‹ Aventures d'amour d'un diplomateChapitre 6 sur 7 · XV III · texte numérisé non relu

XV III

Giamet avait été le matin chercher le tilbury au bourg, et sa conduite depuis son retour avait été si étrange que M. de Raallemout s'en était préoccupé un instant.

Il le voyait sombre, bref dans ses réponses, brusque dans ses mouvements. Plusieurs fois le domestique s’était approché comme s’il avait quelque chose à dire à son maître, et, après lui avoir jeté un regard indécis, il s’était éloigné vivement. Marc en conclut qu’il avait une pointe d’ivresse, mais comme c’était la première fois que cela arrivait, il n’avait pas voulu lui faire de reproches.

Onésiphose avait été, lui aussi, surpris des manières de son compagnon ; il avait été surtout frappé de voir Giamet approcher sa bouche des naseaux du cheval.

— Vous êtes bien amitieux pour Noiraud, dit-il, quand Giamet rentra après le départ de M. de Raallemont.

— Ah ! tu as vu çà I Eh bien ! pourquoi ne serais-je point amitieux pour mon cheval, puisque je lui ai dit adieu.

— Adieu! qu'est-ce que vous dites donc?

— Oui, répondit le jeune paysan d’une voix sombre, adieu, puisque je vais me détruire. Et demain, quand le

d’d N DIPLOMATE

soleil tombera sur les chênes d’Azelonde, il n’y aura plus de Giamet vivant. Tu peux aller le dire à Marine si tu veux.

— Vous êtes ivre, Giamet, pour ça oui.

— Ivre ! non je ne le suis point, pour ça non. Je ne le suis point encore, mais je vais aller au bourg pour boire, parce que je n’aurais pas sans ça le courage de faire ce que je veux faire. Mais je le ferai, reprit il en se frappant le front.

— Pourquoi voulez-vous vous, détruire, mon Giamet?

— Pourquoi ? Est-ce qu’il ne faut point punir les mauvaises filles ?

— Eh bien !

— Eh bien! quand une fille sait que vous l’aimez... Mais tu ne peux point comprendre ça !...

— Dites toujours, Giamet, je comprends plus de choses qu’on ne croit !

— Eh bien, quand une fille sait que vous l’aimez, et qu’elle vous aime aussi, et qu’elle vous quitte pour un autre, qu’est-ce qu’on doit faire, à ton avis, goujard?

— Eh ! on ne doit plus l’aimer.

— Je ne pourrai jamais. Voilà trois ans que ça dure, oui, àla foire de la Seltembresche il y aura trois ans. J’étais alors un garçon tranquille, je n’aimais point à parler, je ne pensais jamais à rien, jen’allais jamais aux rondes et jene comprenais point quand on disait que les filles c’est gentil.

— En ça, mon Giamet, vous aviez tort. ’

— Je le sais maintenant, que c’est gentil; ah! oui, mais alors je conduisais mes chevaux en me demandant seulement si mon sillon était droit. J’allais où l’on me disait d’aller, ici ou ailleurs, ça ne me faisait rien. Quelquefois je me disais : Quand viendra dimanche j’irai faire une partie de dominos avec Braan et les autres ; quand

A YENTCRES d’AMODR

viendront les Rois, j’irai à Goulemare manger un gigot avec ma sœur et son mari, et, quand viendra la fête des aoûteux, je cornerai plus fort que les autres dans le chariot enrubanné. C’était tout. «

— Eh bien 1 est-ce que ce n’est point toute la joie qu’on peut avoir dans le monde ?

— Tu vois bien que tu ne comprends pas les choses du monde, dit Giamet en haussant les épaules et en se levant.

— Dites toujours, Giamet, je ne sais point encore tout, mais quand on m’a dit une raison, je comprends et je n’oublie plus.

— Je veux bien. Ça m’est doux, comme un sourire de Marine, de pouvoir parler d’elle, quand je pense que je ne la verrai plus 1

Le pauvre garçon retomba sur sa chaise et se prit le front dans les mains. Sa poitrine se souleva et des sanglots lui déchirèrent la gorge, mais ses yeux restèrent secs. Le petit goujard, touché et effrayé, s’approcha de lui et lui prit les mains.

— Mon Giamet, il n’y faut pas penser. Vous verrez que demain ça ne vous paraitra plus si dur. Maître Sénateur le dit : Quand on a dormi avec son chagrin, on s’y habitue ; c’est ce qui arrive en mariage.

— Non, reprit le paysan en relevant la tète, il faut périr. L’amour perdu, on ne s’y habitue point; c’est comme si on devenait aveugle, on pense toujours au temps où on voyait clair.

— Pourtant maître Sénateur...

— Non, laisse-moi te dire ; car voilà le temps qui approche où il faut que j’aille prendre du courage au bourg. Pour lors, quand j’aimai Marine, je me trouvai tout changé ; l’amour, vois-tu, c’est comme de se lever en été

d’un diplomate

quand il fait clair, au lieu de se lever en hiver quand il fait froid. Les idées me venaient et je pouvais parler presque aussi bien que Maître Atorni. Je chantais tout le jour ; cette chanson sur Marine, c’est moi qui l’ai arrangée, et maintenant on la chante dans toutes les rondes, et ça me rappelle Marine, si bien qu’en l’entendant il me semble toujours que je l’embrasse.

L’enfant secoua la tète en fixant sur son compagnon son œil candide.

— Oui, et je pourrais faire de pareilles chansons tant que je voudrais. Et tout ce que je dis dans cette chanson, c’est vrai ; je pensais à elle au matin, à midi et au soir. Je la voyais au bout de tous mes sillons ; je n’aimais plus à aller que là où je pouvais la rencontrer; et plus souvent, dans les grandes chaleurs, alors que les aoûleux étaient abattus, moi je riais tout d’un coup, je pensais à Marine. En battant le blé, dans les temps noirs, alors que chacun, comme on sait, est bien fatigué, moi j’avais envie de danser, je pensais encore à Marine, et la pensée de Marine me donnait toujours la force et la joie. Et le soir, après souper, quand tout le monde commençait à s’endormir, moi tout d’un coup je frémissais, il me semblait que j’embrassais Marine et que je passais mon bras sous le sien !

— Mais, Giamet, qu’est-ce qui vous a dit que Marine ne vous aime plus ?

— Ah ! je le sais bien, tout le bourg le dit.

— Et qui est-ce qu’elle aime, le savez-vous ?

Le jeune paysan se leva brusquement et tourna son poing fermé vers le chemin par où Marc était parti.

