiqua alors, discrètement, un passage d’une lettre à lui écrite par M. le sous-préfet.

M. le baron Loricart était un sous-préfet léger; il est mort à cette heure, évidemment; et il n’y a plus de souspréfet qui lui ressemble. Nous n’en dirons rien de plus.

« Vous n’avez pas besoin de venir jusqu’à moi, écrivait-il, quand il s’agit de personnages d’aussi peu de consistance que celui dont vous me parlez. C’est un fou ou un intrigant. Aussi longtemps que ses prétentions nobiliaires seront innocentes, l’administration n’a actuellement aucun intérêt à le chicaner là-desuus. L’impertinence avec laquelle ce pauvre hère s’est permis de parler de moi m’a singulièrement réjoui. Je dois aller prochainement à Azelonde, et s’il ne vous a pas encore donné une occasion de l’engager à quitter votre circonscription, je vous prierai de me désigner du doigt ce présomptueux maniaque. »

M. Candil assura Rose que, par considération pour

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Plie, il ne chasserait pas ce personnage de la commune. Il lui recommanda la discrétion et la quitta.

Rose devint vis-à-vis de Marc d’une froideur qui touchait presque au mépris.

M. le maire continua d’exploiter habilement la lettre du baron Lorieart. Il en donna lecture aux plus illustres personnages du bourg; et, quoiqu’il recommandât à tous la plus grande discrétion, la démocratie d’Azelonde ne tarda pas à être informée que M. le préfet avait écrit en propres termes : « Jacques Râmont c’est de la canaille. »

Dès lors rien n’arrêta plus les quolibets et les mauvais procédés. Ceux et celles qui se détournaient auparavant pour ne point saluer M. de Raallemont, le regardaient maintenant en face et ne lui rendaient pas son salut. Il prévoyait le cas où il serait obligé de marcher dans les rues du bourg, la Anne toujours levée.

Le dimanche, à l’église,’ les plus misérables drôles s’éloignaient expressivement, de la place modeste qu’il avait choisie, et, en sortant, il entendait circuler, dansles groupes qui stationnaient devant le porche, des proverbes de cette espèce : « Il est gentilhomme, son père allait à la chasse avec. un fouet. » « C’est la noblesse à Marti Colas : va te coucher, tu souperas demain. » « Il est gentilhomme de droite ligne, son père était pêcheur. » Le tout accompagné de grands éclats de rire et de regards insolents.

On avait grande envie d’en venir aux voies de fait, mais maître Braan était toujours là, roulant de gros yeux dans les environs de son ami, et il avait envoyé dans la haie du presbytère le grand-valet de Brcttaineville, qui faisait le gros dos et barrait le passage.

Ces marques du mépris public revenaient à Rose par la Pésière, qui savait les faire ressortir et les envenimer.

AVENTURES ü'aMOUR

La jeune fille dit un jour sèchement à Marc qu'il était convenable de faire des visites jnoins fréquentes. Par respect pour sa grand’mère, elle voulait bien continuer de recevoir M. de Raallemont, mais son assiduité était remarquée et pouvait être mal interprétée.

— Vous ne verrez dorénavant en moi, Rose, répondit Marc avec une froideur glaciale, que le tuteur officieux que madame Deslins vous a donné.

11 la salua légèrement et se rendit à Bosqueney, plus joyeux qu’il n’avait été depuis longtemps.

Il n’y trouva pas Berthe, et apprit de M. de Bosqueney que Paul d’Azelonde était arrivé la veille leste et pimpant. Sa première visite avait été pour mademoiselle Deslins, qui l’avait fort bien reçu.

Marc se trouva tout heureux de cette sorte de congé que lui avait donné Rose. Il ne s’était jusqu’ici abandonné qu’en hésitant à l’attrait puissant qui l’entraînait vers Berthe d’Azelonde. Il se sentait maintenant le cœur fibre, l’àme dilatée, et se voyait enfin maître de se laisser aller à ces rêves passionnés qui avaient été pour sa délicatesse une occasion de souffrance.

Ils l’avaient assiégé durant sa maladie, et là encore ils avaient été pour lui la cause d’une préoccupation douloureuse.

Berthe. en effet, avait cru que c’était pour elle un de-

d’uk diplomate- 215

voir imprescriptible de partager avec sou oncle l’office de garde-malade de M. de Raallemont, et Marc redoutait de laisser, échapper le secret de sa passion, de ses hésitations et de ses sangoisses pendant ces heures de délire qui se renouvelaient chaque nuit.

Souvent il avait supplié Berthe de 1’abaudonner, alors qu’il ressentait les premiers symptômes de ses hallucinations; la jeune fille avait toujours répondu que c’était à la sœur d’essayer de guérir le mal que le frère avait fait. Mais elle était devenue de jour en jour plus silencieuse. Parfois Marc, en revenant à lui, après son accès de fièvre, avait cru apercevoir des larmes \ à peine scchées dans les yeux de sa garde-malade.

Elle avait dès lors évité toute conversation intime, et elle était parvenue à décider son oncle à lui tenir compagnie auprès du fauteuil de Marc.

Le jour où celui-ci avait quitté Bosqueney, Berthe n’y avait point paru, et M. de Raallemont, qui, par esprit de convenance, ne voulait pas aller à Muretot, ne l’avait plus revue.

— Mon cher malade, dit M. de Bosqueney en apprenant à Marc le retour de Paul, je crois que ce misérable va recommencer à nous tourmenter. Voyons, il faut vous parler franchement. Vous êtes tout à fait guéri, n’estce pas?

— Tout à fait guéri, monsieur le comte, et plus heureux que je ne me suis trouvé depuis longtemps.

— Je vais vous donner, je le crains, des nouvelles ennuyeuses» Vous savez que messieurs les paysans d’Azelonde s’inquiètent fort de vous et de tout ce qui vous touche. On a blâmé vivement ma nièce de sa conduite à votre égard; ce sont des commérages qui n’en finissent pas; on a été jusqu’à dire : « C’est le mauvais sang qui

ül t» AVKNTURRS 0 AMOUR

se réveille en elle; elle est bien la sœur de son frère; nous allons en voir de belles! »

— Je vous prie, monsieur le comte, dit Mare d’une voix émue, de vouloir bien me dire quels sont ceux qui se permettent de blâmer ainsi mademoiselle d’Azelonde.

— Des gens que nous ne pouvons pas atteindre, sans quoi vous pensez bien que je n’eusse laissé à personne le soin de les châtier.

— Cependant...

— Vous n’irez pas couper les oreilles des cabaretiers, je suppose. Du reste, Berthe ne tient pas extrêmement, je vous assure, à l’estime des gens d’Azelonde. Mais hier, les premières paroles de son misérable frère, en arrivant, ont été un reproche. 11 avait passé quelques heures au hourg, il était ivre quand il se présenta devant sa sœur, et il commença une scène dont il n’aurait jamais osé admettre même l’idée s’il avait été dans son état ordinaire, — car il a gardé pour Berthe un respect profond qui touche presque à la crainte, — 11 lui raconta brutalement les outrageants commérages du bourg.

— C’est bien, dit Marc en se levant.

— Non, ce n’est pas bien ; c’est indifférent.

— Permettez-moi, monsieur le comte, de ne pas causer avec vous sur un tel sujet.

— Pardonnez-moi, monsieur de Raallemont. Je déteste les fausses délicatesses, et je dis hautement que j’ai quelques droits sur vous; ces droits, j’exige que vous les reconnaissiez ; je veux que, dans les choses de l’honneur, où je me crois bon juge, vous en passiez par mon avis, et je vous défends, oui, je vous défends, reprit le vieux gentilhomme en voyant que Marc avait tressailli, de vous inquiéter de ce misérable. Ce personnage n’a rien à débattre qu’avec les gendarmes; vous n’avez pas voulu

d’un diplomate

le laisser traiter comme il le mérite, mais du moius vous ne le traiterez pas en homme d’honneur. Je réclame de vous une promesse formelle là-dessus. Si vous croyez (pie j’abuse des services que je vous ai rendus, je veux bien dorénavant vous tenir quitte, mais je désire qu’en ceci vous en passiez par mon opinion.

Marc baissa la tète, puis releva les yeux, et, sans dire une parole, tendit la main au vieux gentilhomme.

— Merci, dit ce dernier. Du reste, croyez-le bien, il est si lâche que jamais vous ne l’auriez amené en face d’une épée; il ne sait qu’insulter et assassiner. Je reprends. Berthe écouta froidement les paroles de son frère; quand il eut fini, elle le regarda avec un profond mépris et lui dit : « — Vous avez oublié ce que je suis et ce que vous êtes. Ne l’oubliez pas dorénavant, ou je vous chasserai de chez moi. Ma conduite envers M. de Raallemont m’a été imposée par celle que vous avez tenue à son égard. Je ne lui ai pas encore payé toute la dette que le fils de mon père a contracté envers lui. Je vous défends de prononcer à l’avenir le nom de M. de Raallemont, et si jamais vous oubliez cet ordre que je vous donne, oui, je vous chasserai d’ici. » Le misérable, furieux, mais toujours lâche devant la fermeté, tourna les talons en ricanant et disparut.

— Mais qu’avez-vous, mon cher malade? J’espérais vous réjouir en vous racontant avec quelle énergie on prend votre défense, et je vous trouve une physionomie tout abattue!

Marc secoua tristement la tète.

— Ah! ne craignez pas pour ma nièce Berthe que de telles scènes recommencent. Ne craignez pas surtout que ces vilains commérages ne changent sa manière d’ètre à votre égard. Non, elle n’est pas la sœur de son frère, elle

018 AVÜKXL’UES d’aMOUK

est aussi noble, aussi vaillante, aussi généreusement iière que l’autre est vil et vicieux. Je crois que toutes les vertus de notre vielle race se sont réfugiées en elle, et que jamais elles n’ont brillé d’un plus vif ni plus gracieux éclat.

— Je le sais, dit Marc avec un léger soupir.

— Eh bien donc?...

M. de Raallemoirt secoua de nouveau la tète et garda le silence.

— Voyous, que pensez-vous? Parlez-moi sincèrement. Je vous ai prouvé, il me semble, que j’ai de l’attachement pour vous.

— Vous voulez que je parle, monsieur le comte, soit. Je suis attristé de voir, par les paroles de mademoiselle d’Azelonde, qu’en me traitant avec cette charmante cordialité, elle a songé seulement à payer une dette.

— Que voulez-vous dire, mon cher Marc? «lit le vieux gentilhomme en jetant un regard vif sur son interlocuteur.

— J’espérais... balbutia Mare en rougissant.

— Allons doue! uous ne sommes pas des enfants, que diable! un diplomate et un officier de cavalerie...

— Je crains que vous ne me trouviez présomptueux.

M. de Bosqueney haussa les épaules.

— Eh bien! j'avais cru, j’avais espéré que la conduite de mademoiselle votre nièce était dirigée par un mobile moins sévère... moins froid... plus ali'eçtueux.

— En êtes-vous là? reprit le comte en lançant encore un regard inquisiteur.

Marc rougit de nouveau.

— Voilà deux fois que vous rougissez, et vous avez balbutié- Çela doit être signe d’amour pour les diplomates comme pour les jeunes filles.

d’un diplomate

Et tournant le dos à M. de Raallemont, le comte fit quelques pas dans la chambre en réfléchissant.

— Je ne me suis pas trompé, n’est-ce pas? reprit-il, Bah! je n’y sais pas mettre tant de cérémonies! Vous aimez Berthe, et vous espérez, ou plutôt vous espériez que vous ne lui étiez pas indifférent. N’est-ce pas la phrase polie dont les jeunes gens présomptueux se servent pour indiquer qu’ils se croient adorés!

— Ah ! monsieur le comte, s’écria Marc, ne me rendez pas plus confus que je ne le suis! Il y avait en moi un espoir bien léger et nulle impertinente pensée, je vous le jure.

— Parbleu ! je le crois bien.

M. de Bosqueney reprit sa marche. Puis il revint devant Marc.

— Ma foi! je ne sais qu’en penser, dit-il. J’ai cru d’abord qu’il y avait en elle quelque chose comme cela. J’aimais à parler de vous, et elle aimait à m’écouter. Mais depuis quelque temps elle m'a paru changée à votre égard. Du reste elle va venir, parlez-lui.

Marc fit un sigue de dénégation.

— Parlez-lui, reprit M. de Bosqueney. Berthe n’est plus une enfant, elle a vingt-cinq ans; elle est orpheline depuis dix années. Elle fut élevée, comme on disait de mon temps, à l’école du malheur. Elle montre en bien des choses, la naïveté d’une fille de quinze ans, mais il n’y a en elle ni pruderie, ni grimaces. Elle a un peu de ma nature, elle aime les choses nettes, claires et franches; elle n’est pas romanesque. Dites-lui tout simplement que vous l’aimez, demandez-lui si elle veut être votre femme. Elle vous répondra, sans balbutier, oui ou non.

— Mais...

— Mais, monsieur le comte de Raallemont, répliqua en souriant le vieil officier, je ne tiens pas école d’amour et

A V ENT U H ES I)’aMüUK

Je beau langage ; il y a longtemps que j’ai oublié tout cela. Asseyez-vous, rêvez, préparez un beau discours, je vous enverrai mademoiselle d’Azelonde aussitôt qu’elle arrivera. Il me semble que cela n’est pas cruel; et si l’ou dit jamais que je ne suis pas un oncle facile, je vous permets de mettre flamberge au vent.

Le vieil officier se redressa, pirouetta sur un talon en fredonnant : « Je suis Lindor, » et s’en alla en pensant des choses peu flatteuses sur les amoureux du temps présent.

Mademoiselle d’Azelonde entra peu de temps après le départ de M. de Bosqueuey. Marc la trouva plus belle que jamais ; ses joues légèrement pâles et ses yeux voilés de mélancolie le touchèrent jusqu’au fond du cœur, et, tandis qu’elle s’avançait escortée par un rayon de soleil qui faisait resplendir les ondes de ses cheveux noirs, il se dit qu’un peintre eût trouvé en elle le type d’une reine exilée.

Son regard triste et fier s’éclaira et s’adoucit en tombant sur M. de Raallemont; un sourire vague erra sur ses lèvres et elle tendit sa petite main blanche au jeune homihe en disant :

— Mon oncle m’assure que vous désirez me parler. Le délire est-il revenu? continua-t-elle avec une certaine rougeur, et avez-vous encore besoin de votre garde-malade?

d’un diplomate

— Plut à Dieu, répondit Marc à voix basse, que cette maladie eut été plus grave, qu’elle eût duré plus longtemps et qu’elle durât encore?

— Avez-vous donc reçu quelques mauvaises nouvelles? J’ai lu, en effet, dernièrement, diverses nominations dans la diplomatie, et j’ai espéré, mais en vain, apprendre que M. le comte de Raallemont était nommé premier secrétaire d’ambassade. Vous voyez que mon oncle ne m’a rien caché de vos affaires.

— Vous avez espéré* mademoiselle! reprit Marc aveç un soupir.

— N’est-ce pas là ce que vous désirez, et u’avez-vous pas hâte de quitter ce pays, où vous êtes vilainement persécuté?

— Je n’ai pas cette hâte, et ce n’est pas là mon espoir.

Berthe se détourna, s’approcha de la table et feuilleta

d’une main distraite une vieille partition des Folies d’Espagne. Marc se dirigea vers elle et lui tendit la main en .tremblant.

Elle le regarda avec surprise, et, lui voyant les yeux brillants et les lèvres agitées, elle hésita un moment. Puis, lui donnant une de ses mains, elle se laissa mener en face d’un des portraits de femme qui tapissaient le salon. Marc lui montra d’un geste silencieux ce portrait; Berthe regarda la peinture, puis le jeune homme, qui lui dit d’une voix entrecoupée par l’émotion :

— J’ai bien souvent regardé ce portrait pour me donner courage et assurance.

— C’est lé portrait de ma trisaïeule, une de vos grand’tantes, Aliénor de Raallemont, qui épousa Jean, marquis de Caux, le chef de la branche cadette d’Azelonde.

— M. de Bosqueney, reprit Marc après un moment d’hésitation, m’a autorisé à vous parler. 11 m’a ordonné

aventures d’amour

de vous parler simplement et franchement. Les paroles se pressent sur mes lèvres, et cependant je voudrais les retenir. Aussi longtemps que je ne les aurai pas dites, je pourrai rêver et espérer!

Berthe jeta sur lui son regard clair et doux. La main de Marc tremblait; les yeux du jeune homme baissés, son fVont couvert de rougeur, et son coeur dont elle entendait les battements violents arrachèrent à la jeune femme un léger sourire auquel succéda bientôt une expression de doute et d’angoisse.

— Que voulez-vous me dire, monsieur? Voulez-vous me reprocher de n’avoir pas rempli vis-à-vis de vous tous les devoirs d’une parenté éloignée, sans doute, mais incontestable?

— Ne me comprenez-vous pas, mademoiselle? Pourquoi me faire ainsi souffrir? Si j’étais seulement le petitneveu de madame Aliéner, je ne vous parlerais pas comme je le fais j mais je suis aussi le fils de Jacques, le jardinier... Mademoiselle d’Azelonde n’est-elle pas assez généreuse pour vouloir bien me comprendre a demi-mot!

— La sœur de Paul d’Azelonde peut aussi demander qu’on lui parle clairement, répliqua la jeune fille en jetant sur Marc un regard fier.

Puis ses narines se gonflèrent, sa gorge se souleva; et tombant dans un fauteuil, cachant son front dans sa main, elle éclata en larmes.

Marc, fou de bonheur, se jeta à genoux et saisissant celle de ses mains qui pendait hors du fauteuil, il la couvrit de baisers.

— Laissez-moi, dit la jeune femme sans lever le front. Revenez ce soir, nous causerons en présence de M. de Bosqueney.

Marc se leva docilement et avait déjà fait quelques pas

d’un diplomate

vêts la porte, lorsque Berthe, se redressant, s’avança brusquement vers lui, et dit, en fixant sur son visage ses yeux humides encore :

— Avez-vous aimé mademoiselle Deslins?

— J’ai essayé de l’aimer. Peut-être y fussé-je parvenu si j’avais rencontré un cœur plus ouvert, plus dévoué, et me comprenant mieux.

— Vous êtes franc, je le savais bien. Cependant votre mariage avec elle a été annoncé partout comme une cfio&c arrêtée.

— fi n’en a jamais été question entre nous. Madame Deslins désirait cê mariage et mademoiselle Rose par obéissance, moi, par reconnaissance, nous avons fait tous nos efforts pour nous aimer. Depuis quelque temps déjà mon cœur est plein de votre pensée, que j’éloignais toujours, ne me considérant pas comme libre. Aujourd’hui seulement, je me regarde comme entière nient dégagé. Je suis accouru là où mon cœur m’attirait, auprès de vous, qui l’avez ravi dès le premier jour où je vous ai vue, auprès de vous que j’ai estimée, que j’ai admirée, que j’ai adorée de plus en plus chaque joué.

Berthe lui tendit la main.

— Je ne suis plus jeune, dit-elle ; noble, pauvre, sœur d’un homme méprisé, je ne croyais pas qu’un homme digne de moi me désirerait jamais pour sa femme ; j’ai passé ma vie à être couturière, lingère, femme de ménage ; je ne vous parlerai pas comme le ferait une femme plus jeune, plus heureuse, plus mondaine. Je ne sais si nous pouvons nous marier, nous le demanderons à M. de Bosqueney. Mais quand je regarde dâtis mon cœur, je vois qti’il vous estime ; je pourrais dire, continua-t-élle en relevant le front avec une rougeur charmante, jè Vôis qu’il vous aime.

224 AVENTURES D’AMOUR

Marc lit un doux effort comme pour attirer Bertlie plus près de lui.

— Ah! laissez-moi! ne dites rien, reprit-elle vivement, ou vous allez me faire croire que je viens de mal parler. J’ai toujours aimé, je ne savais pourquoi, à entendre parler de vous; mon oncle m’a forcée à vous estimer; quand je vous ai vu, moi aussi je me suis sentie heureuse; depuis lors, j’ai bien souvent pensé à vous. Quand j’ai appris que vous étiez en danger, rien ne m’a arrêtée. Quand je vous ai vu mourant, j’aurais voulu, oui, me précipiter sur vos lèvres pour y rappeler la vie. — Ah! ne me regardez pas ainsi, ou bien je vais croire encore que j'ai mal parlé. — Quand vous avez, pour me conserver l’honneur de mon nom, lutté contre tout, contre mon oncle, contre ces braves gens qui vous avaient sauvé, j’ai compris que vous m’aimiez. Votre délire me l’a appris mieux encore. Et c’est parce que depuis plus d’un mois je sais que vous m’aimez et que vous voulez être mon mari, c’est pour cela que vous m’avez vue tout à l’heure si peu surprise à cette annonce. C’est tout mon roman. M. de Bosqueney nous dira ce soir si je dois rester votre amie ou devenir votre fiancée.

Marc, què l’étonnement et l’excès du bonheur laissaient sans voix, glissa jusqu’aux pieds de Berthe.

— Ah ! levez-vous, monsieur, ne restez pas à mes genoux. Je vous veux plus fier que cela. Üui, je veux que vous aimiez la fierté, c’est elle qui m’a soutenue. Ma pauvre vieille nourrice me dit toujours que je suis sauvage et hérissée comme l’aubépine ; et notre vieux proverbe ne nous dit-il pas : L’aubépine est fière, elle demeure sur les hauts chemins ! Ah ! baissez vos yeux ! Que me disent-ils? Et moi, comme je parle! Je voudrais parler toujours, pour vous empêcher de parler. J’ai si

d’ün diplomate 22b

peur que vos lèvres ne me disent toutes les tendresses que vo^ yeux m’annoncent !

Et la jeune femme, dont les lèvres étaient devenues rouges et les yeux brillants, approcha son front des lèvres de Marc et se sauva en disant :

— A ce soir !

Quand Marc revint le soir au château de Bosqueney, il fut frappé de la physionomie calme et réfléchie de mademoiselle d’Azelonde. Elle remua à peine les lèvres, et il s’en fût attristé s’il n’avait vu ses regards se lever de temps en temps et se reposer sur lui avec une douceur infinie.

La jeune fille avait résolument, jusqu’en ces derniers temps, chassé toute pensée d’amour; mais, depuis un mois, elle avait appris, par les paroles échappées à la fièvre, la passion profonde que M. de Raallemont éprouvait pour elle et ces paroles lui avaient remué le cœur. Peu à peu, son âme s’était remplie de mille pensées charmantes, et dès les premiers mots que Marc avait prononcés le matin même, ces pensées s’étaient fait jour avec énergie.

Elle avait laissé couler le flot aux paillettes d’or, et dans sa simplicité gracieuse, elle n’avait songé qu’à montrer sa tendresse tout entière. Peut-être n’avait-elle pas pu résister à l’entraînement de cet élan si longtemps comprimé ; et sans doute aussi, comme elle l'avait indiqué,

AVENTURÉS d’amour

l’instinct de sa pudeur l’engageait à parler pour arrêter les paroles passionnées que lui annonçaient les regards amoureux de Marc.

Maintenant, elle réfléchissait à son bonheur, elle en jouissait dans son imagination, et, naturelle avant tout, elle était muotte dans la préoccupation de ce bonheur, comme elle avait été expansive dans la démonstration de sa joie.

Marc, rassuré par les regards furtifs de Berthe et ‘par l’accent affectueux de M. de Bosqueney, vint se placer à côté de la jeune lille.

