LES APPRKTS DE NOCES
conçoivent pas que ce mot soit adnîissil)ledans la langue dos cours. Ils ont bien leurs raisons pour pro« pager autant que possible ce système. Ceux qui le trouvent absurde, impie, allenlaloire au genre huma in, s'épuiseraient, je crois, en vaincs clameurs; car de saints logiciens, dit-on, sont là pour leur répondre....
Silence donc, etpourc luse.... Maislu conversation entre les lionnéles Dalbois et leur fils ne se termina pas là. «Vous ne pouvez vous imaginer, » leur dit-il, la vivacité avec laquelle » on discute ici les causes d'une » révolution présumée inévitable.
» Vous coimaissez, ma chère maman, » ce jeune avocat qui vient de [)tip blicr un écrit si recherché; voi*i
s 84 CHAPITRE XIX.
» ce que j'ai retenu de la discussion » qu'il a eue hier à la société, w avec le trésorier de monseigneur
V l'évêque :
« Nous disputons, Messieurs, disait P l'avocat , sur les causes de la révo- » lution qui s'annonce. Cette contro-
V verse ne faiira pas de sitôt, car de » toutes parts on dénature les faits, « et ce n'est pas le moyen de s'enw tendre : en voici U7i pourtant, » à ce qu'il me paraît, qui n'est » contesté par personne; c'est que » Y embarras actuel des finances » est la première source de nos «discordes. Or, cet embarras des ït finances d'où vient- il? Est-ce le •» peuplé, c'est- à -dire, est-ce le P lailieiu', Ifî menuisier, le maçon >
lEs appré;ts de noces. 285 » l'avocat, le la])Oiirour, qui ont » dilapidé los deniers de l'état?
» Vous ne trouverez pas de fous » assez déhonlcs pour le prétendre.
» Qui donc en accusorez-vous? Ne » sont-cc pas les guerres, ^t/s^f^^ ou » injustes, le luxe des Souverains, » leurs maîtresses , les déprédations » des ministres, le défaut d'ordre w des principaux agens du gouvcr- » nement , et leur répugnance à » employer les moyens propres à M le rétablir? Il est impossible de w se refuser à l'évidence, et de ne » pas convenir que ce sont là les n véritables causes do l'embarras » actuel des iinances, embarras cpii » date déjà de deux à trois règnes » aalér leurs.
w Assurément les guerres, fussent- M elles la seule cause de la pénurie î) du trésor, toujours est - il vrai M que le peuple n'est pour rien là- » dedans. Olez les tracasseries des » Souverains entre eux , les préten- >î tions orgueilleuses des princes, » les sottises journalières excitées
V par cette déplorable science qu'on
V nomme diplomatie; ôtez, dis-je, w tout cela, les nations civilisées viw vraient eu paix entre elles : toutes » les sources de discorde ne vien- » nent quedes gouvernans. Si donc » il y a déficit ('ans leur trésor,
V ce déficit est kur fait, ou du y> moins celui de leurs agens.
TU Ces vérités incontestables » posées et reconnues, continuait
LES APPRETS DE NOCES. SlS'J
» M. l'avocat, à qui est-ce à couvrir » ce déficit? A qui ini porte- t-il de le » faire sans secousse, sans révolu- » tion , surtout lorsqu'on voit que w les peuples, pfus cciairéSy se ^) lassent des vieilles maximes que » certains hypocrites salariés vien- » nent leur débiter? Le bon sens » tout seul indique que c'est aux » gouvernans à y pourvoir, en y » faisant contribuer ceux qui ont >i profité de ces prodigalités ou de » ce désordre aux dépens du pauvre M peuple, toujours froissé par les
V (lasses priviléjçiécs.