— Oui, oui, je le sais, s’écria-t-il. Ah ! il va se passer des choses comme on n’en a jamais entendu dans le pays ; et ce sera bien fait. Ça leur apprendra ces bourgeois bissaquets,

AVENTURES. D’AMOUR

à venir dans nos pays pour nous prendre ce que nous avons, nous autres paysans. Est-ce qu’ils n’ont point leurs belles femmes dans les villes? Est-ce que nous allons les prendre, nous, leurs belles femmes? Et si nous voulions, nous ne pourrions point, parce que nous ne sommes point clairs et bien vêtus comme eux, et que nous ne saurions pas dire les choses que les belle femmes des villes comprennent? Est-ce juste qu’ils viennent chez nous? Non. Il faut qu’il soit puni, pour l’apprendre aux autres.

— Qu’est-ce que vous dites donc, Giamet? Est-ce de

M. Marc, que vous parlez? ; -,

— Je le sais, ce que je dis et ce qui va se faire ; et pour ne point avoir des pensées de remords, il faut me tuer ; et aussi parce que je sais bien que quand Marine reviendra à moi après en avoir aimé un autre, je ne pourrai pas, non, m’empêcher de la reprendre, et je ne veux pas, non, je ne veux pas avoir les restes de mes voisins.

Là dessus, il se leva, secoua la tête à quelque observation qu’essaya encore de lui faire le goujard, et sortit. 11 revint un instant après.

— Tu avertiras mon beau-frère qu’il vienne chercher mes hardes. Allons, tu es un brave goujard; je veux t’embrasser.

L’enfant accourut les larmes au yeux et Giamet, après l’avoir embrassé, se sauva comme s’il avait peur de voir fléchir sa résolution.

Onésiphore resta bien attristé et très préoccupé de quelques-unes des paroles de son compagnon.

Les heures se passèrent, le soir vint, le vent se leva et la pluie se mit à tomber, tandis que des éclairs lointains illuminaient les hautes cimes des arbres de la forêt. L’enfant commença à avoir peur et appela Minos auprès de lui pour se sentir moins seul.

d’un diplomate

— Eh bien ! non, se dit-il, je ne veux point que maître Sénateur pense que je me suis conduit comme un enfant! Le brigand est venu la nuit passée ; il veut peut-être recommencer, je vais lui faire peur.

Il prit le fusil et, suivi du chien, il alla faire, en tremblant un peu, mais en marchant gravement, le tour de la masure. Il n’aperçut rien de suspect et rentra.

Les éclairs étaient devenus plus rares, le tonnerre grondait plus sourdement ; mais la pluie tombait avec violence et le vent, mugissant dans les grands arbres, semblait vouloir les précipiter sur la maison.

— Voilà bientôt dix heures, pensa Onésiphore, en se promenant dans la cuisine, et M. Marc avait dit qu’il serait rentré avant huit heures! Qu’est-ce qu’il peut être arrivé? Qu’est-ce qu’il voulait donc dire, Giamet? Pauvre Giamet ! il est mort maintenant ! Mais pour sûr il disait des paroles contre M. Marc, comme si on devait lui faire du mal cette nuit.

Minos, inquiet de l’inquiétude de son compagnon, le suivait du regard ; et, par de sourds grognements, il semblait vouloir répondre aux soupirs de l’enfant.

— Qu’est-ce qu’il faut faire, mon pauvre Minos ; faut-il aller au-devant de M. Marc?

Le chien, répondant au signe de tête d’Onésiphore, se leva et s’avança vers la porte en grondant.

— Eh bien, oui, oui, mon chien, nous irons jusqu’à la Renardière. Qu’est-ce qu’on peut savoir? Je connais le pays; si M. Marc est égaré, je le remettrai dans le chemin. Et si on veut lui faire du mal, je vais prendre ce bâton, qui a une épée ; et toi, tu as de bonnes dents, mon vieux Minos, n’est-ce pas ?

Le chien gronda plus fort et se dressa contre la porte.

AVENTÜRES D’AMOÜR

L’enfant ferma soigneusement les volets, prit la grande lanterne et sortit.

— Oh ! comme il fait noir quand les éclairs ne donnent pas. Et quand ils donnent, je tremble. Nous allons être bien mouillés ! Qu’est-ce qu’il pouvait donc vouloir dire Giamet? «Il se passera cette nuit de? choses I Ça lui apprendra! » Il voulait bien sûr, parler de M. Marc. Maître Sénateur me conseillerait de courir à son aide ! Brou ! oh ! l’éclair ! Il m’a dit : « Tu l’aimeras bien, petit. »

Lejeune garçon baisât la tète en fermant les yeux.

— Eh bien 1 s’il m’arrive quelque chose... Ah ! encore un éclair!... S’il m’arrive quelque chose, continua l’enfant, tandis que les larmes lui coulaient le long des joues, eh bien 1 maître Sénateur verra qu’il a eu raison de bien m’aimer. Allons, Minos, il faut que je te tienne en laisse. J’aurais trop peur, si tu me quittais.

Et le pauvre enfant, tremblant et courageux pourtant, s’enfonça, en faisant le signe de la croix, dans la partie du bois qui conduisait directement à la Renardière.

Giamet s’était rendu au bourg et il s’était installé chez le père La Chèvre à une table solitaire. Sans s'inquiéter des autres buveurs, sans répondre aux questions ni aux plaisanteries, il s’était mis à boire de l’eau-de-vie à pleine tulipe.

Mais la pensée douloureuse qui brillait au fond de son

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cœur restait toujours aussi claire et aussi puissante; il ne pouvait parvenir ni à oublier ni à s’enivrer. 11 sentait bien que sa gorge brûlait, que le sang lui mangeait les yeux , et ses tempes battaient à grand effort; mais il voyait toujours nettement Marine et Marc; il voyait surtout les joies de son amour passé et qui ne reviendrait jamais plus.

11 n’avait pas l’habitude de boire de l’eau-de-vie; il trouva bientôt que c’était horriblement mauvais. Il se leva. Il avait la tète en feu, mais l’esprit présent, les jambes solides et enfin le courage de se tuer.

Il se dit qu’il irait se pendre à un arbre du parc, au château d’Azelonde, pour lui apprendre , à cette maudite fille, et d’ailleurs pourquoi ne la verrait-il pas encore une fois avant de mourir, pour lui dire sa vérité ?

Il monta, en courant, jusqu’à la barrière du château.

— Eh bien ! lui cria maitre Sénateur, où vas-tu comme ça la tète basse? Tu penses à Marine, eh! eh! Je connais ça, moi!

— Oui, maître Sénateur.