La nuit était venue, une nuit claire des premiers jours d’août. La lumière indécise des étoiles jetait par les fenêtres entr’ ouvertes des ombres blanchâtres; le hameau voisin envoyait jusqu’au château ses vagues murmures interrompus parfois par un aboiement de chien, par un mugissement de vache, ou par quelque bruit de clochettes d’un bélier bondissant. Les grenouilles commencèrent bientôt leur concert nocturne, les gros moucherons vinrent bourdonner contre la glace, et tandis que les anges effarés donnaient de la tète contre les carreaux blancs des fenêtres, les roses épanouies du jardin envoyaient leurs parfums dans l'appartement, à la suite des gros moucherons et des papillons blancs.

Marc saisit une des mains de la jeune fille, une légère pression lui répondit; puis la main de Berthe se retira doucement, et la voix nette de M. de Bosqueney, effarouchant les pensées amoureuses, vint rappeler M. de Raallemont à la réalité en lui parlant dé Paris et de la diplomatie.

Le vieux gentilhomme songeait* non pas à l’amour, mais au mariage; Berthe l’avait choisi pour juge; il pensait à l’avenir.

d’un diplomate 227

Marc se mit à raconter sa vie.

Les comtes de Raallemont appartenaient à une illustre famille cauchoise, renommée par sa bravoure et sa prodigalité, c’est-à-dire à double titre sur le chemin de la ruine.

Le trisaïeul de Marc, un idiot, vint augmenter les chances de misère. Son bisaïeul, ivrogne et libertin, jeta les Raallemont dans la pauvreté et le mépris public. A sa mort, on appliqua à son nom le vieux proverbe : « Bannière de cent ans, en cent ans civière. » Et son fils, Jacques-Charles, le grand-père de Marc, n’était guère plus qu’un paysan misérable.

Il était cependant bon et intelligent; il ne songeait pas aux anciennes splendeurs de sa famille, mais il espérait pouvoir remonter au rang de petit propriétaire campagnard. La Révolution vint lui enlever le vieux prestige de son nom et ne lui en laissa que les nouvelles hontes.

La vieille femme que nous avons vue mourir au début de cette histoire était alors une jolie jeune fille que Jacques-Charles aimait passionnément et qui s’était attachée à lui avec une vive tendresse. Mais tel était le mépris où était tombé le nom de Raallemont, que les parents de la jeune fille, honnêtes bourgeois d’Azelonde, ne voulurent jamais consentir à marier les deux jeunes gens. Jacques-Charles, désespéré, épousa une paysanne.

Nous avons indiqué, par plusieurs allusions, comment son fils, Jacques-François, ouvrier jardinier, refusé par Eugénie Joutel, — la future femme de notre ami Sénateur Poirier, celle que nous connaissons sous le nom de la Pésière, — épousa Sophie, la couturière du château d’Azelonde.

Jacques-Marc, notre héros, resta orphelin de bonne heure. Il fut élevé pur madame Deslins, qui, reportant

sur lui la profonde tendresse qu’elle avait eue pour son grand-père, lui avait fait donner une éducation complète. Elle savait que les Raallemont avaient été jadis richement apparentés; elle parvint à découvrir qu’un des plus proches parents qui restât à Marc était M. le baron de Brionval, vieux diplomate, bizarre, célibataire et riche, qui jouait au milieu du monde moderne la comédie de l’ancien régime.

C’était un homme impérieux, caustique et perspicace, qui, pour avoir le droit de railler sans cesse les hypocrisies philanthropiques du temps présent, avait adopté la doctrine de l’égoïsme à outrance. Mais il ne manquait pas absolument peut-être de bienveillance ni de générosité.

Madame Deslins vint à Paris, conduisit Marc chez M. de Brionval et réclama sa protection. Le vieux diplomate trouva cette Normande extravagante, mais ravissante d’extravagance. Marc lui plut, lui parut fort intelligent ; il remarqua sa distinction naturelle et le présenta comme son parent. Il lui fit retrouver d’autres parents éloignés de la famille de Raallemont.

Ceux-ci, riches, pissants, et désireux de plaire à M. de Brionval, protégèrent Marc, qui, aidé par son intelligence, poussé par les circonstances et fort appuyé, fit dans la carrière diplomatique un chemin rapide.

Au début de cette carrière, M. de Brionval lui avait assuré par donation entre-vifs une rente de 6,(MX) fr., et s’était du reste conduit généreusement en toute circonstance.

Un long silence suivit le récit que fit Marc et dont nous venons de donner le résumé.

M. de Bosquency se disait avec tristesse que Bertlic n'était peut-être pas la femme qui convenait à M. de

d’un diplomate

Raallemont. et qu’un tel mariage pourrait bien être pour le jeune diplomate la ruine de toutes ses espérances d’avenir. Le vieux gentilhomme avait l’expérience de la vie, et il connaissait la puissance des chiffres. Marc possédait six mille francs de rentes, doublées, bientôt triplées par ses appointements, Berthe avait trois mille francs de revenu. Sa fortune à lui-même s’élevait à un peu plus du double, et il était prêt à en offrir la moitié à sa nièce, mais tout cela était bien peu dans une carrière où, plus que dans toute autre encore, la richesse est utile, sinon nécessaire.

11 se leva et dit tout brusquement :

— Mon cher Marc, vous êtes un illustre personnage, mais, au fond, un pauvre sire. Berthe et moi, nous sommes encore plus pauvres.

Marc s’exclama.

— Très-bien. Je sais, reprit le comte, l’hymne que vous allez me chanter. Je n’ignore pas ce que vaut Berthe. Jamais, je le dis, vous ne trouverez une femme plus digne d’attachement et mieux faite pour tenir un haut rang; je suis prêt à jurer qu’il n’y a pas dans toute la diplomatie une femme d’ambassadrice plus distinguée qu’elle. Parbleu ! Et je ne crois pas non plus qu’il y ait beaucoup de familles plus anciennes que celle d’Azelonde. Qualités et naissance, nous avons cela, mais voyez à quoi cela nous sert en Azelonde, sans la fortune. Le monde est un grand bourg d’Azelonde, et vous êtes-vous bien dit qu’en se mariant avec vous, Berthe vous empêche d’être jamais autre chose que ce que vous êtes, un petit secrétaire d’ambassade, bientôt dédaigné et mis de côté, parce qu’il ne pourra pas tenir noblement son rang.

— Je crois, monsieur le comte, répondit Marc d’une voix tremblante d’angoisse, que je suis meilleur juge que

vous là-dessus, et d’ailleurs je me contenterai fort bien d’ètre le plus heureux des hommes en restant secrétaire d’ambassade.

— Je connais aussi cette romance; elle est vieille; de ' mon temps elle avait pour refrain : Une chaumière et son cceur! Mais je ne veux pas que mademoiselle d’Azelonde vous soit un obstacle. Oui, je sais ce que valent les chaumières; c’est joli... au printemps. Hum! Je m’entends. Laissons la poésie. I^e point important de l’affaire c’est M. de Brionval. Partez ce soir même pour Paris.

— Hélas! dit Marc, je ne puis.

— Oh! et pourquoi? Qu’est-ce qui vous force dorénavant à rester dans ce pays imbécile exposé aux injures, aux jalousies, aux calomnies, aux tentatives criminelles. Car vous devinez bien, n’est-ce pas, que tout n’est pas fini.

— Je le sais, mais il faut que je reste.

— Je l’eusse compris autrefois; quand vous croyiez votre destinée liée à celle de mademoiselle Deslins. Mais maintenant?

— Maintenant encore, il faut que je reste ici à cause ' d’elle.

— Que dites-vous? dit Berthe d’une voix étouffée.

— Je vous en fais juge, mademoiselle, et vous aussi, monsieur le comte. J’espérais tout à l’heure que mon honneur était bien près d’ètre le vôtre; mais en tout cas, il ne saurait vous être indifférent. Je suis venu ici, malgré moi, obéissant à madame Deslins à qui je dois tout, à qui tout ce que j’ai à moi et en moi doit appartenir. Sur son lit de mort, elle m’a fait jurer que durant six mois, jusqu’à la majorité de sa petite-fille, je ne quitterais pas Azelonde, pas même un seul jour. C’était peut-être une idée de malade, mais devais-je la discuter? Ce fut peutêtre une folle promesse, mais pouvais-je la refuser?

d’un diplomate

— Non, répondit Berthe à voix basse.

— Je l'ai faite, puis-je ne pas la tenir à cette heure particulièrement, où, vous le savez, monsieur le comte, le bonheur et l’avenir de la jeune lille sont plus en danger que jamais?

— Vous avez bien fait de faire cette promesse, dit M. de Bosqueney en s’approchant de Marc et en lui serrant la main; et quelque bizarre qu’elle paraisse, vous devez la tenir. Remplissons notre devoir, continua le vieux gentilhomme en levant le front vers la voûte étoilée, Dieu nous conduira et nous bénira.

Berthe s’était approchée de la fenêtrfe, Marc se dirigea vers elle. Elle se retourna, ses yeux étaient humides; un triste sourire voltigea autour de ses lèvres ; puis, saisissant les deux mains de son ami, elle lui dit :

— Raalleraont s’élève, Azelonde descend; ils ne se rencontreront pas.

— Quoi donc ! dit Marc en pressant sur sa poitrine les deux mains de la jeune lille. Raallemont a encore grand chemin à faire avant d’arriver jusqu’à vous. Il fera ce chemin sur les genoux, dans les épines ! Il passerait volontiers sa vie à essayer d’arriver jusqu’à vos pieds 1

— Tra, la, la, dit le vieil officier, marcher sur les genoux... ont-ils perfectionné nos mensonges ces jeunes gens 1 Marcher dans les épines, c’est agréable, je n’en doute pas, mais item , il faut vivre. Écrirez, dès demain, à M. de Brionval, et voyons sa réponse.

Marc se recula la tète basse.

— Eh! que voulez-vous donc! l’ufle pleure, l’autre porte bas l’oreille ! Voyons, reprit le vieillard d’un ton grave, après un instant de réflexion, vous êtes tous deux nobles et dignes et vous n’ètes plus des enfants, donnezmoi la main.

AVENTURES D’AMOUR

Tous doux s'approchèrent.

— Vous vous aimez énergiquement; cet amour vous est venu comme viennent les amours envoyés par Dieu ; toi, Berthe, tu es vertueuse; vous, Marc, vous êtes loyal; vous avez tous deux souffert vaillamment dans une longue solitude ; moi, je me souviens de mes jeunes années et je ne veux pas vous faire inutilement souffrir. Berthe, ma fille bien-aimée, je ne te demande rien, je sais que tu mourras avant de manquer à ton devoir ; mais vous, Marc, vous sentez-vous la force d’attendre fidèlement, patiemment le temps oû votre fiancée pourra devenir votre femme?

— J’attendrai fidèlement et patiemment, répondit Marc d’une voix ferme. Le temps et la distance n’atteindront pas la fidélité, et si l’amour attaque parfois la patience, au moins il n’en triomphera pas.

Le vieillard mit la main des deux jeunes gens l’une dans l’autre.

— Embrassez-vous, mes enfants, c’est le baiser des fiançailles.

Marc approcha ses lèvres de celles de Berthe, qui ferma les yeux, soupira et pâlit en recevant ce baiser qui touchait ses lèvres vierges.

M. de Bosqueney tira Marc à part et lui dit :

— La jeune fille vous a donné son âme, moi, qui suis le père, je vous donne ses lèvres; plus tard. Dieu vous la donnera tout entière. Ce sont les antiques paroles" des fiançailles en notre Normandie. Croyez-moi, mon ami, aimez maintenant Berthe pour son intelligence et pour son cœur; la chère fille a dans son âme assez de qualités pour que vous attendiez sans trop souffrir. Le mariage viendra un jour; peutrètre dans deux mois, peut-être plus tard. Quoi qu’il arrive, M. de Brionval dût-il vous maudire, je ne regarde rien comme définitif, jusqu’à ce

d’un diplomate

que vous alliez à Paris, Vous m’entendez, n’est-ce pas? Ne vous tourmentez donc de nul obstacle apparent; n’en tourmentez pas votre fiancée. Vous avez devant vous près de deux mois de bonheur calme, profitez-en, et surtout laissez-en profiter votre fiancée, qui en a été bien privée jusqu’ici.

Marc écrivait le soir même à M. de Brionval. 11 parla du peu de fortune de mademoiselle d’Azelonde, mais il appuya particulièrement sur sa distinction, sur sa dignité, et quoique cela lui parût difficile à dire, sur l’utilité qu’une telle alliance, une telle compagne pouvaient avoir pour son avenir.

Huit jours s’écoulèrent, qu’il passa presque entièrement au château de Bosqueney et qui ne furent qu’un long bonheur.

Au bout de ce temps, il reçut une lettre brève de M. de Brionval :

« Monsieur,

» M. le vicomte de Cagnolles épouse à la fin de ce mois madame Leclerc ; il a parole pour le poste de premie.r secrétaire d’ambassade. 11 s’en va dans les bons lieux, disant hautement que je ne suis plus bon à jeter aux chiens.

» C’est vous qui me valez ce tour sanglant, et votre conduite est d’une folie qui ne ressemble à rien. Portez-en la peine.

» Je montrerai bientôt, sans votre aide, au vicomte de Cagnolles s’il fait bon d’ètre mon adversaire. Pour vous, ne songez point dorénavant à m’écrire. Vous pouvez me considérer non-seulement comme un étranger, mais même comme un ennemi.

AVENTURE D’AMOUR

» C’est à grand’peine que je me prive de la joie de vous blesser sensiblement en vous rappelant combien peu vous vous êtes montré digne de mes bons offices.

» Baron De BrionVAl. >>

M. de Raallemont répondit à cette lettre eü écrivant à son notaire qu’il désirait abandonner la donation à lui faite par M. le baron de Brionval, et qq,’il le priait de DD- . tifier cet abandon. 11 ne voulut même pas réfléchir à totit ce que cette résolution présentait de dangereux pour ses amours. Il vit là un devoir absolu de délicatesse et de fierté.

Le pauvre amoureux se sentit ainsi ramené violemment sur la terre, et bien des circonstances ne tardèrent pas à lui prouver qu’il s’était cru trop tôt à la fin de ses ennuis.

Il y avait dix jours que notre héros avait cessé d’aller au château d’Azelonde, lorsqu’un matin, Giamet, en revenant du bourg, lui dit mystérieusement* de la part de Marine et de maitre Sénateur, que M. d’Azelonde venait tous les jours au château, et qu’on ne pouvait point savoir.

— Quoi? demanda Marc avec agitation.

— Maitre Sénateur a dit seulement : On ne peut poin savoir. Marine a ajouté : C’est votre maudite Pésière

d’un DÎPtOMATE

maître Sénateur, qui est cause rte tout. Maître Sénateur a pris son arrosoir en soupirant, Marine m’a envoyé un joli sourire et me voilà.

Marc se rendit le jour même ait château rt’Azelonrte. 11 trouva Rose calme, comme toujours, et occupée à lire Indiana:

Marc secoua la tète. Rose sourit et lui tendit la main avec un air caressant qui le surprit au plus haut point.

La conversation s'engagea froidement de la part de Marc, cordialement et vivement du côté de la jeune fille. Elle était plus affectueuse qu’elle n’avait jamais été, cela était évident, et, la dernière lois qu’il l’avait Vue, elle l’avait presque chassé !

Que signifiait ce changement? Était-elle hypocrite, ou coquette? Avait-elle regret de sa conduite? Avait-elle à se plaindre de M. d’Azelonde?

Marc profita de cette apparente cordialité pour lui dire quelques mots de ce dernier, et attirer son attention sur la fréquence de ses visites. Rose répondit avec ingénuité qu’il avait raison et qu’elle recommanderait à M. d’Azelonde de s’abstenir de venir chez elle. Le jeune diplomate pensa qu’il avait assez fait pour une fois; mais il fut amené à répondre aux reproches affectueux qu’elle lui fit sur sa rareté, en lui promettant de revenir plus souvent.

Il revint en effet, et pendant plusieurs jours, si réservé qu’il se montrât, il la trouva toujours gracieuse.

Sylvain, que les assiduités de M. d’Azelonde avaient attristé, mais à qui son père avait juré que ces assiduités étaient plus utiles que dangereuses, Sylvain crut M. de Raallemont maitre encore une fois du cœur de Rose. Il redevint morne, puis exalté, et M. Candil se dit qu’il fallait en finir avec Jacques Ràraont.

AVENTURES D’AMUUR

Les bruits les plus étranges et les plus précis en môme temps se répandirent dans le bourg. On assurait que Jacques R&mont était un voleur. 11 avait volé une somme considérable à la vieille madame Deslins : il n’y avait pas moyen d’expliquer autrement la vie luxueuse que menait ce fils de jardinier, et ces beaux habits, et ces chevaux, et ces voitures, et tout. D’ailleurs on avait la certitude qu’il avait volé. M. Lemien avait appris de la bouche même de madame Deslins qu’elle avait sous son oreiller’ une somme considérable; Jacques Ràmont était entré peu de temps après la sortie de M. Lemien, et quand la Pésière était venue arranger le lit de sa maîtresse, elle n’avait rien trouvé. Qui avait pu prendre cette somme, sinon Jacques, le seul être vivant qui fût venu dans la chambre entre la sortie de M. Lemien et l’entrée de la Pésière! Cela était irréfutable.

Il n’y avait plus personne dans le bourg pour défendre M. de Raallemont.

Le pauvre Braari avait été mis un jour en prison pour avoir jeté une table à la tète de cinq buveurs qui attaquaient son ami Jacques dans le cabaret du père Lachèvre, et depuis lors le géant, honteux, ne sortait plus de chez lui.

Quant à maître Atomi, il était devenu froid à l’égard de M. Raallemont : il assurait qu’il ne lui pardonnerait jamais de n’avoir point été juste, et d’avoir préféré l’amour au frérage. 11 savait bien que l’œil de la femme est une araignée; mais chacun sait qu’il gèle souvent entre l’homme et la femme, tandis qu’il ne gèle jamais entre l’homme et l’homme; ainsi on doit préférer son ami à sa femme, et même à sa maîtresse.

Marc avait essayé en vain de faire comprendre sa conduite au vieillard.

D’UN DIPLOMATE

On apprit vers ce même temps en Azelonde que Jacques Ràmont était vraisemblablement un assassin, ee qui expliquait encore mieux sa grande richesse. Le voiturier du chemin de fer, après avoir beaucoup hésité, de peur, disait-il, de s’attirer des affaires avec les gros , les nobles et les riches du pays, accusait Jacques Râmont d’avoir voulu le tuer en le jetant dans un abîme au bas de la côte de Grimberville.

Cette plainte jetait un jour tout nouveau sur la mystérieuse affaire du ravin du Bourreau. On n’y voyait pas encore bien clair, mais on commençait à soupçonner que Clame, au lieu d’être un criminel, pourrait bien avoir été une victime.

» Il ne faut point, disait l’opinion publique en ce sage pays, se fier à la glace d’une nuit ni aux apparences. Qu’est-ce qu’on en savait? Ce Jacques maudit, voleur, assassin et insolent, avait peut-être su que le pauvre Glame avait quelques sous, il avait voulu le voler. Il lui avait tiré deux coups de pistolet, puisqu’on avait trouvé le pistolet fraîchement déchargé, et en voyant que le pauvre Glame, en essayant de se sauver, était tombé dans le trou, il avait, pour dérouter les soupçons, jeté après lui sa bourse et sa montre. Il ne regardait pas à ça, le voleur ! il savait bien où en trouver toujours aisément des montres et des bourses ! Puis il avait fait le mort pour se faire plaindre.

» La preuve que c’était lui, qui était le coupable et non Glame, c’est qu’il n’avait voulu rien dire au juge de paix. Or, quand on ne se plaint point après avoir été battu, c’est qu’on est le coupable. Ce n’est point Glame qui se serait privé de se plaindre, allez., marchez, si on ne l’avait point tué complètement. Ce pauvre Glame, brave homme et obligeant, et rude au travail, et pas cher ouvrier, on

lui avait tout mis sur le dos, parce qu’il avait déjà eu uu malheur.

» Comme si ce n’était point déjà assez d’avoir été aux galères, et d’avoir été tué, sans être encore accusé injustement. Ah ! le proverbe le dit bien : Qui a de l’argent a des pirouettes, et la justice n’est jamais portée pour les petites gens. Mais, patience, et, comme dit le roi Dagobert à ses chiens : il n’est si bonne compagnie qui ne se quitte ; d’où on voit, quand on veut raisonner un peu sagement, qu’à la fin les voleurs et les assassins sont toujours découverts. »

Tous ces bruits arrivèrent aux oreilles de M. Pieuxnoël; M. Candil, sans lui donner le moindre conseil, hochait la tète, parlait du respect dù à la clameur publique, et ajoutait que, derrière les accusations les plus apparemment absurdes, il y a des ombres de vérité.

Un hasard vint montrer dans Jacques Ttàmont un personnage tellement méprisé et abandonné de tous, que les gens les plus timides comprirent qu’on pouvait dorénavant, sans craindre grand’chose, se mettre à persécuter un pareil homme.

Une solennité agronomique appela à Azelonde M. le baron Loricart. Sylvain, de la part de son père, vint engager instamment M. de Raallemont à y assister. Marc, qui s’était promis de saisir toute occasion de montrer son mépris pour l’opinion publique du bourg, s’y rendit.

Il passa le front haut, l’œil calme, la physionomie impassible, à côté des groupes hostiles; il ne parut entendre aucun ricanement, aucune allusion.

Il se trouva bientôtenface du sous-préfet, àquiM. Candil le fit remarquer.

Le baron Loricart, qui était un homme perspicace, jeta

sur lui un regard d’abord lin, puis majesteux. 11 s’attendait à voir ce pauvre hère, tout honteux de se trouver à côté d’un si grand personnage, trembler sous ce coupd’œil d’aigle'.

Marc jeta sur cette physionomie de mandarin un regard d’abord étonné, puis tranquillement dédaigneux, qui lit bondir de colère le cœur de M. le baron, et tandis que M. de Raallemont tournait le dos avec indifférence, M. le sous-préfet dit à très-haute voix à M. Candil:

— Voici un personnage qui a une vraie figure de chevalier d’industrie.

Dès lors M. Pieuxnoël n’hésita plus guère, c’est à dire que tout en se promettant de procéder lentement à la découverte de la vérité, il se décida à commencer ses recherches.

Il alla au château d’Azelonde interroger mademoiselle Deslins.

Il lui fit part des bruits qui accusaient M. Jacques Ràmont, autrement dit Marc de Raallemont, d’avoir soustrait une grande somme d’argent à madame Deslins. Rose étonnée au dernier point, répondit qu’elle croyait une telle chose impossible et absurde.

M. Pieuxnoël rappela les bruits publiés, l’opinion de M. Lemien, le jugement porté par le sous-préfet sur Jacques Ràmont; il convainquit à peu près mademoiselle Deslins, mais, pour lui, il se retira, comme toujours, plein de perplexité.

La Pésière comprit bientôt que Rose était frappée de cette idée que Marc était pour tout le monde un être méprisable ; elle exploita habilement la vanité de la jeune tille, et sut si bien faire que celle-ci écrivit à Marc qu’on ne désirait plus le voir au château d’Azelonde.

M. de Raallemont, que rien n’étonnait plus et qui

AVENTUIIES. p’AMOUB

commençait à se sentir comme qu milieu d’une hallucination, ne répondit pas.

Paul revint auprès de Rose.

Elle fut touchée de le voir toujours patient et dévoué. Elle s’attacha déünitivement à lui.

Paul parvint bientôt à donner à cet attachement la consécration de l'intimité. Il sut amener mademoiselle Destins à prendre vis-à-vis de lui la position de protectrice ; et celle-ci, en lui rendant un service délicat, se lia à lui plus qu’elle n’eùt fait si M. d'Azelonde lui avait sauvé la vie.

Le billet do dix mille francs souscrit à M. Lemien arrivait à échéance ; M. Candil, qui voyait Marc exilé définitivement, jugea le moment venu de se débarrasser de M. d’Azelonde : il était pour quelque chose dans le prêt de ces dix mille francs, et il recommanda à M. Lemien de refuser tout renouvellement.