)) Or, Messieurs, le déficit,d\\pri'S
V le compte tout récemment rendu j) par le ministre même des finances,
V (M. iSccker), est de ciuquaulc-six
» millions par an; c'est une somme M tellement modique pour là France, » tellement facile à combler, qu'il » est étonnant que l'on n'ait pas dé- » daigné même d'en parler. Certes , » des ministres plus adroits, un >^ prince mieux conseillé, se seraient » bien gardés de publier cette petite » turpitude qui, au fait, ne Tient V pas d'eux, ou qui ne date pas î) entièrement de leur temps; ils » aiiraient évité ces assemblées, » toujours dangereuses pour les » Rois, de noUMes et à'états-géné^ » raux^ qui, en leur supposant de » la conscience et de l'honneur,^ i> ne peuvent que leur dire : Vous M avez, MM. les gouvernans, (vous » ou vos ayant -cause}, occasionné
lES APFRtTS DE NOCES. 289
w le déficit; cli bkn ! couvrez-!»* par » vos économies. Si des cconoinies )) vous paraissent impraticables, » parce qu'elles déplaisent trop aux «grands qui vous cnluurent, eli )) bien ! loin de les exiger de vos î) peuples , déjà trop surchargés, î) adressez- vous, avec force et fer- 1) mêlé, à ces familles favorisées et » opul( nies qui, depuis des siècles, » dévorent malgré vous la substance » du peuple. Ordonnez à ces prélats » fastueux, à ces riMies et inutiles )> possesseurs de toutes vos grasses >) abbayes, de donner une portion, » même médiocre et momentanée, . )i de leurs jouissances; alors, sans î) résolution, sans bruit, sans faire » crier les hommes honnêtes dont To.M. Ji. i3
» le travail vous soutient et vous V nourrit, vous comblerez sans diffi- » culte ce misérable déficit ^ et ne » le recommencez plus.
w II en était encore temps , pour- « suivait l'avocat avec véhémence, M ces jours derniers (le 23 Juin M 1789), à la fameuse séance royale; » car ce n'est que de ce moment » qu'a commencé sérieusement l'inî) surrection des députés du tiers»
w Ce jour-là même, si le Roi eût » annoncé qu'il prenait sur lui de » faire disparaître le déficit^ et » qu'en conséquence il n'avait plus » besoin d'états- génëraiice, il eût ^) immanquablement remporté viey> toire complète. La grande majorité » des députés aurait déjà regagné
LES APPRÊTS DE NOCLS. tHJl
» ses foyers; on imposerait facile- » ment silence aux autres, et l'on » n'agiterait point aujourd'hui cette » question , si scabreuse, de la sou^ » vcrainclc nationale y dont la sow lution n'est rien moins qu'assurée î> encore dans le sens de ceux quis'in- » tilulent les maîtres du monde.... >> » Après ces mois, l'avocat se tut.
» M. le trésorier prit longuement lî du tabac avant de répondre.
» Je vous avoue, maman, coni> tinua le jeune Dalbol* , que las » raisonnemcns de l'avocat me frap- «pèrenl; qu'ils me parurent justes, 'M honnêtes, et même bicnveillans M pour le Monarque. Je ne voyais >» pas trop ce que le Monsieur de * l'évèché aliuit répoudre à des
2 92 CKAPITEE XIX.
» vérités qui me semblaient si claires « et si incontestables. J'écoutai donc » de toutes mes oreilles, regrettant » fort, chère maman, que vous, » dont le jugement est si droit et si « sain , ne fussiez pas là invisible à 55 mes côtés. 5)
« Vous croyez donc bonnement, 55 Monsieur, dit le trésorier, en 55 pinçant ses lèvres, que le Roi » aurait si facilementconjuré l'orage 55 s'il était venu dire à tous les •fl vrdres réunis qu'il ne voulait 55 plus d'états -généraux; et qu'à >5 partir de ce moment il les cassait >) et les renvoyait? Moi, je ne 1<2 55 crois pas. 5)
« J'ignore, Monsieur, répliqua y l'avocat^ si ce ton dur, impératif^
LES APPRl.TS DE \OCF.S. 2(yy
M (lospoliqiie, (et qui paraît vous r> être familier, comme on dit qu'il » Test dans les cours), aurait bcau- M coup plu aux représenta ns de la «nation qui, au fait, étaient la îî par un droit légal et respectable; » mais ce que je dis, c'est que ces w premiers représcntans, gens hon- » nètes, instruits, pris dans les » meilleures classes de la société, et
V tous révérant Louis XVI, tant à » cause de ses vertus personnelles, » que par les dispositions de leurs » cahiers qui prescrivent le main- » tien de la monarchie, auraient » applaudi avec enthousiasme à la » proposition du Roi, de combler »î par lui-même ce malheureux
V déficit^ sans rien demander art
i594 CHAPITRE XIX.
pî 2^c"P^^; et que leur mission se » trouvant ainsi remplie envers fleurs commettans, la plus forte >î partie d entr'eux n'auraient pas » mieux demandé que de retourner, » pleins de joie, dans leurs familles, yi en bénissant le nom du Roi.