— Tu as raison : faut aimer quand on aime, et v'ere, il vaût mieux aimer que point aimer. Ça ne dure point longtemps, murmura-t-il en reprenant sa bêche, car l’amour, c’est comme le concombre d’altrappe, tu sais bien, cette graine verte qui éclate quand on la presse, et les femmes sautent bien entre les mains des hommes comme des graines chassées d’une capsule. Mais c’est drôle et joli, pour un temps ; et puis on en a assez. Eh bien ! reprit-il, en relevant la tète, te voilà encore? Tu as l’air tout bète, mon pauvre Giamet, faut point avoir cet air-là, quand on va voir les filles.

— Ne pourriez-vous point me dire, maitre Sénateur, si Marine...

AVENTURES ü’AMOUR

— Eh! je sais bien que tu viens pour elle, et point pour voir travailler un homme, qui est un fin jardinier pourtant! Plus tard tu verras qu’une belle plate-bande bien ratissée, ça vaut mieux que le plus joli visage! Eh bien ! Ellp est là, ta Marine, dans le potager derrière le château. Va la joindre, personne ne te dérangera; tout le monde est parti ; il n’y a plus que moi et elle à la maison... Et moi, j’ai toujours dit, murmura-t-il en reprenant son ouvrage, que déranger les amoureux, c’est comme ouvrir une serre, en hiver, à la gelée.

Giamet se dirigea d’un pas lourd vers le potager. Marine était penchée sur la terre, un râteau à la main.

Elle releva la tète en apercevant Giamet et elle poussa un cri de joie.

En voyant ces yeux si doux qui le regardaient avec leur expression habituelle de sérieuse tendresse, le pauvre garçon sentit tomber sa colère, mais il se raidit contre cette faiblesse.

— Ah! mon Giamet, que je suis contente! J’étais peinée de ne pas vous avoir vu dimanche, et je disais : Serait-il malade? Je voulais vous aller trouver lundi, mais la Pésière m’a dit que c’était inutile.

— Ah ! la Pésière !

— Oui, et que vous vôus portiez bien et qu’elle vous avait vu. Mais elle a menti comme toujours, la Pésière, car vous avez l’air malade, Giamet !

— Ah! elle a menti comme toujours, la Pésière! N importe, ce qui est dit est dit! Je l’ai vue moi-mème le regarder avec les yeux d’amour !

Marine regarda son fiancé ayec un mélange d’étonnement et de tristesse : sa voix rauque, ses yeux furieux, ses paroles inintelligibles lui faisaient croire qu’il était ivre.

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— Marine, dit Giamet en prenant tout son courage, je suis venu pour vous dire adieu.

— Est-ce que M. Marc vous emmène quelque part?

— Non, s'écria le paysan en frappant du pied, je m’en vais, de moi-même, où je veux.

— Et pour combien dq jours?

— Je m’en vais pour longtemps, dit Giamet en détournant la tête.

— Et vous dites que ce n’est point M. Marc...

— Il n’y a point de M. Marc, nom d’un diable ! nom de tous les mille diables ! Je m’en vais de moi-même ; je •m’en vais pour toujours!...

Marine se redressa par un mouvement brusque ; elle releva le front, se pencha un peu en arrière, les narines ouvertes, la main appuyée sur son râteau ; elle couvrit son interlocuteur d’un regard lier et elle dit d’une voix vibrante :

— Vous pouvez partir, -Giamet î

Celui-ci recula de quelques pas, puis se rapprochant brusquement.

— Je sais bien, dit-il, que ça vous est égal, et c’est pourquoi je m’en vais pour toujours.

La jeune fille s’était remise à son travail ; elle tressaillit en entendant ces paroles, mais we releva pas la tète.

Giamet avait fait quelques pas pour s’en aller ; il hésita, s’arrêta, puis revint.

— Et avant que je m’en aille, ne me regarderez-vous point, Marine?

La jeune fille releva la tête et Giamet vit de grosses larmes qui couvraient sa paupière.

— Ah! Marine, Marine! s’écria-t-il avec un sanglot rauque, pourquoi ne m’avez-vous point aimé comme je vous ai aimée?

AVENTURES D’AMOUR

— Je croyais que vous étiez ivre et ça me faisait de la peine; mais je vois maintenant que vous êtes foui Oui, vous êtes fou, continua-t-elle en lui secouant le bras avec violence, de dire que je ne vous ai point aimé ! Qu’est-ce qu’il faut donc faire pour vous aimer, et qu’est-ce que je vous ai refusé de tout ce qu’une honnête fille peut donner? Vous n’avez point de mémoire, Giamet !

— Je voudrais bien n’avoir point de mémoire, répondit le pauvre garçon en secouant la tête.

— Je ne vous comprends point, dit la jeune fille après lui avoir jeté un long regard. Mais je sens que vous croyez ce que vous dites, et je vois que j’ai aujourd’hui plus de sens que vous. Asseyez-vous sur cette brouette, Giamet.

Le jeune homme secoua la tête, mais Marine vint lui poser la main sur l’épaule et il s’affaissa.

— Vous m’avez dit, il y a bientôt trois ans, que vous m’aimiez, et vous m’avez demandé si c’était de même chez moi. Je vous ai dit que je n’y avais jamais pensé et que je ne savais point. Au bout de quelque temps, vous êtes venu me dire la même chose, et que vous vous marieriez bien avec moi. Je vous ai dit que j’y avais pensé, que je vous aimais aussi et que je me marierais bien avec vous.

Giamet la regardait en tressaillant à chaque phrase, comme si chacun de ces doux souvenirs eût fait entrer plus avant dans son cœur la douleur présente.

— Mais, continua la jeune paysanne, nous n’avions rien pour entrer en ménage que nos bras; nous avons dit que nous travaillerions chacun de notre côté, jusqu’à ce que nous ayons de quoi être un peu aisés... Est-ce que vous m’avez vu des rubans, des bonnets, des jupes nouvelles? Non. Je gardais tout ce que je gagnais, pourquoi 9

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pour avancer notre mariage ; et ça me chagrinait de n’être point belle comme les autres, mais je me disais,: Il saura bien pour qui je ne suis point belle. Est-ce que je dis la vérité, Giamet?

— Vous dites la vérité, Marine!

— Est-ce que c’est ne point aimer, ça? Et quand vous m’avez ri, est-ce que je ne vous ai point ri? Quand vous m’avez dit les choses qu’un homme dit quand il aime, est-ce Çue je ne vous ai pas répondu les choses qu’une femme dit quand elle aime?... Vous avez voulu que je vous embrasse, je vous ai embrassé; vous avez voulu me serrer la taille, en me disant que c’était doux pour vous, et je vous ai laissé faire, quoique j’aie pleuré la première fois que vous avez mis votre bras sur ma poitrine. Est-ce que je dis la vérité, Giamet?