Paul se présenta plusieurs jours de suite devant Rose avec une préoccupation inquiète, qu’il semblait essayer de dissimuler, mais sans pouvoir y parvenir. La jeune fille, émue, l’interrogea, il refusa de parler.

Enfin, après maintes supplications qui devinrent naturellement de plus en plus tendres, Rose lui dit qu’elle avait, il lui semblait, quelque droit à prendre sa part des soucis de M. d’Azelonde. Paul se précipita alors à ses genoux et la supplia de ne pas lui ordonner de parler. Mais sur une insistance douce et impérieuse en même temps, il avoua, avec la rougeur de la honte et le tremblement de la fierté blessée, que sa sœur lui avait fait faire jadis un billet de douze mille francs ; maintenant elle songeait, croyait-il, à se marier, et elle exigeait absolument le paiement de ce billet.

Rose leva la tète à ce mot de mariage. La Pésière lui

d’un diplomate

avait dit que Jacques Ràmont dirigeait maintenant ses intrigues du côté de mademoiselle Berthe. L’idée que son liancé à elle pouvait avoir à rougir devant la fiancée de Jacques Ràmont la saisit. Elle gronda doucement Paul d’avoir fait tant d’affaires pour une chose si péu importante ; elle le mena en face d’un secrétaire qu’elle ouvrit et lui montra dans un tiroir une liasse de billets de banque.

Paul, après mille grimaces et cent refus, accepta douze de ces billets.

Le soir même, il alla accabler M. Lemien d’injures et de chiquenaudes, et lui paya dix mille francs.

U écrivit à Rose qu’il n’oserait pas se présenter immédiatement devant elle. Il alla à Jouglemare : il avait gagné deux mille francs sur l’affaire, il voulait les manger en compagnie agréable.

Il trouvait que mademoiselle Deslins avait de jolis billets de banque, comme il convient à une femme qu’on doit épouser, mais elle était vraiment dame conversation pénible; il était obligé, pour se tenir à la hauteur sentimentale des circonstances, de lire force poésies pastorales, et il soupçonnait qu’il ne tarderait pas à y gagner une fièvre cérébrale. Mais pourquoi diable n’avait-il pas dit vingt mille francs au beu de douze mille ! C’étaient évidemment ces maudites poésies qui lui avaient troublé la cervelle.

A V £ N T U R h S D AMOUR

M. Candil ue tarda pas à savoir de qui M. d’Àzelonde tenait l’argent avec lequel il avait payé le billet de dix mille francs. 11 fut effrayé du chemin que Paul paraissait ' avoir fait dans le cœur de Rose.

— Je crois bien, dit- il à sa femme, que je me suis pris dans mes propres filets, et que j’ai chassé le chien de la bergerie pour y faire entrer le loup. Vous connaissez comme moi cette obstinée fillette : toute démarche directe pour l’éloigner de ce marquis de Carabas ne fera que l’attacher davantage à lui.

Il profita des perplexités de M. Pieuxnoël pour l’enga* à arrêter l’instruction commencée contre M. de Raallemont. Ce n’était plus contre lui, au contraire, qu’il fallait diriger les coups.

Mais la Providence ne tarda pas à punir le rusé Normand, en l’atteignaut dans la seule partie de son cœur qui fut restée sensible : Sylvain, en voyant Rose définitivement liée à M. d’Azelonde, tomba sérieusement malade.

Son exaltation nerveuse d’autrefois s’était changée en une hypocondrie dont rien ne pouvait le distraire. Il paraissait, Chose bizarre, avoir pris son père en haine; il restait muet devant lui et le fuyait le plus qu’il pouvait;

M. Candil pria sa femme de causer avec l’enfaütetde savoir ce qu’il avait sur le cœur; Mais celle-ci secoua la

' d’un diplomate

tête en versant un torrent de larmes. Le père, effrayé, et voyant qu’il ne pouvait tirer d'elle aucune parole précise, se décida tl parler lui même à Sylvain.

Il monta à la chambre où son fils passait presque toutes ses journées, morose et indifférent à tout.

Sylvain leva les yeux en entendant son père entrer. Une rougeur subite illumina ses joues livides, et il détourna la tète en jetant un regard vague vers la plaine, à l’extrémité de laquelle on voyait poindre les toits du château d’Azelonde.

— Oui, mon garçon, dit le père en 6’efforçant de sourire, tandis qu’une étreinte d’angoisse lui serrait la gorge ; oui, c’est un beau château et il sera bientôt à toi, j’en réponds.

Sylvain lui lança un regard de colère, ses lèvres s’agitèrent et il se retourna de nouveau. »

— Allons! ne fais pas le dédaigneux. Un joli domaine, ça ne fait jamais mal, surtout quand c’est accompagné d’une jolie fille.

— Mon père! s’écria Sylvain en se levant d’un bond, ne parlez pas ainsi. Laissez-moi. Je suis malade. Je ne vous demande rien. Je ne vous fais aucun reproche. Laissez-moi avec mes pensées.

— Quel reproche peux-tu avoir à me faire ? Est-ce que j’ai pensé à autre chose qu’à toi, durant toute ma vie !

— Oui, je le sais, et je me le dis souvent.

— Est-ce que sans toi, je ne serais pas le plus riche négociant du Havre?

— Oui, oui, je sais. Vous êtes un homme bien habile, répliqua Sylvain avec amertume. Patientez, je ne vous empêcherai pas longtemps de devenir le premier où vous voudrez.

244 AVENTURES D’AMOUR

Et le jeune homme se rassit en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.

— Tu es fou, mon pauvre garçon ; le médecin dit que tu n’as lien de malade. C’est l’âge et la saison qui te tourmentent.

Sylvain sourit en haussant les épaules.

— Et quand tu auras une grande position et une jolie femme...

— Mon père ! s’écria Sylvain, en se levant de nouveau et eu frappant du pied, si vous dites encore un mot de cela, je me jette par la fenêtre, là, sous vos yeux.

M. Candil pâlit légèremment et sentit sourdre en lui un élan de colère.

— Tenez, continua Sylvain, il vaut mieux que je m’en aille.

« Tl fit quelques pas vers la porte.

— Reste, ditM. Candil avec autorité. Il faut en finir; explique-toi.

— Je n’ai rien à vous dire.

— Écoute, mon garçon, tu es malade, et je* te passe beaucoup de choses depuis quinze jours ; mais je ne suis pas un imbécile, tu le sais, et quoique j’aie toujours été bon pour toi, je ne suis pas non plus un père faible. D’autre part, tu n’es plus un enfant, tu as le droit de parler; parle!

— Mon père,, laissez-moi m’en aller, je vous en prie. Je ne vous dis rien ; je ne vous reproche rien ; je ne fais de mal à personne ; je demande qu’on me laisse tranquille avec mes pensées. J’ai le droit de penser. J’ai le droit de me taire. Si vous êtes fatigué de me voir à rien faire, vous avez le droit de le dire. Dès demain, je m’engagerai sur un bâtiment. Sans ma mère, je* l’aurais fait depuis longtemps.

d’un diplomate 245

— Sans ta mère ! Méchant ! Et moi, est-ce que je ne compte pas ?

Le pauvre Sylvain prit son front entre ses mains ; puis, incapable tle se contenir plus longtemps :

— Vous, s’écria-t-il d’une voix déchirante, vous m’avez rendu malheureux pour toujours, si malheureux que je voudrais n’avoir jamais vécu ! Et tenez, j’envie le sort de ce chien-là qui est galeux et qu’on pendra demain.

— Et c’est à moi que tu en veux, méchant enfant, parce que tu soutires un peu, parce que tu as quelques idées folles qui passeront avec les fraîcheurs d’automne?

— Les fraîcheurs d’automne, ah ! je noies sentirai pas ! Si je pensais que je dusse voir encore ce château là-bas quand les arbres dépouillés ne le cacheront plus, je me tuerais aujourd’hui même. Mais vous m’éviterez cette peine-là, mon père, car vous m’aurez fait mourir avant.

— Mais, maudit! s’écria M. Candil en saisissant son fils par le poignet, sais-tu ce que tu dis, et n’entends-tu . pas que tu m’accuses de te tuer!

— Vous n’avez pas besoin de serrer si fort, mon père ; je ne suis pas bien robuste, et vous me faites mal.

— Parle alors ; parle donc, continua le père en laissant tomber les bras de Sylvain. Si tu es fou, c’est bien, sois fou ; mais qu’est-ce que tu veux dire en disant que je te fais mourir?

— Oui, vous me tuez, dit le jeune homme en jetant sur M. Candil un regard sombre ; car c’est vous, par vos habiletés, qui avez cbassé d’auprès d’elle un brave jeune homme que j’aimais, moi, et que vous avez deshonoré ; c’est vous qui aurez forcé celle que j’aime plus que tout, plus que ma vie, plus que vous, plus que ma mère, à épouser un lâche, un misérable qui la torturera et la

246 AVENTURES D’AMOUR

déshonorera ; oui, c’est vous qui la forcerez à épouser un assassin et un faussaire.

— Un faussaire, dis-tu ! Comment le sais-tu ?

— Oui, un faussaire ! Allez voir les banquiers du Havre, ils vous le diront.

M. Candil baissa le front et tomba dans de profondes réflexions.

Quand il releva la tête, son fils était parti. Il se laissa tomber dans un fauteuil; quelque larmes vinrent mouiller ses paupières. Puis un sourire éclaira sa grave figure : il entrevoyait le moyen de mener à bonne fin ses projets un instant contrariés par les circonstances.

Tout avait été inutile jusqu’ici, il est vrai, pour perdre Paul dans l’esprit de Rose , les plus vilains bruits avaient été semés sans succès, les imputations les plus vraies avaient toujours été expliquées dans un sens favorable par le jeune homme, qui les apportait lui-même, le premier, à mademoiselle Deslins, et en tirait parti pour montrer l’hostilité des gens du bourg contre ses amours.

Il s’était ainsi attaché plus que jamais la jeune fille par l’amour-propre, l’esprit de contradiction et l’instinct du dévouement.

Quant à l’affaire de la Renardière, le silence obstinément gardé par tout le monde ne permettait pas d en tirer parti, immédiatement du moins.

Mais M. Candil pensa que si son fils ne s’était pas trompé, il avait enfin entre les mains de quoi perdre sûrement le prétendu de mademoiselle Deslins. Celle-ci en deviendrait, sans doute, moins fière, moins difficile ; on pourrait profiter de cela pour faire un contrat de mariage où les conditions seraient plus favorables à Sylvain. Allons ! un bon marinier sait profiter de l’orage comme du beau temps.

b’tJN DIPLOMATE

M. Gandil partit le même jour pour le Havre, en recommandant à sa femme de surveiller attentivement l’enfant. Il resta trois jours absent.

Au commencement de septembre, M. de Raallemont reçut une lettre officielle. On lui rappelait qu’il était absent depuis cinq mois ; on l’avait déjà plusieurs fois engagé à se rendre à Paris, puis à son poste, où ses services étaient nécessaires. Il avaient parù dédaigner tout avis. Le ministre ne pouvait permettre que les intérêts dn pays fussent négligés plus longtemps. Un retour immédiat pouvait seul empêcher M. le comte de Raallemont d’ètre considéré comme ayant perdu tout désir d’occuper à l’avenir un poste diplomatique.

Marc, à la réception de cette lettre, d’un ton peu usité, comprit mieux que jamais tout le péril de sa position.

D’autre part, il savait que sa présence empêchait seule Paul de chercher à en finir en compromettant gravement, en déshonorant peut-être mademoiselle Deslins. Le misérable avait laissé entrevoir, dans un moment d’ivresse, qu’il était uniquement retenu par la crainte de recevoir un coup d’épée de M. le chevalier Jacques Râinont de l’Industrie. Mais Marc se dit que cette séduction était évidemment le seul danger qui menaçât la jeune fille, et il conclut que s’il parvenait à conjurer ce danger, il pburrait, obéissant, dans une circonstance si grave, plutôt à

l’esprit qu’à la lettre de sa promesse, s’absenter, au moins pour quelques jours.

Il courut ^n château d’Azelonde.

La Pésière lui dit avec un regard railleur que mademoiselle Rose ne voulait pas le recevoir, car elle attendait quelqu’un qu’elle aimait, et elle parut vouloir lui barrer l’entrée du vestibule .

Marc l’écarta brusquement, monta l’escalier, ppursuivi par les cris de la vielle femme, et entra dans la chambre où madame Deslins était morte, et où il savait que Rose se tenait habituellement.

La jeune fille y était en effet. Elle rougit en l’apercevant ; puis se levant, elle lui dit d’une voix sèche :

— Je croyais vous avoir fait comprendre, monsieur, que je ne désirais pas vos visites, et j’avais recommandé qu’on vous assurât que je n’y étais pas.

— Votre intendante a bien exécuté vos ordres. Mais je me suis permis de n’en pas tenir compte ; et j’ai espéré que la gravité de ce que je dois vous dire m’excuserait.

Rose parut indécise.

— J’ai à vous parler, reprit Marc, de choses qui regardent votre bonheur.

— Mon bonheur ne regarde que moi seule, reprit vivement la jeune fdle.

— Vous êtes brusque, ma chère enfant.

— Ah î monsieur, je ne vous ai donné nul droit de me traiter familièrement, et je ne sais quelle pensée vous encourage à le faire.

Marc se détourna et montra le lit où madame Deslins était morte.

Rose baissa les yeux et s’assit en serrant les lèvres.

— Soit! dit-elle après un moment de silence, n’ou-

d’un diplomate

bliez, pas, monsieur, que c’est le souvenir seul de ma grand’mère qui m’engage à vous écouter.

— Mais d’où vient, je vous prie, cette sorte de haine qui a succédé à l’amitié que vous me témoigniez autrefois ?

— Permettez-moi de ne pas m’expliquer là-dessus.

— Au moins, demanda-t-il brusquement, pouvez-vous me dire où vous en êtes de vos relations avec M. d’Azelonde?

— Non, répondit sèchement la jeune fille.

— Vous ne le pouvez pas?

— Je ne le veux pas.

. — Le bruit public assure que vous le traitez en fiancé.

— Eh bien?

— Permettez-moi de croire que l’opinion publique se trompe.

— Je vous le permets,' cela ne m’importe pas. 11 est possible néanmoins qu’elle ait raison.

Marc serra les lèvres; puis triomphant d’un mouvement de colère qui s’élevait en lui :

— Voyons, Rose, dit-il ; Rose ! vous me permettez,

n’est-ce pas, de me servir encore de cette appellation amicale ? 1

Mademoiselle Deslins secoua la tète avec un geste négatif d’une impertinence évidemment cherchée.

— Ah ! dit Marc avec un mouvement d’impatience.

— Eh bien? dit Rose en lui jetant un regard narquois.

Marc fit quelques pas, et revint en face de la jeune

fille.

— S’il est vrai, dit-il gravement, que vous ayez jamais pensé à faire votre mari de M. d’Azelonde, abandonnez, je vous en prie, je vous en supplie, une telle intention !

— Pourquoi s’il vous plaît ?

230 A YJ2NTUKES DA MOV K

— Parce que M. d’Azelonde est indigne de vous.

— Qui le dit?

— Mais l’opinion publique.

— L’opinion publique ! s’écria Hose avec un éclat de rire railleur, c’est vous qui l’invoquez , vous ! Écoutez donc ce qu’elle dit de vous-même.

— Vous savez bien que si les gens de ce pays peuvent juger un homme qu’ils voient constamment depuis trente ans, ils n’ont nul moyen de porter un jugement sage sur moi, qu’ils voient depuis quelques semaines. Cette opinion publique, moi j’ai le droit de la mépriser ; mais elle accuse à juste titre M. d’Azelonde.

Rose se leva.

— Voyons, continua Marc, ne le savez-vous pas? N’avez-vous pas entendu raconter cette vie d’oisiveté, d’insolence, de dégradation ? Je suis obligé de chercher les épithètes, car les mots propres blesseraient vos oreilles.

— Je sais seulement que Paul est pauvre, répliqua Rose. L’oisiveté! je ne saurais en vouloir au vicomte d’Azelonde de ne s’être pas fait jardinier. Une fortune digne de son nom, une tendresse digne de son cœur, le relèveront bientôt dans l’estime de tous.

La jeune fille avait relevé la tête en parlant ainsi, ses yeux s’étaient animés, et sa voix émue révélait à Marc un attachement profond.

— Est-il possible ! dit-il en la considérant avec une sorte d’effroi. Mais vous êtes perdue, ma pauvre enfant! Non, vous n’épouserez pas, — allons, il faut tout dire. — non, vous n’épouserez pas un assassin !

Marc attendait de ces paroles toute une révolution dans le cœur et sur la physionomie de Rose. Elle poussa un éclat de rire.

Il JJ N DIPLOMATE iîôl

— Cela est venu bien tai-d ! dit-elle. On m’avait avertie que j’entendrais cette épithète ; je l’attendais plus tôt ! Qui ose l’accuser d’assassinat ?

— Moi. Et vous savez à quoi je fais allusion.

— Vraiment, monsieur 1 Vous avez assuré au juge de paix que vous ne connaissiez pas votre agresseur, vous me dites à moi que c’est M. d’Azelonde. Eli bien ! s’écria Rose avec emportement, je vous dis, moi, que, soit devant le juge de paix, soit devant moi, vous avez menti, et je ne vous crois pas.

M. de Raallemont s’oublia durant une seconde, ses yeux lancèrent un éclair et il fit un pas vers la jeune fille, qui recula vers la porte intérieure en criant :

— Est-ce que vous allez me hattre ?

Marc se recula et dit d’une voix sombre :

— Vous n’épouserez pas ce misérable.

— Qui m’en empêchera ?

— Moi.

— Vous ! s’écria-t-elle eu riant. Demain les gendarmes vous conduiront hors d’Azelonde, et, à leur défaut, Paul vous défendra d’y rester.

Elle lui jeta un regard triomphant et se retira.

M. de Raallemont sortit du château le x'Cgard trouble et le visage défait.

11 venait d'ètre insulté d’une cruelle façon. Il resta plusieurs heures à arpenter la route qui menait d’Azelonde à Muretot. Il avait quitté mademoiselle Deslins ^dans l’intention d’aller provoquer Paul. Son amour l’arrêta; il 11 e se sentit pas le courage de venir, sous les yeux de Berthe, défier son frère. Mais il appelait ce misérable de tous ses vœux. La Pésière n’avait-elle pas anuoncé sa visite auprès de Rose? M. d’Azelonde ne se montra pas.

La marche, la réflexion, l’inutilité de souffleter un

A VKNTUUKS D’aMOUB

homme que sou oucle désignait sous le nom de lâche, parvinrent à calmer M. de llaallemont.

11 quitta les environs de Muretot et se rendit à Bosqueney.

L’abattement avait succédé à la colère ; ses yeux mornes frappèrent M. de Bosqueuey.

— Chut ! dit ce dernier au moment où Marc ouvrait les lèvres, vous savez nos conventions. Vous avez des préoccupations tristes. Soyez vaillant, mon ami, espérez encore, Berthe est heureuse ; je ne veux pas que vous lui ôtiez sa joie. Nous ■ allons monter à cheval et aller au-devant d’elle. Elle est partie ce matin pour le Havre, avec mon vieux Jean. Savez-vous ce qu’elle y est allée faire? Tout simplement acheter les dernières poésies de Brizeiix, que vous avez regretté hier dè ne pas avoir. Pouvez-vous être triste quand on vous aime ainsi ?

Marc suivit silencieusement le vieil officier, qui se fit amener deux chevaux.

— Allons, allons, hop ! s’écria-t-il. Tenez, voilà comme on enlevait un cheval, de mon temps. Vous autres jeunes gens, vous êtes devenus mélancoliques ; vous n’avez plus la main assez ferme ni l’attaque des éperons assez vive.

oin de la mélancolie î Allons donc ! votre pied est trop mou dans l’étrier. Et dire, pensa- t-il, qu’il y a encore des femmes pour aimer ces hommes de coton !

Les deux cavaliers partirent au petit trot.

— Comment se fait-il que nous ne l’ayons pas encore aperçue, difc M. de Bosqueuey quand ils arrivèrent à l’embranchement du chemin d’Azclonde et de la grande route du Havre. Je les attendais plus tôt. C’est votre figure de carême, mon cher Marc, qui nous porte malheur.

Ils firent encore une lieue.

D ? IIN diplomate

Tout à coup, en arrivant au haut d’une côte, Marc piqua des deux et s’élança au grand galop; il avait aperçu la voiture de M. de Bosqueney.

Elle avançait avec une lenteur inexplicable. Jean paraissait beaucoup plus occupé de sa voisine que de son cheval; il tournait fréquemment la tête vers elle; et celle-ci, enveloppée dans un châle, malgré la chaleur, se laissait aller lourdement, comme quelqu’un qui sommeille, aux oscillations de la voiture.

Marc se trouva bientôt à côté de sa fiancée.

— Berthe ! s’écria-t-il, qu’y a-t-il donc?

Mademoiselle d’Azelonde releva la tète, comme si elle

venait d’être réveillée en sursaut, et regarda un instant Marc d’un air égaré. Sa figure était décomposée. On eût dit qu’elle ne reconnaissait pas son ami.

Puis un sourire fugitif traversa ses yeux ; elle chercha, avec un geste fébrile, un livre placé derrière elle, et le tendit à Marc. C’était le volume de poésies qu’elle avait été chercher.

Marc le prit et, saisissant la main qui le lui tendait, il essaya d’y poser ses lèvres.

Berthe avait retiré brusquement sa main.

— Bravo ! s’écria M. de Bosqueney qui arrivait, c’est exécuté comme au manège. Eh 1 Berthe, qu’y a-t-il?

La jeune fille fit un signe de tète affectueux et referma les yeux.

— J’ai la tète souffrante, murmura-t-elle. Je voudrais bien dormir.

La voiture s’était arrêtée. Marc sauta à bas de son cheval, et montant sur le marche-pied, il saisit les mains de sa fiancée.

— Mon pauvre ami, dit celle-ci d’une voix sourde et hésitante, allez-vous-en loin, bien loin de la pauvre

AVENTURES D’AMOUR

Berthc. Oli ! non, reprit-elle eu le reteuaut et eu lui serrant les maius ; je vous aime et je vous aimerai toujours. Mais allez-vous-eu, Revenez demain à Bosqueney, je vous parlerai.

— Jamais je ne pourrai vivre jusqu’à demain dans cette angoisse, Berthe.

Mais la jeune fille ne répondit pas ; elle avait de nouveau laisse tomber sa tête sur sa poitrine.

— Remontez à cheval, Mare, dit M. de Bosqueney. Toi, Jean, monte sur Flora ; moi, je prendrai ta place dans la voiture.

11 monta et, conduisant le cheval d’une main, il passa l'autre sous l’épaule de Berthe et l’attira doucement sur lui.

Mademoiselle d’Azélonde se redressa encore et, en voyant son oncle à côté d’elle :

— Nous n’irons pas à Mure tôt, n'est-ce pas, j’aimerais mieux mourir, s’écria-t-elle avec angoisse.

— Non, ma mignonne, nous allons à Bosqueney.

Allons, piquez, Marc, et recommandez à la vieille Véronique de préparer une tasse de camomille.

Marc partit suivi de Jean. 11 fut bientôt hors de la^vuc de M. de Bosqueney, qui maintenait son cheval au pas.

M. de Raallemont interrogea alors le domestique.

Celui-ci ne savait pas grand’chose. En revenant à l’hôtel, à l’heure indiquée pour partir, il avait trouvé mademoiselle couchée. Les gens de l’hôtel lui avaient dit qu’elle était rentrée peu de temps auparavant dans un état surprenant d’exaltation. Elle avait voulu partir néanmoins, et était montée lourdement en voiture, en recommandant d’aller au pas.