» C'est évidemment la résistance » des deux ordres aux désirs du » Monarqne lui-même, qui a occa- ,« sionné le serment du jeu dé
V pauine^ et tout ce qui s'en est ») suivi ou s'ensuivra. »
« Vous nous la baillez bonne,
V Monsieur , répartit aigrement le » trésorier épiscopal. Eh ! ne voyez- » vous pas ces mauvaises têtes, ces >î Baiiiiy ces Monnier, ces Sieyes, *) ces Laineth^ qui ne révent que
tES APPRETS DE NQCES. SQa
>) nouvelles cousUtulions, droits du » peuple, républicanisuic peut-être, » et seuiblables àiierics, propres à p mettre le feu partout?.... »
u Oh ! M. le trésorier, si vous y V mettez deJaereté, de l'humeur, w dit l'avocat , nous ne pouvons plus » raisonner ensemble; et je laisse )) à ceux qui nous écoutent le soin w de décider qui de nous deux parle » le langage de la raison et de la w vérité. »
n Là-dessus, l'avocat prit son cha- T) peau, sa canne, et partit. L'autre, » rouge comme une écrevissc, et )) murmurant je ne sais quoi entre » ses dents, lisant sur les physiono- M mies de chacun que l'on n'ap- » prouvait gucres sou apostrophe
ogG CfiAPITRE XIX.
» furibonde, décampa d'un air w mécontent.
w Je ne vous cacherai pas, ma « chère mère, que le ton brusque x> de ce M. le trésorier me donna
V bonne envie de rire après son >î départ. Cependant, par suite de >î mon système, ne voulant pas » même laisser entrevoir mon senî) timcnt particulier , je me retirai » bientôt , en soupirant sur les w malheurs de tous genres que je w vois prêts à fondre sur la France,
V en butte à tant de divisions.
» Mais je vous ajouterai quelque
V chose qui m'a bien frappé: dans » la salle de la société^ contiguë à » celle de lecture où nous étions, P j'ai aperçu le jeune Charles de
lES APPRETS DE N^CES. 297
« Lntour 0( cnp(5 à (jc rire sur une M table, près de la porte cntr'ouî) verte, et qui ma paru troul)16 « en me rei^arclaut.
« Que faisait-il là? je l'ignore; il
V ('coûtait, puis il écrivait, probaî) bicmcut ce qu'il entendait dire; î) et le plus bizarre, c'est qu'en par- >i tant, M. le trésorier de l'évéque,
V ainsi que je l'ai très -bien re- » marqué, lui fit un signe, qui sans
V doute l'appelait au-debors; carie î) jeune bomme sortit de suite par » la porte du petit escalier, et fut
V rejoindre le Monsieur à vingt pas ; » puis ils s'éclipsèrent tous deux » par une rue détournée. »
« Je crois deviner ce dont il s'agit, » mon ami , reprit le père Dalbois;
s 98 CHAPITRE XIX.
V le trésorier, que je connais fort » bien parce que je l'ai vu souvent « chez le conseiller Berthereau, se
V pique d'écrire. Il compose des » pamphlets contre les nouveaux y> principes, dont il est grassement y) payé par son prélat. Le but de ces » nombreux pamphlets, auxquels 5) travaillent les partisans des privi- 5) léges , les gens de cour, et surtout » les soudoyés du haut clergé , est » de persuader à leurs lecteurs et à v toute l'Europe , s'ils le peuvent, 5) que la révolution n'a point d'autre « caxise que la perversité des philo- » sophes modernes ; qu'eux seuls » sont coupables ; que nos riches » prélats sont tous des saints, nos » hommes de cour des modèles de
LES ArrnÊTS de noces. ?9{]r i> palriotisme, et que les Français » sont des ingrats. M. le trésorier V Ta débitant dans toute la \ille ces » pieux discours; il cherche partout » à faire des prosélytes, il emploie » beaucoup de jeunes gens à des » compilations, à des écritures sans » nombre, et même, dit -on, à » certains espionnages.
