‹ Aventures de CagliostroChapitre 13 sur 26 · Gbap. xim · texte numérisé non relu

Gbap. xim

raélites. Ces faïts ont donné lieu â un grand nombre de commentaires. Quant à nous , nous nous bornerons seulement à les constater ici , en ajoutant ijtïe la plupart1 dès commentateurs ont remarqué que rien n'indique qu'il y ait eu chez les Juifs, comme au moyen âge, entre le démon et les sorciers, un pkcté réel. Satan, dans la tradition sacrée, ft'est jamais ce qu'il 'Ait plus tard, l'esclave obéissant de l*hôtnme ; il ne sert point ses passions et ses vices ; et, comme le dit Befgiêr, si les faits surnaturels dont il est parlé dans î Ancien Testament doivent être attribués aux démons, il faut en conclure seulement que Dieu consentait à ce que l'esprit infernal les opérât, spjt pour faire éclater sa puissance , en opposant aux prodiges des magiciens d'autres prodiges plus nombreux et plus étonnants, soit pour punir les Hommes de leur curiosité superstitieuse. Satan refcte soumis à la volonté divine. Quand il étrangle, dans la chambre iiuptiaïe, les sept premiers maris de Sara ; quand I fait tomber le feu du ciel sur les troupeaux de lob, quand il déchaîne l'ouragan contre sa maison, il n'agit jamais qu'avec la permission de Dieu, ?t Dieu lui permet d'agir pour éprouver son fidèle icrviteur et faire briller sa foi et sa vertu d'un plus >Tand éclat.

Ainsi, entre la magie et le rôle de Satan dans 'Écriture , et la magie et le rôle de Satan dans le

moyen âge, il y a cette différence essentielle et profonde que, d'un côté, le démon n'est .amnisi qu'un vaincu qui n'agit que par la pernissionj de Dieu, qui reste entièrement indépendant <hi l'homme, et qui, dans la sphère même la plus ndoutablc de son action, n'est encore que l'instrument docile du souverain maître. Dans la soicelh1 rie, au contraire, le démon est asservi à la volonté de l'homme ; il se met au service de ses haines, de ses passions. Il se révolte de nouveau contir

Dieu, et semble vouloir faire retourner le mondtà l'antique idolâtrie. Cette distinction, nettement établie, et sans toucher davantage aux question* qui sont placées par la foi en dehors de la discussion, nous allons marcher à notre aise à traver? k rêve et la légende , en nous attachant toujours à porter, autant que possible , l'ordre et la clarté au milieu de ce chaos et de ces ténèbres, et en établissant des classifications rationnelles dans ce sujet , où la plupart des historiens qui l'ont trahimarchent au hasard, comme dans un véritable labyrinthe.

De la magie dans l'antiquité. — Elle se divise en deux brandies, la théurgie et la goétie. — La théurgie se confond avec la religion. — Ses riles et sçs formules. — La goétie se rapproche de la sorcellerie du moyen âge. — Elle est essentiellement malfaisante. — Ses pratiques et ses receltes. — Conjurations des sorciers égyptiens.-*- Gircé, Ganidte et Sagone. Les sorcières de la Tuessalie. — Le spectre du temple de Pal las. — Maléfices et talismans païens. — Lois de l'antiquité relatives aux magiciens et aux sorciers.

Les écrivains de l'antiquité, historiens ou poètes, sont remplis de nombreux témoignages qui attestent l'importance de la magie et de la sorcellerie dans le monde païen. Dans l'Inde, ces prétendues sciences se confondent constamment avec la religion; on les retrouve en Egypte, en Thessalie et en Chaldée, dans la Grèce et à Rome. Quelques-uns Jes écrivains anciens , grecs ou romains , qui parient de la magie la divisent en deux branches distinctes : Tune, théurgique, qui relève uniquement le la religion et de la science, et qui ne cherche lue le bien; l'autre, goétique, qui n'agit que par 'intermédiaire des génies malfaisants ou des dieux infernaux, et qui ne cherche que le mal. Ces deux branches, de môme qu'elles ont un but et un esprit différents, procèdent également par des moyens apposés.

Dans la théipgie, lç cérémonial est grave et sérieux. La première condition imposée à ceux qui la pratiquent, c'est la pureté,. Ils ne doivent «point se nourrir de choses qui aient vécu : ils dcivent éviter tout contact, avec les cadavres ; dans leurs invocations, ils ne s'adressent qu'aux génies bienfaisants , à ceux qui veillent au 'bonheur des hommes. Les herbes, les pierres, les parfums, étant chacun le symbole particulier d'une divinité \ le théurgiste les offrait a,ux dieux qu'il voulait se rendre favorables; mais pour que l'opération réussit, il devait nonuner tous les dieux et présenter à chacun d'eux l'offrande qui lui était agréable : « Une corde rompue, dit Jambliquc , dérange toutr l'harmonie d'un instrument de musique ; ainsi um» divinité, dont on a oublié le nom ou à laquelle on n'a point présenté la pierre, l'herbe ou le parfum qui lui plaît, fait manquer le sacrifice. » La tbéurgie, comme la religion, avait des initiations, de grands et de petits mystères : on en attribuait l'invention à Orphée, qui était considéré comme le plus ancien des magiciens. Cette science ne changeait rien aux idées que la théogonie païenne se formait des dieux , et toutes deux suivaient l<-> mômes rites pour arriver aux mêmes résultats.

Il n'en était pas de même de la magie goétiqut . qui s'adressait aux divinités malfaisantes ou à ceU»-* qui présidaient aux passions. Cette magie a>ail un

appareil sombre; elle cherchait pour ses opérations les lieux souterrains , les herbes vénéneuses , les ossements des morts , les plus redoutables imprécations, et n'agissait que pour nuire. Du reste, la distinction entre les deux sciences était fort difficile à maintenir ; et si quelques esprits supérieurs ont tenté, en se ralliant à la théurgie, d'en faire l'auxiliaire des cultes païens dans ce qu'ils avaient d'aspirations spiritualistes , la foule ne tint jamais compte des différences. La théurgie et ses mystères restèrent à l'état de doctrines occultes; et la goétie, comme la sorcellerie du moyen âge, dont elle est l'aïeule directe, tenta comme elle de s'emparer du monde et d'assurer à l'homme l'entière satisfaction de tous ses penchants, de toutes ses passions, de tous les désirs de ses sens, de toutes les ambitions de son esprit. Comme la sorcellerie, elle procédait, par des conjurations et par une foule de pratiques absurdes ou minutieuses à l'aide desquelles elle espérait asservir les dieux, les êtres du monde supra-sensible, les éléments, les astres, et toutes les forces vives de la nature. Porphyre nous a conservé les formules de conjurations • des magiciens égyptiens : ces magiciens s'adressaient au soleil, à la lune, > aux astres. Ils leur disaient que, s'ils ne se prêtaient point à leurs désirs , ils bouleverseraient la voûte du ciel , qu'ils découvriraient les mystères d'Isis, qu'ils exposeraient ce

qui était caché dans l'intérieur du temple d'Abydos , qu'ils arrêteraient la course du vaisseau de l'Egypte; et que, pour plaire à Typhon, ils disperseraient les membres d'Osiris. Les enchanteurs de l'Inde procédaient de même par la menace et l'imprécation ; seulement ils s'adressaient aux génies au lieu de s'adresser aux astres , et leur écrivaient au lieu de leur parler.

La plupart des recettes qui figurent en si grand nombre dans les livres de la sorcellerie moderne se retrouvent dans l'antiquité. Sans parler de la divination qui faisait partie intégrante du culte, les philtres, les charmes, les évocations des morts, les métamorphoses d'hommes en animaux, tout cela est dans le paganisme gréco-romain. Homère nous montre le devin Tirésias préparant une fosse pleine de sang pour évoquer les mânes ; il nous montre Circé changeant en pourceaux les compagnons d'Ulysse , comme Horace nous montre Canidie et Sagonc se rendant la nuit dans un cimetière pour procéder à leurs maléfices. Là elles enterrent un jeune enfaul tout vivant pour préparer un philtre avec son foie et sa moelle; elles ramassent des herbes malfaisantes, des ossements desséchés; elles déchirent une brebis noire et versent son sang dans une fosse creusée avec leurs ongles; elles animent. comme les envoûteurs du moyen âge, des figures de cire et les brûlent ensuite. Les poètes, dans c<^

récils, ne font que traduire les superstitions populaires; car le 'monde païen n'est pas moins riche en légendes de cette espèce que le monde fantastique du moyen âge. S'agissait-il d'évoquer un mort, on pouvait ejx toute sûreté recourir aux magiciens de Tfaessalie; on savait que quand les Lacédémoniens eurent fait périr cte faim Pausanias dans le temple de Pajlas , { dep magiciens avaient été chargés de débarrasser ce temple du spectre qui venait y rôder chaque jour, et en écartait la foute. DanSiCe but, ils évoquèrent les âmes de plusieurs citoyens qui, pendant leur vie, avaient été les ennemis déclarés de.Pausaujas; et celles-ci, en retrouvant le spectre de l'homme qu'elles avaient détesté, lui donnèrent une telle chasse qu'il n'osa plus se présenter, et laissa parfaitement paisibles les visiteurs du temple. .Voulait-on se faire aimer d'une femme, ou. demandait aux disciples des, prêtres de Memphis, pour l'enterrer sur le seuil de la maison qu'elle habitait, la lame d'airain chargée d'images lascives. On savait que les magiciens faisaient tomber la grêle, le tonnerre, qu'ils excitaient les tempêtes, qu'ils voyageaient par les airs, qu'ils faisaient descendre la lune sur ]a terre , et qu'ils transportaient les moissons d'un champ dans un autre. On savait que pour se défendre de leurs ' maléfices, il fallait faire des fumigations de soufre, ou clouer à la porte de sa maison une tête de

loup. Les plus grands hommes eux-mêmes acceptaient ces croyances. César avait son amulette , et Auguste portait pour talisman une peau de veau marin dans la persuasion que cette peau le préserverait de la foudre.

A Rome, comme chez nous, les magiciens et les sorciers, qui n'étaient souvent en réalité que des malfaiteurs ou des empoisonneurs, abritant leurs crimes sous les mystères d'une doctrine secrète, furent rigoureusement poursuivis par les lois. Ils s'étaient tellement multipliés en Italie , au temps de Tacite , sous le nom de mathématiciens , ils s'y livraient à de si ténébreuses pratiques, que ce grand historien les place au nombre des plus redoutables fléaux de l'empire, et malgré la sévérité des lois romaines qui les frappaient des peines les plus sévères , malgré l'exil ou la mort , ils reparaissaient toujours plus nombreux, et, comme les sorciers du moyen âge , ils semblaient se multiplier par la persécution.

Transformation de la sorcellerie païenne à l'avènement du christianisme. — Les dieux de l'Olympe se changent en démons. — Les druides et les bardes se changent en enchanteurs. — Différence de l'enchanteur et du sorcier. — Biographie fantastique de Merlin.— Sa naissance; il parle en venant au monde et prophétise à l'âge de six mois. — Viviane et la forêt de Brocéliande. — La tour enchantée. — Merlin n'est pas mort.

Lorsque l'Évangile se fut propagé dans le monde romain, et qu'il eut renversé les autels des dieux païens, on vit se produire un phénomène étrange. Parmi les nouveaux chrétiens, un grand nombre acceptant, comme un fait réel, l'existence des divinités de l'Olympe, considérèrent ces divinités comme des démons ; la croyance se répandit que Satan ligué avec tous ces vaincus du passé contre le vainqueur de l'avenir, animait d'une vie factice leurs idoles mourantes, et Salvien s'écria tristement : * Le démon est partout, ubique dœmon. » Les folies du vieux monde firent invasion en se modifiant dans la société nouvelle ; à la chute du paganisme, ses rites, ses formes cérémonielles multiples et variées , • se convertirent en pratiques superstitieuses, en magie; Diane devint le démon Dianum, et conduisit les femmes au sabbat, comme Mercure avait conduit les âmes dans le royaume des ombres.

L'influence de ce que l'on pourrait appeler l'agonie de l'idolâtrie sur les sciences occultes du moven âge est un fait évident et incontestable, et qui se produisit en même temps pour le polythéisme et le culte druidique. On sait qu'au ve siècle une sorte de résurrection de ce culte se manifesta dans ia grande et la petite Bretagne. Deshérités de leur antique puissance comme Jupiter et Vénus , les bardes furent également adoptés par les superstitions populaires, et l'on vit paraître alors un être intermédiaire entre le magicien inspiré et savant de la théurgie antique et le sorcier des démonographcs. Cet être, d'une nature supérieure à celle de l'homme, et qui se rapproche des génies de l'Orient, c'est l'enchanteur, dont nous allons parler avec quelque détail à cause de la place qu'il occupe dans la tradition et la littérature du moyen âge.

Le type le plus parfait de l'enchanteur du moyen âge, c'est Merlin, personnage réel, qui vécut, on le sait, au v« siècle dans la Bretagne armoricaine, et que l'on retrouve partout, à travers le moyen âge , dans l'histoire , la légende ? la poésie • • et les romans chevaleresques. Les voix prophétiques qui avaient parlé si longtemps dans les vieilles forêts de la Gaule, ne pouvaient se taire tout à coup. Aussi Merlin est- il prophète. Fantastique incarnation des dernières traditions du druidisine, de la anthologie Scandinave et du polythéisme, ï\ défend

la nationalité bretonne comme Velléda défendait sa patrie germaine. Il aide Arthur dans ses longues luttes contre les Danois , comm^Ulysse aidait Agamemnon de ses conseils et de sa sagesse.