Le vieux gentilhomme arriva à la nuit à Bosqueney. Il transporta la jeune fille dans la chambre qu’elle occu-

d’dn diplomate

pait fréquemment depuis quelque temps. Il la fit déshabiller par la vieille Véronique, s’installa près de son lit, et la noya dans un flot de tisane.

Berthe recommanda à plusieurs reprises qu’on fit partir Marc, et, à la grande joie de son oncle, elle s’endormit.

Le jeune homme sortit, alla s’installer sous un berceau du jardin, et y passa la nuit, assis sur un banc, les yeux fixés sur la fenêtre éclairée de la chambre de Berthe.

Le lendemain, on lui dit que la jeune fille allait mieux, mais elle le priait de ne pas encore chercher à la voir.

Marc retourna au val de la Justice.

Il écrivit deux lettres : l’une au ministre des affaires étrangères, dans laquelle il donnait de très-bonnes raisons pour s’excuser de ne pas obéir à l’ordre qui lui enjoignait de retourner à son poste. Il envoya l’autre au général comte B..., <jui passait pour avoir l’oreille du roi, et qui avait toujours témoigné une grande bienveillance à M. de Raallemont.

Celui-ci s’était, vis-à-vis du général, tenu jusqu’ici dans une réserve polie, par déférence pour M. de Brionval, qui prétendait que le général B... était un philanthrope , un rêveur , un Cassandre, un Pantalon , bref un homme bienveillant, c’est-à-dire un niais dangereux. En ce moment cette raison de déférence n’existait plus. M. de Raallemont savait qu’il n’était pas inconnu du roi, qui avait paru apprécier ses services ; il se dit que le roi seul pouvait empêcher sa carrière d’ètre brisée, et que le comte B... était homme à rendre un service efficace.

La lettre qu’il écrivit à ce dernier était simple, mais longue ; il racontait tout ce qui lui était arrivé durant les cinq derniers mois. Marc ne reçut de réponse à aucune de ses deux lettres.

AVENTURES D’AMOUR

Mademoiselle d’Azelonde persistait depuis huit jours à ne pas le voir. Rose annonçait son mariage avec Paul. Marc sentit que son courage l’abandonnait.

A cette même époque, le bourg d’Azelonde était en liesse. D’abord on assurait que M. le Préfet allait venir poser la première pierre d’un hôpital. .

Puis le canton possédait depuis peu de jours un illustre et mystérieux personnage, le comte d’Astrac, méridional maigre et blafard, aux gros sourcils noirs, aux fines lunettes d’or, à la voix grêle, à la prononciation merveilleusement gasconne. Ce seiguenr avait été directement et officieusement recommandé à M. le maire par M. le préfet, sur l’ordre du ministre.

On affirmait qu’il venait pour constater l’utilité de faire passer par Azelonde le chemin de fer tant réclamé par les Azelondais et par M. Candil.

Ce personnage, décoré de beaucoup de croix, fut bientôt adoré : il parlait si poliment à tout le monde, donnait de si belles promesses, de si bons conseils et avec une bonhomie si familière ! Il était bien un peu curieux et s’intéressait à une foule de choses fort minutieuses, mais, après tout, c’était son devoir puisqu'on l’avait envoyé pour prendre des renseignements ! Puis il semblait si habile qu’on eût dit qu’il lisait dans le regard des gens.

M. Candil et M. Pieuxnoël n’eurent bientôt plus de secret pour lui. Sylvain était sou ami. M. d’Astrac avait fait plusieurs parties fines avec Paul d’Azeloude. M. Lemien le trouvait un grand financier. Braan lui avait ouvert son coeur sur M. de Raallemont. Giamet, le goujard, Sénateur et Marine avaient été honorés de sa conversation. Il paraissait trouver mille enseignements dans les replis des proverbes dans lesquels maitre Atorui ca-

d’un diplomate' 257

ehait ses pensées intimes. La Pésière seule était restée revêche vis-à-vis de lui.

Il avait une fois rencontré M. de Raallemont et s’était détourné tranquillement, mais le pauvre garçon n’avait même pas songé à le regarder,

Marc n'avait plus cet air de tète raide, ce port fier, cette physionomie impassible qui avait tant irrité les Azelondais. Il portait actuellement la tète basse ; ses sourcils se fronçaient fréquemment, et la souffrance intérieure donnait à son visage des tressaillements continuels.

Maitre Atorni s’était raeommodé avec lui, en le voyant malheureux, et il disait tristement à Braan, qui serrait les poings et brisait dans sa distraction les grosses chaises neuves de son vieil ami :

— Ces grimaces-là, Braan, ce sont les éclairs de la mort. Ça prouve qu’il y a quelque chose de cassé en dedans. On va tout de même, mais on est comme les arbres coupés de l’an passé, qui ont gardé un peu de sève ; ils poussent encore un bourgeon vert, mais jamais plus il ne pousseront un vrai rameau.

Le maître s’arrêtait pour enlever doucement ses belles chaises des mains d’Abraham, et il reprenait.

— Ah ! ces Ràraont ne sont point heureux et on peut dire de notre pauvre Jacques-Marc ce qu’on disait de son père Jacques-François : « Il est si malheureux que Dieu le cherche pour le tuer. » C’est une bonne baronnie que santé, Braan ; retenez ça, et ne pliez point sans vous en apercevoir les barres de fer de ma boutique.

Le bon et gigantesque paysan regardait son vieux mentor avec stupéfaction.

— Oui, Braan, je le sais bien, c’est la douleur qui vous pousse à casser des chaises, et je sais bien aussi que la douleur est la douleur, mais comme on dit : les morts

AVENTURES D’AMOUR

avec les morts v les vis à la testée, (fête,) et il ne faut point pour un ami qui s’en va, détruire le mobilier d’un ami qui reste. D’ailleurs, ça devait lui arriver, car il ne faut point se fier à ces hommes qui portent à la fois l’eau et le . feu, qui ont la figure froide comme la neige d’une nuit, et le cœur comme un charbon sous la cendre. Ces gens-là s’usent vite. Mieux eût valu pour Marc qu’il fût resté ici, je lui aurais donné ma nièce et six cent francs de rentes à ma mort, et il se porterait bien.

En entendant ces pronostics, Braan poussait des sanglots qui faisaient trembler les mors et les étriers pendus au plafond, et il s’en allait courir les champs, cm il n’avait point le cœur à l’ouvrage tandis que son ami Jacques se mourait en dedans.

Un matin, Marc, à Bosqueney, apprit que mademoiselle d’Azelonde avait recommandé de le faire monter chez elle.

Une étreinte de joie lui serra le cœur. Il monta en courant l’escalier le long duquel il avait tant de fois, pendant sa maladie, essayé de distinguer les pas de Berthe, et il entra dans la chambre de la jeune fille.

Elle était assise dans le fauteuil où il était lui-même le jour où elle vint le supplier de ne pas accuser son frère.

11 ne songea pas à se plaindre ; il oublia tout pour se

d’un diplomate 259

rappeler que c’était elle, elle qu’il avait crue perdue pour lui, et qu’il retrouvait ; il courut comme un enfant se précipiter à ses genoux, et, appuyant son front sur la main qu’on lui tendait, il poussa un sanglot et versa un flot de larmes. Il se sentait heureux de pouvoir enfin pleurer. Puis, relevant la tète, il balbutia quelques mots d’excuse pour cet accès de faiblesse.

Berthe, grave, lui essuya les yeux avec un geste qui avait quelque chose de maternel, et le regarda attentivement. '

— Comme vous êtes changé, mon ami! comme vous avez souffert ! Et regardez-moi, je viens de prendre un miroir, je ne connaissais plus ma figure.

Marc jeta alors un regard sur ce doux visage maigri et allongé.

— Je suis si heureuse de penser que vous allez me trouver laide, mon bon Marc.

Le jeune homme la regarda avec une telle surprise que Berthe poussa un soupir.

— Je ne suis donc pas bien enlaidie? cela viendra bientôt, dit-elle. Je suis une vieille fille ; j’ai failli l'oublier, ou plutôt il a fallu ces huit jours pour m’en bien persuader.

— Que dites- vous donc? murmura Marc en se relevant et en essayant d’approcher ses lèvres de cette bouche où il avait pris de si tendres baisers.

Mais Berthe secoua la tète, l’éloigna doucement et lui montra une chaise basse à côté de son fauteuil.

— Asseyez-vous là, mon ami. Je demande à Dieu depuis huit jours, avec une ferveur profonde, de me donner à moi la sagesse et à vous la force. Je me croyais bien affermie, et voilà qu’en vous voyant, tout mon courage a disparu.

AVENTURES D’AMOUR

— Du courage, de la force, de la sagesse! Qu’est-ce que tout cela veut dire? Faut- il tant de courage pour revoir son fiancé après huit jours d’absence et de maladie ? Craignez-vous que je vous reproche ce long éloignement? Non. Je me suis efforcé de crçire que vous agissiez sagement, et, vous le voyez, je ne me suis pas plaint.

— Mon Dieu ! murmura Berthe en joignant les mains, est-ce que j’hésiterais encore, comme j’hésite tous les jours ? Et cependant le temps presse !

— Ma bien-aimée, dit Marc avec un sourire caressant, on disait jadis, je le sais, que le comte de Raallemont était un habile politique, d'un esprit lucide et fin; je crois bien que cet homme-là est mort ; il n’y a plus que le pauvre garçon qui est là à vos pieds et qui a perdu son intelligence, tant son esprit a été troublé par la crainte de vous perdre, parlez-lui doucement et clairement, et pensez qu’il ne vit plus que pour vous.

— Oh ! non, ne me parlez pas ainsi ! Non, je ne penserai pas cela. Je pense à l’avenir, à votre avenir, qui sera brillant et glorieux; je me dis qu’on oublie aisément, au milieu des graves intérêts et des généreux efforts. Oui, c’est cela que je me dis depuis huit jours. Et si je n’avais pas cette persuasion, s’écria Berthe avec exaltation, je serais morte! Ne parlez pas, mon ami. Vous avez eu une existence calme et heureuse ; la pauvre Berthe est née pour souffrir, elle a souffert, elle souffrira, et c’est à elle à avoir du courage !

— Souffrir, quand je vous aime tant, et quand nous pouvons espérer qu’un jour !...

Berthe secoua la tète, Marc pâlit.

— Que signifie ce geste? demanda-t-il d’une voix tremblante.

— Vous connaissez mon histoire. Al} ! je voudrais éloi-

d’un diplomate

2tH

gner le moment où il faudra dire clairement ce que je dois dire ! Ma mère, qui aimait Paul à la folie, me recommanda de l’aimer beaucoup, de lui pardonner beaucoup, en songeant à elle dont la tendresse aveugle avait peutêtre poussé à l’excès les défauts naturels de son fils. Ce furent presque ses dernières paroles. Je ne croyais pas qu’il me serait aussi difficile de lui obéir ! Que j’ai souffert avant de passer de la tefidresse pour mon frère à l’indifférence, au mépris !

— Pourquoi penser à lui, Berthe, ne m’avez-vous pas promis que jamais plus nous ne songerions à ce triste personnage.

— Ali ! reprit mademoiselle d’Azelonde en secouant la tète, comme il m’a téompée, comme il a souvent menti, comme il m’a humiliée ! Que de choses honteuses il m’a forcée à soupçonner et à apprendre ! Comme il m’a fallu du temps pour croire que le nom de mon père pouvait être deshonoré, pour savoir qu’il l’était ; et quand je l’ai su, comme j’ai souffert ! Et toujours je pardonnais; et encore maintenant, en l’accusant, j’ai peur d’accuser la faiblesse de ma mère. Je me suis faite pauvre pour le sauver ; je me suis réduite à vivre presque du travail de mes mains, pour lui garder une sorte de position, et quand je pense à quoi il employait l’argent qui me coûtait tant de privations !

— Encore une fois, Berthe, dit Marc avec un redoublement d’anxiété, pourquoi tous ces souvenirs ? Ne suis-je pas là pour payer toutes ces dettes de tendresse, pour vous aimer tant que je remplacerai tout l’amour dont vous avez été privée ?

— Aimer ! être aimée ! dit-elle avec un triste sourire ; vous savez si je suis capable d’aimer et si mon cœur devait se soulever parfois à la pensée que je vivrais seule,

AVENTURES D’AMOUR

sans avoir une affection à côté de moi ! mais à cause de lui, à cause de ses honteuses prodigalités, à cause de ses vice^ je m’étais condamnée à la solitude. Je vous ai connu, j’ai lutté, puis je me suis laissé aller à mon cœur. Ah ! Marc, mon ami, que j’ai été heureuse î

— Et moi, Berthe, ma bien aimée î Avez-vous, pendant ces deux mois, entendu un mot qni ne fût le cri d’une âme ravie? Avez-vous surpris un regard qui n’ait pas été un élan d’admiration et d’amour ?

Il saisit la main de la jeune fille. Mais celle-ci ne répondit pas à sa caresse. Son regard vague monta tristement vers le ciel.

— Non, dit-elle d’une voix ferme, je ne veux vous apporter ni le déshonneur ni la misère, mais je me croyais plus ferme... Oh 1 s’écria-t-elle tout-à-coup, tandis que son regard se dirigeait vers l’avenue du château, entrez là, là, dans ce cabinet, et écoutez ce que je vais dire. Au moins je ne verrai pas vos yeux si tristes, je ne me rappellerai pas si énergiquement le long bonheur que je m’étais promis.

— Vous avez fait de moi votre esclave, Berthe ; tout ce que vous voudrez, je le ferai. Mais vos paroles ambi- ■ guës m’effraient. Vous avez pris quelque cruelle résolution.

— Vous deviendrez un illustre personnage, mon bienaimé, s’écria Berthe avec une sorte d’exaltation. Vous penserez que les rois auront les regards fixés sur vous, vous penserez que votre pays sera fier et heureux par vous.

Marc secoua la tète.

— Oui, vous penserez cela, mon bien-aimé. Ah! promettez-le moi. Je ne veux pas me dire, pendant les longues années qui vont venir, que j’ai aimé un homme sans

d’dn diplomate

courage. Je veux être fière de celui que j’avais choisi; je veux que votre nom arrive souvent à mes oreilles, plein de gloire. Je me dirai : Cette gloire, je l’ai payée de mon bonheur. Je me dirai : il a pensé peut-être à la pauvre Berthe en mettant son nom, là, sur ce papier qui donne la paix à des millions d’hommes. Ah ! c’est insensé ! Vous ne penserez plus à, moi. Mais vous serez toujours l’époux de ma pensée.

Marc passa sa main sur son front. Toutes ces paroles fiévreuses et vagues, toutes ces pensées heurtées le mettaient au supplice. Il attendait une phrase plus claire qui lui permit de deviner le nouvel ennemi que son bonheur avait à combattre, lorsque Berthe s’interrompit pour dire d’une voix plus contenue :

— On approche, entrez vite là, dans ce cabinet. Ne sortez pas, ne bougez pas, quoi que vous entendiez. Ah î vous êtes encore mon ami, mon fiancé. Venez ! venez !

Elle lui tendit les bras, avança les lèvres et le serra avec frénésie sur sa poitrine.

— Je ne Veux pas que vous soyez pauvre ni deshonoré, s’écria-t-elle en couvrant ses yeux de baisers brûlans.

Puis desserrant les bras, elle l’éloigna brusquement.

Elle revint près de lui, lui prit la main qu'elle pressa sur son sein, et le poussant vers le cabinet, elle referma la porte sur lui.

— Mon Dieu 1 dit-elle en se jetant à genoux, jamais mes lèvres ne toucheront d’autres lèvres? Mon Dieu! mon Dieu ! donnez-moi le courage.

Elle se releva et revint s’asseoir.

Paul d’Azelonde entra.

AVENTURES D’AMOUR

— Eh bien ! dit Paul en voyant sa sœur le front caché dans ses mains, est-ce que tu as la migraine? C'était bien la peine de me faire venir pour considérer tes jolies grimaces 1

Berthe releva la tète. Sa physionomie était devenue calme. Elle jeta sur son frère un regard glacé, et lui dit d’une voix lente et pénétrante :

— Reste-t-il encore en vous l’ombre d’un sentiment d’honneur?

Paul éclata de rire.

— Au diable les migraines! Je m’en vais et je vous quitte. A un autre jour, ma solennelle sœur.

— Reste-t-il en vous, continua froidement Berthe, une ombre de respect pour quoi que ce soit? Je ne vous parle pas de Dieu.

— Parbleu.

— Ni de la vertu !

— J’ai toujours respecté les vieilles tilles.

— Ni de la vérité!

— Ma sœur, je vous jure qu’elle est remontée au ciel. Dame ! quand on est si nue !

— Vous reste-t-il une ombre de respect pour le nom de notre père et la vertu de notre mère?

d’un DirDOMAT E ' 265

— Tout autre que ma sœur, etc. Vous devez connaître à fond les tragédies, Berthe?

— Il n’y a donc plus, dans votre cœur entier, un sentiment noble sur lequel on puisse baser un serment?

— Quel diable de ronflement me faites-vous là? Tout ce que vous me dites me produit l’effet du ron-ron de votre chat : serment, ron-ron, vertu, ron-ron, vérité, ron-ron, respect, ron-ron-ron.

— Adieu! dit Berthe, avec un visage impassible que les plaisanteries de Paul n’avaient pas ému.

— Adieu, ma sœur; mais vous pouvez vous vanter que la fréquentation des diplomates vous a donné un talent de conversation bien original.

Berthe fit quelques pas vers une porte intérieure.

Puis elle se ‘retourna et dit froidement :

— Préparez-vous pour demain à une conversation moins originale, mais qui vous fera, j’espère, retrouver votre sérieux.

— Non, j’ai juré de ne plus être sérieux jusqu’à mon mariage.

— Votre mariage! Est-ce qu’on se marie, au bagne?

— Le bagne ! Ah ! les vilains mots qu’on vous a ap- ' pris dernièrement. Décidément, je vais chasser d’auprès de vous toute cette diplomatie.

— Pour combien d’argent avez-vous fait de faux billets?

Un changement rapide comme l’éclair se fit dans la physionomie de Paul.

Il pâlit affreusement et, comme poussé par un ressort, il se jeta, en joignant les mains, aux genoux de sa sœur.

— Levez- vous! dit-elle.

SH

. AVENTURES DAMOl'R

Paul lui obéit et se tint debout, l’air humble, les regards fixés sur le plancher.

— Jamais, dit-il, je n’osais vous avouer ma faute. J’ai été entraîné peu à peu; je me promettais de payer avant que ces billets fussent découverts. Je ne puis comprendre comment tout cela est venu à .votre connaissance. Mais sauvez-moi et bientôt, je vous jure, je vous rendrai tout.

— Vous me rendrez tout?

— Ne savez-vous pas que je vais épouser mademoiselle Deslins?

— Et vous croyez que je me ferai complice de cette intrigue? Vous supposez que si j’ai caché à tous que vous ôtes perdu de vices, c’est afin de vous aider à tromper une honnête fille dont la dot vous servira à continuer votre vie honteuse! Que moi, je sois la victime de vos vices, c’est déjà bien rude, et je vous assure que j’hésite.

— Ah! Berthe, ma sœur, ma sœur, sauvez-moi, au nom de notre père ! Souvenez-vous de notre nom et des dernières paroles de notre mère! continua Paul d’une voix attendrie. Que pouvais-je faire, moi, pauvre garçon, qu’on n’avait jamais corrigé ni habitué au travail?

Berthe sentit son cœur se gonfler.

— Ah ! petite sœur, dit Paul eu se mettant de nouveau à genoux, je vous jure...

— Je ne vous crois pas, mais peu importe. Écoutezmoi, voici mes conditions.

La pauvre fille resta un instant la tète baissée, son cœur se serrait à la pensée de l’obstacle insurmontable qu’elle allait mettre entre elle et toute chance de bonheur.

Elle crut qu’elle allait pleurer, mais elle fit un effort et reprit de sa voix froide :

— Vous avez, depuis six ans, avec une habileté infinie, fait pour 65 mille francs de billets faux. Vous avez em-

d’un diplomate

prunté, je veux dire falsifié, ma signature pour 30,000 fr. ; celle de M. de Bosqueney pour 20,000; celle de mes cousins de Godard et de Trevières pour \ 0,000 et pour 5,000 fr.. C’est exact, n’est-ce pas?

Paul fit un signe d’assentiment.

— Comment êtes-vous parvenu jusqu’aujourd’hui sans être découvert ; je ne sais. Il vous importe peu de savoir comment, à mon dernier voyage an Havre, j’ai été avertie par M. Candil.

— Le vieux gredin, pensa Paul.

— Maintenant, réfléchissez. Un passeport vous attend au Havre, votre place a été retenue sur un navire qui part demain matin pour l’Amérique; voulez-vous me jurer, sur la mémoire de notre mère, que vous allez aujourd’hui quitter Azelonde, demain la France et que vous n’y reviendrez jamais sans mon consentement?

— Cela est dur, Berthe.

La jeune fille se détourna et reprit sa marche vers la porte.

— Que votre volonté soit faite ! s’écria Paul en prenant une physionomie solennelle. Je jure sur l’honneur de notre mère que demain j’aurai quitté la France, et pour toujours, si vous le voulez.

— Adieu donc! J’ai vendu conditionnellement le domaine de Muretot. Demain vos billets seront détruits et vos dettes payées. Il me restera 700 fr. de rente. Je vous le dis, afin que vous ne comptiez plus sur moi. J’espère que je parviendrai à ne plus vous mépriser!

Elle sortit.

Paul attendit quelques instants, puis se dressa sur la pointe des pieds et agita ses doigts au-dessus de sa tête, comme s’il jouait des castagnettes.

— Ah! la vertu, vertuchoux, vertubleu, vertugadin,

AVENTURES D’AMOUR

divine vertu! s’écria-t-il eu exécutant un pas de cachncha; allons, voilà le moment de chauffer les fers, vertugoy ! voilà la minute, miton mitaine, d’employer noblement toute cette byronnerie dont je me gorge tous les matins depuis un mois; fron. fron, première guitare :

De la dépouille de nos bois L'automne avait jonché la terre.

Le bocage était sans mystère.

C’est leste! Est-ce bien du Byron? Bah! pourvu que ce soit mélancolique! Ce Raallemont est un habile coquin. C’est pour se venger de ses successeurs qu’il a donné à cette petite paysanne le goût de ces poésies écœurantes. J’ai toujours une peur diabolique d’y mêler, par distraction, un couplet de la Mère Godichon , ventre saintgris !

11 sortit en toute hâte de l’avenue de Bosqueney et prit la direction du château d’Azelonde.

Quand il eut passé la barrière du château de Bosqueney, la petite tète intelligente d’Onésiphore parut entre les branches d’un taillis, et l’enfant, prenant ses jambes à son cou, se diriged à travers champs vers une petite maison située à l’extrémité du bourg, et qui servait de demeure à M. d’Astrac.

Quand Paul eut dépassé les dernières maisons de la bourgade, Giamet, après avoir acquis la certitude que M. d’Azelonde se dirigeait vers la demeure de mademoiselle Rose Deslins, sortit de derrière un mur de grange et courut en toute hâte vers lè même endroit que le goujard.

Paul était à peine arrivé au château d’Azelonde, que Marine se mit à descendre vers la bourgade en chantant

d’tjn diplomate 269

de sa voix la plus aiguë. Elle fit, en passant un signe à maître Sénateur, qui alluma sa pipe et vint s’asseoir près de la barrière, à côté d’un grand sac plein de graines.

A la voix de Marine les noisetiers du parc qui faisaient face à la porte de derrière du château s’agitèrent.