» Je crois donc sans peine qu'il a » jeté les yeux sur ce jeune Charles , » dont le caractère sombre et fa- » rouche tient si peu de tous ceux » de l'aimable famille; et que son » dessein, s'il peut y parvenir, est » de faire de ce^^arçon un des ardcns w défenseurs des vieilles doctrines M aristocr.iliques et féodales. »
Cl Dieu nous préserve, dit M.""
JOa CHAPITRE XIX.
lî Dalbois, de voir ce jeune homme 5) se lancer dans aucun esprit de « parti 1 Avec son humeur atrabi- >î laire, il donnerait dans tous les » excès dont le germe commence à » se développer. Combien je regrette » l'aimable Julien, son charmant y) frère! C'est bien lui qui nous » manque dans ce moment si doux » de ton mariage avec sa sœur. Je » l'ai surprise, l'autre jour, toute en î5 pleurs dans sa chambre, tenant » la lettre de Julien sur sa table, et » sanglotant de son absence. Elle ï) Tint à moi tout de suite les bras » ouverts, en me demandant par- » don de sa folie lorsqu'elle devait, » dit -elle, se trouver si heureuse; » mais ajoutant qu'elle ne pouvait
LES ArrRKTS DE NOCES. 001
» sVm pécher do regretter que Ju- » lieti ne fût pas témoin de son w bonheur, d'autant phis qu'elle » savait eond)ien il aimait et esti- >» niait Auguste. I-à- dessus, elle me » (il Hre sa lettre.
» Je ne peux vous dire , mes amis, )) combien j'en fus délicieusement » torchée. L'aimable garçon que ce )) Julien! Quelle amcl quel feu!
» quelle délicatesse et quelle énergie » en mémo temps dans ce qu'il » écrit! Il fera son chemin, je n'en » doute pas. Je lui voue la plus )) tendre amitié, moucher Auguste, w autant par sentiment de justice » envers lui-même, que par recon- » naissance pour la manière dont » il parle de toi.
î) Mais revenons, mes Irès-cHers; >3 aux cadeaux de noces; nous avons w encore plus d'un mois devant » nous. Adélaïde va partir avec sa « petite sœur et sa tante Sainte- M Agathe, pour les nouvelles eaux; ^5 il faut nous arranger pour y aller TD passer cinq ou six jours avec w elles;' mais avant tout, fixons, 53 d'une manière digne de nous, ce w que nous devons faire tant pour « la dot que pour tous les acces- » soires du mariage. Je suis déjà >î d'accord avec M. de Latour que » la cérémonie se fera à la cam- » pagne, dans la jolie maison du » chanoine qui nous l'ofFre. Nous ï^ éviterons par -là l'ennuyeuse éti- » quette de la ville, et nous n'aurons
LES IPPRtTS DE NOCES. JOO
î) que les personnes qui nous couw viendront. »>
Le père et le fils accédèrent à cette proposition qui flattait leur goût ; la dame écrivit de suite à Paris pour les éloflcs et les objets de mode que l'on ne peut guères trouver que dans la capitale. Elle se pourvut à l'avance de cuisiniers et de gens d'odlre pour les huit jours qu'elle voulait consacrer aux felcs et aux repas. Personne ne s'enletulait mieux à rordounancedc ces sortes d'oecasions; et comme elle n'en pouvait jamais trouver une plus conforme aux désirs de soq cœur, elle voulait surtout y briller aux yeux de M. de Lalour et de ses amis, et que ricu n'y manquât.
OO^Î CHAP/ XIX. LES APPRETS, etC.
Elle eut beaucoup de peine à obtenir du père d' Adélaïde qu'il voulût bien lui laisser tout ce soin, sans s'en mêler le moins du monde; mais comme elle n'y mettait ni morgue, ni ostentation ; seulement amitié sincère, plaisir véritable et bonté de cœur, IM. de Latour ne se sentait pas le courage de lui rien refuser.
De son côté, la jeune personne voyait avec délices les apprêts de sa félicité; elle s'y prétait de la meilleure grâce possible; et l'attente du bonZieur la rendait chaque jour plus jolie.
lE rOBBAN.