Dans sa transformation nouvelle, il garde les vieilles habitudes de l'idolâtrie celtique. Il aime les fontaines d'eau vive perdues dans les bois, les chênes centenaires ;' et, comme les dieux de FEdda, il a son loup familier qui va chasser pour lui. Les astres, ses confidents habituels, lui révèlent tous les secrets de l'avenir, la destinée des rois et celle des peuples. Il sait tous les mystères de la création, il connaît tous les esprits qui président à l'harmonie des sphères. Si l'on en croit l'un de ses biographes, Robert de Borron, qui écrivait au xme siècle, Merlin était né d'une religieuse et d'un démon incube. Sa mère l'avait conçu en dormant, et pour se purifier de cette souillure, elle fit vœu, pendant le reste de sa vie, de ne manger qu'une fois par jour. Le mystérieux enfant, qui n'avait point de père parmi les hommes, vint au inonde noir et velu; en le voyant ainsi pareil aux bêtes fauves, sa mère changea de couleur; mais lui, pour la rassurer, s'écria en souriant : « Je ne suis point un diable; » l'effroi n'en fut que plus grand. Le bruit de cette naissance étrange se répandit bientôt. La pauvre mère fut citée devant le juge. «Vous êtes sorcière, lui dit ce magistrat, je vais

vous faire brûler.— Je vous le défends, dit Merlin en sautant des bras de sa mère. Respectez cette femme, ou malheur à vous*; car mon pouvoir est plus grand que celui des hommes ; et si vous en doutez , écoutez ce que va vous dire le flls de l'incube. » Merlin alors découvrit au juge certains secrets intimes de son ménage , que celui-ci était loin de soupçonner. Le pauvre mari oublia la sorcière pour ne songer qu'à sa propre femme, car les détails étaient tellement précis, qu'il ne pouvait douter de son infortune. C'est ainsi que Merlin révéla pour la première fois celte intuition mystérieuse qui devait élever son nom si haut dans l'admiration des peuples, et cependant à cette époque il n'était Agé que de six mois. Une vie qui débutait par de pareils prodiges devait être féconde en merveilles, et elle le fiit en effet. L'enchanteur avait le don de se rendre invisible, ou de se donner telle ressemblance qu'il voulait en se frottant avec le suc des herbes. Il transportait d'un mot à de grandes distances les pierres les plus pesantes, et lui-même, monté sur son ccff bien-aimé, il franchissait l'espace avec la rapidité de l'éclair. Dévoué jusqu'à la mort au roi Arthur, il le sert dans ses guerres et dans ses amours; il l'aide à triompher des pièges de ses ennemis et des pièges bien plus redoutables de la femme, tout en s'y laissant prendre lui-même. l'n jour, en se promenant dans une forêt, il rencontre

une jeune fille d'une éclatante beauté. Il s'arrête, surpris et troublé, et d'une voix caressante : «Douce dame, lui dit-il, daignez me prendre à merci; je vous dirai de merveilleux secrets. Souhaitez-vous des fleurs ? je ferai pousser des rosiers au milieu de la neige. Souhaitez-vous (J'êlre belle éternellement ? je préparerai pour Vous le bain qui efface les rides. » La jeune fille sourit, Bïerlin, pour prouver sa puissance , frappa , la terre , d'un coup de baguette, et une forêt magnifique s'éleva aux alentours. Pour prix de, celte. galanterie, Merlin demanda et obtint uns entrevue ,nouvello. Viviane , c'était le nom dp. Ja jeune femme , promit de revenir, et tint parole. Mais, ce jour-là, l'enchanteur fut vaincu: Viviane, sur prit tous, les secrets de son art, et Merlin, sentant, qu'il allait quitter le inonde, se rendit auprès du roi Arthur pour lui donner le baiser d'adieu. Puis il alla,,trQuver maître Biaise, qui l'avait élevé. «Adieu, maître Biaise , lui dit-il, je vous donne une grande tàçhe. Recueillez les souvenirs de ma vie , mes révélations sur l'avenir , et transmettez-les par un livre à ceux qui vivront après nous. — Je vous le promets, » dit. maître Biaise. Le livre, en effet, fut écrit; et ces prédictions de l'enchanteur, devenues au moyen âge les oracles de l'Angleterre, ont été consultées, invoquées par elle à tous les moments solennels de son histoire.

L'enchanteur, en quittant maître Biaise , se rendit auprès de Viviane; et celle-ci, qui le voyait triste, et craignait une séparation, lui demanda comment on pouvait retenir un prisonnier sans lui mettre des fers et sans l'enfermer dans une prison. Merlin lui donna pour cette opération une formule magique; fatale indiscrétion qu'il devait expier bientôt! Le soir, en se promenant dans la fonH de Brocéliande , il se reposa au pied d'un buisson d'aubépine, et s'endormit. Viviane alors détacha sa ceinture, et, traçant avec cette ceinture un cercle autour de lui, elle l'enferma pour toujours dans une enceinte sans issue. Une tour indestructible, dont l'air môme avait cimenté les pierres , s'élaii élevée sur la ceinture et avait enfermé Merlin jusqu'à la fin des siècles.

Depuis ce jour, la forêt de Brocéliande étend sur la tour ses rameaux qui ne se flétrissent jamais et Viviane veille au pied des murailles, coinn»* cette pieuse matrone qui garde le tombeau du ni Edouard , et qui tresse sur le front de ce saint p : des cheveux dont la mort n'a point arrêté la croissance. Quant à Merlin, il est toujours vivant r# captif, et le voyageur, en passapt dans les vert* sentiers de Brocéliande , l'entend soupirer dans « tour.

On le voit par ce qui précède , les enchanteurs . dont Merlin est , comme nous l'avons déjà dit , i«

le plus parfait, les enchanteurs ont une tout v physionomie que les sorciers. L'enchanteur - -m être surhumain, qui a reçu, en venant au .-le, un pouroir surnalurel; c'est le frère des .ios et des fées; les sorciers sont tout siniple- 'il des hommes. L'enchanteur fait indistincteil le bien et le mal ; le sorcier ne fait que le -:. L'enchanteur est vénéré par les peuples, cé- !"é par les poêles; le sorcier est méprisé par .: le monde. Eu un mot, l'enclianleur est un •iinnage célèbre transfiguré par la légende , i-lote, Virgile, ou Merlin, et le sorcier une es- ,e de truand, qui n'est bon qu'à brûler ou à mire. Les enchanteurs, du reste, ont toujours ■j beaucoup plus rares que les sorciers, et l'on .: un duc de Savoie dépenser en pure perte cent .:11e écus pour en trouver un.

'.% la sorcellerie proprement dite. — Elle se confond dans In premiers siècles de noire ère avec les hérésies. — Son histoire à travers le moyen âge. — Légendes chrétiennes M musulmanes sur ses origine?. — Elle se propage au iv* el an

L'ignorance, l'extrême imperfection des cou naissances humaines, l'attrait du mystère et l'inconnu, l'ambition de se faire craindre,

malheurs d'une société grossière et sans cesse exposée à tous les désastres, telles sont les causes qui contribuèrent à propager la magie et la sorcellerie dans l'Europe du moyen âge f et celle triste aspiration vers les mystères du monde infernal prouve combien alors étaient profondes la misère et la barbarie. La croyance est universelle, et la terreur toujours persistante jusqu'au seuil môme de notre temps. Tous les hérétique* des premiers siècles de l'Église, les basilidicns. les carpocratiens , les gnostiques, les manichéens sont accusés de magie et de sorcellerie. En France, l'existence des sorciers nous est révélée par le plus ancien de nos codes , la loi salique . qui porte au chapitre lxvh : « Quiconque en appellera un autre sorcier ou l'accusera d'avoir porté la chaudière au lieu où les sorciers s'assemblent, et ne pourra le prouver, sera condamné à deux mille cinq cents deniers d'amende. » Crégoin* de Tours nous apprend que le duc Boson usait <!<' sortilège, et qu'à celte époque, c'est-à*dire nu vr siècle, on n'entreprenait rien d'important saa* recourir aux enchantements et aux philactèn*. Agobard, qui écrivait au commencement du a* siècle, parie de certaines gens qui excitaient des tein* pètes , et d'autres qui pouvaient , au moyen de o qu'il appelle aura levaiitia, se transporter à trav cries airs. Âgobard était évoque de L\ou, et lui

était si convaincu de la vérité de ce fait dans son diocèse , qu'on lui amena un jour un homme et une femme qu'on avait vus tomber du ciel.

Dans le monde entier, la contagion fut générale. Dans toutes les contrées de l'Orient soumises à l'islamisme, la magie, au moyen âge, était regardée comme la science par excellence, et il se forma sur son histoire un,e foule de légendes dans lesquelles se confondent çn s'altérant les traditions chrétiennes et musulmanes. Suivant l'une de ces légendes, Adam lui-même aurait inventé la magie. Suivant d'autres , les descendants de Caïn s'y seraient adonnés les premiers, et Cham, au moment du déluge , en aurait été le dépositaire et le propagateur. N'osant point porter avec lui dans l'arche les livres qui traitent de cette science , il en grava en trois mille vers, suivant les uns, et en deux cent mille vers , suivant les autres , les principaux dogmes sur des pierres très-dures qui résistèrent à l'effort des eaux ; ces pierres furent recueillies par son fils Misraïm , qui fonda de nombreuses écoles, entre autres la célèbre école de Tolède , où , dans les xue et xme siècles , on venait de tous ies points de l'univers étudier les sciences occultes.

Par une bizarrerie singtilière, ces sciences se développèrent en raison même du progrès de la ti\ihsalion, et le xvic siècle, qui fut vraiment le

grand siècle du scepticisme , fut aussi le grand siècle de la sorcellerie. Les écrits sur les sciences occultes se multiplièrent propagés par l'imprimerie. Elles eurent alors un rapport marqué avec les affaires publiques; et les sorciers, les astrologues •et les devins furent souvent consultés pour les •choses du gouvernement, comme on avait fait de* oracles dans l'antiquité. A cette date cependant, sous la pression des études scientifiques , la magie et la sorcellerie elle-même tentèrent de se manifester sous des formes nouvelles. Elles se rapprochèrent de la philosophie, des sciences exactes, comme on peut le voir dans le traité célèbre d' Agrippa : De la philosophie occulte. La sorcellerie fut vivement attaquée par quelques esprits éminents, tout en gardant sur la foule son antique puissance ; et ce fut seulement dans les dernières années du xvn* siècle, qu'elle perdit le prestige dont elle avait joui si longtemps.

but de ta sorcellerie au moyen âge. — Elle est avant tout matérialiste et sensuelle. — La religion la considère justement comme une idolâtrie sacrilège. — Elle s'inspire de toutes les sciences apocryphes. — Énuméralion et définition de ces sciences. — Cabale. — Science des nombres. — Astrologie Judiciaire. — Divination et ses diverses branches.

Comme les sciences les plus positives clk>-

mêmes, la sorcellerie a un but nettement déterminé , et une série de formules et de pratiques à l'aide desquelles elle opère. Son but est le même dans tous les temps : elle veut donner à l'homme la connaissance des secrets de la nature, satisfaire tous ses désirs, lui révéler le passé et l'avenir, le rendre riche, puissant, invisible comme les esprits, léger comme les oiseaux; elle veut soumettre à sa volonté les êtres du monde supra-sensible, résilier les morts de leur sommeil éternel, défendre les sens du vieillard contre les atteintes de l'âge, livrer au jeune homme les femmes qu'il convoite , débarrasser l'amant de ses rivaux, l'ambitieux de ses ennemis. Elle est donc dans son but essentiellement matérialiste et sensuelle; elle est impie dans sa curiosité, parce qu'elle veut pénétrer les secrets que Dieu cache aux yeux des hommes. Elle est sacrilège , parce qu'elle parodie les prières et les mystères les plus vénérables de la religion.

Elle est absurde dans ses pratiques, parce que, laissant de côté l'expérience et l'observation, elle attribue à ce qu'elle appelle les forces élémentaires des vertus qu'elles ne possèdent pas, qu'elles ne peuvent pas posséder. Aux yeux de la religion, elle n'est qu'une idolâtrie, parce qu'elle rend aux créatures un culte qui n'appartient qu'à Dieu, et quand l'Église la proscrit, elle a, comme la science, complètement raison contre elle. Ceci posé, nous

allons indiquer d'abord les diverses branches dont l'ensemble constitue les sciences occultes, et qui servent comme de prolégomènes à la sorcellerie, ce vaste pandémoniura de toutes les aberrations de l'esprit humain.

Au premier rang, et dans les hautes sphères de l'illuminisme, nous trouvons la cabale, sorte de dégénérescence de la théurgie antique, qui enseigne à découvrir le sens mystérieux des livres sacrés, et à se mettre en rapport direct avec Dûui, les anges et les esprits élémentaires , au moyen de certains mots auxquels est attachée une puissance surnaturelle. On distingue deux sortes de cabales : la haute cabale , la plus ancienne , qui s'inspire des dix attributs de Dieu, couronne, sagesse, intelligence, clémence, justice, ornement, triomphe, louange, bote et règne. Cette cabale reconnaît en outre soixantedouze anges , agents intermédiaires entre l'homme et Dieu , et qui prêtent leur assistance à l'homme pour l'élever au-dessus de la condition ordinaire. La cabale élémentaire , beaucoup moins abstraite . opère au moyen de quatre sortes d'esprits, qui sont : les sylphes qui président à l'air ; les salama*dres , au feu ; les ondines k l'eau ; les gnomes , à I . terre.

Tandis que la cabale cherche dans la combinaison des lettres empruntées au nom de Dieu, d<anges ou des génies, un pouvoir supérieur à reh-

de l'homme, la science des nombres cherche ce même pouvoir dans l'arrangement mystérieux des chiffres. Ces deux prétendues sciences ont été plus particulièrement cultivées par les Arabes et par les Juifs.