— Saint Braan! murmura une voix sourde, maître Sénateur n’a pas enlevé toutes les ronces; il y a là une maudite épine qui me gratte en dessous de ma blouse, et on m’a dit de ne point bouger ! J’espère bien que ce singe de goujard va venir me rejoindre, puisque c’est mon compagnon de chasse. Je Jui ferai couper l’épine par le pied. C’est la justice.

Marc, après le départ de M. d’Azelonde, sortit, la tète en feu et les mains tremblantes, du cabinet où il avait été enfermé. Oubliant tout, il avait couru vers la porte par laquelle la jeune fille s’était retirée, et s’était précipité tout haletant dans l’escalier qui conduisait à la chambre de Berthe.

La porte était fermée, il avait frappé, on n’avait pas répondu. Il avait frappé encore et vainement; il était hors de lui; il avait prié et supplié, à voix basse d’abord, puis à haute voix, avec des larmes et des sanglots.

Son intelligence était affaiblie par les souffrances morales qu’il avait éprouvées depuis cinq mois; son cerveau était encore troublé par les suites du coup qu’il avait reçu suf la tète ; il avait dépensé toute son énergie pour s’empêcher de courir vers Berthe pendant cette conversation qu’elle venait d’avoir avec son frère : il crut sentir que toute sa force intellectuelle et morale le quittait enfin, et qu’un voile épais entourait ses idées. Il s’assit à la porte de la chambre de. Berthe, il lui sembla que ses pensées dansaient en des rondes insensées comme dans

270 AVENTURES D’AMOUR

l’ivresse, il ferma les yeux, laissa fléchir son front et s’évanouit. • ■

Il se réveilla entre les bras <le M. de Bosqueney, qui rentrait de faire une course avec son domestique. Marc lui jeta un coup d’œil eflaré, puis avec un sourire d’idiot il lui demanda pardon de s’être endormi dans son escalier.

Le vieux gentilhomme le regarda fixemeut, et après avoir appuyé avec inquiétude son index sur le poignet du jeune homme, il releva fièrement la tête et lui dit d’une voix rude :

— J’espérais, monsieur de Raallemont, que vous n’aviez pas perdu tout sentiment de l’honneur?

Marc ouvrit les yeux tout grands et essaya de parler. Le vieil officier lui secoua violemment les bras et s’écria :

— Vous êtes, vous aussi, un misérable ! Oh ! pas de scandale, s’il •vous piait 1 Vous m’avez trompé, entendezvous. Vous avez abusé de ma confiance.* Nous allons voir, vous m’entendez, si vous êtes seulement un hypocrite.

Et secouant de nouveau le jeune homme, qui se débattait comme dans un cauchemar.

— Vous allez me suivre, continua-t-il * Un cheval sellé vous attend. Nous verrons si vous avez dépensé tout votre courage à séduire les femmes. Nous trouverons dans le bois d’Azelonde un endroit où nous nous expliquerons mieux qu’ici. — Je serais parvenu à être un fameux comédien, pensa le vieux gentilhomme, je parle absolument comme dans les drames.

— Faut-il, reprit-il à haute voix, vous insulter longtemps, monsieur de Raallemont, pour vous décider à être brave? Suivez-moi donc, si vous n’ètes pas un lâche !

d’ün diplomate

Il se précipita dans l’escalier, suivi par le jeune homme encore à moitié hébété, mais qui sentait son sang circuler plus vivement dans ses veines, en entendant cette voix vibrante, et en comprenant, sans savoir la cause de l’insulte, qu’il était violemment insulté.

Marc monta sur un cheval que lui présenta un domestique. Il courut machinalement derrière le comte, et tous deux disparurent bientôt dans la plaine d’Àzelonde, emportés par un galop furieux. t

Quand Paul entra au château d’Azelonde, en demandant mademoiselle Deslins, la Pésière le pria d’attendre un peu, mademoiselle Rose étant occupée, dit-elle, à ranger des papiers pour sa majorité. Paul fit un signe d’acquiescement, et resta seul, plongé dans de profondes réflexions. '•

La vieille femme revint au bout de quelque temps, et l’introduisit dans une salle du rez-de-chaussée.

Rose, assise devant un secrétaire ouvert, près d’une fenêtre donnant sur le parc, était occupée à ranger des papiers et à faire des piles d’or et des liasses de billets.

— Vous voyez, Paul, dit-elle, que je ne passe pas toute ma vie à lire des romans. Mais, qu’avez-vous donc, continua-t-elle en se levant et en voyant que Paul s’était jeté dans un fauteuil, comme un homme harassé.

AVENTURES D’AMOUR

— Allons! s’écria-t-il, en se redressant brusquement, et puisque la fatalité qui m’a poursuivi toute ma vie me persécute encore, au moins soyons courageux!

Ses gestes heurtés lui donnaient l’air d’un halluciné; on voyait que cet homme essayait de lutter contre une nécessité dont il connaissait toute l’horreur, et qu’hésitant entre la passion et le devoir, il était sur le point de perdre l’esprit.

Il se précipita aux genoux de la jeune fille et leva sur elle des yeux suppliants, en s’écriant d’une voix entrecoupée :

— Ma Rose bien-aimée, je viens vous dire adieu.

— Adieu? s’écria Rose en pâlissant.

Paul entr’ouvrit la bouche, mais le mot cruel qu'il venait de prononcer ne put parvenir une seconde fois jusqu’à ses lèvres, il fit un signe d’affirmation, et sa tète s’affaissa sur sa poitrine.

La jeune fille, comme il arrive à toutes les natures simples, se trouvait vivement touchée par une mise en scène dramatique, par les gestes violents, les grandes paroles, et les exagérations de sentiment. Ce mot : adieu ! jeté si brusquement, la physionomie bouleversée de son fiancé et ses gestes insensés lui remuèrent tout le cœur.

Paul se redressa de nouveau, se promena de long en large en poussant des soupirs rauques, en prononçant des paroles sans suite; puis revenant auprès de Rose, il la prit dans ses bras.

— Ah ! dt-il, tandis que la jeune fille se dégageait doucement, vous savez si je vous aime, ma Rose ! On vous a dit que j’étais violent et fier; pour vous je me suis vaincu. Quand avez-vous vu un rayon de colère, ou même d’impatience dans mes regards? On vous disait encore

d'un diplomate 27.‘i

que j’étais un homme dangereux et passionné; ne vous ai-je pas respectée comme une sainte ?

— Je ne vous ai jamais fait un seul reproche, Paul. Et qui vous force donc à vous éloigner de moi?

— Oh! je l’avais oublié, malheureux que je suis!

Il alla de nouveau tomber lourdement dans un fauteuil, se cacha le front dans leè mains, et reprit d’une voix attendrie :

— Que pouvais-je faire? Je l’ai vue, là, à mes genoux, pleurant et suppliant, invoquant ma parole, me rappelant le nom de mon père!

— Paul, je vous en supplie, de qui parlez-vous? demanda Rose avec angoisse.

— De ma sœur.

• — Ah! fit la jeune fille avec-un soupir de satisfaction.

— Vous le savez, je ne suis pas né pour cette petite fortune. Naïf et méprisant l’argent, j’avais été dupé par tous ceux qui m’entouraient. Berthe sacrifia une partie de sa fortune pour payer ces dettes contractées par une folle générosité ; mais elle me fit promettre que je lui obéirais dorénavant dans tout ce qui regarde ma fortune et mon avenir. Nous avons, vous ne l’ignorez pas, des parents en Angleterre, d’anciens émigrés qui occupent une haute position. Berthe a fait des démarches, et elle m’a appris ce matin que l’un de ces parents m'appelle auprès de lui, voulant refaire, notre fortune, la mienne et celle de ma sœur. Que pouvais-je faire, mon Dieu? Je n’ai pas songé à moi, mais à elle; je n’ai pu résister à ses larmes, et je pars !

— Eh bien, Paul, mon fiancé, mon ami, je vous attendrai.

— Attendre! Et croyez-vous donc que j’ai un cœur de pierre? Croyez-vous donc que c’était une comédie que je

AVENTURES D’AMOUR

jouais quand je vous parlais de mon amour? Non, je n’attendrai pas, continua Paul, en jetant autour de lui des regards sombres; je pars, puisqu’elle le veut, puisque vous le voulez. Mais le désespoir...

— C’est moi que vous accusez! s’écria la jeune fille avec un soupir, moi!

— Ah! reprit Paul d’une voix animée, elle avait bien raison de dire qu’il n'y a en vous nulle énergie de cœur*

Car je lui disais que c’était votre bonheur aussi que je sacrifiais en partant, je lui parlais de votre douleur.

« Détrompez-vous, me dit-elle, elle sera vite consolée; il n’y a en elle, je le sais, nulle grandeur de dévouement, nulle ardeur de tendresse. » Qui a ainsi renseigné Berthe? je l’ignore; mais, hélas! votre froideur, en face de mou désespoir, me prouve qu’elle ne s’est pas trompée.

— Celui qui l’a ainsi renseignée, je le sais! s’écria Rose, tandis que son regard lançait un éclair de colère.

Le misérable Marc !

Et courant vers la table, elle écrivit à la hâte quelques mots qu’elle apporta à Paul.

Celui-ci y jeta les yeux et secoua la tête d’un air désolé.

— Oui, vous me promettez d’être ma femme ! Vous êtes sincère, mais l’absence changera votre cœur. Et puis, ne vous l’ai-je pas dit : cette absence me tuera.

Il posa, d’un air abattu, le papier sur la cheminée, et • fit quelques pas pour se retirer.

— Que voulez-vous donc que je fasse? s’écria la jeune fille dans un élan de désespoir. On vous a dit qu’il n’y a en moi nulle générosité, nulle énergie de sentiments. Eh bien ! que voulez-vous? Dites-le moi. Je le ferai.

— Vous le ferez?

— Oui, car je sais que vous ne demanderez à votre fiancée rien dont votre femme puisse rougir.

d’un diplomate

— Il faut que je parte. Rose, je l’ai juré. Mais il y a des prêtres en Angleterre. Là, comme ici, vous pourrez devenir ma femme. Vous sentez-vous le courage de venir m’y rejoindre?

Avant que mademoiselle Deslins eût eu le temps de répondre, un personnage gras, d’une taille moyenne, aux cheveux blonds, aux sourcils déliés, à la face rougeaude, se présenta, suivi du brigadier de la gendarmerie d’Azelonde.

— C’est lui ! dit le brigadier à haute voix,

Paul rougit ; Rose s’avança.

— Que me voulez-vous, monsieur Fourchet? dit-elle au brigadier.

Le personnage gras répondit d’une voix sonore :

— Moi, Bemard-Edme Prengars, attaché à l’administration municipale du Havre, et, pour ce, délégué par M. le procureur du roi, je viens arrêter M. le vicomte Paul d’Azelonde, accusé de vol, de faux et d’assassinat.

Il tira de sa poche un papier scellé de plusieurs sceaux et le déploya lentement en fixant sur Paul un regard tellement perçant, que celui-ci baissa les yeux en rougissant.

H essaya cependant de reprendre son sang-froid.

— Il y a là quelque erreur, dit-il, ou quelque odieuse persécution dont je saurai me venger.

— Je n’ai pas à discuter la vérité de l’accusation, répondit de sa voix nette M. Bernard Prengars. Ce sera l’affaire de votre avocat devant la cour d’assises. Je viens pour vous arrêter.

H s’avança, suivi du brigadier. Rose était restée effrayée, mais la pensée de l’insulte qu’on faisait à son ami releva son courage.

— Vous me connaissez, monsieur Fourchet, dit-elle

AVENTURES D’AMOUR

au brigadier; vous connaissez M. le vicomte d’Azelonde, vous savez bien qu’il y a ici une erreur. Et continua-telle en frappant son petit pied sur le plancher, je ne laisserai pas insulter M. d’Azelonde. Mes domestiques m’aiment et ils s’opposeront à cette insulte, que vous me faites à moi, aussi bien qu’à lui.

— Il n’y a pas erreur quant à la personne, répondit l’impassible M. Prengars; mais, quoique ce ne soit pas mon office de discuter les charges de l’accusation, je veux bien vous éviter, madame, une tentative de rébellion qui me forcerait à vous mener, vous aussi, en prison. Éloignez-vous, dit-il au brigadier, tenez-vous, avec vos hommes dans la pièce voisine, et venez quand je vous appellerai.

Le brigadiër se retira; M. Prengars tira de sa poche de côté de sa redingote un pistolet à deux coups qu’il arma et remit gravement dans la poche, dont il tira quelques papiers.

— Eu, eu, eu, eu, ah! a Ont déposé, après avoir prêté serment, les nommés Adonis Pinchinelle, maître bourrelier au bourg d’Azelonde, Abraham, dit Braan, Tubcuf, ouvrier tonnelier, Ouésiphore Médrinal et Guillaume, dit Giamet, Fannonuel, domestiques, tous trois, domiciliés audit bourg; tous, en défaut de M. le comte Jacques-Marc de Haallemont, qui a protesté, sur ce dûment interpellé, ne point vouloir déposer avant la comparution dudit accusé devant M. le juge d’instruction, de laquelle protestation acte a été dressé pour valoir ce que de droit, ont affirmé, sans ambages ni variations, à savoir qu’ils ont reconnu ledit accusé ès noms, dans le chemin dit de la Renardière, etc., etc., etc. » Vous voyez, madame, que l’accusation de tentative d’assassinat n’est pas illusoire.

d’un diplomate

Pattl haussa les épaules et jeta à Rose un regard qui rassura un peu la jeune fille.

— Il y a là, dit-il, un complot organisé contre moi, et je saurai le prouver.

— Je le désire pour vous et pour madame votre femme.

— Je ne suis pas la femme de M. d’Azelonde, murmura Rose.

Paul tressaillit.

— L’accusation de faux repose sur les faits suivants, continua le personnage impassible, en déployant un autre papier : Un billet de deux mille francs, endossé par M. Paul d’Azelonde, et portant la signature de M. Julien de Wattemare, a été hier présenté audit sieur Julien de Wattemare, lequel a refusé le payement, déclarant ne pas reconnaître sa signature.

— Mais c’est impossible! s’écria vivement Paul, j’ai chargé M. Lemiende payer avant-hier ce...

Il se mordit les lèvres, tandis que le gros homme disait froidement :

— Il est difficile de reconnaître plus clairement l’existence d’un faux. Sans doute M. Lemien a voulu venir eu aide à la justice.

Paul se recula comme atterré; Rose alla tomber sur une chaise en poussant un cri d’angoisse.

Un sourire singulier traversa le regard de l’homme gras; il courut au secours de mademoiselle Deslins, mais sans perdre complètement Paul de vue.

Il vit celui-ci se rapprocher peu à peu du secrétaire ouvert près de la fenêtre.

Une ombre se présenta devant cette fenêtre, faisant des signes à Paul: celui-ci fit un bond, saisit quelque chose sur le secrétaire, sauta par la fenêtre et disparut.

Le gras personnage, embarrassé autour de Rose,

278 AVENTURES d’aMOUR

presque évanouie, ne parut pas remarquer immédiatement la disparition de l’accusé. Quand il s'en aperçut, au lieu d’appeler le brigadier, il courut lui-mème à la croisée, aussi vite que le permettait son large ventre. Il perdit beaucoup de temps à regarder à droite, tandis que Paul avait disparu par la gauche, et à accabler de menaces la Pésière, qui avait favorisé la fuite de M. d’Azelonde.

Il revint enfin appeler le brigadier, saisit avec une dextérité sans pareille Ja promesse de mariage restée sur la cheminée, et se penchant vers Rose, il lui dit à voix basse : *

— J’ai prouvé que ce misérable est un assassin et un faussaire; comptez les billets de banque que vous avez étalés sur le* secrétaire, vous verrez que c’est un voleur.

Il se retira solennellement, se mit à la tète de la brigade, et dirigea si bien les recherches, qu’on ne trouva rien.

11 jeta en passant un regard dans le taillis où nous avons vu Braan en relation avec les ronces. Le géant et le goujard, qui l’était venu rejoindre, n’y étaient plus.

Le soir même 'de ce jour fécond en événements, une voiture de louage, venant du Havre, s’arrêta à la porte de l’hôtel de Rouen à Azelonde.

Un grand gaillard, en habit noir et en cravate blanche, aux épaules robustes et à la figure placide, quitta le siège où il était assis à côté du cocher, et vint ouvrir la portière.

Un petit vieillard maigre descendit lestement et s’avança dans la cuisine de 1’hôtel d’un pas sautillant. Il marcha vivement vers la maîtresse de la maison, qui le regardait avec surprise, et qui raconta depuis qu’elle avait cru voir s’avancer vers elle un de ces vieux marquis qui sont peints sur les images.

Le vieillard avait, en effet, une apparence très caractérisée. Ses cheveux blancs, bouclés autour des oreilles, ses yeux gris, vifs, toujours en mouvement, son grand front, ses pommettes saillantes, son nez aquitain, sa longue figure, ne donnaient pas tort à la comparaison de la maîtresse d’hôtel. Il agitait sans cesse ses mains, comme s’il eût voulu secouer des manchettes trop longues, et à la façon dont il remuait la tète, on eût dit qu’il était étonné de ne pas sentir une queue s’agiter entre ses épaules.

— Madame l’hôtesse, dit-il avec un salut courtois, avez-vous un mari ?

AVENTURES D’AMOUR

— Certainement, monsieur, j’ai un mari, et voici nos enfants, à preuve.

— Quels étranges raisonnements on fait dans ce paysci, murmura le petit vieillard. Voudriez-vous, madame l’hôtesse, prier ce mari de venir céans; j’ai à lui parler.

— Mon mari, monsieur, est à faire sa partie de dominos chez le père Lapique, et je n’oserais certainement pas le déranger avant l’heure du coucher.

— Oh ! voilà un brave homme, et qui doit être doué de vertus cachées. Mais n’auriez-vous point, madame l’hôtesse, quelque aimable façon de persuader à ce bon mari que l’heure du coucher est arrivée ?

L’hôtesse secoua la tète.

— Voyons donc. Combien me demandez-vous pour m’octroyer votre plus belle chambre?

— Trois francs, monsieur.

— Et votre meilleur souper ?

— Cela dépend.

— De qui, s’il vous plait, madame l’hôtesse? est-ce à M. le maire d’Azelonde que je dois demander la permission de manger votre meilleur souper? Voyons, ppnnettez-moi de vous venir en aide. Nous dirons cinq francs pour le souper, trois et cinq font huit. Que me demanderez-vous pour le souper de ce grand benêt que voici et qui est mon valet de chambre ?

— Il pourra souper avec vos restes.

— Fi ! madame l’hôtesse, n’insultez pas M. Fritz, il est incapable de souper avec les restes de qui que ce soit. Nous dirons trois francs pour le valet de chambre. Et trois font onze. Ajoutons deux francs pour le loger; et deux font treize. Et pour héberger ce carrosse qui m’a disloqué depuis le Havre jusqu’à Azelonde, que me de-

d’un diplomate 281

mandez-vous, là, en bloc, la voiture, l’homme et les chevaux ?

— Mais sept francs, par exemple.

— Sans exemple, si vous le voulez-bien, les voyageurs qui viendraient après moi me maudiraient. Et sept font vingt. Je dis donc vingt francs pour avoir le droit d’habiter ici jusqu’à demain. Voici deux louis; voulez-vous aller me chercher votre mari?

La jeune femme hésitait. Le vieillard reprit :

— S’il vous bat, madame l’hôtesse, je vous prierai de me le dire, et j’ajouterai un louis, que vous mettrez sur la contusion ; à moins que vous n’aimiez mieux me permettre de vous embrasser.

— Oh ! monsieur, dit l’hôtesse, on ne m’embrasse pas si aisément que cela !

— Très bien; vous aimez mieux le louis. Je n’ai plus le droit de m’en formaliser, dit le sémillant vieillard, en faisant une pirouette sur ses talons, et en arrondissant le bras avec une mollesse élégante. Allez vite, je vous prie.

— Entrez là, monsieur, vous serez plus commodément.

Le vieillard entra, suivi de Fritz, dans la salle qu’on lui indiquait. Il y trouva déjà installé un personnage à la tournure militaire, au teint hàlé, aux cheveux grisonnants taillés en brossse, à la moustache et à l’impériale grises. Il était assis sur 1e bord d’une chaise, sanglé dans une redingote boutonnée jusqu’au menton et ornée d’un ruban rouge.

— lié ! se dit le vieillard, après lui avoir jeté un regard perçant ; voici une figure patibulaire que j’ai vue quelque part.

Le militaire se leva, s’avança vers le nouveau venu et lui dit :

— Je suis sùr, monsieur, que vous venez de vous dire quelque chose comme ceci ; Voici une figure pitoyable que j’ai vue quelque part.

— Je m’en vais gager que vous êtes sorcier ! s’écria brusquement le vieillard.

— La perspicacité de M. le baron de Brionval est universellement reconnue, répliqua le militaire avec une inclination de tète.

— Sambleu ! monsieur, répliqua le vieillard en souriant, je ne sais si vous êtes sorcier, mais je puis au moins •jurer que vous n’avez pas été sans relation avec les esprits et j’avoue que le mot pitoyable, contre lequel je n'ai pas protesté, est un peu pittoresque, comme on dit en ce temps-ci.

— Ah ! monsieur le baron, si j’avais pu supposer que j’aurais l’honneur de rencontrer ici M. le baron de Brionval, je me serais* muni d’une figure plus digne de lui être présentée.

— Comment cela, s’il vous plaît ?

— J’en ai qui sont bonnes pour les champs, d’autres qui sont faites pour les circonstances solennelles. Ainsi je crois bien que personne, dans cet aimable bourg, ne se doute que M. le comte d’Astrac, M. Bernard Prengars et moi, nous ne faisons qu’une seule et même personne ; mais je doute fort, d’ailleurs, que malgré toutes mes précautions, j’eusse pu parvenir à éviter d’ètre reconnu par M. le baron de Brionval. Le visage, la taille, le teint, la voix, tout cela n’est rien, mais il y a l’œil, l’œil, monsieur le baron, qui a toujours fait mon désespoir.

— Mais cet œil, voulez-vous me dire, monsieur, où j’ai déjà eu la bonne fortune de l’apercevoir.

— J’ai eu l’honneur de me rencontrer à côté de M. le baron, en 1830, lorsqu’il était ambassadeur en Portugal,

d’un diplomate 283

— Et Vous étiez, à un titre quelconque, attaché à l’ambassade ?

— Pas précisément, répondit le militaire en s’inclinant, j’étais attaché à l’ambassadeur, détaché auprès de l’ambassadeur, devrais-je dire. Les circonstances étaient périlleuses; le nouveau gouvernement voulait savoir jusqu’à quel point il pouvait compter sur la fidélité du personnel diplomatique de la Restauration, et on pria quelques gens d’esprit d’aller, non pas comme les ambassadeurs, étudier la politique étrangère des diverses cours, mais la politique étrangère des divers ambassadeurs.

— Thomas Bresche, mon maître d’hôtel ! s’écria M. de Brionval. Vois donc. Fritz, si ce mari arrive.

Le valet de chambre sortit en baissant délicatement les yeux, et ferma soigneusement la porte.

— Monsieur Bresche — mais je dois peut-être, continua le vieillard, en s’inclinant profondément, demander pardon à Votre Seigneurie, à Votre Evcellence, à Votre Altesse, de ce nom vulgaire qui jure sans doute avec vos destinées actuelles !

— En effet, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, j’appartenais ce matin à l’illustre maison d’Astrac, qui eût pu exister, et arriver à la pairie. Je suis, il est vrai, tombé en roture pendant quelques heures, sous le nom de maître Bernard Prengars; mais je me suis relevé, et j’appartiens en ce moment à une illustre famille éteinte, qui, si elle eût persisté jusqu’au treizième siècle, eut peutêtre conquis l’empire de Byzance.