«Alerte! alerte! voile au sud- T> ouest, s'écriait le jeune mousse, r) de garde au hunier du grand mât « de la Belle Sop/iie. Alerte! capi- )) laine , je découvre trois voiles dont w je no peux distinguer la flamme » ni le pavillon. »
Le navire, qui depuis plusieurs jours avançait beaucoup, sous la protection d'un bon vent , était alors dans les eaux de la Guyane, cl approchait du Brésil.
ToM. II. jT» . .
5o6 CHAPITRE XX.
A ce cri, le capitaine Bertaud monta rapidement sur le tiîlac, suivi de Julien, armés d'une bonne lunette, qu'ils braquèrent vers le côté indiqué par le mousse. Ils ne tardèrent pas à découvrir dans le lointain trois bâîimens, dont ils ne purent encore juger la grosseur, mais qui parurent suspects à l'équipage. Ils avançaient en ligne directe sur la Belle Sopiiie^ dont ils paraissaient avoir connaissance.
Le vieux Micoud, qui de sou côtp examinait sans mot dire avec une longue-vue, se mit à crier tout-â-coup:
a Capitaine! évitons-les, ou prëpa- » rons-nous à combattre. Si je ne me » trompe, ce sont des forbans, qui » dans cette saison guettent le retour
LE roUBÀN. ^07
n (les vaisseaux des Indes hollan* » daises.«= Les éviter me paraît dif- )î ficile, dit le capitaine; le vent les » favorise ; je vois à leurs manœuvres )) qu'avant deux heures ils seront sur » nous. Poursuivons noire route; » nous ne gagnerions rien à virer de » bord. == Bravo î cousin , s'écria le » vieux Micoud. Nous allons bientôt » savoir à qui nous aurons à faire; M je présume que ce sont de ces ^) Africains qui infestent les environs I) de Madagascar. Leurs navires ne » me paraissent pas forts; mais il n n'y a point do quartier avec ces ï> misérables. »
ti Capitaine, reprit vivement Juî) lien, j'attends vos ordres; j'ose » croire que vous comptez sur moi.
5o8 CHAPITRE XX.
» = Oui, j'y compte, mon ami; c'est » en ce moment qu'il faut du cou- » rage, de la tête et du coup-d'œil. » Là -dessus, M. Bertaud fit appeler tout l'équipage sur lepont. Après une courte harangue, pleine de vigueur et de confiance en tout son monde, î! fit distribuer de l'eau-de-vie, du jambon , du pain frais et des armes; aux plus vigoureux, des haches et des sabres; à tous, des fusils et des pistolets, avec ordre de ne point tirer au hasard, ni de loin, afin de ne pas perdre un seul coup, et de ne pas brûler une seule amorce inutile.
Julien, eu sa qualité de commandant de l'équipage armé, fit une visite scrupuleuse de tous les moyens de défense. La totalité des
lE rORBA?7. ÙOÇ)
hommes sur le vaisseau était de cent douze personnes , y compris les deux passagers portugais et leurs trois domestiques, qui s'armèrent pour la défense commune, consentant a suivre les ordres de Julien, sous la direction du capitaine. Ils avaient tous été témoins du dévoiimcnt de notre jeune homme lors de l'attaque du monstre marin; ils avaient apprécié sa valeur, son sang-froid dans cette occasion; ils ne refusèrent pas de lui accorder toute confiance, en ce moment où son intrépidité leur répondait delui, si l'on était attaqué.
11 partagea son monde en quatre pelotons de ^ingt-cinq hommes chacun. Un peloton fut placé à la proue, uu autre à la poupe, le
^iO CHAPITRE XX.
troisième au centre du bâtiment, et le dernier, composé des hommes les plus habiles et les plus anciens dans la manœuvre, fut spécialement attaché aux apprêts, à la voilure, et à la direction de tous les mouvemens nécessaires pendant l'action, sous le commandement particulier du vieux capitaine Micoud, dont l'expérience était seule une excellente garantie.
Il y avait quatre canons sur la Belle Sophie^ on les mit vite en état; le capitaine les fît charger à mitraille, et défendit de tirer sans son ordre spécial, son plan étant de s'accrocher au besoin, corps à corps, avec le premier bâtiment qui oserait s'avancer J et de les détruira
LE FORBÀBr. O 1 I
les uns après les autres, saus perdre le temps à se eanonuer de loin.