La divination n'est pas moins importante. Cette branche , si longtemps populaire des sciences occultes, se subdivise elle-même en une foule de branches accessoires, dont la plus célèbre est l'astrologie.

L'astrologie, ou l'art de prédire l'avenir par l'inspection des corps célestes, remonte à la plus haute antiquité. On a retrouvé dans le tombeau de Rhamsès V, roi d'Egypte , des tables astrologiques pour toutes les heures de tous les mois de l'année. Tibère et la plupart des empereurs romains consultaient les astrologues. Les plus grands esprits du moyen âge, Machiavel entre autres, ont cru à leur infaillibilité. À la cour de Catherine de Médicis, ils ont joui d'un crédit sans bornes, et quand Louis XIV vint au monde , l'astrologue Morin , placé dans la chambre môme de la reine mère , fut chargé de tirer son horoscope. Parmi les mensonges des sciences occultes, il en est peu qui aient fait autant de dupes; en effet, en empruntant en quelques points , et pour certains problèmes astronomiques, la certitude du calcul, l'astrologie avait pu prédire quelquefois les révolutions

qui s'accomplissent dans l'espace; et comme c'était une croyance générale que les sept planètes et les douze constellations du zodiaque, gouvernent, cVst le mot consacré , le monde , les empires et les diverses parties du corps humain, on était logique dans l'erreur en pensant que ceux qui avaient surpris dans l'infini le secret des astres pouvaient, à l'aide de ces mêmes astres, surprendre sur la terre les secrets de la vie de l'homme.

Nous trouvons encore à côté de l'astrologie une foule d'autres pratiques dont le but était de connaître l'avenir : ce sont les sorts des' saints f qui s'obtenaient au moyen âge, en ouvrant au hasard les saintes Écritures, comme dans l'antiquité, ht sorts virgiliens , en ouvrant les livres des poètes; Yonéiromancie, Yaéromancie, la pyromancie, Yhydromancie, la physiognomonie , la méloposcopie , la cartomancie, Ya&trogalomancie , la lèconomancie , Yalphitomancie , la rliabdomancie , la cléidomancie , Yanthropomancie, la géomancie , etc., c'est-à-din» la divination par les songes, par les phénomèm* de l'air, les mouvements de la flamme, l'eau, hs lignes du visage, les rides du front, les lignes de la main, les cartes, les dés, les pierres précieuse* , la farine, la baguette, les clefs, les entrailles do l'homme , l'aspect de la terre , etc.

Ces divers modes de divination étaient pour ).i plupart trés-inoffensifs dans la pratique, mais pre>-

que toujours» désastreux dans leurs résultats, parce qu'en trompant sur l'avenir ceux qui étaient assez crédules pour y avoir recours, ils les enchaînaient d'avance à une sorte ■ : de > fatalité mystérieuse et anéantissaient leur libre' arbitre. Aussi FÉgiise eutelle toujours le soin de 'proscrire,, quelles qu'elles fussent; toutes les pratiques dont nous venons de parler,* eu, les -considérant avec i raison comme un danger pour l'hommie et un- outrage envers Dieu, qui seul pwtMreidajas J'avenmi -i.

De ra'chimïe. — De la nécromancie, — Comment on évoquait les morts. — Recettes pour faire des spectres. — Causes rationnelles de la croyance populaire aux apparitions des âmes et aux revenants.

Bien que l'alchimie soit en général considérée comme une aberration des sciences naturelles plutôt que comme Tune des subdivisions de la magie et de la sorcellerie ^ nous croyons cependant devoir lui donner place à côté de la cabale, de l'astrologie et de la divination , parce qu'il est évident qu'elle s'en est inspirée à toutes les époques, comme elle s'est inspirée également de la démonologie. Pour Albert le Grand et Roger Bacon, l'alchimie, sauf ce tribut d'erreurs qu'il faut toujours payer à son siècle, n'avait été, il est vrai, que l'é-

tude des combinaisons agrégatives de la matière et des lois de l'organisme. Mais c'était là une exception; et dès les preïniers temps du christianisme, l'école d'Alexandrie avait imprimé à l'art hermétique une direction mystérieuse. La table d'émerattde et ses formules cabalistiques ouvrirent un vaste champ à d'avides spéculations; et à travers les siècles de ténèbres» l'alchimie, pour le plus grand nombre, comme pour Nicolas Flamel, eut un but spécial , la production de l'or. Afin de donner à ses opérations une puissance plus grande , l'alchimie ne se borna point à essayer entre les divers corps organisés d'innombrables combinaisons ; tout en soufflant ses fourneaux pour faire germer des lingots, elle invoqua l'influence des astres, elle emprunta de nombreuses formules à la cabale, à l'astrologie, à la science des nombres, et souvent même, quand la misère démentait ses efforts, quand l'or, objet de tant de veilles et d'espérances, ne bouillonnait pas sur le réchaud brûlant, elle s'adressait au démon, et lui offrait une âme en échange d'une formule.

Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne dam ce monde de l'erreur et du rêve, on trouve toujours l'homme aux prises avec l'impossible, et cette lutte obstinée a pour IhéAtre la création tout entière. Quand l'astrologue interroge le eiel, la nécromancie interroge la terre, proir en fain1

sortir les morts. Elle évoque les âmes, comme la cabale évoque les anges , comme la sorcellerie évoque le démon. Suivant le poète Lucain, elle opérait au moyen de l'emploi magique d'un os de la personne morte qu'elle voulait faire apparaître. Les rabbins avaient la même croyance : il fallait, suivant eux, prendre le crâne de préférence, sans doute parce que c'était là que l'âme avait fait sa demeure, lui offrir de l'encens et l'invoquer jusqu'à ce que le mort lui-même eût apparu, ou qu'un démon , prenant sa figure , se présentât et parlât en son nom. Le plus ordinairement, on employait les prières de l'Église , en y ajoutant quelques formules empruntées à la sorcellerie. On disait aussi que lorsqu'on pouvait se procurer quelques débris des cadavres , ou quelques poignées de la terre dans laquelle ils avaient reposé, et, à défaut de cette terre, un fragment des pierres de leur toml)eau , un morceau de leur croix funèbre , on parvenait, en soumettant ces objets à l'action du feu,, à produire, par la combustion, des spectres, représentant exactement la figure de ceux que l'on cherchait à rappeler de l'autre monde ; on assurait de plus que ces spectres, animés d'une vie factice et éphémère, répondaient distinctement à toutes les questions qui leur étaient adressées.

Partant de cette idée que l'âme, dégagée des liens de la chair , a pris une entière possession de

ses attributs immortels, et qu'elle a l'intuition complète du passé et de l'avenir, le nécromancien évoquait les morts pour connaître dans quel état, béatitude ou damnation, se trouvaient ceux auxquels il s'intéressait et dont il était séparé par la tombe; pour s'éclairer lui-même sur lés mystères de la vie future; pour connaître l'époque de sa mort, de celle de ses proches ou de ses ennemis; enfin pour s'éclairer sur tout ce qui est indépendant de la prévoyance humaine. Les morts, du reste, n'attendaient pas toujours, on le sait, qu'on les rappelât de leur froid sommeil comme un homme qu'on réveille violemment; ils revenaient souvent d'euxmêmes , quand ils avaient de leur vivant promis de revenir, comme le spectre de Marsile Ficin , le traducteur de Platon , qui se rendit , monté sur un cheval blanc , chez son ami Michaël Mercato , auquel il s'était engagé de révéler les secrets de l'autre monde. Ici encore l'erreur était logique; .car elle n'est que le résultat d'un dogme irrécusable, l'immortalité de l'âme. La seconde vie, telle que le christianisme nous l'enseigne, telle que nous l'espérons, se continue avec les souvenirs et les affedions de la vie première; elle s'illumine même de clartés nouvelles : dès lors , pourquoi l'àme qui se souvient de la terre ne reviendrait-elle pas, libre et dégagée de ses entraves , vers cette tenv qui garde son enveloppe mortelle, et où la rappelle

le souvenir? Ainsi, dans ces mystères de la mort et de la nécromancie elle-même, la crédulité qui nous fait sourire n'est que la conséquence immédiate de la plus chère des espérances qui nous consolent. Malgré cette excuse , la nécromancie fut également condamnée dans l'antiquité et les temps modernes. Sous Constantin , ceux qui s'y livraient encoururent la peine capitale; plus tard on les brûla ; et à toutes les époques , on les assimila aux violateurs des tombeaux, dans la pensée qu'ils troublaient comme eux le repos de la mort.

La sorcellerie complète, par l'intervention du diable, ses emprunts aux diverses branches des sciences occultes.— Caractère et puissance du diable dans les légendes démonographiques.— Comment l'homme se met en rapport avec lui. — Du contrat diabolique et de ses conséquences. — De la complaisance et de la mécliancelé du démon. — Les deux pôles de la vision. — Le pacte de Palma Cayet. — Histoires diverses.

Les diverses sciences occultes dont nous venons de parler : la cabale , l'astrologie , la divination, la nécromancie forment chacune, on l'a vu, une spécialité distincte et limitée; mais il en est une qui les domine et les résume toutes : c'est la magie, devenue la sorcellerie du moyen âge. La sorcellerie, en effet, prédit l'avenir, change et transforme non- seulement les éléments, mais

même les hommes; elle évoque les morts; elle tue les vivants à la distance de plusieurs centaines de lieues; elle donne à ses adeptes la science sans étude, la fortune sans travail; elle opère une foule de prodiges ; et telle est la terreur qu'elle inspire , ou la fascination qu'elle exerce sur ses initiés, que de toutes parts les bûchers s'allument pour les consumer, tandis qu'un grand nombre d'entre eux, aiment mieux mourir plutôt que de renier la science qui leur coûte la vie.

Comment , dans la croyance du moyen âge , le sorcier arrivait- il à cette puissance supérieure? comment opérait-il ces prodiges qui ont épouvaulé les vieux âges ? Il les opérait par l'entremise du démon ; en d'autres ternies, la sorcellerie n'est que le résumé des sciences occultes élevées, par l'intervention de Satan , à. leur dernier degré de puis* sance. La tradition du passé tout entière est là pour l'attester. Satan, en effet, pour les hommes du moyen Age, n'est point le vaincu de l'abîme; c'est le principe du mal des traditions indiennes , égal en puissance au principe du bien : c'est le dispensateur des trésors , des plaisirs , le révélateur de tou* les secrets de la nature; c'est le maître de tous ceux qui veulent jouir et savoir, qui escomptent pour des biens périssables les biens éternels, afin d'obtenir l'accomplissement de leurs rêves ou de leurs pussions. Voyons maintenant comment s cta-

LA SORCELLEKIË. 31

Missent les relations qui mettent l'homme en contact avec le démon.

Nous ne parlerons point ici des possessions , qui sonl attestées par l'Écriture et par l'Évangile. Xous nous occuperons seulement des rapports qui s'établissent dans la sorcellerie et qui sont relatés dans toutes les légendes démonographiques.

Dans la possession , telle qu'elle est définie par la tradition religieuse , c'est le diable qui s'empare de l'homme , qui le pénètre en se transfusant , et qui substitue sa volonté à la sienne. Le possédé est dompté à son insu, et toujours contre son gré. Dans la sorcellerie, au contraire, c'est l'homme qui va au-devant de Satan. Il l'appelle , il l'invite , il lui offre son âme en échange de ses services , l'asservit à ses ordres et lui dérobe se* secrets. D'un côté , c'est un maître ; de l'autre, c'est un esclave. Quand le sorcier, ou celui qui aspire à l'être , veut s'unir avec le démon, il commence par renier le baptême; il se livre, comme pour donner des arrhes, aux profanations les plus sacrilèges , et rédige un contrat en bonne forme i dans lequel est stipulé un double engagement* Le diable qui par là gagne une âme , ne manque jamais de venir signer, d'op-^ poser sa griffe > le mot est resté dans la langue. Si le contrat porte que le diable est ténu d'obéir à tous ceux qui se serviront du pacte , il doit se tenir à la disposition des requer' ' ny v ' '

de stipulation semblable , il n'est obligé qu'envers la personne; qui a contracté. Dans le premier cas , le pacte est exprès; dans le second cas, il est tacite. 11 y a des contrats perpétuels, et des contrats temporaires ; les premiers sont valables jusqu'à la fin du monde entre les mains de ceux qui les possèdent ; les seconds doivent être renouvelés à leur expiration. Dès ce moment, Satan se trouve vis-à-vis de l'homme dans un vasselage complet, et il est juste de dire qu'il remplit toujours ses engagements avec une grande exactitude. Il se laisse enfermer dans des coffres, dans des boîtes, dans des anneaux; il se laisse mettre en bouteille , et, pour mieux senir ses maîtres, on l'a vu rester près d'eux sous la forme de divers animaux. Simon le Magicien et le docteur Faust l'avaient condamné à entrer dans le corps d'un chien noir. Delrio raconte que Corneille Agrippa de Nettesheim avait deux chiens, Monsieur et Mademoiselle, qui couchaient dans son lit, ou se tenaient des jours entiers sur sa table de travail. Le jour de sa mort , Corneille Agrippa , touché de repentir, appela Monsieur dans son lit , et lui ôtant le collier nécromantique qu'il portait au cou : « Arrière, Satan! lui-dil-il, arrière, tu m'as perdu; y te maudis et te renie ; laisse-moi, du moins, mou-# rir en paix. » Le chien, à ces mots, se sauva en hurlant, la queue basse, et courut se noyer dans la Saune. Ou a su depuis qu'il ne s'était pas mm».

mais, qu'après avoir traversé la France, il était passé à la nage en Angleterre, et qu'alors il s'était attaché à une jeune femme de bonne famille , qui avait failli être brûlée pour ce fait.