M. le baron de Brionval fit une révérence des plus étudiées. -

— L’excellence et l’altesse ne peuvent donc me blesser, puisque j’eusse pu être duc et pair ou empereur de Byzance, mais je me contenterai de la seigneurie.

AVENTURES D’AMOUR

Le militaire fit à son tour une inclination profonde, et il dit d’une voix un peu grasseyante, et avec un geste du bras qui siugeait à merveille celui de M. de Brionval :

— Le marquis de Hallung, officier belge, ancien chef de bataillon dans le régiment de la légion étrangère.

— Et qu’est-ce que le marquis de Hallung fait dans ce pays perdu?

— Le marquis de Hallung est dans ce pays perdu uniquement pour en partir.

— Et qu’y faisait M. d’Astrac.

— Mon Dieu, il y préparait Bernard-Edme Preugars.

— Qui préparait?...

Le marquis de Hallung salua; le baron lui rendit son salut et le silence régna.

— Bail! reprit le marquis, l’affaire est finie; je puis bien parler. Ce m’est d’ailleurs une si rare et si douce chose de pouvoir causer avec des gens faits pour me comprendre !

— Grand merci, marquis !

— Je crois, monsieur le baron, que l’esprit a été fort calomnié, et j’en comprends la raison en songeant au grand nombre d’ennemis naturels qu’il a. Mais c’est à tort qu’on a dit que l’esprit mène les gens à l’hôpital. Moi qui étais né avec tous les dons qui mènent les gens à l’hôpital, étant naturellement généreux, magnifique, libertin, joueur et buveur, j’ai été sauvé par l’esprit. J’ai donc pu acquérir une certaine aisance. Tout ce détail ue vous ennuie pas, monsieur lé baron?

— Point. C’est le droit du jeu, puisque je vous ai interrogé.

— Je prie monsieur le baron de m’excuser; ou en étais-je ?

d’on diplomate 28 o

— Vous en étiez à une certaine aisance, que vous devez posséder depuis longtemps, du reste.

— Monsieur le baron me comble. Je me suis donc retiré près du Havre, dans un petit domaine très pittoresque. La vue de la nature m’a poussé à la vertu. J’ai toujours eu l’esprit aventureux et curieux de choses nouvelles, et j’ai cultivé la vertu.

— Comme on cultive un champs de haricots, demanda le vieillard.

— C’est, en effet, vers le côté productif de cette culture que j’inclinai bientôt malgré moi. Et quand M. le maire du Havre...

— Le coquin parle bien souvent du Havre ; il vient de Paris, se dit M. de Brionval.

— Prévoit que la vertu va èire, chez ses administrés, en quelque position délicate, il a recours à mes lumières. En ce moment il iq’a prié de donner quelqu’aide à son confrère d’Azelonde.

— L’hôtedier, mossiéle paron, dit Fritz en entr’ouvrant la porte, il chure qu’il ne fientra bas afant que son bardie de tominos il soit vini. Che l’ai fu : il poit de la pierre. 11 n’est bas boli bour M. le paron, murmura le valet en s’en allant.

— Je remercie cet hôtelier, reprit M. de Brionval, qui me permet de jouir un peu plus longtemps de votre conversation. Où en étions-nous donc? A la vertu. Vous me faisiez l’honneur de m’indiquer qu’elle courait un grand danger en ce canton de Normandie.

— Heu ! je me suis jeté dans cette affaire uniquement au point de vue de l’art. J’ai voulu exécuter ma mission finement, purement, élégamment, pour ne pas trop deshonorer les illustres personnages dans l’intimité desquels j’ai eu l’honneur de vivre.

AVENTURES D’AMOUR

Le baron salua gravement.

— Mais cela faisait une certaine violence à mon cœur que j’ai toujours eu tendre et fort porté à protéger les jeunes amoureux. Et il s’agissait d’empêcher deux amoureux de se marier.

— De se marier ! dit le vieillard avec un léger tressaillement. On a, me semble-t-il, des notions particulières sur la vertu en Normandie.

— Il est vrai que si la jeune amoureuse est très innocente et très riche, le jeune amoureux est très assassin et très faussaire.

— Eh ! mais, il me semble que ce n’est pas à l’esprit, mais aux gendarmes qu’il fallait s’adresser pour empêcher ce mariage.

— Sans doute ! Mais le jeune homme touchait par quelque coin à la diplomatie.

M. de Brionval retint un nouveau tressaillement en voyant fixé sur lui le regard perçant de son interlocuteur.

— Oui, reprit ce dernier, et pour bien des raisons, on voulait l’engager, non le forcer à s’en aller. Ce n'était pas bien difficile; mais, comme j’ai eu l’honneur de le dire à M. le baron, je désirai faire les choses avec élégance. Je pourrai dire tout ce que le digne garçon a fait et pensé depuis quelques jours.

— Et l’affaire est définitivement terminée à l’avantage de la vertu.

— Sans le moindre doute, répondit le marquis. Le pauvre amoureux est en fuite. Je sais où il est à cette heure, continua-t-il en regardant sa montre. Il quitte en ce moment une cachette, où une sorcière, que je n’oublierai pas, lui a donné asile. Je le rejoindrai sur la grande route, à deux lieues d’ici. Il ne se défiera pas d’un

d’os du* lo mate *

loyal soldat comme le marquis de Hallung, qui lui offrira place dans sa voiture, et qui le prendra en une telle sympathie qu’il 11e le quittera pas jusqu’à ce qu’il l’ait embarqué pour l’Amérique.

Là-dessus le marquis se leva, alla jusqu’à la porte de la cuisine, et cria :

— Faites passer mon tilbury devant la porte de l’hôtel ! Monsieur le baron, continua-t-il en revenant, permettraitil à un vieux serviteur qui va le quitter de lui demander une grande faveur ?

— Je serais très lier que M. le marquis de Hallung veuille bien me regarder comme propre à le servir.

— Je prierai donc monsieur le baron de vouloir bien me permettre d’être un peu curieux.

— Ah ! marquis, s’écria vivement le vieillard, c’est dès le début de notre conversation que vous auriez dû me demander une telle permission ! Un peu curieux ! Mais vous n’avez fait que cela depuis que vous me parlez.

Le marquis sourit, fit quelques pas vers le baron, et dit avec un véritable accent de sincérité :

— C’est Thomas Bresche qui prend la parole. Vous avez raison, monsieur le baron, cette prétendue curiosité n’est qu’un prétexte. Je sais ce que vous venez faire ici, et vous avez pu voir, à l’abandon de ma conversation, que ma mission 11’a rien de contraire à vos projets. Maintenant. continua le bizarre personnage, en laissant tomber lentement ses paroles et en jetant un regard clair sur le vieux diplomate, vous êtes venu à Azelonde pour acheter une propriété ; il y en a une à vendre, le domaine de Muretot; il appartenait hier encore à une jeune fille dont le caractère m’a touché, moi qui me croyais un homme au-dessus des vertus et des vices. Ce domaine vient d’ètre acheté par un coquin d’usurier qui le cédera moyennant

AVENTURES D’AMOUlt

quelque bénéfice. Eu allant voir demain le château, vous rencontrerez la jeune dame dont je viens de vous parler, mademoiselle Berthe d’Azelonde.

— Ah!

— Je me fie à l’esprit de M. le baron, à sa courtoisie, à ses belles manières, pour causer avec elle plus longtemps même qu’elle ne le jugerait convenable. Le coquin d’usurier dont il est question s’appelle Lemien. Ah ! voici la voiture. Ce Lemien a besoin pour son commerce de beaucoup de renseignements, et vraiment pour un infime drôle, sans esprit, il sait assez bien se renseigner; faites le venir, avec l’espoir de vous vendre le domaine de Muretot, il vous racontera toute l’histoire du bourg depuis six mois. Laissez-lui entrevoir, si vous le jugez à propos, que vous avez l’honneur de connaître M. le conte d’Astrac. Ce comte est, dans l’opinion intime de M. Lemien, à la fois une dupe et un protecteur de M. Lemien. J’ai l’honneur, monsieur le baron, de présenter à Votre Excellence mes très humbles salutations.

— Mon Excellence vous remercie, maître Thomas Bresche. Mais cet atfublement belge ne vous porte pas bonheur; vous baissez, maître Thomas, vous baissez. Vous avez trop parlé du Havre.

— Je ne pouvais cependant pas dire grossièrement à M. le baron, comme je l’eusse dit à l’un des naïfs indigènes d’Azelonde, que je viens de Paris.

— Ah! fort bien! grand merci! Fort bien. Le champ des suppositions nous est librement ouvert, et il ne tient qu’à M. le baron de Briouval de croire que maître Thomas Bresche, homme de confiance du ministère des affaires étrangères, a été envoyé dans ce pays perdu pour toucher au doigt et à l’œil la cause du vagabondage peu diplomatique de M. de Baallemont.

Coog te

d’un diplomate

Thomas Bresche sourit en hochant la tète.

— Au fait, monsieur le baron, un diplomate qui s’imagine que la reconnaissance crée des devoirs ; un diplomate qui se permet d’ètre dévoué à autre chose- qu’à son intérêt, cela vaut la peine qu’on y vienne voir pour y croire.

— Au vrai, maître Thomas, vous avez raison, c’est un carnaval. Mais là, mon cher marquis, tout est une pure comédie dans ce pitoyable siècle, et je suis prêt à jurer que M. Thomas Bresche court de ce pas au ministère des affaires étrangères chanter les louanges de la reconnaissance et du dévouement.

— r Peuh! monsieur le baron, le monde est devenu terriblement bourgeois.

Il salua, fit quelques pas et revint encore.

— Voici sous cette enveloppe un billet qui vaudrait pour moi quelqu’argent; mais je suis magnifique. D’ailleurs je suis riche. Ce* billet fera plaisir à M. le comte de Raallemont. Ce n’est pas un homme selon mon cœur, il n’a que de l’intelligence, point d’esprit; mais c’est un homme d’un grand avenir, je le sais , continua Thomas Bresche, en appuyant sur ces mots. Je respecte en lui le succès, quoiqu’acquis par des moyens honnêtes et grossiers. Remettez-lui ce billet, et priez-le de se souvenir de moi : il croit à la reconnaissance.

— Fort bien, dit M. de Brionval en souriant, je vois que vous ne placez pas trop mal vos bons offices, et que vous ne vous êtes pas encore laissé trop corrompre par la vertu.

— Ah ! monsieur le baron, les hommes de notre génération s’en vont; je suis le dernier Scapin et vous êtes le dernier marquis. Le monde comme j’ai l’honneur de le dire, devient très bourgeois; moi-même je me laisse envahir. Mais que votre Excellence en croie son très hum-

AVttMXUllES ü’AilOt'R

ble serviteur; qu’elle aille à Mure tôt ; qu’elle cause avec mademoiselle d’Azelonde; qu’elle achète le domaine, et... Mais il n’est pas possible que vous vous trompiez. Là-dessus, il se retira.

Le baron resta un instant préoccupé. Puis, après avoir plusieurs fois, coup sur coup, ouvert sa tabatière, il appela Fritz.

— Et cet hôtelier ?

— Monsieur le paron, il n’est bas boli le betit. JQ dit qu’il se vicbe de tut les parons et qu’il ne fientra pas afant d’afoir cboué bartie, refranche et le tut. Il n’est bas bob le betit. Mais, murmura le doux Prussien, cbe lui tonnerait un coup de bied tans l’estomac temain te grand matin.

— Au fond, je n’ai pas besoin de lui. Je vais monter. Avertissez l’hôtesse que j’ai absolument besoin de voir M. Lemien demain de bonne heure.

M. de Brionval partit le surlendemain.

Sa tournure, son valet de chambre, ses allures mystérieuses portèrent le dernier coup au peu de bon sens qui restait encore en Azelonde. Jamais le pouls de la petite ville n’avait battu si vite ; le pays avait la fièvre. Madame et mesdemoiselles Boisselle, mademoiselle Sampy, madame Candil et madame Hapsol ; la femme de l’huissier,

d’un diplomate

madame la greffière et la gouvernante de M. Pieuxnoël, ne savaient où donner de la langue au milieu de tous ces incidents inattendus.

Le pauvre peuple, excité à son tour par cette fièvre de folles paroles, entra dans le mouvement et composa la légende des événements qui venaient de se passer.

Il fut bientôt notoire que « Jacques Râmont était l’agent d’une compagnie de chemin de fer hostile aux intérêts d’Azelonde. Heureusement M. Paul était un brave jeune homme ; il avait pris les intérêts du pays, et, de fureur, Jacques Râmont, avait tué le pauvre Glame. »

» Mais M. Candil, plus malin, avait fait venir un homme puissant, le comte d’Astrac, qui avait si bien effrayé Jacques, que celui-ci en était devenu presque fou. A preuve que M. de Bosqueney n’était parvenu à le guérir qu’en lui faisant faire tous les jours des courses furieuses à cheval à .travers champs. M. de Bosqueney était un brave homme, sans doute, mais c’était un vieux chouan qui ne cherchait que le mal d’Azelonde, pour se venger de la Révolution et faire regretter le temps des nobles.

» Ce Jacques, voyant que les hommes ne se laissaient pas effrayer, s’était tourné du côté des femmes. Madame Boisselle lui avait tourné le dos, et mademoiselle Sampy avait été obligée de le mettre à la porte de chez elle, parce qu’il lui disait des choses claires, ou sinon qu’il lui ferait perdre sa place .

» 11 avait essayé de profiter de l’innocence de mademoiselle B ose, mais la Pésière s’était mise en travers.

» Il ne lui était plus resté que mademoiselle Berthe, qui voulait, elle aussi, du mal à Azelonde, à cause de la Révolution et pour faire regretter le temps des nobles. Mais elle avait bientôt vu ce qui en était, et elle avait

AVENTURES D’AMOUR

vendu le château de Muretot, pour payer des billets que Jacques lui avait fait faire.

» M. d’Astrac était parti avec un grand seigneur, le marquis d’Hallung, et ils avaient emmené M. Paul, pour qu’il explique au roi les droits d’Azelonde. Mademoiselle Rose avait essayé de s’y opposer, et elle avait dit à M. Paul :

» — Restez, mon cher amant, nous sommes assez riches; qu’est-ce que nous avons besoin, pour nous et nos enfants, du chemin de fer? 11 ne passera pas dans nos terres.

» Mais M. Paul, pas chouan, gai, aimable, et bien parlant à tout le monde, était parti en disant :

» — Le roi m’attend, et c’est son droit.

» Puis il était venu un petit monsieur, vif comme l’orage, accompagné d’un gros bourgeois étranger : iis avaient le projet d’acheter les bonnes terres d’Azeloude, allaient gagner cent pour cent au passage du chemin de fer. Ce petit monsieur avait acheté Muretot; et on l’avait vu aller chez M. le curé, chez M. Candil et M. Pieuxnoël.

» Enfin, M. le préfet allait venir poser la première pierre de l’hôpital ; il apporterait le chemin de fer, et on profiterait de cela pour chasser Jacques Ràmont à coups de fourche. »

Le pauvre peuple ne se trompait pas en annonçant l’arrivée prochaine du préfet, qui avait bien réellement promis de passer deux jours à Azelonde. On agitait, eu effet, diverses questions importantes, le tracé du chemin de fer, la création d’un port de refuge, et il y avait un grand nombre de prétentions rivales.

Le vicaire-général de l’archevêque, le sous-préfet, des

d'un diplomate 29

ingénieurs, et un grand nombre d’autres personnages notables devaient accompagner le préfet.

M. le curé faisait nettoyer son presbystère pour rece voir le vicaire-général; madame Boisselle ornait sa maison pour qu’elle fût digne de loger le sous-prefet et les conseillers de préfecture ; mademoille Boisselle faisait venir force cartons du Havre, en songeant à ces conseillers, qui étaient des jeunes gens impertinents, mais célibataires ; enfin l’économe gouvernante de M. Pieuxnoél avait failli battre le digne homme, son maître, en apprenant qu’on lui avait accordé l’honneur ruineux d’héberger MM. les ingénieurs.

Mais le héros de la fête était, sans conteste, M. Candil. Le bourg était fier de lui. Il allait dépasser en magnificence tout ce que le père Lachèvre, ancien soldat, tout ce que le père Lapique, ancien marin, avaient vu dans les pays lointains, il avait fait venir de Paris un maître d’hôtel, du Havre force tapissiers, peintres et marmitons, et de toutes les contrées du monde des choses si bonnes et si rares, que le père Lachèvre, le père Lapique et maître Atorni lui-mème, n’en connaissaient pas le nom.

Le pauvre peuple ne s’était pas absolument trompé non plus dans la partie de sa légende qui regardait M. de Raallemont.

Nous avons vu par quel bizarre moyen M. de Bosqueney avait arrêté les idées de Marc sur la pente de folie où elles se lançaient. Notre héros, après une course furieuse de plusieurs heures, était tombé brisé entre les bras du vieux militaire.

Depuis lors, il était resté calme, morne et sombre.

Il s’était présenté une fois au château de Muretot. La vieille nourrice de Berthe lui avait dit que sa maîtresse

d'un diplomate 295

bien des supplications. M. de Bosqueney a^ait consenti à faire une dernière tentative auprès de sa nièce.

Marc était monté au haut du mont de la Justice pour voir arriver de plus loin le vieux gentilhomme et essayer de deviner, par sa démarche, s’il apportait quelque espérance.

Poussé par une sorte de coquetterie de la douleur, il était allé s’asseoir au pied du pommier où il se trouvait lorsque, pour la première lois, il avait aperçu la bienaimée. 11 revoyait le môme paysage, mais avec ses beautés d’automne à la fois plus sévères et plus nqancées. Les champs presque entièrement dépouillés, les carrés noirâtres déjà labourés, les nappes vertes des prairies artificielles, puis les mille couleurs des feuilles en leur maturité, les toits d’Azelonde, de Muretot et de Bosqueney, se découpant plus vivement entre les arbres moins feuillus, tout cherchait à attirer son regard et à parler à son intelligence. , ,

Il sentait que la douce nature essayait de calmer les folles pensées de son cerveau troublé. Il pensait, — comme on pense aux choses racontées par les voyageurs, — que sa souffrance ne durerait pas toujours et que le temps apaiserait sa fièvre comme il avait apaisé l’ardeur du soleil d’été. Mais le temps est un cruel médecin qui emporte le malade avec la maladie ; il guérit de l’amour, mais aussi de la puissance d’aimer, et mieux valait, pensait-il, souffrir eu aimant qu’être heureux sans amour.

Il se leva, en jetant un regard inquiet sur M. de Bosqueney, qui arrivait.

Celui-ci secoua la tète, et, prenant son jeune ami par le bras, il descendit silencieusement avec lui les pentes du coteau de la Justice.

Il s’arrêta dans la vallée solitaire. au pied d’un aune

AVENTURES DAMOUR

qui livrait se$ basses feuilles aux colères mutines du petit ruisseau. Marc s’assit, et se prenant la tète entre les mains, il resta muet, attendant les paroles du comte.

Celui-ci, debout, raide et grave, enveloppé dans un nuage doré par les rayons du soleil en son déclin, jeta sur Marc un regard attristé et bienveillant.

— Mon ami, lui dit-il, il faut perdre tout espoir.

Mare releva la tète et interrogea de l’œil la figure austère du vieillard, comme un enfant qui cherche une arrière-pensée de tendresse dans les paroles sévères de sa mère.

— Oui, il faut perdre tout espoir. Tout ce qu’il est humainement possible de faire, je l’ai fait. Berthe m’a supplié de ne pas lui déchirer le cœur; j’ai continué. Berthe a pleuré, et j’ai continué. J’ai continué encore quand elle s’est jetée à mes genoux.

— Vous m’aviez promis de lui répéter mot pour mot chacune de mes paroles. Il n’est pas possible qu’elle n’ait pas été touchée, murmura Marc en secouant la tête.

— J’ai rempli ma promesse. Berthe a répondu à toutes mes observations qu’elle vous aimait trop pour vouloir votre perte, pour vous préparer les angoisses d’une position difficile, de la vanité constamment blessée, de l’ambition jamais satisfaite.

— Pourquoi donc cette prévoyance cruelle? Pourquoi n’apercevoir dans l’avenir que les chances mauvaises?

— Berthe est sage, mon ami; elle vous aime avec un rare mélange de tendresse et de dévouement ; elle a eu peur de se tromper, elle a voulu tenter une dernière expérience. Elle a été trouver notre parent, le vicomte Godard de Rolleville, qui a été, vous le savez, dans les fonctions diplomatiques.

d'un diplomate

— M. de Rolleville! dit Marc en se pressant le front. Ah ! je ne trouve plus dans ma mémoire d’autre nom que celui de Bertlie ! Eh bien ! qu’a-t-on dit à Berthe ?

— Je ne sais, mais quand je me rappelle les commentaires que M. de Godard nous faisait sut ces passages des Mémoires de Chàteaubriant, où l’illustre ambassadeur raconte les souffrances que lui donnait, au milieu de ses fonctions, sa fortune insuffisante, je devine le conseil que notre parent à donné à Berthe. Elle a pensé an temps où elle 11e sera plus belle, au temps de votre âge mûr, où l’ambition, la passion du travail, l’égoïsme, le désir delà renommée auront remplacé le bonheur d’aimer.

— Et elle a craint qu’un jour Marc de Raallemont ne reprochât à mademoiselle d’Azelonde d’avoir été assez faible pour le rendre heureux? Et vous, monsieur le comte, demanda Marc avec amertume, qu’avez-vous répondu à mademoiselle d’Azelonde?

— Moi, répondit le vieil officier d’une voix nette, moi, je l’approuve... Courage! reprit-il d’un ton plus doux, en voyant les yeux du pauvre Marc se remplir de larmes. Regardez devant vous. Raallemont se relève. Nous, vos parents, nous applaudirons à votre succès. Nous ne voulons pas vous entraîner dans une nouvelle chute. Berthe est lière, elle hait les lâches; elle n’aura plus d’autre joie que dans votre pensée ; relevez-vous pour elle et montez haut. Oui, c’est le seul bonheur que vous puissiez lui donner désormais, et ce bonheur, vous devez le lui donner.

— Allons ! dit Marc en se levant péniblement, je n’ai ni assez de force ni assez d’intelligence pour discuter avec vous. Dites à Berthe que j’ai la volonté d’ètre courageux. Seulement, souvenez-vous, monsieur le comte, que la force me manquera bientôt, et si vous me voyez faiblir.

AVENTURES D’AMOUR

n'en accusez pas ma volonté, mais la nécessité. La société a des lois, je le sais ; j’y obéirai ; mais l’individu a des aspirations nécesssaires et légitimes ; je vous le dis, la société tuera en moi l’individu. Je ne veux pas que Berthe soit la femme d’un jardinier. Elle ne peut pas être, dit-elle, la femme d’un haut personnage. C’est bien. Mais vous ne vous informez pas de ce que mon âme soufïre en tout cela. Vous voulez que je sois un homme, et vous commencez par faire de moi une machine ; je vous parle de l’amour, et vous me répondez : l’ambition ! Je vous demande mon bonheur, et vous me dites : Pensez à votre destinée !

— Je vous ai dit : Pensez à votre devoir, répliqua gravement le vieillard en se découvrant. Ce que vous souffrez, je l’ai souffert. Je suis seul comme vous serez seul, et un jour, comme moi, vous pourrez dire à un jeune homme insensé qui vous maudira : « Moi aussi je me suis sacrifié! » Vous portez la peine de votre pauvreté, gentilhomme, comme moi, gentilhomme, j’ai porté la peine de ma médiocrité. Nous expions tous deux la longue fortune • de nos ancêtres, les vices, la vanité, l’abandon de soi que cette longue puissance leur a conseillés. Ils ont été longtemps les maîtres et les heureux ; nous, leurs derniers enfants, nous sommes les persécutés et les raillés. Ainsi le veut la Providence. Portons le poids de notre noblesse; respectons les nécessités qu’elle nous impose, restons fiers au milieu des sacrifices qu’elle nous dicte, afin de montrer, dans l’abaissement, que notre sang, malgré ses faiblesses, a été digne de commander. Vous le voyez, je ne vous dis pas : Épousez la fille jolie, impertinente et corrompue de quelque voiturier enrichi. Non, je vous dis: Soyez ferme, dévoué et vaillant, comme Berthe est aimante et résignée. Adieu,

Di

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d'l’.N diplomate

Le vieillard se détourna, en passant la main sur ses yeux, et, se dirigeant vers les bois de la Justice, il disparut aux yeux du petit goujard, qui, monté sur le fossé de la masure, regardait de loin cette scène, à laquelle il ne comprenait rien.