— Oui, vous dites la vérité, Marine.

— Est-ce que c’est ne point aimer, ça? Qu’est-ce que vous voulez donc? Est-ce que j’ai ri avec un autre homme? Est-ce que je me suis laissé embrasser dans les fêtes par un autre homme? Et alors, quoi donc! C’est vrai que je vous ai éloigné de moi : c’était pour M. Marc.

A ce nom Giamet se leva brusquement.

— Ça me faisait de la peine, mais je disais : il va gagner doubles gages. J’aurais été bien heureuse d’aller aussi être la servante de M. Marc.

— Ne dites point çaj s’écria Giamet d’une voix brusque. Pendant que vous parliez, j’oubliais et je disais : C’est vrai qu’elle m’aime bien. Mais vous venez de le due, malgré vous, que vous ne m’aimez plus. Eh bien! oui, je m’en vais, et pour toujours. Je ne voulais poiut le dire, mais je m’eu vais mourir, et c’est vous qui me tuez, car je me détruis parce que vous m’avez rendu jaloux.

AVENTURES D’AMOUR

— Jaloux ! et de qui?

— De celui dont vous parlez toujours, avec qui vous riez toujours, auprès de qui vous voudriez toujours vous trouver. Mais, je suis content de vous le dire, il va mourir lui aussi.

— Mon pauvre Giamet, oui, vous êtes fou ! dit Marine.

Et elle baissa le front, comme si elle cherchait l’explication de quelque étrange mystère.-

— Non, je ne suis point fou! et ce n’est point moi seul qui l’ai vu...

— Ah ! dit-elle en faisant un bond et en saisissant le bras de son amant, je cofnprends tout. C’est la Pésière qui a tout fait ! Ne mentez point !

— Eh bien, oui, la Pésière m’a dit...

— Ah! que tu es bète, mon cher Giamet!

Elle leva le manche de son râteau, en donna un grand coup sur l’épaule de son amant ; puis, le saisissant par le bras, elle l’entraîna en courant vers le parterre.

— Maître Sénateur, s’écria-t-elle, voilà Giamet qui est devenu fou ! et j’en rirais comme une folle, si je n’étais pas effrayée de sa voix, de ses yeux, de son teint tantôt rouge, tantôt vert. Savez- vous ce qu’il y a? La Pésière lui a persuadé qu’il doit être jaloux de M. Marc.

— Ah ! la maudite femme ! dit maître Sénateur avec tristesse. Mon garçon, c’est vrai que Marine aime M. Marc, parce qu’elle voudrait le voir marier avec mademoiselle Rose. Et il le mérite bien. Et il t’aime, lui aussi, car il m’a dit qu’il ne partirait point d’ici sans te louer, pour te récompenser de tes services, une petite masure où tu pourras te retirer avec Marine. Ah ! il est si bon ! La Pésière, elle le hait! elle voudrait le voir tué. Et elle t’a rendu jaloux, afin qu’elle puisse lui faire du mal par tes mains. Mais il t’aime bien.

d’un diplomate

— Ali ! mon Dieu, oui, c’est ça, s’écria Giamet d’une voix étouffée. Écoutez que je vous dise... il est peut-être temps encore... Marine, j’étouffe! Cours à Muretot... non, . ôte ma cravate! cria-t-il en portant désespérément ses deux mains à son cou.

Il s’affaissa subitement.

Marine fit un effort pour le retenir, mais il lui échappa et sa tète alla donner contre un banc. Le sang jaillit de ses narines.

— C’est bon ça, dit le Sénateur. Ne ( émouves point, ma fille, ça ne sera rien. C’est beaucoup de boisson, puis le temps orageux, puis l’émotion. Je vais aller au château chercher quelque chose pour le faire revenir ; toi, lave-lu* la tète avec l’eau qui est dans l’arrosoir. Ah! Pésière maudite, si j’avais du courage, comme je la battrais, murmura le bonhomme en courant.

Marine prit sur ses genoux la tète de son fiancé :

— Giamet, mon Giamet, réveille-toi, murmurait-elle en se baissant sur lui et en arrosant sa figure de larmes.

Puis se rappelant le conseil du vieux jardinier, elle lui baigna les tempes et lui lava le visage et le cou sur lesquels le sang coulait sans discontinuer.

Giamet entr’ouvrit enfin les paupières, regarda d’un air effaré le visage de sa fiancée et referma les yeux.

Mais, au bout d’un instant, il agita brusquement les bras, et écartant les mains de la jeune fille, il se redressa, mais sans parvenir à se lever.

— Moi, je n’ai point voulu, non, je n’ai point voulu m’en mêler, dit-il d’une voix entrecoupée. Est-ce qu’il est déjà nuit? Il me semble que je vois noir.

— Non, il n’est pas encore nuit, Giamet. Ah! que je

AVENTURES D’AMOUR

suis contente de t’entendre parler. Et tu disais que je ne t’aimais point, et tu étais jaloux!

— Ali ! c’est vrai. Mon Dieu! je sens que je vais dormir... Non, je ne veux point ! Il faut que j’aille...

Et, par un effort vigoureux, il se dressa tout debout, puis, après quelques oscillations, il s’affaissa de nouveau.

—•Je ne pourrai jamais!... Il est temps peut-être encore, et je ne peux point.

Il regarda Marine avec une fixité étrange.

— Moi je ne peux point, mais toi, tu peux, Marine. Laisse-moi! va vite... Il voulait nous marier! Oui, c’est vrai qu’il est bon! C’est la Pésière qui a tout fait... Ah! qu’est-ce que je veux dire? Aide-moi, Marine, je t’en prie! Je me tuerai si on le tue, car c’est moi qui ai tout dit pour qu’on puisse le tuer!...

Il retomba en fermant les yeux et en murmurant :

— Vas-y, cours! il est peut-être encore temps!

— Où veux-tu que j’aille? j’irai, dis; je ne veux point que tu meures! Dis qu’est-ce qui doit mourir?

— M. Marc, dit le jeune paysan.

— M. Marc! s’écria-t-elle en pâlissant, et c’est toi qui l’as tué ! Parle-moi donc, Giamet !

— Non, je n’ai point voulu, mais...

— Mais quoi?

— Mais M. Paul, et puis Glame... VaàMuretot! Tu diras à M. Paul que je ne veux point... Oh! il est déjà peut-être... au ravin... du Bourreau! Mon Dieu! non!

Il fit un nouvel effort pour se relever, mais il retomba et ne répondit plus aux 1 questions anxieuses de la jeune fille.