La croyance aux pactes infernaux fut , pour ainsi dire, universelle au moyen âge. Tandis que les mystiques , les âmes tendres et rêveuses , se tournaient par l'extase et l'aspiration religieuse vers les joies et les clartés du ciel, ceux qui blasphémaient et qui souffraient, les méchants qui rêvaient le crime, les âmes souillées qui rêvaient de jnonstrueux plaisirs, s'envolaient aussi vers les régions de l'inconnu , mais en se tournant vers l'autre pôle , et les proscrits de cette société incomplète et barbare demandaient au Proscrit de l'abîme les biens que le monde leur refusait, les joies coupables qu'ils ne pouvaient demander à Dieu. Chaque fois qu'un homme s'élevait par son génie ou sa fortune audessus de la foule , cette foule ignorante et effrayée l'accusait d'avoir contracté avec Satan. On disait qu'Albert le Grand lui avait demandé le mot des secrets de la nature ; l'abbé Trithème , le mot du mystère humain ; Virgile , le don de l'harmonie des vers ; Faust , la science universelle. Louis Gauffredi de Marseille se donna au diable pour inspirer de l'amour aux femmes rien qu'en soufflant sur elles. Palma Cayet, l'auteur de la Chronologie novennaire, s'était également livré corps et âme, à condition

que l'esprit malin le rendrait toujours vainqueur dans ses disputes contre les ministres de la religion réformée et qu'il lui conférerait le don des langues. Le contrat fut trouvé signé de son sang dans ses papiers après sa mort ; et comme le diable , au moment de son -décès, était venu chercher son #-or|» et son âme, on fut obligé, pour tromper ceux qui devaient le porter en terre, de mettre de gro^i-s pierres dans sou cercueil. En 1778 même, à ParK un laquais qui venait de perdre son argent au jru se vendit dix écus pour avoir un enjeu nouveau ; »t vers le même temps , l'Anglais Richard Dugdale , qui voulait devenir le meilleur danseur du Lancahirc, se vendit pour une leçon de danse. La légrin!» dc Théophile, rêvée primitivement par Eutychieu. et transmise au moyen âge par Siméon le Mêlaphrasle et Hroswita , l'abbcssc de Candersheim vu Saxe, prouve que la croyance aux faits de cette nature remonte à une haute antiquité.

Satan, nous l'avons dit plus haut, remplie t.i exactement ses engagements aussi longtemps qut durait le contrat ; mais à l'expiration de ce contrat ♦ il ne manquait jamais de venir réclamer le prix de ses complaisances , et alors il fallait les payer cher: il n'attendait pas toujours, pour s'indemniser d» ses peines , que la lièvre ou la vieillesse emporta: son débiteur dans l'autre monde , et pour jouir plu* vite de cette Ame qui s'était vendue et qu'il regar-

dait comme son bien , comme un bien sur lequel il avait hypothèque , il la déliait souvent lui-même des liens de sa prison charnelle , en tordant le cou à Thomme dont il s'était fait pour quelques jours l'esclave obéissant, afin d'être son maître dans l'éternité,

Receltes pour faire apparaître le diable et les esprits élémentaires. — Les noms efficaces et les lettres éphésiennes. — Théorie des conjurations diaboliques.— Statistique des sujets de Béelzébulh invoqués par les sorciers. — Les ducs et corn tes de l'enfer. — Revue des légions sataniques.

Ce n'était point seulement par le pacte ou contrat infernal que l'homme se mettait en rapport direct avec Satan. On pouvait encore, à l'aide de certaines opérations, de certaines formules le forcer à sortir de l'abîme, soit pour s'en servir momentanément, soit pour se l'attacher, comme dans le pacte, durant un temps déterminé. « Les magiciens , dit Clément d'Alexandrie , se font gloire d'avoir le démon pour ministre de leur impiété, et de le réduire par leurs évocations à la nécessité de les servir. » «D'où vient, dit également saint Augustin, que l'homme, souillé de tous les vices, fait des menaces au démon pour s'en faire servir comme par un esclave. » On voit aisément, par (ts deux passages, que la théorie tics conjurations

était connue dès les premiers siècles de rÊglis*1 chrétienne ; et en consultant les écrivains orientaux, grecs et romains, on en suit les traces à travers les siècles païens.

Dans l'Iude , on pratiquait la conjuration en regardant certaines couleurs consacrées , et en prononçant huit mots qui signifiaient : Dieu est pus* sant et glorieux. C'était ce qu'on appelait les nom efficaces. Chez les Grecs, les lettres èphésiennn

jouaient le môme rôle ; en Egypte , on opérait en nommant les trente-six génies qui présidaient au zodiaque ; enfin le moyen âge s'inspira de toutes les traditions antérieures; il ramassa des mot* grecs, latins, chaldéens, qu'il mêla au hasard m les défigurant; il y ajouta, par une profanation sacrilège et toujours dans un hut coupable, les mut> de la liturgie, les noms les plus respectables, et il en forma une langue barbare , inintelligible, à l'usage des rites de la sorcellerie, en un mut, l'argot infernal.

Les démonographes sont loin d'être d'accord sur la manière d'opérer dans les conjuration*. Agrippa en reconnaît de trois espèces : V par le* éléments; 2° par le monde céleste : étoiles, rayons force, influence; 3° par le monde des intelligence?: religion, m> stère, sacrement, Dieu. Il est facile Je reconnaître à première vue que le mysticisme, l'astrologie et la cabale se confondent dans cetlr

théorie bizarre. « Pour opérer dans la magie, dit Agrippa , il faut une foi constante , de la confiance, et la ferme conviction que Ton réussira. » Ici, on le voit, nous retrouvons la théorie des magnétiseurs. Suivant Agrippa, la voix a une grande puissance en ce qu'elle exprime l'intention; mais elle ne l'exprime que passagèrement. L'écriture qui la fixe, qui lui donne un corps, est douée d'une puissance encore plus grande. On doit donc , quand on fait une conjuration magique , exprimer le vœu , d'abord par la voix, et ensuite par l'écriture; et ce n'est pas à l'écriture vulgaire qu'il' appartient de figurer dans de si grands mystères ; il faut au magicien , comme aux prêtres des anciens cultes , un caractère accessible aux seuls initiés , une écriture céleste, dont le type se trouve dans la juxtaposition des astres. Cette formule est certainement parmi toutes celles que nous avon3 rencontrées la moins déraisonnable , et on peut par là juger des autres.

Suivant quelques écrivains , moins enthousiastes qu'Agrippa de l'astrologie et de la cabale , on ne doit dans les invocations s'adresser qu'aux dénions ; mais pour que l'opération soit efficace , il faut les nommer tous, et c'est là que l'embarras commence, car il est fort difficile, à cause du nombre, de connaître tous les sujets de ce que les démonographes appellent la monarchie infernale,

laquelle se compose : 1° de Béelzébuth, empereur de toutes les légions diaboliques; 2° de sept rois, qui sont : Bael , Pursan , Byleth , Pay moH , Bélial , Asmodée, Zapan , lesquels régnent aux quatre point* cardinaux; 3° de vingt-trois ducs, de dix comtes, de onze présidents, et de quelques centaines de chevaliers ; 4° de six mille six cent soixantesix légions, formées chacune de six mille six cent soixante-six diables, soit pour le tout : quarantequatre millions quatre cent trente-cinq mille cinq cent cinquante-six diables. Quelques docteurs en sorcellerie comptent différemment en prenant toujours le chiffre 6 pour multiplicateur cabalistique ; ainsi iîs reconnaissent parmi les esprits de ténèbres soixante-douze princes (6 X 12), et sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six démons (1234321 X 6). Il est à remarquer que ce dernier nombre offre , tant à gauche qu'à droite , les quatre nombres qui constituent la tétrade deP)thagore et de Platon. En opérant sur de pareille* quantités, Terreur était inévitable, et le cérémonial d'ailleurs se compliquait tellement, que quand l'opération manquait, le sorcier pouvait toujours* pour lui-môme ou pour les autres, invoquer l'excuse de l'oubli. Du reste, pour remédier aux défaillances de la mémoire, on avait des livres où x trouvaient consignées les évocations et les conjurations les plus redoutables, et ces livres, souwi?

ux-mèmes à une foule de consécrations magiques, acquéraient par ce seul fait une sorte de pouvoir surnaturel. Nous avons nommé les clavicules et les grimoires.

De la bibliothèque infernale. — Clavicula et grimorium. — Arcanumarcanorum, etc. — Absurdité et impiété grossière des livres de conjurations.— Exemples.— Satan assigné par huissier. — Formalités accessoires, sacrifices et présents. — Histoire d'un étudiant de Louvain. — Les mariages diaboliques.

Les clavicules sont attribuées à Salomon. On sait, en effet, que d'après .les croyances de ' l'Orient, croyances qui, du reste, ne paraissent pas remonter au delà des premiers siècles de l'islamisme, Salomon avait asservi à ses ordres tous les êtres du inonde invisible; il tenait les génies dans un élat complet de dépendance ; son nom apposé sur un cachet suffisait seul à donner à ce cachet une vertu magique; et l'on pensait que ce roi, qui savait et qui pouvait tant de choses, n'avait point voulu quitter la terre sans y laisser pour l'instruction des hommes des monuments de son génie. Il avait dans ce but composé un livre de formules , auquel il avait donné le nom de clavicule (clavicula), c'està-dire petite clef avec laquelle on ouvre en quelque sorte tous les secrets de la nature et les portes de

l'enfer. Si les adeptes de la sorcellerie s'étaient donné la peine de Térifier l'âge des clavicules, ils n'auraient point tardé à reconnaître qu'ils étaient dupes d'une étrange mystification; car on y cite non-seulement Porphyre et Jamblique, mais Paracelse, Agrippa et d'autres personnages du xvf siècle.

Les grimoires n'étaient pas regardés comme aussi anciens que les clavicules; mais on ne leur en attribuait pas moins une puissance irrésistible. Outre ceux qui sont restés manuscrits, nous en connaissons plusieurs imprimés, qui tous ont été fort célèbres. L'un sous le titre de Mystère des mystères, perle rare et unique des secrets — nous traduisons littéralement : Arcanum arcanorum , gemma rara et unica secretorum — a circulé sous le nom du pape Honorais. Les autres sont intitulés : Y Art du grimoire (Ars grimorix)) le Grimoire vrai(Grimorium verum), et le Grand grimoire.

Pour donner à ces livres absurdes, où les chose* les plus respectables sont indignement profanées* une autorité plus grande , on disait qu'il fallait le> faire baptiser par un prêtre, et les nommer comme un enfant. Le prêtre recommandait aux puissance infernales d'être favorables à ce néophyte; et il sommait l'une de ces puissances de venir , au nom de toutes, apposer son cachet sur le volume. Le livre signé et scellé, tout l'enfer se trouvait soumi* aux volontés de celui qui s'en servait, ci il n>

avait point de diable qui ne se fit un plaisir et un honneur d'obéir.

Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut inventer de plus absurde, tout ce que l'impiété peut rêver de plus sacrilège se trouve réuni dans ces volumes, que l'on peut regarder avec raison comme devant occuper le premier rang parmi les monuments de la sottise humaine. Les noms de la Trinité, de Dieu, de Jésus-Christ, de sa mère, des saints et des martyrs , les yersets de l'Ancien et du Nouveau Testament y sont profanés sans cesse. On peut en juger par la conjuration suivante , extraite du grimoire faussement attribué au pape Honorais, et connue sous le nom de : Conjuration universelle pour tous les esprits.

« Moi (on se nomme), je te conjure, esprit (on nomme l'esprit qu'on veut évoquer), au nom du grand Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre et tout ce qui est contenu en iceux, et en vertu du saint nom de Jésus-Christ, son très-cher fils, qui a souffert pour nous mort et passion à l'arbre de la croix, et par le précieux amour du Saint-Esprit, trinité parfaite, que tu aies à m'apparaître sous une humaine et belle forme , sans me, faire peur, ni bruit, ni frayeur quelconque. Je t'en conjure au nom du grand Dieu vivant , Adonay , Tetragrammaton, Jehova, Tctragrammaton, Jehova, Tetragrammaton, Adonay, Jehova, Otliéos, Athanatos, Ado-

nay, Jehova, Othéos, Athanatos, Ischyros, Athanatos, Adonay, Jehova, Othéos, Saday, Saday, Sada> , Jehova, Othéos, Athanatos, Tetragrammaton, à Luceat, Adonay, Ischyros, Athanatos, Athanatos, Ischyros, Athanatos, Saday, Saday, Saday, Adonay, Saday, Tetragrammaton, Saday, Jehova, Adonay, Ely, Agla, Ely, Agla, Agla, Agla, Adonay, Adonay, Adonay ! Veni (on nomme l'esprit), veni (on nomme l'esprit), veni (on nomme l'esprit).

« Je te conjure derechef de m'apparattre comme dessus dit , en vertu des puissances et sacrés noms de Dieu que je viens de réciter présentement, pour accomplir mes désire et volontés sans fourbe ni mensonge, sinon saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond des enfers; viens donc pour faire ma volonté. »

Le style des conjurations n'est point uniforme; il varie suivant les temps et les lieux, et Ton y trome souvent les traces des plus anciennes idolâtries. En Espagne , on y voit figurer Tango-loup ; en Allemagne , au xvie siècle , on y emploie avec une préférence marquée la syllabe oum , qui désigne la trinité hindoue, Shiva, Wishnou, Brama, et à laquelle Tlnde attribue un pouvoir sublime.