Lé lendemain, M. de Bosqueney revint voirM. deRaalleinont ; il était chargé de l’engager à assister à la grande solennité qui devait avoir lieu le surlendemain matin au bourg. Il croyait que lui, à cause de son neveu, Paul, et Marc, dans l’intérêt de sa propre dignité, et de la réputation de Berthe, devaient s’y rendre.

M. de Raallemont, indifférent à tout, se laissa aisément

persuader.

Le lendemain à l’arrivée du prefet et des autres illustres étrangers, les Azelondais firent rage ; le bruit des clameurs, des cloches, des fusils et des pétards arriva jusqu’à Bosqueney.

Le jour suivant, les deux gentilshommes traversèrent ensemble la bourgade ; elle était vide. Les habitants l’avaient confiée à la garde des drapeaux, des banderoles, des arcs de feuillage et des devises insensées qui célébraient les charmes du préfet et les Vertus du chemin de fer.

Tous s’étaient précipités à l’extrémité du champ de foire

aux environs ou au milieu d’une large enceinte en planches. Nos deux amis fendirent la foule, au grand murmure des vieillards et des femmes enceintes.

Ils dérangèrent le pauvre peuple qui stationnait dehors, et pénétrèrent dans le sanctuaire, où la cérémonie tirait à sa fin. t

M. le préfet, assis sous un dais de velours rouge, à glands d’or, était comparé, par les esprits délicats d’Azelonde, à un sultan des Mille et Une Nuits au milieu de sa cour. Les fauteuils du vicaire général, du sous préfet et des autres illustres personnes, avaient été respectueusement placés à une certaine distance de son siège. Tous les regards étaient fixés sur lui ; chacun de ses gestes était étudié avec une volupté mêlée de tremblement.

M. Candil lisait un discours, dont il était fier. Cette œuvre, qui constitue aujourd’hui la plus grande partie de la bibliothèque d’Azelonde, avait été élaborée en collaboration de tous les mandarins lettrés du bourg et revue par M. Hapsol, le pharmacien, qip possédait trois volumes de Y Histoire de la Révolution de M. Thiers. Cet illustre discours avait été corrigé en dernier lieu par Sylvain, qui avait essayé d’oublier ses ennuis pour se rappeler quelques fleurs de rhétorique.

M. le maire, violet d’aise, et tout entier à la pompe de ses images, ne remarqua pas l’entrée de M. de Uaallemont; mais ce fut avec angoisse qu’on vit M. le préfet se soulever légèrement.

Chacun frémit et maudit la présence de ce misérable Jacques, qui avait fait passer un nuage sur ce front divin ; Braan, qui avait abusé de sa force pour arriver jusqu'à l’entrée, trembla de tous ses membres, et maitre Atorui, qui avait usé de la force de Braan pour arriver à une position meilleure encore, fronça les sourcils.

d’un diplomate 301

Ou remarquait que le regard du prél'el ue quittait plus guère la place où Marc et M. de Bosqueuey s’étaient assis.

La partie officielle de la cérémonie s’acheva. Le préfet se leva. On crut qu’il allait parler de nouveau : un profond silence se fit.

Le puissant magistrat quitta son siège et se dirigea, oui, vers Jacques Ràmont.

Une émotion de surprise et d’angoisse serra tous les cœurs. Braan se détourna en baissant les épaules, comme s’il allait recevoir un coup ; maitre Sénateur ne distingua plus les différentes fleurs qui composaient les guirlandes ; M. Pieuxnoël trembla de douleur à la pensée qu’il n’avait pas fait tous ses eflorts pour envoyer ce misérable Râmont aux galères; et maître Atorni renia dans son cœur son amitié pour le père de Jacques. Seul, le petit goujart ne faiblit pas, et, quittant l’épaule de son ami Giamet pour s’asseoir effrontément sur le haut de l’enceinte, il suivit d’un regard serein la scène qui se développait.

Le préfet s’approcha de M. de Raallemont, qui fit un pas eu avant.

La fureur et la honte remplacèrent l’angoisse dans tous les cœurs à la pensée de l’audace de ce fils de jardinier, de ce coquin, de ce manant!

— Monsieur le comte de Raallemont, dit le préfet en s’inclinant, c’est une bonne fortune pour moi de vous voir en ce pays. Si j’avais pu vous voir plus tôt, je vous aurais prié de présider cette solennité à ma place, et la solennité y eût tout gagné.

Nous ne peindrons pas l’émotion qui s’empara de tous les esprits. Ce fut une folie. MM. Loricart, Candil et Pieuxnoël restèrent atterrés, et la masse de l’assemblée s’agita en un frémissement indicible.

AVENTURES 1) AMOUR

Marc répondit sans embarras, comme un homme qui reçoit un honneur qui lui est dû.

— Je vous remercie, monsieur, d’avoir bien voulu me reconnaître. Les occasions que j’ai eues de vous rencontrer ont été si rares, que je craignais fort que mon visage ne fût pour vous visage d’inconnu.

— Mon oncle, le comte B..., chez quij’ai eul’honneurde vous rencontrer, monsieur le comte, m’a parlé de vous avec trop d’estime pour qu’il me fût possible de vous oublier.

Le préfet fit une nouvelle inclination et regarda avec quelque attention le compagnon de M. deRaallemont.

— M. le comte de Bosqueney, dit Marc, ancien chef d’escadron dans la garde royale.

— Et parent de M. le comte de llaallemont, continua le vieux militaire en souriant. Je savais depuis longtemps qu’il faut être fier de cette parenté ; et je remercie monsieur le -prefet de n’avoir laissé nul doute là-dessus dans l’esprit de qui que ce soit.

— J’espère, messieurs, reprit le préfet, que vous voudrez bien assister à la soirée que M. le maire nous donne à Brettaiuneville.

— Monsieur le préfet, dit le comte de Bosqueney eu voyant que Marc se préparait à refuser, je suis resté, vous ne pouvez l’ignorer, fort à l’écart des fêtes de ce gouvernement. Je ne voudrais pas cependant que M. de Raallemont se crût obligé de refuser votre invitation par politesse pour moi. J’aurai donc le plaisir, monsieur le préfet, d’accompagner mon parent, et je reste fort votre serviteur pour la courtoisie que vous avez montrée en tout ceci.

Le préfet sourit. En amenant un des chefs du parti légitimiste normand à une fête officielle, il obtenait un

d’un diplomate 303

triomphe dont il pensait bien qu’on lui saurait gré en haut lieu.

Il tendit gracieusement la main à M. de Raallemont et alla rejoindre le corps des notables, qui restait hébété.

Marc et M. de Bosqueney ne tardèrent pas à quitter l assemblée, précédés par Braan qui se croyait aussi grand que le bon Dieu, et par maitre Atorni qui se croyait aussi grantf que Braan.

Ils furent rejoints à mi-chemin de Bosqueney par Giamct et Onésiphore, qui racontèrent l’ahurissement absolu du pauvre peuple.

— Ah ! mon bon monsieur Marc ! s’écria l’enfant en saisissaut la main de son maître et en la baisant, que je suis donc content! Je ne verrai plus vos pauvres yeux si tristes comme ils le sont depuis longtemps !

Marc haussa les épaules en soupirant, et voyant que Giamet marchait la tète basse, il lui dit, après avoir caressé la joue d’Onésiphore :

— Mon brave Giamet, est-ce que tu n’as pas encore été à la ville pour t 'embaguer (acheter les bijoux de noces,) tu sais bien que je m’en vais dans trois jours, et que j’ai dans un tiroir de ma chambre la dot que j’ai promise à Marine.

Giamet le regarda avec des yeux étincelants ; puis, retournant sur ses pas, sans ouvrir les lèvres, il se jeta dans un bouquet de bois, s’assit à terre, se donna en pleurant des coups de poing sur la tête, puis essuyant ses larmes, il courut comme un fou vers le château d’Azelonde.

— En voilà un, au moins, dit Marc à M. de Bosqueney, qui ne maudira pas l’amour, et il y aura dans ce pays deux êtres qui m’aimeront.

— Ingrat ! s’écria le vieillard en lui montrant les trois paysans qui marchaient en avant, fiers comme des ven-

deurs de baume, et paraissaient décidés à honorer, pour ce jour solennel, la cuisine de Bosqueney de leur formidable appétit.

Dans le courant de la journée, M. le préfet vint faire une brève visite à M. de Bosqueney. « 11 avait le plus grand désir, dit-il, de voir à Brettainneville, le soir, mademoiselle d’Azelonde. La sachant seule, il n’avait pas osé se présenter à Muretot; il suppliait M. le comte d’user de toute son influence auprès de la noble jeune fille, pour lui faire agréer ses excuses et l’engager, etc. »

M. de Bosqueney porta à sa nièce l’invitation du préfet, et fit valoir auprès d’elle les fâcheuses interprétations auxquelles son refus donnerait lieu.

La jeune fille versa d’abondantes larmes, et le soir on la vit, au bras de son oncle, entrer dans le salon de Bretainneville, le front haut, les joues pâles, le regard triste et doux.

Le préfet se précipita à sa rencontre avec les plus courtoises révérences, et la pria de garder une place au premier rang, à côté de mademoiselle Deslins.

Celle-ci, malgré son deuil, avait été amenée là par ses parents, qui assuraient qu’il était utile de se montrer fièrement, à cause des méchants bruits. Elle avait été en effet accueillie froidement à son entrée.

d’dn diplomate

Seule, madame Candil avait montré une cordialité attentive, qui toucha Rose. Elle se sentit plus émue encore quand elle distingua, au milieu des regards froids de tous les Azelondais, les yeux de Sylvain fixés sur elle avec une expression de passion, de dévouement et de douleur. Ce fut une révélation.

Elle rougit légèrement, baissa les yeux et poussa un soupir. Elle fut bientôt distraite par les attentions que les jeunes étrangers crurent devoir prodiguer à la plus riche héritière du pays. •

Mais sa gloire avait été complètement éclipsée dès l’entrée de Mademoiselle d’Azelonde, dont la beauté souveraine ravit l’admiration de tous. Une pensée remplie d’angoisse traversa l’esprit de Berthe à la vue de l’impression qui naissait autour d’elle : une partie de ce monde était le monde de Marc ; et c’est ainsi qu’elle eût été accueillie dans les salons qu’il fréquentait.

Une pâleur plus grande se répandit sur son visage ; elle dit à son oncle qu’elle se trouvait mal à l’aise, et elle se préparait à sortir quand on entendit le valet de M. le préfet annoncer à haute voix :

— Son excellence le comte de Raallemont.

Elle vit Marc tressaillir à ce titre d’Excellence. Un murmure d’étonnement parcourut toute l’assemblée, bientôt suivi par un autre murmure qui pouvait passer pour une expression d’admiration. Marc était vraiment beau. Il avait repris son regard impassible et sa physionomie sereine. On parut comprendre pour la première fois ce qu’il y avait de distinction dans sa tournure, d’aisance et de noblesse dans ses manières. Chacun s’extasia surtout sur le nombre de ses décorations. Les quelques ordres du préfet et les uniques croix des principaux assistants étaient éclipsés par la décoration en

diamants du Soleil qui étincelait sur la poitrine du jeune homme, par les rubans de commandeurs des ordres t d’Espagne, de Bavière et de Grèce, et par plusieurs autres croix suspendues à sa boutonnière.

Marc, qui ne portait même pas d’habitude un simple ruban rouge, s’était orné de tout cet éclat en se disant que Berthe serait heureuse de voir ces preuves dés faveurs royales.

Son premier regard alla la caresser. Qu’elle était belle et pâle ! Il lui %embla que son cœur allait se fondre ; mais il comprit que tous les yeux étaient fixés sur elle et sur lui : il s’avança vers le préfet, à qui il dit gravement :

— Je vous demande pardon, monsieur le préfet, pour le domestique qui m’a gratifié d’un titre d’excellenee, auquel je ne me reconnais nul droit.

Le silence se fit plus profond que jamais.

— Ce domestique est le mien, répondit le préfet en souriant, et c’est par mon ordre qu’il a donné à Votre Excellence lé titre qui lui convient.

Il s’éleva quelques exclamations d’étonnement, et Marc s’imagina entendre, non loin de lui, un soupir qu’il crut reconnaître.

— J’ai reçu par mon courrier de cette après-midi, une lettre de mon oncle, le comte B... Mon oncle m’annonce que le roi, de son autorité personnelle, faisant une légère violence aux lois de la hiérarchie et s’appuyant sur des considérations à lui présentées par mon oncle, vous a nommé ministre plénipotentiaire auprès de S. M. le roi de...

Cette fois le murmure se changea en applaudissements et interrompit le préfet, qui reprit bientôt :

— Je suis hêUreux d’être le premier è vous annoncer

d’un DIPL0M4TE

cette nouvelle, et si je pouvais ajouter les phrases élogieuses dont le comte B... se sert pour expliquer cette faveur... mais je mettrais votre modestie au supplice !

Marc répondit quelques mots qui se perdirent dans le bruit d’une nouvelle manifestation.

M. le baron Loricart se démenait dans un enthousiasme de bon goût. Nous continuons à renoncer à essayer de peindre les sensations de M. Candil, de M. Pieuxnoël, de M. Lemien, de mademoiselle Sampy et de mademoiselle Boisselle. Quant à Braan, qui s’était introduit dans le salon, sous prétexte d’aider au service, il décoiffa d’un geste brusque madame Hapsol, étouffa un percepteur et colla contre la muraille l’inspecteur primaire ; puis, s’éclipsant de la salle, il courut tète nue jusqu'au bourg, s’arrêta devant la porte de maitre Atorni, et là il cria d’une voix de stentor, qui réveilla le pauvre peuple : « Son Excellence le comte de Haallemont, ministre de • Sa Majesté !» ,

Maitre Atorni se leva, passa ses chausses à l’envers, recueillit Braan dans sa maison, et, après avoir écouté la description pittoresques de toutes les croix qui ornaient la poitrine de Marc, il s’écria avec un geste pieux :

— En dépit des médecins, nous vivrons jusqu’à la mort !

M. de Raallemont, en quittant le préfet, s’était retourné vers Bertbe. Il la vit qui se levait et se préparait à partir.

U s’avança vivement vers elle; mademoiselle d’Azelonde l’attendit et lui dit gravement :

— Je n’ai pas attendu ce moment pour me rappeler que j’ai l’honneur d’ètre votre parente ; j’ai le droit de prendre ma part du bonheur qui vous arrive.

Marc la regarda avec une expression dé^floux reproche.

308 AVENTURES DAMOUR

Berthe rougit et prit le bras de M. de Bosqueney, qui dit à Marc :

— Venez demain matin à Bosqueney, nous y serons ; ce soir vous vous devez à tous ces honnêtes gens qui ont hâte de vous adorer.

Il quitta le salon, suivi de sa nièce.

M. de Raallemont s’approcha bientôt de Rose.

— Permettez-moi de vous rappeler, mademoiselle, que c’est demain que je dois me présenter chez vous pour lire la lettre de madame Deslins.

— Je vous attendrai demain dans la matinée, monsieur, répondit Rose sèchement.

Elle le salua légèrement et lui tourna le dos.

M. le baron Loricart accourait, il avait hâte de persuader à M. de Raallemont que M. Candil avait la renommée d’être un effronté menteur. M. Candil s’empressa de venir féliciter son illustre compatriote, et ne le quitta pas avant de lui avoir prouvé que M. de Loricart était un adminis- * trateur imbécile.

M. Pieuxnoël eut un accès de fièvre ; mademoiselle Sampy ne se coucha pas avant d’avoir écrit à M. de Raallemont une lettre éplorée, et mesdemoiselles Boisselle, après avoir versé un flot de larmes, firent retomber l’une sur l’autre la sottise de n’avoir pas voulu être ambassadrice.

Le pauvre peuple jura bientôt que c’était peu de chose pour Jacques Ràmont que d’être ambassadeur ; il méritait d’être roi. Lé voiturier d’Azelonde se vanta d’avoir eu le bras cassé par M. le comte, le soir où il eut l’honneur de l’amener dans le pays. Il ne lui avait jamais demandé de dommage. M. le comte était un si brave homme !

Marc n’avait songé, lui, à rien autre chose qu’à la froideur de Berthe.

11 ne ferma pas les yeux de toute la nuit, et se rendit de bon matin à Bosqueney.

Mademoiselle d’Azelonde et M. de Bosqueney étaient venus l’attendre au bout de l’avenue. Berthe l’avait voulu ainsi.

Le vieillard était plus grave que jamais, et, chose bizarre, il avait l’air attristé.

— Qu’avez-vous donc, monsieur le comte, lui dit vivement Marc, après avoir saisi la main que Berthe lui tendait et que la jeune fille retira aussitôt.

— J’aime les positions nettes, mon ami, répondit le vieux soldat. J’avais jusqu’ici conservé follement de l’espoir. Mais une pauvre provinciale ne peut pas épouser un ambassadeur, cela saute aux yeux.

Berthe inclina la tète, baissa ses longs cils et devint plus pâle encore.

— Ainsi, dit Marc avec un frémissement de colère, que je sois pauvre ou riche, que je sois humble ou glorieux, tout m’est un obstacle ! Et parce qu’on m’honore, parce qu’on m’élève, parce qu’on me juge digne d’une faveur inouïe, il faut que vous voyiez là pour moi une cause d’indignité et de punition !

— Plus de paroles ! Je ne veux pas tuer ma pauvre Berthe. Partez, Marc, si vous êtes bon, si vous êtes généreux, et ne revenez plus ici.

Marc parut hésiter.

— Partez 1 dit le vieillard avec autorité.

Marc fit machinalement quelques pas ; puis il se retourna.

Berthe, les yeux fermés, la tête appuyée sur la poitrine de son oncle, paraissait prête à s’évanouir.

AVENTURES D’AMOUR

Le jeune homme fit un bond.

— Mais partez donc ! s’écria le vieil officier en frappant du pied avec colère.

Marc secoua la tète.

— Je ne partirai pas, dit-il tranquillement, jusqu’à ce que j’aie vu les yeux de Berthe se rouvrir. Puis, si elle me dit, elle aussi : Partez, je partirai et je ne reviendrai plus. «

La jeune fille poussa un soupir, se redressa lentement, et, croisant ses mains sur sa poitrine, s’écria d’une voix haletante :

— Partez ! partez !

M. de Raallemont ouvrit silencieusement la barrière qui fermait l’avenue, et se perdit bientôt dans la direction du château d’Azelonde.

— Où va-t-il, mon Dieu ! s’écria Berthe.

— Qu’est-ce que cela peut nous faire, répliqua le vieillard d’une voix sombre. 11 va faire une visite à mademoiselle Deslins. Ne cherchons-nous pas à lui persuader depuis huit jours qu’il a besoin d’une femme riche ?

Berthe baissa la tète, s’appuya plus lourdement sur le bras de son oncle ; et ils reprirent tous deux le chemin du château.

— J’ai mis là une lettre pour vous, monsieur le comte, dit le facteur rural, qui sortait de la cuisine, et aussi une pour M. le comte de Raallemont. Je ne l’ai pas trouvé au Yal, et on m’a dit qu’il devait être ici.

— C’est bien, Félix, on la lui enverra.

U LS DIPLOMATE

M. de Raallemont trouva dans la cuisine <Ju château d’Azelonde trois personnages en habit de fête : c’étaient maître Sénateur., solennel comme un père noble, Giamet, brun de bonheur, et Marine, rougissant comme si elle avait étudié les arts d’agrément.

Ces deux derniers personnages avaient adopté maître Sénateur à titre de grand parent, et ils venaient de commander les bans pour le mariage.

Maître Sénateur octroya un peu de sa solennité à M. de Raallemont, et le félicita sur l’honneur qui lui revenait, à lui, Sénateur, pour une connaissance aussi illustre que celle de M. le comte de Raallemont.

Marc comprit que le maître-cidre du père Lapique n’était pas étranger à la gravité sibylline de ce discours. Il posa les lèvres sur la joue que lui tendait la jolie Marine, offrit la main à Giamet, qui la toucha en s’écriant :

— Pauvre Noiraud !

Et tandis que maître Miuos restait adroitement avec les gens de noce, Marc se dirigea vers la salle où Rose l’attendait.

Elle le reçut comme on reçoit un étranger, simplement et poliment.

— Voici, dit Marc, la lettre que madame Eeslins m’a confiée le jour de sa mort. Regardez, je vous prie, les cachets sont intacts.

312 AVENTt’KES D AMOCJEf

Rose prit la lettre, la porta à ses lèvres par un mouvement irréfléchi et la remit à Marc, qui rompit le cachet et lut à haute voix ce qui suit :

« Les diverses lettres ci-incluses vous sont adressées, Jacques-Marc, mon cher enfant. Vous allez rester six mois à Azelonde, jusqu’à la majorité de ma petite-fille. Je crois que vous souffrirez pendant ce séjour. Mais j’avais le droit de Vous demander ce service, auquel j’attache une importance peut-être superstitieuse.

» Veillez sur ma petite Rose. Elle est bonne, vertueuse, généreuse, mais bien jeune, obstinée et cependant facile à séduire par la vanité. Ces six mois constitueront pour elle une expérience sérieuse, et vous, Marc, vous serez là pour faire que cette expérience ne soit pas achetée trop cher.

» Je désire que vous vous aimiez et que vous vous épousiez.

» Si cela n’arrive pas, et si Rose ne parait pas disposée à épouser soit son cousin Jouin Deslins, soit Sylvain Candil, mais qu’elle veuille se marier avec Paul d’Azelonde, brûlez les lettres contenues dans celle-ci. N’abandonnez pas la pauvre Rose ; moi je serai, je l’espère, aux genoux de Dieu ; le suppliant qu’il bénisse mon enfant. Dans le cas où Rose ne devrait pas épouser M. d’Azelonde, ouvrez la lettre ci-incluse et lisez-la à haute voix comme celle-ci. »

Marc, sans hésiter, rompit le cachet du billet suivant. Rose était restée le front caché dans ses mains. Elle se leva alors, s’approcha de M. Raallemout, et lui dit d’une voix entrecoupée :

— Merci, Marc; vous avez été généreux. En hésitant, ne fut-ce qu’un instant, à rompre ce cachet, vous pouviez vous venger. Oh ! oui, j’ai été bien- méchante.

DCN Da'CO.HAT£

— Me venger ! De quoi donc, mu chère enfant ? De n’avoir pas su me faire aimer de vous. Nous nous sommes trompés tous deux en croyant que nous étions faits l’un pour l’autre; et si quelqu’un a été coupable, c’est moi, qui avais l’expérience.

Rose pressa la main de Marc, poussa un léger soupir, et alla reprendre sa place.,. ,

« J’ai un grand regret, écrivait madame Deslins, de porter atteinte au respect que Rose doit à son grand-père, mais pour la justice, pour le salut de l’àme de M. Deslins, et pour le repos de la mienne, il faut que j’agisse comme je vais le faire.