Maître Sénateur revint avec une lancette et une petite fiole. 11 s’agenouilla près de Giamet et lui tâta le pouls.

— Je le dis toujours aux jeunes gens de maintenant :

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buvez, c'est bon; prenez-en jusqu’aux yeux, dame, ou n’est point parfait; soyez raides comme la justice, il n’y a point d’offense; mais en été, jamais! L’été veut l’eau, voyez les fleurs.

— Eli bien ! demanda Marine en se levant, comment ça va-t-il?

— Ça ne sera rien. Il n’y a môme point besoin de le saigner. Le sang du nez l’a sauvé ; ça ne sera rien. Pourtant, reprit-il après un moment de réflexion, je vas le saigner tout de meme. C’est bien inutile; mais une bonne saignée ne peut jamais faire de mal... Tiens, où est-elle donc?

Marine s’était penchée sur le front de son fiancé, et après l’avoir baisé, elle s’était mise à courir dans la direction de la barrière et avait disparu.

Le château de Muretot était à une demi-lieue d’Azelonde. Marine ne tarda pas à y arriver, et elle se dirigea tout droit vers la grande salle.

Mademoiselle Berthe y était seule, assise dans l’embrasure d’une fenêtre qui donnait sur le chemin.

L’obscurité commençait à envahir l’appartement, les premières gouttes de pluie frappaient les fenêtres, et la jeune femme regardait en rêvant les rougeurs qui, par intervalles, illuminaient l’horizon. • *

Marine s’approcha d’elle.

AVENTURES D’AMOUR

— Ah ! mon Dieu ! qu’y a-t-il, ma bonne Marine, vous êtes pleine de sang I

— Ah ! oui, ce n’est rien, mademoiselle Berthe. M. Paul est-il ici?

— Non, ma fille; il est sorti il y a plus d’une heure.

— Ah! Seigneur! qu’allons-nous devenir? Je vous en prie, dites-moi où je pourrai le trouver.

— Je n’en sais rien, ma pauvre enfant. Peut-être, continua-t-elle en rougissant, chez le père Laclièvre.

Marine se retourna et fit quelques pas en s’en allant.

— Mais voyons, dit Berthe en se levant, qu’y a-t-il? et quel besoin avez-vous de voir mon frère?

— Ah! j’en deviendrai folle! s’écria Marine. Et s’il n’est pas à Azelonde ! Il faut pourtant que je le voie !

— Dites-moi, je le désire, -dit Berthe d’une voix ferme, et en fronçant le sourcil, pourquoi voulez-vous voir M. d’Azelonde? Dites; je puis tout entendre.

Marine la regarda. Elle ne devina pas le soupçon qui arrivait à l’esprit de la jeune femme, mais la brusquerie du ton de Berthe la frappa douloureusement : c’était plus qu’elle n’en pouvait supporter après toutes les émotions qui venaient de l’accabler; elle éclata en sanglots.

— Voyons, reprit Berthe.

— Je ne sais que faire, j’ai la tète perdue ! Mais vous êtes sage et pleine de sens, mademoiselle Berthe, je vais vous dire ce que je sais : M. Paul est parti pour assassiner M. Marc.

— Que dites-vous? s’écria Berthe en pâlissant! Vous êtes folle !

Puis elle se rappela qu’elle avait, la veille, surpris son frère en conférence avec Glame ; elle se rapprocha de la jeune paysanne, et lui saisissant le poignet :

— Parlez, dit-elle d’une voix anxieuse, parlez vite.

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Marine lui raconta vivement ce qui venait d’arriver et lui redit les paroles qui avaient échappé à Giamet.

— Vous avez eu tort, ma bonne Marine, dit Berthe à voix basse, de faire attention à des paroles peu claires, dictées à Giamet par un mouvement de fièvre. Je vous* assure qu’il n’y a là rien de raisonnable, je le sais. Oui, je sais les relations qui existent entre M. de Raallemont et M. d’Azelonde. Allez vite revoir votre fiancé. Et je vous en prie, ne dites rien à personne de tout ceci.

— Mais il faut que je puisse dire à Giamet, mademoiselle, qu’il n’arrivera point de mal à M. Marc, sans cela il en mourrait, voyez-vous; et qu’est-ce que je deviendrais!

— Partez vite, vite, ma bonne Marine. Il n’ëst pas possible, oh ! non, qu’il arrive quelque chose à M. de Raallemont.

Marine voulut insister.

— Mais partez donc! s’écria Berthe avec angoisse. Estce que votre vue ne vaut pas pour Giamet mieux que toutes les médecines du monde?

— Pour ça, oui ! dit la jeune fille en s’éloignant. Bonsoir, mademoiselle Berthe !

Celle-ci resta immobile aussi longtemps qu’elle entendit le bruit des pas de la paysanne.

L’obscurité était devenue plus épaisse. Berthe alla allumer une chandelle.

— Mon Dieu ! que je suis pâle! dit-elle en se regardant dans la glace.

Elle secoua la tète et se dirigea vivement vers sa chambre. Elle en ressortit immédiatement, un châle et un chapeau à la main.

Elle s’arrêta un instant devant un portrait de sa mère

la

suspendu à côté de la glace, puis posant son front sur le marbre de la cheminée.

— Ah! que je suis malheureuse! s’écriâ-t-elle avec un sanglot. Ma mère! ma mère! dit-elle eu se redressant, les grandes douleurs sont-elles encore à venir! et cependant j'avais déjà tant souffert! Quel grand crime avons-nous donc commis? murmura-t-elle en jetant un regard timide sur les portraits à physionomie austère suspendus à la boiserie.

Ses mains se joignirent, ses lèvres s’agitèrent.

Puis mettant vivement son châle et son chapeau, elle se dirigea vers la porte.

— Ah ! l’horrible nuit, s’écria-t-elle en sentant le vent humide fouetter son visage. Il le fautl Je n’ai perdu que trop de temps !

Et malgré la pluie elle se dirigea en courant vers Azelonde.

Quand elle arriva devant là boutique de maître Atomi, la porte était fermée. Elle frappa : rien ne répondit. Elle frappa encore, une petite fenêtre s’ouvrit au-dessus de la boutique.

— Il est plus de huit heures et demie, s’écria le vieillard, qu’est-ce qui vient me réveiller par un pareil temps?

— Ouvrez, maître Atorni; il faut que je vous parle, ouvrez !

— Une femme, se dit le vieillard en passant ses chausses. Qui ça peut-il être, par un temps où je ne mettrais point la Pésière dehors. Are! fit-il en ouvrant sa porte, mademoiselle Berthe !