Pendant tous ces préparatifs, le capitaine Bertaud eut le temps d'observer la marche de ceux qui se portaient sur lui; il lui fut impossible de douter de leurs mauvaises intentions : il vit d'abord beaucoup d'allées et vernies d'un bord à l'autre; puis, à un signal donné , les trois vaisseaux se séparèrent un peu, annonçant ainsi le projet d'envelopper la Belle Sophie^ et de l'attaquer tous les trois à la fois de dilléreus côtés, tout en redoublant de voiles pour l'approcher.
Tout l'équipage remarqua avec un frémissement involontaire celte manœuvre hostile; mais pleins de
5l* CHAPITRE XX.
confiance dans la fermeté du capitaine Bertaud, et dans l'intrépidité brillante du jeune commandant, tous leur jurèrent, à voix haute et la main levée, obéissance absolue dans l'action , courage et dévoûment à toute épreuve.
A rapproche d'un danger aussi imminent, et dont l'issue eût facilement effrayé tout autre, Julien sentit son cœur battre violemment.
C'était la première fois qu'il allait se trouver en face d'ennemis, ou plutôt d'assassins, de qui nulle grâce n'était à espérer. Ses réflexions^ se portèrent un moment sur sa famille, sur son père, sa sœur, et les objets de ses premières affections; un soupir involontaire s'échappa de
sa poitrine; mais rempli d'ardeur et d'espoir dans le secours de la Providence, qu'il invoquait mentalement, il se sentit saisi d'une nouvelle force dVmie, et prêt à braver tous les périls.
Le moment ne tarda pas d'ea devoir faire usage. Le plus apparent des trois batimeris, qui occupait le centre, se trouvait le plus près de la Boite Sophie, à demi-portée de canon; on pouvait des deux bords se voir et même se faire entendre.
Le ciipitaine Bcrtaud, dont tout le monde se tenait prêt, et qui voyait de l'avantage à ne pas attendre l'approche des deux autres navires, prit le porte-voix; et, s'ad ressaut d'un ton ferme au commandant, le
TOM. II. i4 • •
somma de s'éloigner sur-le-champ l et de le laisser en paix continuer sa route.
Un homme d'une stature presque colossale, armé d'un long fusil et d'une ceinture de pistolets , s'avança , ge dit le chef, et, couchant en joue le capitaine Bertaud, lui ordonna de se rendre. Celui-ci, s*efFacant un peu pour éviter le coup, dont heureusement il ne fut pas frappé, donna d'un clin - d'œil signal au \ieux xMicoud qui, par un mou-, vement rapide de la manoeuvre, lança la Belle Sophie droit sur le Corsaire, l'atteignit avec violence dans le flanc, dont une partie fut fracassée, et jeta le plus grand désordre dans ses haubans : les deux bâtimens restèrent accrochés.
Li: FOBBAN*. OI3
A l iiiblant mémo, un cri général pal lit de la Bclic Sophie, Juikti, à la tête du peloton de la proue, se j(îLi, avec iinc^ vivacité impossible h décrire, sur le navire cnneuii, le pistolet d une inain et le sabre de l'autre, cherchant des yeux le misérable qui avait osé tirer sur le capilaino; tous le suivirent avec des cris de fureur.
La plus vive résistance s'engagea de part et d'autre; mais le second peloton , à la tétc duquel s'était mis le plus jeune des deux passagers»
portugais, saula sur le bâtiment du corsaire, et vint au secours de Julien. - lien était tertips; l'intrépide jeune hoHime, entouré de toutes parts', se battait connue un lion. Le sang
5l6 CHAPITRE XX.
ruisselait autour de lui; il était près d'être accablé par le nombre. L^ violence et la rapidité de ses mouvemens lui sauvaient une grande partie des coups furieux qu'on lui portait; mais la fatigue commençait à faire fléchir ses genoux , sa vue se troublait à l'aspect des figures atroces qui l'entouraient, tout son corps frémissait aux hurlemens affreux que pousr saient ces nègres.
La vue du renfort qui lui arrivait ranima le cœur de Julien et de ses compagnons; tous réunis, ne formant qu'uQ corps impénétrable, évitant surtout de se laisser entamer, poussèrent pied à pied l'ennemi jusqu'à l'extrémité du bâtiment.