On pouvait aussi quelquefois faire venir le dia* ble en employant tout simplement envers lui le* formalités de la justice ordinaire. M. de Saint- An-

dré, dans ses Lettres au sujet de la magie1, dit avoir connu un bénéficier, homme de beaucoup d'esprit, qui prétendait que Ton pouvait forcer Satan à comparoir, au moyen de sommations réitérées, faites par des sergents approuvés, le tout sur papier de formule bien et dûment contrôlé.

Si grande que fût la puissance évocatriçe des mots employés dans les conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls à déterminer Satan à paraître ; il fallait corroborer leur action par diverses formalités accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des poules noires; on portait sur soi de la corde de pendu ; on cherchait surtout à se procurer des œufs de coq, pondus dans le pays des infidèles; on lavait avec grand soin la chambre où devait se passer la cérémonie , et Ton y dressait une table sur laquelle on plaçait, avec une nappe blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne fût-ce môme que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais rien pour rien. Il fallait toujours , lorsqu'on le dérangeait, lui offrir quelque petit présent, sous peine d'être étranglé; il fallait surtout avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, où le sorcier s'établissait comme dans un asile inviolable.

1. Paris, 1725, in-12. C'est un livre curieux, et l'un des meilleurs qui aient été écrits sur les sciences occultes.

Le diable ne répondait point toujours en personne aux sommations de ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer des délégués, ou de faire apparaître devant eux et de mettre à leur disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la demande. Ces sortes de communications n'étaient pas , du reste , sans danger, et ceux qui n'étaient point suffisamment au courant de la science risquaient souvent leur vie. C'est ce qui arriva, en 1526, à Louvain. Un sorcier célèbre qui, à cette époque, babitait cette ville, sortit un jour de chez lui en laissant & sa femme les clefs de son cabinet, avec 'la recommandation expresse de n'y laisser entrer personne; mais celleci, indiscrète comme toutes les personnes de son sexe, les remit à un étudiant qui habitait la même maison. Poussé par une curiosité fatale , ce jeune homme franchit le seuil de la retraite mystérieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit.... Au même moment , un coup terrible ébranle la porte. Satan parait, et d'une voix menaçante : «Me voilà, que inc veux-tu? » L'étudiant pâlit et ne sait que répondre. Alors Satan, furieux de s'être dérangé pour rien, le saisit à la gorge, et l'étrangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il voit des diablc> perchés sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait signe d'approcher. L'un d'eux se détache de la bande, et lui raconte ce qui s'est passé. 11 court â

son cabinet, et trouve en effet l'étudiant étendu mort sur le pavé. Que faire de ce cadavre ? On va peut-être l'accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Après un moment de réflexion, il ordonne au diable qui avait commis l'assassinat de passer dans le corps de sa victime. Le diable obéit, et va se promener sur la place , à l'endroit le plus fréquenté des écoliers. Mais tout à coup, sur un nouvel ordre , le démon quitte ce corps qu'il vient d'animer d'une vie factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de crainte. On pensa longtemps que l'étudiant avait été frappé de mort subite; mais plus tard la vérité fut découverte ; et le sorcier, obligé de quitter Louvain , alla répandre dans la Lorraine- les poisons de son abominable doctrine.

Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcières, de pactiser avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dépendance plus grande, pour obtenir de lui1 de plus éclatantes faveurs, le traitaient souvent comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques, sont assez nombreux au moyen âge. En 1275, la date est précise, on découvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues années déjà, avait épousé un démon. À l'âge de cinquante-trois ans elle donna le jour à un monstre qui avait une tête de lapin, une queue de serpent et le corps d'un homme. Elle

le nourrit pendant deux ans avec de la chair de petits enfants étranglés ayant le baptême ; au bout de ce temps le monstre disparut sans qu'on en ait jamais entendu parler depuis.

Des instruments el des outils de la sorcellerie. — Des diverses espèces de talismans. — La peau d'hjène, les pierres précieuses et les talismans naturels. — Les talismans fabriqués. — Gomment on les faisait.

Ainsi que les mathématiques, ou les sciences physiques et naturelles, la sorcellerie avait une foule d'instruments particuliers , à l'aide desquels elle opérait. Ces instruments, connue les livres dont nous venons de parler, portaient en eux-mêmes une puissance extraordinaire , puissance qui leur était communiquée par le sorcier lui-même, et qui souvent aussi était inhérente à leur nature. Ils comprenaient sous le nom générique d'abraxas, talismans , phylactères , cercles , anneaux , carrés magiques, etc., une foule d'objets très-différents entre eux et dont il sulfira d'indiquer ici Us principaux, en laissant toutefois de côté les amulettes, qui appartiennent plutôt à l'histoire des pratiques superstitieuses qu'à celle de la sorcellerie.

Parmi les talismans naturels, nous indiquerons la peau d'hyène , qui rendait invulnérable au mi~

lieu des combats; la mandragore, qui inspirait l'amour ; la valériane et le sang des chiens noirs , qui éloignaient les démons quand le sorcier voulait se débaiyasser de leur présence ; la plupart des pieiïes précieuses , telles que l'émeraude, qui préservait de la foudre , et rendait la mémoire infaillible; la topaze, qui guérissait la mélancolie; le rubis, qui apaisait les soulèvements des sens, etc. L'hippomanès , excroissance charnue de couleur brune , qui se trouve à la tête des poulains lors de leur naissance, était considérée du temps même de saint Augustin comme un agent des plus puissants pour produire l'amour ; il en était de même du crapaud desséché. La membrane dont la tète de certains enfants est couverte à leur naissance, faisait réussir les avocats au barreau. La pierre alectorienne donnait aux soldats une victoire assurée. Une autre pierre qui , suivant Isidore de Séville , se trouve dans la tête d'une tortue des Indes , procurait la faculté de deviner l'avenir à ceux qui portaient habituellement cette pierre sur leur langue. Ces talismans formaient ce que Ton pourrait appeler l'arsenal inoffensif des sciences occultes, et leur usage avait sa source dans une sorte de naturalisme pan tliéis tique plutôt que dans la sorcellerie proprement dite. Quant aux talismans fabriqués, ils appartiennent de plein droit à la magie et souvent à la magie la plus noire.

L'emploi de ces étranges objets remonte à la plus haute antiquité. Périclès portait au cou un talisman que lui avaient donné les dames d'Athènes. César , dit-on , s'en servait également.* Les anciens attribuaient les plus grandes vertus au mot abracadabra. Quintus Sérénus prétend que ce mot écrit sur du parchemin et pendu au cou, est un remède infaillible contre la fièvre. Les anneaux constellés , les bagues d'argent baptisées , étaient de sûrs préservatifs eontre la peste, la rage, l'épilcpsic, vie. On trouve les talismans dans l'Inde , chez tous 1* 5 peuples de l'Orient, comme chez tous les peuplasauvages. Au moyen âge, on avait recours, pour les confectionner, à toutes les forces vives d^ sciences occultes, à l'astrologie, à la cabale, .1 l'évocation des démons, et l'on profanait niéii.les mots les plus saints , les cérémonies les plu* vénérables de la religion.

On faisait des talismans ou abraxas avec d** mots efficaces, dont les plus célèbres sont les nn»t* agla et abracadabra. On en faisait avec les noni* des diables , avec des chiffres , avec des iiguro astrologiques, et pour ces derniers, voici comment • raisonnait : « Les astres, disait-on, sont des intt-Lgenecs, ils voient, ils entendent; leurs rayons <-• une sorte d'instinct qui leur fait chercher par sj : pathie dans le inonde inférieur tout ce qui se reporte [à leur nature. Or, en reproduisant sur *V-

pieiTcs ou des métaux la figure ou le chiffre d'un astre, on intéresse cet astre à ces pierres ou à ces métaux, et il leur communique quelque chose de sa propre vertu. >» — « Pour attirer la vertu du soleil, dit Agrippa, qu'il faut toujours citer en ces ténébreuses matières, on enveloppe le symbole ou signe astronomique du soleil dans des fds d'or ou de soie jaune, couleur des rayons solaires; on suspend ce signe à son cou , et l'astre y dépose quelques-unes de ses vertus. » On connaît la fameuse médaille où Catherine de Médicis est représentée toute nue entre les constellations du Bélier et du Taureau , le nom d'Ébullé Asmodée sur la tète , un dard à la main, un cœur dans l'autre, et dans l'exergue le nom d'Oxiel.

Le plus célèbre des talismans du moyen âge itait, sans contredit, l'anneau de Salomon; quelpies l'ois, parmi les plus puissants, se sont vantés le le posséder; mais ils se sont vantés à tort, car m sait d'une manière certaine, disent les cabalistes, pie cet anneau incomparable repose dans le tom- )cau môme de ce grand prince au milieu des îles le l'océan Indien, fl y avait aussi des talismans avec es noms de Jésus-Christ ou de saint Pierre, de aint Paid ou de saint Michel. Le concile de Laodiîée, au iv* siècle, en interdit l'usage sous peine l'excommunication, et déclara que ceux qui les obliqueraient seraient chassés de l'église.

Le miroir magique. — La pistole volante. — Les têles d'airain et l'androïde. — Les armes enchantées. — Les coupes.— Les bagues.— L'anneau du voyageur et l'anneau d'invisibilité.— Le léraphim. — Le carré. — La baguette magique. — Comment elle se fabriquait.

L'une des pièces les plus importantes de Farscnal des sorciers était les miroirs magiques. Dans l'antiquité païenne les sorcières de la Thessalie écrivaient avec du sang humain leurs oracles sur ces miroirs, et les oracles se réfléchissaient dans le disque de la lune, où on pouvait les lire comme dans un livre. L'usage de ces instruments devint extrêmement commun en France, au xvr* sièclo, et l'on assure que Catherine de Médicis en possédait un à l'aide duquel elle apercevait d'un coup d'œil tout ce qui se passait en France, et tout cv qui devait y arriver dans l'avenir. Pasquier rapporte qu'elle y vit un jour une troupe de jésuite qui s'emparaient du pouvoir; à celte vue elle entn dans une telle colère, qu'elle voulut briser l'instrument révélateur, mais on le lui arracha des mairie et à la fin du xvue siècle, en 4688, on assurait qu<* l'on pouvait encore le voir au Louvre. Les ennemi des jésuites accusèrent le père Coton de faire vir à Henri IV, dans un miroir étoile, ce qui se pa>Ni.' dans les cours et les cabinets de tous les princes.

La pistole volante était une monnaie marquée dun signe magique, qui revenait toujours dans la poche de son maître, comme les cinq sols du Juif errant.

Les têtes d'airain , fabriquées sous l'influence de certaines- constellations, avaient la faculté déparier, et elles donnaient des avis sur les affaires importantes. Virgile, Robert de Lincoln, Roger Bacon, en possédaient, plusieurs qui ne se trompaient jamais. Albert le Grand avait même fait un homme entier, à la confection duquel il travailla trente ans ; cet homme d'airain se nommait l'androïde ; mais il fut brisé par saint Tbomas d'Aquin , qui ne pouvait supporter son babil.

Les armes enchantées, qui rappellent les armes forgées par Vulcain, et qui jouent un si grand rôle dans les romans .dç chevalerie, avaient la propriété de foire voler, en, éclats -toutes celles qui leur étaient opposées, et de ne j^pais se briser elles-mêmes.

Les coupes magiquçs communiquaient aux breuvages, dont elles étaient remplies, des vertus extraordinaires, et se brisaient lorsqu'elles étaient touchées par une liqueur empoisonnée.

Les peaux d'enfants sur lesquelles on traçait des caractères magiques, préservaient des maladies, et reculaient indéfiniment la vieillesse.

Les bagues constellées renfermaient de petits démons, appelés servants , qui remplissaient les

fonctions de domestiques, et se rendaient en un clin d'œil, d'un bout du monde à l'autre, pour remplir les commissions dont on les avait chargé*. Quand le possesseur de la bague avait besoin d'un avis, il approchait le chaton de son oreille, et le servant répondait à toutes ses questions. L'historien Froissart, qui séjourna longtemps à la cour de Gaston Phœbus, comte de Foix, nous apprend qiu ce seigneur avait un de ces lutins à ses ordres. Le lutin avait d'abord été attaché à un prélat romain qu'il avait quitté pour un baron gascon. Celui-ci, qui était vassal du comte de Foix, avait consenti à <v qu'il passât au service de son seigneur. Il était fort utile au comte qui l'employait comme courrier, et l'envoyait dans tous les pays du monde pour savoir ce qui s'y passait. Le lutin se rendait immédiatement aux endroits désignés, et revenait presque aussitôt donner des nouvelles à son maître.

L'anneau du voyageur faisait parcourir, sans fatigue, des espaces immenses, et Vanneau d'invisibilité, réminiscence de l'anneau de Gigcs, avait Ii propriété, comme son nom l'indique, de dérober à tous les yeux la personne qui le portait. On pouvait aussi se rendre invisible au moven d'un tiMi de chat noir, bouilli dans des herbes magiqueou d'une petite pierre qui se trouve dans le nid <!« la huppe.

Le téraphim, espèce d'automate daus le genre.

l'androïde, se fabriquait également sous l'influence des constellations. On le frottait d'huile et d'ammoniaque, on l'entourait de cierges, on plaçait sous sa langue une lame d'or, sur laquelle était écrit en caractères mystérieux le jioin d'un démon impur, et, dans cet état* il répondait à toutes les questions qui lui étaient faites.

Le carré magique , espèce d'échiquier dont chaque case était marquée d'un chiffre, servait tout à la fois aux conjurations et aux consultations sur l'avenir; il devait être tracé sur un parchemin pré* paré avec la peau d'un animal vierge , ou qui n'avait jamais engendré.