— Taisez-vous, murmura celle-ci.

Elle entra précipitamment en fermant soigneusement la porte sur elle.

d’un diplomate 183

Au bout d’un quart d'heure, elle s’éloigna escortée par Liévin, et .elle se dirigea vers Bosqueney.

Maître Atorni sortit peu d’instants après elle. Il alla frapper à la porte de Braan, qui était encore debout.

On entendit bientôt la voix du géant pousser des exclamations à faire trembler les murailles.

Quelques instants après l’arrivée d’Atorni, Braan sortit suivi du petit vieillard.

— Tu ne prends pas de bâton? dit ce dernier.

— Saint Braan 1 un bâton ! répondit le géant en étendant son bras formidable. Non, la justice 1 Avec la colère que j’ai, je tuerais un régiment à coups de poing. Pourvu que nous arrivions â temps! Allons, piétons.

Nos deux compagnons eurent bientôt laissé derrière eux les maisons du bourg.

La nuit était affreuse ; c’était à peu près vers cette heure que le goujart se mettait en chemin pour la Renardière, et on se rappelle l’obscurité profonde illuminée par de fréquents éclairs, les sourds grondements du tonnerre, les fortes bourrasques de vent et de pluie, enfin tout ce qui avait effrayé le pauvre enfant.

— Il fait noir comme une nuit de Toussaint, et le chemin est mauvais, murmura maître Atorni.

— Allons, marchons plus vite. Du courage, maître !

’ AVENTURES d’àMOUB

Vous ne voudriez point laisser tuer... Saint Braan? Allons, souvenez-vous du f réraye que vous avez eu avec le père de Jacques. Ça donne du cœur de penser au temps de la jeunesse. C’est comme un verre de maître-cidre .

Les deux compagnons s’avancèrent guidés par la lueur des éclairs.

— Je suis vieux, Braan, et j’ai toujours reconnu que j’étais boiteux, bossu non, mais boiteux, oui, tu entends la différence, Braan, dit le vieillard en s’arrêtant pour souffler.

— Allons, maître, voici les trois chênes, c’est presqu’à moitié route.

— Vère, mais le vent m’aveugle, la pluie me vient dans le nez, et quand les éclairs cessent, il me semble que je tombe dans un puits, et je ne vois plus rien.

Bientôt le vieillard s’arrêta de nouveau. Braan, lui, marchait d’un pas ferme et allongé, et de ses épaules herculéennes il fendait le vent , en recommandant au vieillard de se mettre à l’abri derrière son corps.

— Eh bien ! maître Atomi, vous voilà arrêté? s’écriat-il ; et penser que dans ce moment les brigands tourmentent mon pauvre Jacques. Je les chip lierai comme une écorce pourrie. Allons, maître, du courage ! Le bon Dieu ne peut point nous donner une plus belle nuit : le vent debout, pour qu’on ne nous entende point ; des éclairs pour voir ce qui se passe. Allons, maître Atomi!

' Le bonhomme fit encore quelques pas, puis il s’affaissa en gémissant.

— Vous voila encore encroué 1 Allons, avançons. Je jure Dieu que je tuerai Glame, comme un chien, à coups de pieds, est-ce que ça ne vous donne point du cœur cette pensée, maître? EhJ là ! où êtes-vous donc.

— Je n’en peux plus, Braan. il faut que je souffle.

d'un diplomate

— Il n’y a point à soufflet', vous le savez bien. Comment un homme sage comme vous êtes peut-il dire des paroles de gaité dans un pareil moment 1 Souffler 1 Est-ce qu’ils le laisseront souffler, mon pauvre Jacques? Saint Braan! Glame, je lui casserai la tète avec mon talon! Allons, laissons le vent faire son caliberda. Le vent, la pluie, le tonnerre, les éclairs, qu’est-ce que c’est que ça, maître, je vous le demande ?

— Ah ! ce chemin-là, il me semble long comme un jour sans pain. Arrêtons-nous, je suis fini!

— Bien, maître Atorni ; je croyais que pour Jacques vous auriez montré plus de coeur. Mais arrêtez-vous ; moi, je continue.

— Pour ça non, Braan. Je te laisse parler, parce que le vent m’entre dans la gorge chaque fois que j’ouvre la bouche ; mais ça n’est point une affaire où il faut seulement de la force : il faut du sens aussi. C’est toi qui as la force, mais c’est moi qui ai le sens.

— Pour ça, c’est vrai. Eh bien ! il y a un moyen.

Et se baissant, il prit le petit vieillard et le fit asseoir sur son épaule gauche.

— Là, dit-il, vous pourrez souffler à votre aise. Passez votre bras autour de mon cou, je serai comme une nourrice qui porte un enfant. Qu’est-ce qu’on ne ferait point pour ses amis ! Ah ! quand j’aurai chipelé Glame comine du vieil amadou, maître, nous rirons un bon coup, car, sans vous offenser, je ressemble à un montreux de singes.

Et reprenant sa route d’un pas ferme, il descendit la longue montagne qui est en face de la Renardière.

Quand ils arrivèrent au bas de la côte on entendit un bruit sourd, et Braan, sentit son compagnon tressaillir.

— Qu’est-ce que vous avez donc ?

— Mon pauvre garçon, je ne peux point tn'e tromper,

AVENTURES D’AMOUR

je viens d'entendre un coup de pistolet, on l’a tiré sur le • haut de la Renardière !

— Ah ! tonnerre ? Alors, il n’y a plus de sens qui tienne, c’est à la force à courir.

— Mais, mon pauvre Braan, s’écria le vieillard, qu’il venait de mettre à terre, s’ils sont en grand nombre et qu’ils aient des fusils, qu’est-ce que tu feras?

— J’en tuerai tant que je pourrai. Ah I j’aurai du temps devant moi, car il faut plus d’un coup pour tuer Braan. Et si on me tue, eh 1 bien, j’aurai vengé Jacques.

Un nouveau coup de pistolet vint les faire bondir.

Braan laissant derrière lui son compagnon, s’enfonça au miliçu des arbres qui dominaient le chemin creux d’ofi le bruit semblait partir.

Marc de Raallemont avait perdu beaucoup de temps avant d’arriver à la Renardière. Il redoutait de s’égarer dans ces routes qu’il ne connaissait pas bien ; le chemin n’était nulle part très bon ; et Noiraud s'arrêtait court à chaque éclair qui venait frapper ses yeux.

Marc pensa plusieurs fois qu’il s’était trompé, tant la course lui parut longue, et ce fut avec un vrai soulagement d’esprit qu’il reconnut le bouquet de bois qui dominait la Renardière.