Là, le massacre fiU horrible; 1q
IK forba:t. 017
chef barbare, ccumant de rage, je! ait (les cris inarticulés; il frappait indistinctement sur tout ce qui l'approchait. Sa fureur désespérée ne lui laissait plus distinguer ses propres gens; il fit des prodiges de \aleur, si l'on peut donner ce nom à l'emportement aveugle d'un scélérat; il se précipitait en furieux sur la pointe des sabres tournés contre lui.
Dans ce moment extrême, le capitaine Bertaud , inquiet de Julien et voulant en finir, accourut avec le troisième peloton, offrant grâce au (orsaire, s'il voulait se rendre et faire signal de retraite aux deux autres navires qui semblaient hésiter s'ils approcheraient ou non ; mais ce
5l8 CHAPITRE XX,
fut en Tain : cet homme întraitabk voulut attenter encore à la vie du généreux patron qui cherchait à repargner.il saisit une hached'arme à la main d'un des siens, et la lança avec rage sur le groupe où se trouvait le capitaine; elle blessa grièvement un des contre-maîtres. Tout l'équipage, indigné, se porta en masse sur le furieux, qui , loin de reculer, se présenta au-devant des coups, en TOmissant des imprécations horribles; et ce misérable reçut enfin la mort qu'il avait méritée.
On vit alors l'événement le plus Bizarre, et auquel on s'attendait le moins : à peine cet enragé fut -il expiré, que tout ce qui restait de son équipage se mit à pousser des cris
l£ FORBA.3Ï, Oig
de joie, so jetant j genoux, élevant les mains, et paraissant remerciée le ciel, ainsi (jue le c.ipitaine, de l'exploit qui les privait de leur clieL
Deux d'enlreux saisirent le cadavre, lui coupèrent vivement la tête, lancèrent le corps dans la mer, où il disparut soudain; puis, grimpant rapidement au grand mat, ils suspendirent celle tète à la vergue la plus élevée; et usant du port^'voix, apprirent au plus vile l'issue du combat aux gens des deux autres navires, qui alors demeurèixjnt stationnaires.
11 restait encore une quinzaine d'hommes, non blessés, sur le vaisseau corsiiire ; ils invitèrent le capiiaiati Bcrtuud à visilcr la chambrç
'SaO CHAPITRE XX.
du commandant, et tout le iiaTÎre, en témoignant par leurs gestes, et confirmant,.dans leur mauvais jargon africain, qu'ils se trouvaient bien aises d'avoir été vaincus et délivrés ainsi de leur tyran Osglou-Miclieli , ancien renégat vénitien. Ils apportèrent aux pieds de M. Bertaud la cassette du mort, contenant une somme considérable en or, el des valeurs non moins fortes en diamans ; demandant pour toute grâce (si le capitaine daignait y consentir), la liberté de regagner leur pays , leurs femmes et leurs enfans, dans une presqu'île de la côte africaine, au canal de Mozambique.
Ils certifièrent que le bâtiment, de construction française, et acheté
lE FORBiN. Sort
^ l'île Bourbon , était leur propriclé privée, avant leur traité forcé avec Michcli; qu'il en était de même des deux autres navires, appartenante des faniilles libres de Madagascar, qui se trouveraient également heureuses de l'événement , et ne demandaient pas mieux que de retourner paisiblement dans leurs foyers.
Cet Osglou-jMielieli, d'une ancienne famille des frontières de la Servie, homme décrié dans toute l'Kurope, et trop connu parmi les marins, avait formé une troupe à lui, composée de brigands de divers pays, avec laquelle il dévastait depuis quatre à cinq ans h s côtes orientales de l'Afiique. Il était parvenu à subjuguer une petite peuplade de
522 ciïapitrî: xx,
pécheurs mad^^casses ; il s'était emparé de leurs embarcations. Il exerçait l'horrible métier de forban^ se comparant aux anciens flibustiers, Toleurs publics commelui, et dont la plupart n'ont pas fait une meilleure fin, après avoir conquis d'immenses richesses.