La baguette magique servait à tracer les cercles de conjuration et à découvrir les trésors ; il y eut même, en 1700, dans la ville de Toulouse, un curé qui devinait à l'aide de cet instrument ce que faisaient les personnes absentes. Il consultait la baguette sur le passé, le présent et l'avenir. Elle s'abaissait pour répondre oui, et s'élevait pour répondre non. On pouvait faire les demandes de vive voix ou mentalement, « ce qui serait bien prodigieux, dit le père Lebrun, si plusieurs réponses ne s'étaient trouvées fausses. » La baguette était faite d'une branche de coudrier de la poussée de l'année; il fallait la couper le premier mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, et se servir d'un couteau neuf; une fois coupée on la bénis-

sait , on écrivait au gros bout le mot agla ; au milieu cor ; au petit bout tetragrammatm, avec une croix à chaque mot, de plus on prononçait celte formule : Conjuro te cito mihi obedire. Ventes per Deum vivum, et Ton faisait une croix, — per Deum verum,— une seconde croix, — per Deum sanctum, — une troisième croix. — Ainsi , comme nous l'avons déjà remarqué, les mots les plus saints, 1rs formules les plus vénérables étaient profanées dans les pratiques les plus absurdes. La sorcellerie parodiait toutes les cérémonies de l'Église , et l'Église en la proscrivant se montrait justement sévère, car elle ne défendait pas seulement la religion contre l'idolâtrie satanique, elle défendait aussi les droils de la raison humaine contre la plus étrange des aberrations.

Des onguents, des poudres et des breuvages. — Des plantes et matières diverses qui entraient dans leur composition.— De l'emploi des cadavres dans les préparations magiques. — Recettes. — Empoisonnements.

ApnNs avoir cherché une puissance surnaturellr dans l'es rayons des astres , dans le ciel et dans l'enfer, dans les chiffres et les lettres, les traditions du paganisme et la parodie des cérémonies chrétiennes , les sorciers s'adressaient encore aux plantes, aux arbres, aux animaux, aux cadavro;

ils les soumettaient à des manipulations fantastiques, et les combinaient de cent manières différentes pour en tirer des onguents, des poudres ou des breuvages. Ces herbes de la Thessalie , sur lesquelles on disait que Cerbère, vaincu par Hercule, avait répandu sa bave, ces herbes avaient gardé pour le moyen âge leurs propriétés redoutables.

Parmi les plantes , la sorcellerie choisit de préférence toutes celles qui sont vénéneuses ou infectes, telles que la ciguë ou la valériane ; celles qui croissent dans les ruines et sur les tombeaux , le lierre , la mauve et l'asphodèle ; parmi] les arbres , elle choisit le cyprès , et , comme pour rendre un dernier hommage à l'idolâtrie druidique, elle prête au gui une vertu mystérieuse. Parmi les animaux, elle s'attache à ceux qui sont hideux, tristes ou malfaisants, comme le coq que l'antiquité avait consacré à la mort ; le serpent qui séduisit la première femme sur les gazons du paradis terrestre; le loup, le hibou, le crapaud.

Les cadavres humains eux-mêmes figuraient dans les préparations diaboliques, et les sorciers, fidèles à leur principe de chercher toujours ce qui était impur et souillé, recommandaient de n'employer , en fait de débris humains , que ceux qui provenaient, des malfaiteurs, des excommuniés, des hérétiques et des pendus. Pour ajouter à l'efficacité de ces restes affreux , on devait se les pro-

curer dans les circonstances les plus lugubre i Ceux que l'on ramassait clans les voiries élaiei beaucoup plus efficaces que ceux qui provenaïei des cimetières; mais rien n'égalait le corps de suppliciés détachés du gibet, à l'heure de minuit par une nuit sans lune, et surtout à la lueur de éclairs, pendant un orage.

Du reste les recettes variaient à l'infini. En voie une à l'usage des sorciers espagnols : Prenez de crapauds, des couleuvres, des lézards, des coli maçons, et les insectes }es plus laids que vou pourrez trouver. Ecorchez avec vos dents les crai pauds et les reptiles ; placez-les dans un pot ave< des os d'enfants nouveau-nés et des cervelles d( cadavres tirés de la sépulture des églises. Faites bouillir le tout jusqu'à 'parfaite calcination, et faites bénir par le diable.

Shakspeare, résumant dans ses drames splen* dides les croyances de son pays et de son temps, nous offre dans Macbeth une formule non moins étrange. L'une des sorcières fait bouillir dans une chaudière, avec les entrailles empoisonnées d'uni personnage de la tragédie, un crapaud, un filet de serpent, un œil de lézard, du duvet de chauvesouris, une langue de chien, un dard de vipère, une aile de hibou, des écailles de dragon, des

dents de loup, un foie de juif, des branches d'if; coupées pendant une éclipse, un nez de Turc, le

doigt d'un enfant de fille de joie , mis nu monde dans un fossé et étranglé en naissant, le tout, après parfaite cuisson, refroidi dans du sang de singe.

Dans les onguents ou breuvages destinés à produire l'amour, on employait des têtes de milan, des queues de loup, des cendres de tableaux ou d'images de saints canonisés, des cheveux d'hommes et de femmes. Tous les mélanges dont nous venons de parler, outre les vertus qu'ils avaient par euxmêmes, devaient recevoir la consécration des paroles et des conjurations magiques, et dans ces paroles il y avait toujours une parodie des prières de l'Église, comme il y eut aussi quelquefois une profanation de ses plus grands mystères par l'emploi sacrilège des hosties consacrées.

Ainsi la sorcellerie recommandait pour ses pratiques tout ce que l'imagination la plus souillée peut rêver de plus hideux. Sans doute il faut faire ici une très-large part à la légende et au conte ; mais il nous paraît hors de doute que l'application de la plupart de ces recettes a été souvent tentée , et il est facile de comprendre quelles profanations, quels dangers , quels crimes même devaient en résulter : aussi voit-on dans plusieurs textes de lois que le sorcier et l'empoisonneur se confondaient souvent, et sous le règne même de Louis XIV, Le Sage, Bonard, la Vigoureux, Expilli, qui, aux yeux de la

foule, avaient passé pour sorciers, ne se trouvèrent, en dernière analyse, que des scélérats vulgaires, justiciables de la chambre des poisons. Il était difficile, en effet, que des individus qui croyaient ou qui feignaient de croire à de semblables folies n'arrivassent point rapidement au dernier degré de la démoralisation.

xm.

Applications diverses des recettes de la sorcellerie.— Les prédictions. — Un soldat du duc Ulactfslas. — Les meurtres. — La sorcière de Provins. — - Évocation des rois de France au chftleau de Chaulmont.

Nous connaissons maintenant toutes les sources auxquelles les magiciens et sorciers vont demander un pouvoir surnaturel. Nous connaissons les pactes, les conjurations , le grimoire , les talismans , les carrés , les baguettes , les anneaux magiques , les poudres, les breuvages et les onguents. Nous allons voir maintenant à quels usages les sorciers appliquaient tout ce formalisme lugubre, et ce qu'Hs Cuisaient ou prétendaient faire de leur puissance.

Cette puissance était infinie et sans bornes , et en suivant à travers l'histoire les prodiges qu'on lui attribuait, on reste épouvanté de la sottise humaine, et l'on a peine à comprendre ce qu'il en coûte à l'humanité de siècles et d'efforts pour secouer le joug des plus grossiers mensonges.

La divination , qui formait dans l'antiquité Tune des branches les plus importantes de la théogonie païenne, fut aussi dans le moyen âge, nous l'avons indiqué plus haut; Tun des principaux attributs des magiciens et des sorciers qui, en général, en empruntaient les pratiques à" l'astrologie. Il n'est point d'événements importants que les magiciens et les devins n'aient prédits; il n'est point d'hommes célèbres dont ils n'aient annoncé la grandeur ou la mort; et l'on ferait des volumes avec les contes auxquels cette croyance a donné lieu. Nous choisirons au hasard, au milieu de ces rêveries, quelques faits caractéristiques.

^Enéas Sylvius raconte que pendant la guerre du duc Uladislas contre Grémiozilas, duc de Bohême, une sorcière dit à son fils, qui suivait le parti d'Uladislas , que son maître succomberait dans la première bataille avec la plus grande partie de son armée, et que, pour lui, il échapperait au péril s'il tuait le premier ennemi qu'il rencontrerait dans la mêlée, s'il lui coupait ensuite les oreilles , et faisait une croix avec son épée sanglante entre les pieds de devant de 6on cheval. Le fils de la sorcière exécuta fidèlement ceâ prescriptions; il sortit sain et sauf du combat, tandis qu'Uladislas resta 6ur le champ de bataille avec une grande partie de son année.

En 1452, dit le savant auteur d'un travail sur

les vaudois, H. Bourquclot, une étrangère se présente au grand hôtel-Dieu de Provins; on la reçoit avec bienveillance; niais au moment où elle entrait, un chien se précipite sur elle et la mord au visage. Furieuse alors, elle dit à la gardienne de la maison : Tu m'as fait mordre par ton chien; avant trois jours, tu mourras de mauvaise mort. La gardienne mourut en effet, car la prédiction s'accomplissait toujours.

Voici maintenant, dans un autre genre 9 une anecdote qui a été plusieurs fois racontée par de graves historiens, et qui se trouve consignée dans les Recherches de Pasquier : « La feue royne mère Catherine de Médicis, dit Pasquier, désireuse de savoir si tous ses entants monteroient à F Estât, un magicien, dans le château de Chaulmont, qui est assis sur le bord de la rivière de Loire entre Blois et Amboise, luy monstra dans une chambre, autour d'un cercle qu'il avoit dressé, tous les roys de France qui avoient esté et qui seroient, lesquels firent autant de tours autour du cercle qu'ils avoient régné ou qu'Us dévoient régner d'années ; et comme Henri troisième eut fait quinze tours, voilà le feu roy qui entre sur la carrière gaillard et dispos, qui fit vingt tours entiers et, voulant achever le vingt et uniesme, il disparut. A la suite vint un petit prince , de l'aagc de huit à neuf ans , qui fit trente-sept à trente-huit tours; et après cela

toutes choses se rendirent invisibles, parce que la feue royne mère n'en voulut voir davantage. »

Les sorciers appliquaient leur science divinatoire à prédire les événements les plus importants comme les plus futiles ; ils donnaient l'horoscope des peuples, des villes et des individus. Ils annonçaient les disettes, les tremblements de terre, la perte ou le gain des batailles , et leurs prédictions , propagées dans la foule, tenaient souvent pendant de longues années tout un peuple en émoi. Us annonçaient également, dans la vie privée, les maladies, la mort , la perte de la fortune , les héritages , les infidélités des amants et des maîtresses. Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie leur prétendue science , et il en fut quelquefois de môme de ceux qui les consultaient. En 1521 , le duc de Bucking^ ham fut décapité pour avoir écouté les prédictions d'un devin nommé frère Hopkins, et vers le môme temps lord Humperford fut également décapité pour avoir consulté certains devins sut le terme de la vie de Henri VIII. A toutes les époques et dans tous les rangs de la société , chose humiliante pour* la raison , ces prophètes de mensonges ont trouvé autour d'eux une foi robuste ; la divination a môme échappé au scepticisme moderne ; bien de6 esprits forts , qui ne sont souvent en réalité que des esprits faibles, après avoir douté de tout , n'auraient point , osé» douter de cette science absurde , et tomme

preuve, il suffit de nommer Cagliostro, Mile Lenormant, les cartomanciens, les buccomanciens, l'auteur du Corbeau sanglant , et les devins de nos bals publics. Vantons-nous après cela du progrès de nos lumières, de notre perfectibilité et de noire civilisation.

Les sorciers font la pluie et le beau temps. — Les marchands de tempêtes. — Ensorcellement des terres, des moissons et des animaux domestiques. — Formules. — Le château de Belle- Garde. — - Création d'animaux vivants.

En môme temps qu'ils révélaient les mystères de l'avenir, les sorciers opéraient sur les éléments, les hommes, les animaux, les objets immatériels, et enfin sur eux-mêmes une foule de prodiges désignés sous le nom de sorts, enchantements, ma* léfices, envoussures, aiguillettes, etc. Dans ce monde sans bornes de Terreur, toutes les absurdités s'enchaînaient logiquement et découlaient pour ainsi dire les mies des autres. Dès que la possibilité d'un seul fait était admise, on pouvait en admettre mille; ils se valaient tous, et l'on n'avait point à choisir.