Noiraud ne paraissait point partager la satisfaction de sou maître. 11 tournait fréquemment la tète vers la gauche

d’un DIPLOMATE 187

du chemin et ne tarda pas à donner de violents signes d’inquiétude.

Marc lui parla et parvint à l’apaiser ; mais il resta fort étonné de ces mouvements d’effroi, que le bon cheval n’avait laissé voir en aucune circonstance.

Il chercha à se rendre compte de la cause possible de cette frayeur, et il crut apercevoir une ombre qui mar ehait, à gauche, dans les taillis, au delà du cercle de lumière tracé par les lanternes de sa voiture.

— Eh ! là-bas ! cria-t-il, vous qui courez dans le bois, approchez, vous effrayez mon cheval.

Rien ne répondit.

Son attention, attirée vers la droite par le bruit d’une grosse pierre qui se détachait du talus, lui découvrit une autre ombre.

— Je n’aime pas à être escorté, cria-t-il de nouveau. Approchez tous deux de la lumière, ou bien, tant pis pour vous. Vous êtes avertis.

Rien ne répondit encore.

Marc rapprocha, dans -son esprit, ces apparitions, des tentatives qui avaient été faites contre lui au val de la Justice; il comprit qu’il allait courir un grand danger.

11 attacha fortement le tilbury, et passa ses mains sous son manteau.

Quelques minutes se passèrent.

Marc ne vit plus rien, et n’entendit plus d’autre bruit que le ronflement des ruisseaux formés par la pluie au milieu du chemin.

Bientôt l’ombre de gauche s’approcha lestement : un bâton s’abattit sur la lanterne, l’éteignit et la brisa en morceaux.

Marc avait eu le temps d’apercevoir le visage de celui qui tenait le bâton, il se leva vivement et en s’écriant :

AVENTURES d’àMOUR

— Monsieur d’Azelonde !

Il dirigea vers celui-ci un pistolet et tira. On entendit un long cri de douleur.

— Ah ! dit Marc, vous n’êtes pas mort. Je n’ai voulu que vous effleurer l’épaule ; mais n’y revenez plus.

Un coup violent qui l’atteignit au milieu du dos, lui coupa la parole et le força à retomber assis.

Il se retourna pourtant, et tout en détachant, de sa main droite, les rînes, il visa, du pistolet qu’il tenait de la main gauche, une autre ombre qui sautait dans le chemin à droite.

Un nouveau coup qu'il reçut, mais cette fois sur la tète, lui fit lâcher la bride.

Ses doigts serrèrent, par un mouvement instinctif, le pistolet, qui partit ; sa tète se pencha en arrière ; ses bras s’ouvrirent, et il tomba comme une masse inerte sur les coussins du cabriolet.

Noiraud se mit à gambader, mais une main vigoureuse le saisit au mors et le conduisit au pas.

— Êtes-vous blessé, monsieur Paul? demanda celui qui tenait le cheval.

— Pas de noms, imbécile !... nous devons approcher du ravin, tu sais ce que tu as à faire ?

— Oui, il ne nous étourdira point par ses cris, au moins! Nous y voilà... Ce qui m’ennuie, c’est la montre et la bourse et tout le reste du mobilier, murmura le conducteur du cheval !

’ Il s’arrêta tout brusquement et éteignit la lanterne qui brûlait encore.

— Oui, tu as raison; il n’y a pas besoin de lanterne... Ah ! je ne te sens plus. Est-ce que tu serais monté dans la voiture. Pour voler, n'est-ce pas, misérable eoquiu?

Veux-tu donc faire soupçonner qu’il y a eu crime et non accident?

— Vous avez raison, dit Glame, en mettant néanmoins la montre dans sa poche. Je descends. Allons, marche, Noiraud. Je crois que nous y sommes... Il ne fera pas un éclair, tonnerre de tous les diables ! pour qu’on voie à se diriger !

— As-tu bientôt fini !

— Ah ! mais, venez-y vous-mème. Je ne bougerai pas jusqu’à ce qu’il vienne un éclair. Je n’ai point envie d’accompagner la voiture dans le trou.

— Dépêche-toi, je te dis, cria son compagnon en frappant du pied avec fureur. N’entends-tu pas un maudit chien qui aboie et qui se rapproche de nous !... Ne vois-tu pas une lumière qui vacille au milieu de la montée ? Et j’ai cru entendre un bruit sourd dans le bois... Ah!

Plusieurs éclairs qui se succédèrent coup sur coup illuminèrent la scène.

La voiture était placée en travers de la route. Marc était affaissé, sa tète et l’un de ses bras pendaient au dehors. Noiraud, tenu à la gourmette par Glame, avait la tète tournée du côté du précipice, du bord duquel ses sabots n’étaient séparés que par la distance de deux pas. Paul maintenait le corps de Marc de crainte que quelque cahot ne le fit sortir delà voiture.

— Allons ! cria-t-il.

— Allons ! cria Glame.

Il donna un coup de pied dans le flanc du cheval, qui fit un bond en avant, et qui sentant le terrain prêt à manquer sous ses pieds, se raidit en reniflant bruyamment et en essayant de reculer ; mais la terre glissa sous ses pieds, et il poussa un hennissement effrayant.

— Tiens bon, Jacques! cria une voix retentissante, à

190 AVENTURES d’aMuUK

laquelle répondirent les hurlements plus rapprochés du chien.

Un corps gigantesque se précipita d'un bond, bouscula Paul, et saissisant le couronnement en fer du tilbury, il s’arcbouta sur un bloc en grès que son pied gauche rencontra. Puis, raidissant ses bras d’Hercule, il maintint durant un instant la voiture déjà suspendue sur l’abîme.

— Saint Braau 1 s’écria-t-il en sentant une pointe qui déchirait son habit et lui entamait la hanche. Êtes-vous là, maître? Il y a quelqu’un qui me frappe par derrière.

— Voilà, mon garçon, cria une voix grêle et haletante qui se fit entendre derrière Braan.

Avant qu’il pût frapper un second coup, Paul sentit un coup de baguette qui lui déchira la figure.

— Ah ! vilain chouan ! s’écria-t-il en se retournant et en se jetant sur son adversaire.

Maître Atorni, à défaut de force, avait l’adresse. D’un croc en jambe il fit tomber le robuste jeune homme dans la boue ; puis, se jetant sur lui, il le saisit à la gorge.

Mais il avait trop présumé de sa vigueur. On entendit bientôt une voix sourde qui criait :

— Braan I à l’aide !

— Glame, ton couteau dans le flanc du cheval ! hurla Paul.

— Hardi, Minos I va vite, mon bon chien, dit une voix claire à quelque distance du ravin.