» J’ai été amenée, par des circonstances graves, à soupçonner que M. Deslins, mon mari, avait usé de moyens frauduleux pour enlever le domaine d’Azelonde aux héritiers naturels de feu M. le marquis d’Azelonde. Ces héritiers sont actuellement mademoiselle Berthe et M. Paul d’Azelonde. , ,

» Si Rose avait épousé ce dernier, il aurait fallu reconnaître là la vengeance divine, car ce Paul, je le crains bien, est un homme indigne d’ètre le mari de Rose.

» Si mes intentions sont suivies, c’est à mademoiselle Berthe seule que se fera la restitution ou le don que je vais indiquer.

» Je n’ai jamais pu avoir une preuve matérielle de la conduite improbe de M. Deslins ; et après avoir demandé avec ferveur à Dieu de m’inspirer, après avoir consulté les hommes les plus sages selon Dieu et selon les hommes, je me suis décidée à laisser à Rose le domaine d’Azelonde, mais en mettant de côté les revenus de ce domaine jusqu’à ma mort. /

» Je les ai fait fructifier du mieux possible, et vous, Marc, mon enfant, Pt toi, ma petite Rose, vous allez les

AVENTURES D’AMOUR

offrir à mademoiselle Bertlie. Il y a maintenant près de cinquante ans que j’ai commencé cette œuvre de restitution; j'ai réuni ainsi 400,000 francs en rentes sur l’État.

» Rose connait une cachette située dans le grenier du château. Je lui ai toujours défendu de la visiter. Qu’elle y aille aussitôt cette lettre lue ; elle y trouvera une petite caisse dont la clef est suspendue dans l’alcôve de mon lit. Elle portera cette caisse et cette clef en votre compagnie, à mademoiselle d’Azelonde; elle lui remettra en même temps la lettre ci-jointe, dans laquelle j’explique toute ma conduite à mademoiselle Berthe, et où je la supplie d’accepter cette sorte de restitution.

» Mes enfants, je vous bénis; je m’en vais vers Dieu avec une confiance absolue en sa miséricorde. Ne m’oubliez pas, car je vous ai bien aimés. »

Rose se leva en pleurant, sortit, et revint bientôt en tenant le coffret, qu’elle avait trouvé à l’endroit désigné. Elle le posa sur une table, s’approcha de Marc, saisit les deux mains du jeune homme étonné et les porta à ses lèvres avec une candeur charmante.

— J’ai été bien méchante, dit-elle, ah 1 oui, bien méchante ! Mais je vais bien souffrir. Vous serez mon ami, n’est-ce pas ! Et quand vous serez heureux à côté de quelqu’un qui vaut mille fois mieux que moi, vous penserez à la pauvre Rose, qui mènera ici une vie solitaire.

— Pourquoi solitaire, mon enfant?

La jeune fille le regarda.

— J’ai signé une promesse de mariage, et si jamais je pouvais oublier ,1a honte de cet odieux attachement, comment oserais-je jamais m’unir à quelqu’un quand ce misérable pourra toujours revenir présenter sous mes

i Go o g le

d’un diplomate 315

yeux et sous ceux de mou mari cette promesse de mariage ?

Elle quitta la place' en secouant la tète.

Maître Sénateur vint bientôt avertir Marc que mademoiselle Rose l’attendait dans la voiture.

La voiture ne tarda pas à arriver au château de Bosqueney.

Le comte fît un geste d’étonnement et fronça les sourcils en voyant mademoiselle Rose Deslins descendre, en compagnie de M. de Raallemont.

La courtoisie prit bientôt le dessus. Il s’était avancé jusqu’à la porte d’entrée; après une minute d’hésitation, il baisa la main de la jeune fille, et, lui offrant le bras, il la conduisit dans le salon.

Rose s’avança vivement vers mademoiselle d’Azeloude et lui demanda un entretien particulier.

Les deux jeunes filles s’éloignèrent.

— Venez-vous pour nous annoncer votre mariage avec mademoiselle Deslins ? demanda sèchement le vieux gentilhomme.

Marc le regarda d’un air étonné et lui raconta ce qui venait de se passer.

— Eh bien ! s’écria M. de Bosqueney, nous avons tou- * jours eu la certitude que ce gredin d’intendant — j’entends le père Deslins — avait en effet inventé un testament.

— Et pourquoi n’avoir pas réclamé ?

— Cela se passait tandis que nous étions en émigration. Plus tard, nos avocats ont trouvé l’affaire difficile à engager et ruineuse. Berthe sait tout cela ; elle acceptera cette restitution. Elle voudra sans doute en mettre la moitié à la disposition de Paul, qui est, j’espère, à tous les diables; mais je n’y consentirai pas.

— J’avoue cependant que je ne saurais m’empèelier de partager l’avis de mademoiselle d’Azelonde.

— Allons donc! Paul doit à sa sœur plus de 160,000 francs ; je viens moi-même de payer pour lui encore 50,000 francs ; je confisque les 40,000 francs qui reviendraient à ce drôle sur la restitution Deslins, une fois sa sœur payée. Le coquin m’en devra encore 10,000; je les lui abandonne par avancement d’hoirie, conclut le vieillard en se frottant les mains ; mais c’est tout ce qu’il aura de ma succession. En comptant bien, tant le présent que l’avenir, cela fait à Berthe une trentaine de mille livres de rentes.

— Et alors ?

— Alors, quoi ?

— Mademoiselle d’Azelonde se trouve-t-elle devenue trop riche pour épouser un petit ambassadeur ?

— Mademoiselle d’Azelonde n’entrera pas dans une famille où elle ne serait pas bien aceueilbe.

— Eh bien ?

— Eh bien ! je ne permettrai à ma nièce de vous épouser que sur la demande formelle de M. de Brionval.

A ce coup, Marc bondit. Un élan de colère s’empara de lui; mille paroles violentes se pressèrent sur ses' lèvres.

d’cn diplomate

Au moment où M. de Raallemont allait se laisser aller à son indignation, si longtemps comprimée, Berthe entra. Elle était seule. Rose était montée en voiture et regagnait le bourg.

Mademoiselle d’Azelonde s’avança vers Marc, et lui mit le coffret entre les mains. ;

— Retirez, dit-elle, ce qui appartient à M. Paul d’Azelonde.

— Ta, ta, ta, s’écria le vieil officier en saisissant le

coffret. Il n’y a rien là pour M. Paul d’Azelonde. Mais c’est assez nous occuper de nous. N’oublions pas que nous avons là une lettre dans laquelle M. le baron de Brionval nous prie d’annoncer à M. de Raallemont qu’il lui a choisi une femme. .

— M. de Brionval n’a aucun droit...

— Laissez-moi, je vous prie, lire cette lettre, qui me paraît écrite en bon style.

' « Monsieur le comte,

» Permettez-moi de commencer par vous assurer que je ne suis ni un faquin ni un sot; faites-moi l’honneur de me croire; et laissez-moi vous supplier de vouloir bien me tenir quitte des pointilleries de l’étiquette.

» Vous avez, monsieur le comte, une nièce pétrie de

AVENTURES D’AMOUR

grâces comme une grande dame du temps de ma jeunesse, et ornée de vertus comme une simple bourgeoise de ce temps-ci. On me l’avait dit; j’avoue que je traitai cela dé conte dont on berce les petits enfants; je ne voulus point me fier aux lumières d’un jeune homme mélancolique que j’ai la douleur d’avoir pour parent, et je me résolus à constater ce miracle de mes propres yeux. Je rudoyai quelques rhumatismes, et faisant prestement mes baise-maius à une péronnelle de goutte qui s’est acoquinée à mon appartement, je me jetai dans une voiture, et me voilà, plus chaud que braise, débarquant dans le pays d’Azelonde.

» Je fus forcé d’acheter un château pour avoir l’honneur de causer quelque dix minutes avec mademoiselle votre nièce, et, à ce prix, je trouvai que les châteaux ne coûtent pas cher en votre p'ays, monsieur le comte.

» Je revins féru d’admiration pour mademoiselle d’Azelonde et je la mets au-dessus de tout.

» Je compris que mon extravagant parent, ce personnage nébuleux que vous connaissez, n’était point digue de cette belle personne. Je me remuai donc pour lui avoir un rang qui lui permît d’aspirer à la main de mademoiselle d’Azelonde.

» Je me préparais à revenir en votre pays, monsieur le comte, pour me jeter aux pieds de cette déité et la supplier d’user de bienveillance à notre égard; cette fois la goutte n’y a pas voulu entendre, et me voici, monsieur le comte, obligé de vous prier de vouloir bien me remplacer en cette affaire, et... »

— Au diable les amoureux ! s’écria M. de Bosquenev, en voyant Marc qui couvrait de baisers le cou de Berthe. Un peu de patience, que diable ! j’ai un beau discours à vous fade.

d'un diplomate

— Mon bon oncle, dit Berthe eu souriant à son fiancé, vous le ferez à M..de Briouval.

— C’est un homme plein de littérature, il en goûtera toutes les beautés, continua Marc en pressant Berthe sur sa poitrine.

— Allez vous coucher, monsieur Basile, murmura le comte eu faisant quelques pas pour se retirer.

— Mon oncle, s’écria Berthe, donnez donc cette lettre qu’on a remise ici et qui est à l’adresse de M. de Raallemont; elle parait être aussi de M. de Brionval. Lisez-la, Marc, je vous en prie.

— Nenni, répondit Marc; je viens de consulter mes yeux, ils jurent qu’ils n’ont pas le temps. Mais si M. le comte de Bosqueney voulait pardonner à son neveu cette liberté extrême, son neveu prierait cet aimable oncle...

— De tenir ses yeux fixés sur cette petite écriture illisible, afin que l’aimable oncle devienne aveugle en attendant qu’on trouve quelque moyen de le rendre sourd.

Et dire, murmura le vieillard en rompant le cachet, que voilà comment finissent les officiers des lanciers de la garde, par garder les amoureux et les garder bien mal !

M. de Bosqueney s’approcha de la fenêtre, tourna le dos aux jeunes gens et mit un temps infini à déchiffrer cette petite écriture illisible.

Quand il se retourna, les amoureux avaient disparu et il né tarda pas à les voir se promener dans le bosquet.

— Pauvres enfants ! C’est si bon de donner au fruit permis le piquant du fruit défendu ! Allons ! M. de Brionval fait bien les choses.

Le vieux diplomate disait dans sa lettre que, « tout bien considéré, son égo'isme ne lui permettait pas de se passer

île M. de Raallemont. Il était heureux d’ailleurs que le vicomte de Cagnolles eût épousé madame Leclerc; c’était, vu la coquetterie de la dame, ce que les ennemis dudit vicomte pouvaient désirer de mieux. Il pardonnait enfin à Marc de n’ètre point premier secrétaire, parce qu’il était ministre plénipotentiaire.

» Il avait rencontré à Azelonde un certain Thomas Bresche, homme fin, envoyé certainement par le comte B..., et c’était à ce comte qu’on devait surtout attribuer la faveur accordée à M. de Raallemont.

» Il remerciait son jeune parent de lui avoir fait adroitement comprendre que la donation de 6,000 francs était insuffisante. M. de Raallemont avait agi, en cela, en diplomate de la bonne école; le coup avait été bien joué; M. de Brionval s'avouait battu : il payait les frais de la guerre sous la forme d’une constitution de rente annuelle de 20,000 francs.

» Il avait vu sou vieil ami Mgr le prince de Croy, archevêque de Rouen; celui-ci avait promis qu’il viendrait bénir les deux jeunes gens à Azelonde, vers la fin d’octobre. Il fallait donc remettre à cette date la célébration du mariage.

» On pouvait espérer que M. de Raallemont ne se laisserait pas entièrement consumer jusque-là par l’ardeur de sa flamme, et que Mgr l’archevêque trouverait encore en lui une ombre humaine à laquelle il pourrait appliquer la vertu du sacrement, etc., etc. »

d’un diplomate 324

On parle encore en Azelonde (lu mariage de M.de Raallemont: du prince-archevêque; du baron de Brionval avec son équipage magnifique et ses laquais majestueux ; des illustres amis qui accompagnèrent Marc et le baron ; de cette foule de noblesse cauchoise qui était venue faire cortège à mademoiselle d’Azelonde.

— On ne peut point savoir, m’a dit maître Sénateur, tout ce que tant d’équipages, tant de domestiques, tant de grands et de petits seigneurs, tant de grands et de petits chevaux ont laissé d’argent dans le pays !

Pour ceux de nos lecteurs qui n’ont pas vécu dans l’intimité d’un diplomate, d’un vieux diplomate, je veux dire, nous devons ajouter que la lettre écrite à M. de Bosqueney par le baron de Brionval ne contenait pas un mot de vérité.

Le haron, avec son mépris naturel pour la vertu, avec son dégoût instinctif pour la simplicité, et son scepticisme à l’égard du dévouement, avait ressenti pour Berthe non pas l’admiration qu’il indiquait, mais au contraire une profonde antipathie.

Néanmoins, comprenant que la fortune se décidait pour Marc, et que, grève aux. bons offices du comte B..., le parti de son jeune parent allait l’emporter, il ne s’était pas contenté, comme un diplomate vulgaire, de se ranger dans le parti du plus fort, il s’était jeté à la tète de ce

AVENTURES D’AMOUR

parti : il avait déployé une activité surhumaine pour faire produire aux efforts du comte B... plus encore que ce qu’ils devaient naturellement produire ; il avait feint un enthousiasme délirant pour mademoiselle d’Azelonde, et avait accablé Marc de sa munificence.

Mais il resta dès lors persuadé que Marc était décidément uir politique bourgeois, et Berthe une petite sotte de bon sang et de bon ton, qui n’aurait jamais l’esprit de faire une infidélité à son mari.

Cependant Berthe, — admirée par tout le monde, — n’eut jamais de plus fervent admirateur que M. de Brionval; et Marc, — aidé par une fortune constante, — trouva dans le baron le plus attentif, le plus généreux, le plus dévoué des amis : Parcere supei'bis et debellare subjeclos.

M. de Brionval avait mis dans la corbeille nuptiale les titres de propriété du domaine de Muretot. C’était, un cadeau qu’il voulait faire à l’épousée.

Braan fut nommé garde et régisseur de ce domaine aux appointements de mille francs par an ; c’est pour lui une fortune.

Il a épousé une nièce de maître Atorni, celle que le maître bourrelier eût volontiers accordée à M. le comte de Raallemont, avec sept cents francs de rentes, s’il vous plait, dans le cas où celui-ci eût été sage et fût resté ouvrier jardinier au bourg d’Azelonde.

Maître Atorni n’a pas fait si généreusement les choses pour Braan ; il ne lui a promis que cinq cents livres de rentes, et encore à condition que lui. Adonis Pinchinelle, serait logé, nourri et respecté au château de Muretot jusqu’à la fin de ses jours.

Rien ne manque au bonheur de Braan : il est tyrannisé par sa femme, et dirigé par son bel oncle, qui se regarde

D IS DIPLOMATE 323

comme le propriétaire du domaiue, du régisseur et du château de Muretot.

Ce digne maître Atorni n’a d’autre souci que de surveiller sa nièce, qui est légère et de celles dont « l'œil est une araignée. »

Il répète souvent que « femme estime toujours son voisin être de violette. » Sa nièce, qui connaît, elle aussi, la vertu des maximes, lui répond que « il gèle souvent entre un mari et sa femme. »

Mais Atorni ne veut pas que son disciple Braan entre dans ce que le vieillard appelle charitablement les compagnies d’élite; et il veille si bien, il se préoccupe tellement, que, l’âge aidant, il en vient souvent à se prendre pour le mari, et il répond gravement à ceux qui le raillent quand il a pris un gloria trop vif : « l’homme doit manger et boire pour lui et pour sa femme. »

Edme-Bernard Prengars s’est souvenu de la Pésicre. La vieille femme, accusée d’avoir aidé un criminel à se dérober à la justice, fut emmenée au Havre et emprisonnée trois semaines avant le mariage de Marc.

Le surlendemain, on la trouva morte dans la chambre de la prison. Le bruit courut qu’elle s’était empoisonnée de fureur et de honte.

Maître Sénateur lève la tète plus haut que pas un dans le bourg; il a perdu tout respect pour le Concombre d' attrape, depuis qu’il a formé une variété de dahlias, la Beauté dé A zelonde ; une variété de rose noisette, le Triomphe de mademoiselle Berlhe , et le Pélargonium Raallemontinum.

Il donne, avec un orgueil serein, des conseils à Onésiphore, son aide-jardinier, sur la manière dont ou doit se conduire pour être maître dans son ménage, et il ajoute :

— Ou ne peut peint savoir, mais moi qui te parle, mou goujard, j’ai eu une femme qui était plus roide que du maitre-cidre. Grâce à Dieu, on l’a emprisonnée, ce qui l’a décidée à s’empoisonner, Dieu soit béni de tout ! Eli î bien ! elle ne voulait point que je sois jardinier, ah ! mais ! Elle allait même jusqu’à me battre ! Chacun te le dira ! Je l’ai été tout de même jardinier, et voilà ce qui se lait quand on est un homme.

Rose reçut des mains de Marc la promesse de mariage qu’elle avait faite à l’aul d’Azeloude. Elle épousa Sylvain trois ans après les événements que nous venons de raconter.

Elle a aujourd’hui huit enfants, et elle parle en souriant d’une de ses aïeules qui en a eu quatorze et qui est moite à l’âge de quatre-vingt-treize ans, par accident.

M. Candil ne vit pas ce mariage. Il mourut de langueur peu de temps après la révolution de 1848. L’on assure qu’il succomba à la douleur de n’ètre plus maire et de voir à sa place M. Lemien.

Celui-ci, enivré par l’éclat de cette magistrature, demanda, à l’àge de soixante-trois ans, la main de la jeune mademoiselle Boisselle, alors âgée de dix-huit ans. On raconte des choses joyeuses sur ce ménage.

La jolie Marine est devenue une grosse paysanne, à la taille carrée et au teint couleur de brique cuite. Mais elle a toujours ses yeux très-doux, dont elle se sert pour réduire Giamet en esclavage. Le séjour du château lui a délié la langue, et elle dit souvent à son mari que, puisqu’elle remplit son devoir en lui donnant autant d’enfants qu’il peut en désirer, il doit remplir le sien en n’allant pas au cabaret.

Sa tyrannie se borne du reste à . cette prohibition, et l’esclavage de Giamet consiste à soupirer en passant de-

vant l’enseigne de père Lapique, comme devant l’enseigne du père Lachèvre. A paît cette défense de s’enivrer, il est très-heureux.

Mademoiselle Rose, le jour même où elle reçut de Marc le billet contenant la promesse de mariage, donna à l’époux de Marine les quelques acres de terres labourables situés au val de la Justice, à condition qu’il entretiendrait la petite maison dans l’état où elle était lorsque M. de Raallemont l’habitait.

Minos est mort, mais ses descendants partagent, avec les enfants de Marine, la possession des bois de la Justice et de la Prévôté ; les clameurs et les aboiements ont rendu le val aussi bruyant qu’il était autrefois silencieux. La Renardière est restée sombre, le chemin est devenu absolumentimpratieable aux voitures.

L’histoire de G lame est devenue mie légende des plus embrouillées ; Giamet lui-même la raconte avec des variantes singulières, mais l’impression générale est restée énergique en lui. Et souvent, le dimanche, après-midi, quand les charmes du père Lachèvre lui paraissent trop puissants, il quitte le val, s’en va avec l’ainé de ses enfants jusqu’au ravin du Bourreau, il regarde en soupirant un petit monticule au fond du précipice, et s’écrie :

— Pauvre Noiraud !

M. Pieuxnoël a épousé sa gouvernante, à la grande fureur de mademoiselle Sampy, qui descend tristement le fleuve de la vie, en essayant de vendre beaucoup de timbres-poste et en passant du jaune clair au vert tendre.

Les dernières nouvelles qu’on a eues de Paul d’Azelonde assurent qu’il était devenu très-rangé, qu’il gagnait beaucoup d’argent, et qu’il était en train de faire une bonne maison lorsque la mort vint l’arrêter en si bon chemin.

AVENTURES D’AMOUR

Tous mes lecteurs ont entendu parler de Thomas Bresche : il a joué un rôle important dans les événements qui suivirent la révolution de 1848, et il rendit alors un grand service à M. de Raallemont, lequel n’a jamais pu s’expliquer l’étrange sympathie qu’il a inspirée à cet illustre coquin.

Le pauvre peuple d’Azelonde attend toujours M. le comte d’Astrac et le chemin de fer; et, chose bizarre, la légende de ce comte et celle de la mort de Glame sont parvenues à trouver un trait d’union.

Si vous voulez aller au café Tordeux, le matin du jour des Rois, vous y trouverez Liévin, qui a épousé la fille de la mère Tordeux. Cette fille a été servante au château d’Ëtretat, et tous trois vous raconteront que le comte d’Astrac, alors occupé à étudier le plan du port de refuge sur la plage d’Étretat, avertit M. de Raallemont de se défier de la Renardière. Jacques Ràmont lui répondit : « Je ne crains rien ni personne, car j’ai beaucoup voyagé, je parle toutes les langues et j’ai de bons pistolets. »

Il parla ainsi parce qu’il était un brave, comme on le sut plus tard; et il avait le droit de parler ainsi, car ses pères avaient toujours été de fameux soldats du roi de France.

M. le vicomte de Cagnolles est rentré depuis longtemps dans la vie privée : il protège les arts dramatiques, et il étudie jusque dans les plus minutieux détails la question de l’insuffisance du salaire chez la femme.

Il étudie sur place; madame la vicomtesse voyage beaucoup. Elle a mis son esprit ardent, son cœur large et généreux au service de toutes les nobles causes, et elle emploie sa grande fortune à consoler les jeunes émigrés de toutes les nations.

L’oncle Bête n’est pas mort, évidemment ; mais il

Dit

n’est pas eneore parvenu à comprendre les causes de la chute, ruine, catastrophe, du roi, évidemment, Louis- Philippe.

M. le baron de Brionval a une très-belle tombe au Père-La-Chaise.

Il a fondé dans chacun des collèges de Paris une bourse attribuable exclusivement à un fils de journaliste; il a laissé un prix à distribuer tous les trois ans à l’auteur qui ferait le meilleur mémoire sur l’émancipation des femmeg, et il fait dans son testament des vœux énergiques pour qu’on établisse une maison de retraite en faveur des pamphlétaires infirmes. Il a donné toute sa fortune à Marc et lui a légué Fritz, qui conduit à la promenade le bedit M. Marc à côté de la bedite matemoiselle Perthe, et qui leur apprend, du mieux qu’il peut, les élégances de la langue française.

Le comte de Bosqueney a adopté le fils cadet de M. de Raallemont, il ne sait pas encore si cet enfant sera soldat, prêtre ou agriculteur, et il voudrait bien que sa nièce Berthe se décidât à lui donner un troisième petit-neveu, en qui on tâcherait de faire revivre le nom d’Azelonde.

Il est devenu manchot depuis que nous l’avons présenté au lecteur. 11 fut nommé représentant du peuple en 1848; il ne put résister, pendant les journées de juin, à l’entrainement qui le jeta au milieu de la lutte; il se mit à la tète d’une compagnie de la garde mobile qui avait perdu ses officiers : il escalada avec elle quelques barricades, et laissa son bras gauche dans une ambulance du quartier Saint-Antoine.

Nous prions nos lecteurs de nous pardonner si nous entrons en finissant dans le domaine du merveilleux :

Marc est encore amoureux de sa femme... pendant un mois, chaque année, c’est-à-dire lorsqu’il prend un congé.

.'<28 AVENTURES d’aMOUU D ’ L* N DIPLOMATE

La chère et noble Berthe est belle, malgré ses quarante ans; elle est toujours gracieuse, aimante et admirée.

Elle est bien heureuse ; et souvent, en songeant au temps douloureux de ses fiançailles, elle se lève,. va poser ses douces lèvres sur le front plissé de son mari, et lui rappelle le beau proverbe de maître Atorai :

La belle aubépine demeure sur les hauts lieux.

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