Quand ils opéraient sur les éléments, les sorcière produisaient à leur gré le beau temps ou la pluie, le froid ou le chaud; mais connue ils étaient essentiellement malfaisants de leur nature, ils ne

donnaient de beau temps que quand ils en avaient besoin pour eux-mêmes ; ils excitaient le plus souvent des ouragans et des tempêtes. Ceux qui se livraient à cette spécialité sont désignés par les lois romaines de la décadence et les lois • du moyen âge, dont quelques-unes les punissent de mort, sous le nom de missores tempestatum , tempestarii. Un roi des Goths, suivant le Démonographe de Lancre, n'avait, pour exciter un orage, qu'à tourner son bonnet du côté où il voulait que le vent soufflât. Les Norvégiens et les Danois, peuples navigateurs, exceflaient dans ces sortes de pratiques, et leurs sorciers vendaient le vent, le beau temps et la tempête. « Un respectable voyageur allemand, qui explora le nprd vers la fin du xvue siècle , raconte, dit M. Marmier dans ses Souvenirs de voyage, qu'il acheta d'un Finlandais un mouchoir, où il y avait trois nœuds qui renfermaient le vent. Quand il fut en pleine mer, le preixrier nœud lui donna un délicieux petit vent d'oupst-sudi-ouest, qui était précisément celui dont il avait besoin» Un peu plus loin, comme il changeait de direction, il ouvrit le second nœud, et il survint .up vent moins favorable ; mais le troisième nœud produisit une horrible tempête, et c'était sans doute, dit, le naïf conteur, une punition de Dieu que, nous avions irrité en faisant un pacte avec des hommes réprouvés. » On ensorcelait des pays tout entiers comme on

ensorcelait un homme. Les forêts surtout jouent un grand rôle dans les traditions magiques, et quand elles sont possédées ou habitées, soit par des sorciers, soit par des enchanteurs, elles prennent le nom de forêts enchantées. Il en est souvent parlé dans la Jérusalem du Tasse. La plus célèbre en France, était celle de Brocéliandc, que nous avons mentionnée plus haut à l'occasion de Merlin , et dont la forêt de Lorges comprend encore quelques débris. Les botes venimeuses et les mouches qui nuisent au bétail ne pouvaient vivre sous ses ombrages» On trouvait au centre de cette forêt la fontaine de Bellenton, auprès de laquelle le chevalier Pontus fit sa veille des armes, et près de la fontaine une grosse pierre, nommée le perron de Bellenton. Chaque fois que dans le pays on avait besoin de pluie , pour les biens de la terre , le seigneur de Montfort se rendait à la fontaine; il arrosait la pierre avec Veau de cette fontaine, et le jour môme, dd quelque côté que le vent ait soufflé, il tombait des pluies si abondantes et si tièdes que la terre en était fécondée pour longtemps.

Les sorciers se vantaient également d'arrêter le cours des fleuves , de les faire remonter vers leur source , de produire la foudre et de la faire tomber là où ils voulaient , de transporter les moissons d'un champ dans un autre, de frapper les terres de stérilité. Chez les Romains , cette dernière opéra*

tion se pratiquait au moyen d'une pierre qui , placée sur le sol que Ton voulait rendre improductif, indiquait qu'il était voué à la malédiction , et que ceux qui oseraient le cultiver étaient à leur tour voués à la mort. Les lois prononçaient la peine capitale contre les sorciers qui se livraient à cet enchantement. Des faits analogues se produisirent au moyen âge et même dans les temps modernes. On vit se former en Ecosse des associations de sorcières, dont le but était de s'approprier la récolte des champs qui ne leur appartenaient pas, et la superstition populaire s'emparant de ce fait, inventa une foule de légendes. On disait que, quand les sorcières voulaient s'emparer des produits d'un champ, elles labouraient ce champ avec un attelage de crapauds; que le diable lui-même conduisait la charrue, que les cordes de cette charrue étaient de chiendent, que le soc était fait avec la corne d'un animal châtré, que ce singulier labourage une fois terminé, tous les fruits passaient d'eux-mêmes dans la grange des sorcières, et qu'il ne restait au propriétaire que des épines et des ronces.

Quand on agissait avec cette puissance sur la matière , on devait à bien plus forte raison agir sur les êtres vivants ; aussi voyons-nous les croyances populaires se préoccuper constamment, et avec une insistance qui persiste encore aujourd'hui dans

les campagnes, des maléfices et des sortilèges auxquels sont exposés les animaux domestiques. Les bergers avaient , pour ainsi dire , monopolisé cette sorte de maléfices. On les accusait de répandre à leur gré les épizooties , de rendre les chevaux immobiles, de dessécher les pâturages pour faire mourir de faim les troupeaux de leurs ennemis, et de changer en loups les agneaux naissants, qui dévoraient leurs mères au lieu de les teter ; mais , par compensation, s'ils étaient puissants pour le mal, ils Tétaient également pour le bien. Ils avaient des formules infaillibles pour guérir les animaux ou pour éloigner les loups; en voici un échantillon ;

« Le château de Belle-Garde pour les chevaux. Prenez du sel sur une assiette; puis, ayant le dos tourné au lever du soleil, et les animaux devant vous, prononcez, étant à genoux, la tête nue, ce qui suit :

« — Sel qui es fait et formé au château de Belle, sainte belle Elisabeth, au nom de Disolet, SofTé portant sel, sel dont sel, je te conjure au nom de Gloria, Dorianté et de Gallianc, sa sœur; sel, je te conjure que tu aies à me tenir me6 vifs chevaux de bètes cavalines que voici présents , devant Dieu et devant moi , saints et nets , bien buvants , bien mangeants , gros et gras , qu'ils soient à ma volonté; sel dont bel, je te conjure par la puissance

de gloire, et par la vertu de gloire, et en toute mon intention toujours de gloire. —

« Ceci prononcé au coin du soleil levant, vous gagnez l'autre coin , suivant le cours de cet astre , vous y prononcez ce que dessus. Vous en faites de môme aux autres coins ; et étant de retour où vous avez commencé , vous y prononcez de nouveau les mômes paroles. Observez, pendant toute la cérémonie, que les animaux soient toujours devant vous , parce que ceux qui traverseront sont autant de botes folles.

« Faites ensuite trois tours autour de vos chevaux, faisant des jets de votre sel sur les animaux, disant r-^Sel, je te jette de la main que Dieu m'a donnée; Grapin, je te prends, à toi je m'attends. —

«Dans le restant de votre sel, vous saignerez l'animal sur qui on monte, disant : — Bote cavaline, je te saigne de la main que Dieu m'a donnée ; Grapin, je te prends, à toi je m'attends. »

On pourrait choisir entre mille recettes du môme genre; mais comme elles se valent toutes, et que quelques-unes seulement se distinguent par des profanations et des blasphèmes , nous n'insisterons pas plus longtemps, et pour en finir avec les malfc fices de celte espèce , nous ajouterons que certains sorciers avaient la prétention de créer des animaux, et de les tirer, comme Dieu, du néanli L'auteur du Monde enchanté , Bckkcr, a examiné à

fonçl cette question, et si, forcé, dit-il, par l'évidence, il accorde aux magiciens le pouvoir de faire des poux, il croit que ce pouvoir se borne là, et il leur refuse môme celui de faire des grenouilles.

Opérations de la sorcellerie contre les hommes. — Maladies effroyables. —Envoûtement. — La fièvre du roi Duflus. — L'évêque Guichard, la reine Blanche et sa fille Jeanne.— De

1 l'envoûtement à la cour de France au xvie siècle.

En suivant les pratiques de la sorcellerie d'après l'écheUç ascendante des êtres, nous arrivons des éléments à la matière, de la matière à l'animal* de l'animal à l'homme, et nous trouvons le magicien opérant sur ses semblables et, en dernière analyse , sur lui-môme ; en d'autres termes, le sorcier ensorcelle les autres et finit aussi par s'ensorceler. Ici encore nous allons le suivre pas à pas à travers ses ténébreuses pratiques.

Lorsque le sorcier agit sur les autres ou pour les autres, c'est, qn général, pour nuire ou servir des passions coupables , et en cela il diffère essentiellement de l'enchanteur et même du magicien , tel que ce dernier est présenté par les croyances orientales , ou par les plus anciens poômes chevaleresques, car dans ces poèmes, comme dans va croyances , le magicien fait plus volontiers le bien

que le mal, et on peut le prendre sans scrupule pour un savant ou pour un sage. Quant au sorcier, c'est toujours et partout, dans ses rapports avec ses semblables, l'homme que nous avons vu plus haut pactiser avec le diable; c'est toujours un être foncièrement méchant; on en jugera par ce qui suit.

Comme les dieux de l'enfer païen , le sorcier ne sait point s'attendrir, et pour se venger de ses ennemis , quelquefois même pour tourmenter par plaisir ceux qui lui font envie , il les frappe de maladies effroyables. M. de Saint-André parle d'une jeune fille ensorcelée, qui, après avoir pôrdulè mouvement et la respiration, vîunit, pendant pltfrsieurs mois, des coques d'œufs, du verre, des coquilles, des clous de roues de chariot, des couteaux, des aiguilles et des pelotes de fil. D'autres vomissaient des crapauds, des serpents, des hiboux; quelquefois le sorcier ordonnait au diable lui-même d'entrer dans le corps de: la victime, et alors on voyait se produire, par l'effet du maléfice, tous les phénomènes de la possession. Les ensorcelés qui portaient en eux un autre être, se détournaient de la société des hommes pour s'exiler dans les cimetières, et jusque dans les tombeaux. Leur figure avait la couleur du cèdre ; leurs yeux rouges comme des charbons, sortaient des orbites ; leur langue, roulée comme un cornet, pendait sur

leur menton, et le contact et la vue des choses saintes produisaient sur eux le môme effet que l'eau sur les hydrophobes. La médecine était impuissante à les guérir, et ils mouraient souvent comme suffoqués par le diable.

On envoyait aussi la maladie et la mort, soit aux personnes avec lesquelles on pouvait communiquer, soit à celles qui se trouvaient à de grandes distances , à l'aide de figures de cire , faites à leur image ; ce genre de maléfice, connu au moyen Age sous le nom d'envoussure ou cF envoûtement, fut souvent pratiqué, principalement contre les grands personnages. Après avoir baptisé , nommé et habillé la figure qui •servait à l'envoûtement, on la frappait, on la blessait plus ou moins fort, on la jetait à l'eau, on la brûlait, on l'enterrait, on la pendait, on l'étouffait, et toutes les tortures à laquelle elle était soumise se répétaient sur les corps des vivants. Quelquefois, lorsqu'on voulait faire mourir h petit feu Yenvaussé, on enfonçait dans la statuette, où on les laissait fixées à demeure , des épingles Irôs-aiguCs , de telle sorte que le malheureux sentît constamment dans ses chairs la pointe meurtrière.

Les affaires d'envoûtement sont très-nombreuses au moyen âge, et même à une époque assez rapprochée de nous; elles sont de plus répandues dans toute l'Europe. On racontait en Ecosse que le roi Duffus, ayant été attaqué tout à coup d'une

fièvre brûlante et de sueurs continuelles, dont rien ne pouvait calmer l'ardeur ou diminuer l'abondance, les médecins déclarèrent que leur art était impuissant, et que sans aucun doute Duffus était ensorcelé. Les sergents et les magistrats se mirent en quête et trouvèrent deux femmes d'une fort mauvaise réputation, qui faisaient des cérémonies étranges sur une petite statuette de cire qu'elles chauffaient à un grand feu. Les femmes, conduites en prison , avouèrent qu'elles avaient envoûté le roi, et que c'étaient elles qui avaient causé la fièvre et les sueurs ; les médecins alors ordonné- " rent de . placer la statuette dans un endroit frais. L'ordre fut exécuté. Aussitôt le roi cessa de suer , et ne tarda point à se rétablir.

Les premières années du xiva siècle offrirent un célèbre procès d'envoûtement, et ce procès fit d'autant plus de bruit, que l'accusé était un grand dignitaire de l'Église , Guichard , évèque de Troyes , que le peuple avait surnommé le fils de l'incube. La reine, Blanche de Navarre, étatit morte en 1304, et sa fille Jeanne l'ayant suivie de près dans la ' tombe, à l'âge de trente-trois ans, Guichard fut accusé d'avoir fait périr ces deux .princesses par œuvre magique. On instruisit son procès, et voici ce qu'on lit dans l'acte d'accusation : L'évèque Guichard portait une haine mortelle à la reine Jeanne et à sa mère , parce que c'était à leur poursuite

qu'il avait été chassé du conseil du roi. 11 s'était vanté de les faire mourir, et s'était associé dans ce but une sorcière, une femme inspiritée, et un moine jacobin ; ils avaient tous trois évoqué le diable, et le diable interrogé avait répondu qu'il fallait faire une image de cire, ressemblant à la reine , la baptiser , lui donner les noms de cette princesse , l'approcher du feu , la piquer avec une aiguille au cou et à la tète ; que la reine alors commencerait à se mal porter , et qu'elle mourrait aussitôt que la cire serait fondue : d'après ce conseil du diable, Guichard fil l'image et la baptisa, conjointement avec le jacobin , dans l'ermitage de Saint-Flavy ; il y fit fondre l'image et aussitôt la reine mourut.

De nombreux témoins furent interrogés, entre autres Termite de Saint-Flavy, qui confirma les faits; Tévêque fut condamné, mais le caractère dont il était revêtu le sauva du dernier supplice, et il resta en prison jusqu'en 1313, époque à laquelle son innocence fut reconnue. Vers le même temps, des accusations de sorcellerie furent aussi , on le sait, portées contre les templiers, mais moins heureux que Tévêque Guichard , ils expièrent sur le bûcher les crimes, pour la plupart imaginaires, dont on les avait chargés*

Au xvi" siècle , la mode des envoûtements devint tout à fait populaire. On sait que la duchesse de

Montpensier employa souvent ce maléfice contre Henri III, et qu'elle ne recourut au poignard de Jacques Clément qu'après en avoir reconnu l'inutilité. Catherine de Médicis , qui patronna toutes les folies et toutes les scélératesses, se servit aussi plusieurs fois de l'envoûtement , tout en redoutant pour elle-même ses terribles effets, et lorsque La Mole et Coconas furent livrés au dernier supplice , elle se montra fort inquiète de savoir s'ils ne l'avaient point envoûtée : c'est qu'en effet,» du moment où l'efficacité de cette pratique était admise, il n'y avait plus de sécurité, même au sein de la puissance absolue, et la garde des barrières du Louvre n'en défendait pas les rois.

De l'aiguillette. — Comment on la noue et on la dénoue. — Des philtres. — Les sorciers improvisent l'amour et l'amitié. — De l'alphabet sympathique et de la télégraphie humaine.