On entendit un coup sourd, suivi d’un hennissement de douleur, Braan poussa un gémissement.

— J’ai les bras brisés, s’écria-t-il. Ah ! c’est une idée 1

Minos arriva en bondissant..

— Ici, Minos 1 murmura Atorni d’une voix presque éteinte.

Un blasphème de colère s’éleva du centre delà route...

d’un diplomate

un cri d’homme, d’une angoisse inénarrable, sortit du milieu du précipice... un grand corps vint s’étendre au milieu du chemin... on entendit un bruit sourd sortir du fond du gouffre ; puis im silence terrible régna un instant sur le plateau qui dominait le ravin du Bourreau.

Quand le goujard arriva, sa lanterne à la main, il vit tout d’abord Braan étendu sans voix, les yeux fermés, et serrant dans ses bras Marc, roide comme un cadavre.

Quand le géant avait senti que le poids de la voiture allait l’emporter, il avait saisi Marc par le bras, et, lâchant le tilbury, il était venu tomber sur le dos, brisé, mais serrant son ami sur son sein.

Minos tenait dans sa gueule un des poignets de Paul, . tandis qu’Atorni, à genoux sur les reins du jeune homme, lui maintenait le Visage dans la boue.

Quant à G lame, il avait disparu, et c’était lui qui avait poussé le cri d’angoisse, en se sentant entraîné dans le précipice par les rênes, qui traînaient à terre.

Minos, en voyant son maître, s’était précipité vers lui et lui léchait le visage.

Paul, débarrassé du plus dangereux de ses ennemis, lit un bond qui désarçonna Atorni. Il se releva, jeta un regard rapide autour de lui, sauta dans les taillis et disparut.

On entendit le bruit de deux chevaux qui montaient aussi vite que le permettait la déclivité de la route.

— Arrêtez le brigand de vicomte, cria le goujard.

Mais Atorni s’approcha de lui et lui dit de se taire. Ce cri, pourtant, activa encore le trot des chevaux, et M. de Bosqueney, suivi d’un domestique, rie tarda pas à arriver sur le plateau.

Il sauta vivement à bas de son cheval, saisit la lanterne

AVENTURES D’AMOUR

des mains du goujard, et, la promenant autour de lui,

» essaya de se rendre compte de ce qu’il voyait.

Il était ancien officier de cavalerie, avait fait les dernières guerres de l’Empire et avait la prétention de se connaitre en blessures. Il s’approcha de Braan, qui essayait de se redresser en poussant des soupirs.

Le comte s’agenouilla, se pencha sur Marc toujours évanoui, posa sa bouche sur les lèvres du jeune diplomate et mit la main sur son cœur. Il se releva sans parler et en hochant la tète, puis alla rejoindre Atorni, qui regardait cette scène, les sourcils froncés.

— C’est mademoiselle d’Azelonde qui t’a fait avertir en même temps que moi! dit le comte.

— On n’a point de mémoire en un pareil moment, ré- 'pondit brusquement le vieux paysan.

— Et tu as reconnu les scélérats qui sont venus attaquer M. de Raallemont?

— Je le saurai demain, si je les ai reconnus.

— Qu’ est-ce que tu veux dire !

— Je veux dire, s’écria Atorni avec colère, que s’il arrive quelque chose à ces deux jeunes gens qui sont là étendus, je les reconnaîtrai, vos brigands !

— Ah!

— Oui, oui. Quand une vache est mauvaise, on lui rompt les cornes; quand un taureau est furieux, on le tue ! Il y a trop longtemps que nous laissons courir daus le pays des coquius qui débauchent les filles, qui tuent les hommes ! Et si mes deux amis sont blessés, eh bien !

— Eh bien?

— Eh bien, je ne suis qu’un maître bourrelier au bourg d’Azelonde, mais je jure par le saint nom de Dieu que j’y mettrai mon bien et que j’y laisserai mes os, oui, quand toutes les grandes gens du pays seraient contre moi, je

d’dn diplomate 193

vengerai Jacques et Braan, et les brigands auront la tète coupée.

— Eh bien I mon brave, qu’est-ce que tu as, dit M. de Bosqueney à Braan, qui s’était relevé en tenant toujours Marc entre ses bras.

— Moi, rien, dit Braan eu poussant un soupir formidable. J’ai glissé, c’est tout; mais comme je venais de faire un petit elïort et que je ne me trouvais point mal dans la boue, je me suis dit : Arrêtons-nous un instant pour souffler. D’ailleurs, Jacques ne sera point mal, couché dans mes bras, la justice!

— Quèl brave garçon tu fais, Braan ! Le château de Bosqueney est l’habitation la plus proche ; le chemin qui y conduit est le moins mauvais ; nous allons y transporter M. de Raallemont. Je sais qu’il n’est pas mort encore, c’est tout ce qu’on peut dire. Toi, goujard, cours au bourg à travers champs, et dis au docteur Crochemore que je le prie de venir immédiatement. Eh bien! vieux chouan, dit-il à mi-voix à Atomi, est-ce bien arrangé ? Qu’est-ce que tu en dis?

— Je dis que c’est bien, et qu’on le doucinei-a à Bosqueney mieux qu’au val de la Justice, mon pauvre Jacques ; mais n’importe. Ce qui est dit est dit. Et si Jacques est mort, au nom de Dieu, le bourrelier fera la guerre aux seigneurs d’Azelonde. Oui, on m’appelle vieux chouan, parce que j’aime les nobles. Pourquoi? c’est dans mes idées : j’ai la grandeur dans mes idées. Mais j’aime les vieux nobles, et ceux-là, quand ils avaient la vermine dans leur maison, savaient bien la tuer. Mieux vaut entendre sonner la cloche des morts pour un parent que d’entendre hurler contre lui et contre soi toutes les voix d’un pays.

— Eh bien ! sommes-nous prêts à partir ?

194 AVENTURES D’AMOUR d’CN DIPLOMATE

— Oui, monsieur le comte, dit le domestique.

— Partons. Braan vous allez venir avec moi jus<ju’à Bosqueney, vous y achèverez la nuit.

— Moi, je n’irai point, dit le vieux paysan. Non. Je ne me reposerai point chez vous. Vous êtes un vrai noble, oui. Mais je vais, sans doute être obligé de vous faire la guerre, et je ne veux point de vos services.

— Ce n’est pas à moi que tu feras la gueîre, Àtomi, c’est à côté de moi, dit le vieux gentilhomme en serrant la main du bourrelier. J’aime mieux, oui bien mieux être déshonoré par la mort d’im misérable que par sa vie.

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