Le capitaine Bertaud , rentré sur son bord , tint conseil avec les principaux de &on équipage; Julien y fut appelé, ainsi que les deux passagers portugais, dont un s'était si îjravement conduit dans le danger commun. ♦
L'avis fut unanime; on conclut à laisser les trois bâtimens prendre la route de leur pays, dont ils n'étaient pas trè«- éloignés; et Ja
LE rORBAN. 02^
Belle Sophie continua la sienne, après avoir pourvu au pansement (les blessés, assez nombreux, des deux équipages. Julien se trouvait un des plus maltraités en apparcMice; SCS vètemens étaient percés, coupés, déchirés en cent endroits et couverts de sang; mais sans aucune l)lessure grave. Il en fut quitte pour un bras en écharpe pendant quelques jours.
Le capitaine, plein <l'une juste tendresse pour lui, accueillit avec joie la demande générale de \ç complimenter par acchunation. Cet honneur lui fut décerné; le bon jeune homme se trouva payé au centuple, et témoigna qu'il serait charmé d'exposer mille fois ses jours au même prix.
5s4 CHAPITRE XX.
On eut à regretter trois matelots qui avaient perdu la vie clans l'action; leurs obsèques furent bientôt faites : on sait qu'en mer la cérémonie est courte , l'immense océan engloutit tout. Ce moment fut un de ceux où Julien éprouva la plus vive émotion. Un retour involontaire sur lui-même lui peignit la douleur de sa famille, s'il eût succombé ainsi à la fleur de sou âge. Mais ce pénible sentiment s'effaça bientôt pour faire place à la joie de la victoire , qui fut célébrée pendant trois jours de bombance et d'amusement par tout l'équipage de la BeUe Sophie.
M. Bertaud procéda ensuite au partage du trésor d Osgîou-Micheli, dont la cassette fut avec raison jugée
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de bonne prise. Chacun reçut une part proportionnée à son grade et à son mérite; il n'y eut personne de niécontent, ou au moins qui osât le témoigner. Les deux passagers portugais seuls voulurent s'excuser d accepter, alléguant leur fortune connue et l'intérêt qu'ils avaient eu, dans cette grande occasion, de concourir à leur propre défense. M. Bertaud , tout en bc rendant à cette juste raison, obtint d'eux d'ajouter une augmentation équitable dans ce qu'il avait destiné à leurs trois domestiques, dont un se trouvait Jjlcssé de deux violens coups de sabre, mais sans danger imminent.
Julien reçut sa portion avec la ;.ïiodestic de sou caractère. Dani
Sa 6 CHAPITRE XX.
son partage se trouva un diamant très-beau, que le capitaine le força d accepter; il le prit, le destinant à sa sœur Adélaïde. Il déposa le tout dans la chambre de M. Bertaud , le priant de lui garder celte petite forlune jusqu'à leur retour au Havre.
Le vieux Micoud, malgré une li^gère blessure au genou , ne se sentait pas de joie. Son cousin le <*apilaine avait été on ne peut plus content de l'adresse avec laquelle il avait exécuté la manœuvre de la Belle Sophie sur le corsaire; il l'en récompensa par une fort jolie somme en or, que le vieux marin reçut avec force démonstrations de reconnaissance; il ne s'attendait pas à un st beau pFés<3ii*t ttiais le
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Cîipîtaine, homme équitable s'il en fut jamais , ne crut pas devoir faire moins pour une circonstance aussi décisive.
Knfin , après les petites réparations liécessaires aux agrès du vaisseau, qpii, du reste, n'avait pas conîJidoral)lonient soufl'ort pendant une action aussi rapide, dans laquelle aucun coup de canon n'avait été tiré, la Belle Sophie, ayant toutà-fait perdu de vue les trois lîâlimens qui s'étaient rapidement éloignés, reprit sa marche avec une nouvelle ardtur : aucun accident ne vint plus l'interrompre.
En moins de quinze jours on découvrit la haute tour de San- Salvador; et vers les huit beuFcs du
matin , après trois mois et demi denavigation, le capitaine Bertaud fit son heureuse entrée dans ce port célèbre, l'un des premiers théâtres de la gloire portugaise dans TAmérique méridionale. Les vents l'ayant écarté malgré lui des parages de Fernambouc , M. Bertaud remit à son retour sa visite dans cette ville.
Avant de quitter le Havre, les deux passagers avaient dès long -temps donné avis de leur prochain retour; ils étaient attendus de jour à autre.
Le plus âgé était l'un des plus recommandables habitans de ces contrées. A la première annonce de l'arrivée d'un bâtiment européen dans ce port, toute sa famille était accourue pour le recevpir; sa femnîej