En même temps qu'il donnait la mort par l'envoûtement, le sorcier, par l'aiguillette, empêchait l'homme ou la femme de transmettre la vie. Ce maléfice , connu de l'antiquité , est mentionné dans Virgile et dans Ovide. Le nouement de l'aiguillette se faisait ordinairement pendant la cérémonie du „ mariage. Le sorcier opposait aux paroles du prêtre des paroles magiques, en prononçant le nom des

deux époux , s'il voulait les ensorceler tous deux , ou seulement le nom du mari ou le nom de la femme, s'il ne voulait en ensorceler qu'un seul. De plus , lorsque le prêtre disait les paroles sacramentelles, celui qui pratiquait le maléfice faisait un ou plusieurs nœuds à un bout fle cuir, de laine, de coton ou de soie qu'il tenait à la main, et dès ce moment l'aiguillette était nouée, c'est-àdire que la consommation du mariage devenait impossible , et restait impraticable aussi longtemps que le nœud n'était point défait. Le maléfice était beaucoup plus puissant encore, quand on avait fait passer le nœud magique à travers l'anneau nuptial. La femme pouvait elle-même nouer l'aiguillette à son mari , et pour cela il lui suffisait , le jour de ses noces, de jeter son anneau de mariage à la porte de l'église où la bénédiction lui avait été donnée, ou bien, la première union contractée devant un prêtre , d'en contracter immédiatement une seconde devant un juif, un excommunié ou un Turc , ou bien encore d'envelopper une aiguille dans un drap mortuaire et de mettre cette aiguille sous du fumier. Dans l'antiquité, les procédés étaient différents. On faisait des figures de cire, comme dans l'envoûtement du moyen âge; on prononçait sur ces figures des imprécations , et on leur enfonçait des clous ou des aiguilles à la place du foie, siège de l'amour. Le moyen le plus

sûr de se préserver de ces maléfices, c'était de porter dans le chaton d'une bague une dent de belette ; mais une fois le sortilège opéré, la personne qui avait noué l'aiguillette pouvait seule la dénouer. Elle devait surtout faire attention à ne point couper le nœud , car dans ce cas l'enchantement était éternel.

L'aiguillette , comme toutes les choses du moyen âge , avait son contraire , et les hommes qui-, dans certains cas , détruisaient l'amour , le produisaient dans d'autres circonstances. La huitième églogue de Virgile fait connaître avec détail les pratiques au moyen desquelles on allumait dans le cœur des hommes ou des femmes d'irrésistibles passions. Dans ce curieux morceau de poésie , on voit une sorcière, fatiguée de l'indifférence de son amant Daphnis, essayer, pour exciter ses feux, des formules les plus efficaces. On la voit portant une figure de cire au pied des autels, l'apostropher dans les termes les plus passionnés. Elle ceint cette figure de trois bandelettes de couleurs différentes, et s'adressant à Amaryllis, elle la conjure de nouer les trois bandelettes de trois nœuds, et de dire, en faisant cette opération, qu'elle serre les liens de Vénus. On opérait encore au moyen des breuvages connus sous le nom de philtres; mais ces breuvages n'étaient souvent, et tout simplement, que des boissons aphrodisiaques, et même des poisons,

comme on le voit par le philtre qui donna , dit-on , la mort au poète Lucrèce.

Les philtres furent également connus du moyen âge. On les fabriquait avec de la racine iïemilx campanxy cueillie la veille de la Saint-Jean, de la pomme d'or, de l'ambre gris , le tout môle et trituré avec adjonction d'un morceau de papier sur lequel était écrit le mot sheva. Leur usage était extrêmement répandu; sous le règne de Louis XIV, les plus hauts personnages en usaient avec une confiance aveugle, et le résultat le plus certain de cette mode singulière fut d'enrichir les charlatans qui les vendaient et de ruiner souvent la santé de ceux qui les avaient achetés.

L'amitié s'improvisait avec la même facilité que l'amour. On n'avait , pour la faire naitre , qu'à fabriquer deux figures de cire qui s'embrassaient, et à les lier ensemble au moyen de cordonnets de soie. Les hommes dont elles offraient l'image, et dont elles portaient le nom , restaient amis aussi longtemps qu'elles restaient attachées elles-mêmes par leurs cordonnets. L'alphabet sympathique, auquel bien des gens croient encore aujourd'hui, complète toute la partie de la sorcellerie qui se rapporte à l'amitié. Pour composer cet alphabet, on se traçait sur le bras la figure des vingt-quatre lettres , au moyen d'une aiguille , et on introduisait dans les piqûres le sang de l'ami avec lequel

on voulait correspondre à tous les moments de la vie et à toutes les distances. Cet ami répétait sur lui-même une opération semblable , et dès ce moment, quand l'un des deux individus voulait donner de ses nouvelles à l'autre , il n'avait qu'à toucher successivement tou)es les lettres composant les mots nécessaires à la correspondance ; l'autre personne ressentait immédiatement une légère douleur au bras, à chacune des lettres que son ami avait touchées. C'était un véritable télégraphe humain , moins les résultats positifs.

XVTI.

Ensorcellements des sorciers par eux-mêmes. — Métamorphoses des hommes en bêles. — De la lycanlhropie. — La patte du loup et la main de la châtelaine. — Anecdotes diverses.— La caverne de Lucken-Have. — La sorcière volante.

Les divers enchantements dont nous venons de parler , quelque absurdes qu'ils soient , ont du moins leurs motifs dans les sentiments ou les passions. On conçoit en effet que l'homme désire ardemment connaître l'avenir; qu'il recherche la vengeance, l'amour ou l'amitié, qu'il veuille asservir les éléments à sa puissance, et qu'il tente môme de créer des êtres vivants, en dehors des lois ordinaires de la reproduction des races. Il y a là tout à la fois, de sa part, un effort de son orgueil

et une lutte désespérée contre sa propre faiblesse. Mais ce qui se conçoit plus difficilement, c'est qu'il soit venu à l'idée des hommes de se changer eux-mômes en animaux malfaisants, comme cela se pratiquait dans la lycanthropie, ou métamorphose de l'homme en loup.

L'antiquité, comme le moyen âge, a cru avec une bonne foi singulière à cette étrange transformation, Hérodote en parle comme d'un fait avéré ; Virgile en parle également , et dans sa huitième églogue , il fait dire à Alphésibée : « J'ai vu Mœris se faire loup et s'enfoncer dans les bois. » Au moyen âge, on vit les' lycanthropes , devenus loups-garous , jeter l'épouvante dans les villes et dans les campagnes. Les sorciers opéraient cette métamorphose sur leurs ennemis, mais le plus souvent, ils l'opéraient sur eux-mêmes, et sous cette forme nouvelle ils attaquaient, non-seulement les troupeaux, mais encore les hommes, dont ils dévoraient la chair saignante; ils pouvaient tou* jours, quand ils le voulaient, reprendre leur première forme, mais quand, par hasard, ils avaient reçu en se trouvant à l'état de loup , une blessure qui les avait privés d'un membre, ils gardaient, en redevenant hommes, l'empreinte de cette mutilation , et c'est par là que l'on parvenait souvent à les reconnaître. L'un des démonographes les plus entêtés du xvi* siècle, Boguet, raconte que, dans les

montagnes de l'Auvergne, un chasseur fut un jour attaqué par un loup énorme, auquel, en se défendant, il coupa la patte droite. L'animal ainsi mutilé s'enfuit en boitant sur trois pattes, et le chasseur se rendit dans un château voisin pour demander l'hospitalité au gentilhomme qui l'habitait; celui-ci, en l'apercevant, s'enquit s'il avait fait bonne chasse. Pour répondre à cette question, il voulut tirer de sa gibecière la patte qu'il venait de couper au loup qui l'avait attaqué , mais quelle ne fut point sa surprise , en trouvant au lieu d'une patte, une main et à l'un des doigts un anneau que le gentilhomme reconnut pour être celui de sa femme. Il se rendit 'immédiatement auprès d'elle, et la trouva blessée et cachant son avant -bras droit. Ce bras n'avait plus de main , on y rajusta celle que lé chasseur avait rapportée , et force fut à cette malheureuse d'avouer que c'était bien elle qui, sous la forme d'un loup , avait attaqué le chasseur dans la plaine * et s'était sauvée ensuite en laissant une patte sur le champ de bataille. Le gentilhomme qui ne se souciait point de garder une telle compagne , la livra à la justice , et elle fut brûlée. — Les sorciers ne se déguisaient pas seulement en loups , ils se Changeaient encore , suivant les occasions , en corneilles, en chats, en lièvres et en autres animaux. Une sorcière écossaise , du nom d'Isobel , ayant été envoyée par le diaLle porter un message à ses voi-

sines sous la forme d'un lièvre , rencontra des laboureurs accompagnés de leurs chiens. Les chiens poursuivirent la sorcière avec une telle vivacité que celle-ci n'eut point le temps de prononcer les paroles magiques qui devaient lui rendre sa forme humaine, et qu'elle regagna en toute hàtc sa maison où elle parvint à dépister les chiens eu se cachant dans un réduit. Les histoires de ce genre sont excessivement nombreuses , et comme elles se ressemblent à peu près toutes, nous nous bornerons à celle que nous venons de raconter.

Il faudrait des volumes pour exposer en détail tous les prodiges attribués aux sorciers; nous avons essayé, dans les pages qu'on vient de lire, do grouper autant que possible, dans un ordre logique, ceux qui passaient pour être les plus fréquents, et qui formaient pour ainsi dire la tradition classique ; mais il en reste encore une infinité d'autres qui sont tout à fait en dehors de celte tradition, et qui paraissent au milieu de toutes ces merveilles , des merveilles exceptionnelles. Les deux récits suivants» pris au hasard entre mille autres du même genre, nous ont paru mériter une distinction particulière , le premier à cause de sa teinte poétique et chevaleresque, le second parce qu'il est gravement enregistré dans une histoire sérieuse , celle de Charles-Quint , par Sandoval.

Dans le premier récit il s'agit d'une armée en-

chantée, qu'un patriote écossais tenait en réserve pour le jour où son pays serait en danger. Cette armée, immobile et glacée comme une armée de statues , était rangée dans d'immenses cavernes en attendant l'heure du combat, et voici comment son existence fut découverte : « Un maquignon avait vendu, dit Walter Scott, un cheval noir à un vieillard à l'air vénérable , qui lui donna rendezvous à minuit, pour lui en payer le prix, sur la pointe remarquable appelée Lucken-Have, sur les montagnes d'Eildon. Le maquignon y alla. La somme lui fut payée en pièces de monnaie fort anciennes, et l'acheteur l'invita à venir voir sa demeure. Le marchand de chevaux le suivit avec le plus grand étonnement dans d'immenses écuries, de chaque côté desquelles étaient rangés des chevaux dans un état d'immobilité parfaite, et auprès de chaque coursier était un guerrier également immobile. — Tous ces hommes, lui dit le vieillard àj voix basse, s'éveilleront à la bataille de Sheriffmoor. — A l'extrémité de ces écuries extraordinaires étaient suspendus une épée et un cor, que le prophète montra au maquignon comme offrant le moyen de rompre le charme. Celui-ci, troublé et confondu, prit le cor et essaya d'en tirer quelques sons. Au même instant, les chevaux hennirent, trépignèrent et secouèrent leurs harnais; les guerriers se levèrent, le bruit de leurs armures

retentit, et le maquignon, effrayé du tumulte qu'il avait excité, laissa tomber le cor de ses mains. Alors,' une voix semblait à celle d'un géant s'éleva au-dessus du bruit qui régnait, et prononça ces paroles ; — Malheur au lâche qui ne tire pas l'épée, • avant de donner du cor ! — Un tourbillon poussa le maquignon hors de la caverne, et il ne put jamais en retrouver rentrée. »

Le second fait, comme nous l'avons dit, est emprunté à SandovaL « En 1547, dit cet historien , on découvrit dans la Navarre un grand nombre de femmes qui se livraient aux pratiques de la sorcellerie.: L'un des inquisiteurs voulant s'assurer, par sa propre expérienoe, de la vérité des faits, fit venir une vieille sorcière, lui promit sa grâce à condition qu'elle ferait devant lui toutes les opérations de sorcellerie, et lui permit de s'échapper pendant son travail, si elle en avait le pouvoir. La vieille ayant. accepté la proposition, demanda une boite d'onguent qu'on avait trouvée sur elle, et moula avec le commissaire dans une tour, où elle se plaça avec lui devant une fenêtre. Elle commença, à la vue d'un grand nombre de personnes, par se mettre de son onguent dans la paume de la mam gauche, au poignet, au nœud du coude, sous le bras, dans raine et au côté gauche ; ensuite elle dit d'une voix très-forte : Es-tu là ? Tous les spectateurs entendirent dans les airs une voix

qui répondit : Oui, me voici. La femme alors se mit à descendre le long de la tour, la tète en bas, en se servant de ses pieds et de ses mains, à la manière des lézards; arrivée au milieu de la hauteur, elle prit son vol dans l'air, devant les assistants, qui ne cessèrent de la voir que lorsqu'elle eut dépassé l'horizon. Dans l'étonnement od le prodige avait plongé tout le monde, le commissaire fit publier qu'il accorderait une somme d'argent considérable à quiconque lui ramènerait la sorcière. On la lui présenta au bout de deux jours qu'elle fut arrêtée par des bergers. Le commissaire lui demanda pourquoi elle n'avait pas volé assez loin pour échapper à ceux qui la cherchaient. A quoi elle répondit, que son maître n'avait voulu la transporter qu'à la distance de trois lieues, et qu'il l'avait" laissée dans le champ où les bergers l'avaient rencontrée. »

Nous avons, on le voit, traversé déjà dans cette histoire, bien des récits étranges, évoqué bien des visions fantastiques, et cependant il nous reste encore à raconter bien des folies. Ces folies sont comme entassées dans un rêve qui les résume toutes; nous avons nommé* le sabbat.

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