‹ Aventures de CagliostroChapitre 21 sur 26 · Virey · texte numérisé non relu

Virey

assistants quand il doit mourir, et l'événement, qui le justifie, les jette dans l'admiration. Bertrand a vu un jeune' homme qu'il aimait donner, un peu avant sa mort, le spectacle d'un esprit singulièrement lumineux.

Quelques hystériques sont, au milieu de leurs accidents convulsifs, dans un état fort remarquable: elles ne voient ni n'entendent, et cependant elles tiennent des propos sensés , font des observations fines et judicieuses , mais bientôt déraisonnent, voient des fantômes, méconnaissent et tour à tour reconnaissent leurs parents ou leurs amis.

Le sommeil, concentrant la vie intérieure, donne quelquafois aux autres facultés une plus grande puissance. Le célèbre Tartini , échauffé d'idées musicales , s'endort ; le diable lui apparaît, jouant une sonate sur le violon , et lui disant : « Tai tini, jouestu comme moi ?» Le musicien , enchanté de cette délicieuse harmonie, se réveille, se met au piano, et compose sa plus belle sonate, celle du Diable.

L'imagination ou la puissance de se représenter les objets n'est pas égale en tous les hommes, et, pour juger ce que le somnambulisme magnétique y apporte, il faut la voir là où elle est le plus grande. Tel peintre voit une fois un paysage, une personne , et les porte gravés au dedans de lui , et les rend vivants sur la toile. Tel joueur d'échecs,

les yeux fermés, voit à la fois trois ou quatre échiquiers, suit les mouvements des pièces et les combine. Tel calculateur rapide voit dans sa tète des séries d'opérations comme il les verrait sur un tableau. Tel musicien entend intérieurement des morceaux compliqués de musique : Beethoven , sourd, composait et se répétait intérieurement d'énormes symphonies. Il ne faut donc pas prendre comme mesure de la puissance d'imaginer les choses la mesure commune, la faible et terne imagination de la plupart des hommes, mais le plus grand développement où elle peut atteindre dans des individus éveillés et sains.

Éveillés encore , notre imagination peut se monter bien au delà de son ton ordinaire , quand elle est excitée par quelque passion. Qui ne sait en ce genre les effets de la peur, dans l'obscurité, dans la solitude , dans un cimetière, dans une forêt ? les effets des récits extraordinaires qu'on nous a faits ou. que nous nous sommes faits à nous-mêmes? Hoffmann , le conteur fantastique , se dressait la nuit sur son séant, croyant voir le diable. On a lu le passage si curieux d'Augustin Thierry, où Tauteur raconte qu'assis devant les livres d'une bibliothèque il voyait se dresser et se mouvoir devant lui les personnages que son esprit avait ranimés. Le soir , dans les ténèbres , avant de nous endormir, il est étonnant combien d'images passent de* 21 n

vanl nos veux, et souvent avec une vivacité fatigante. 11 y a des breuvages qui donnent des visions; et on connaît les hallucinations, ces spectacles imaginaires qu'un homme voit les yeux ouverts et ne peut s'empêcher de voir, alors même qu'il le> juge imaginaires; ces scènes, ces discours, ces odeurs, ces saveurs, ces mouvements chimériques dont nos sens font tous les frais. Quant aux songes , tout le monde les connaît, et la netteté de leurs représentations, l'entière illusion qu'elles produisent. Chacun n'a qu'à se rappeler ses propres souvenirs.

Le somnambulisme est plus rare et plus curieux : il montre une singulière force de l'imagination qui se représente les lieux habituels et permet au somnambule de s'y mouvoir comme s'il les voyait, quelquefois avec un singulier travail de l'esprit Citons-en quelques exemples après la grande Encyclopédie et plusieurs médecins.

Voici d'abord le fait cité par l'auteur de l'article Somnambulisme de l'Encyclopédie :

« M. l'archevêque de Bordeaux m'a raconté qu'étant au séminaire , il avait rencontré un jeune ecclésiastique somnambule. Curieux de connaître la nature de cette maladie , il allait tous les soir* dans sa chambre , dès qu'il était endormi. Il vil . entre autres choses, que cet ecclésiastique se levait» prenait du papier, composait et écrivait des ser-

mons. Lorsqu'il avait fini une page , il la relisait tout haut d'un bout à l'autre ( si on peut appeler lire cette action faite sans le concours des yeux). Si quelque chose alors lui déplaisait , il le retranchait et écrivait par-dessus les corrections avec beaucoup de justesse. J'ai vu le commencement d'un de ses sermons qu'il avait écrit en dormant : il m'a paru assez bien fait et correctement écrit; mais il y avait une correction surprenante : ayant mis dans un endroit ce divin enfant , il crut , en le relisant , devoir substituer le mot adorable à divin; pour cela, il vit que le ce> bien placé devant divin, ne pouvait aller avec adorable ; il ajouta donc fort adroitement un t à côté des lettres précédentes, de sorte qu'on lisait cet adorable enfant, La même personne , témoin oculaire de ces faits , pour s'assurer s'il faisait usage de ses yeux , mit un carton sous son menton , de façon à lui dérober la vue du papier qui était sur la table ; mais il continua à écrire sans s'en apercevoir. Voulant ensuite connaître à quoi il jugeait la présence des objets qui étaient sous ses yeux, il lui ôta le papier sur lequel il écrivait , et en substitua plusieurs autres à différentes reprises; mais il s'en aperçut toujours, parce qu'ils étaient d'une inégale grandeur ; car quand on trouva un papier parfaitement semblable , il le prit pour le sien , et écrivit les corrections aux endroits correspondants à celui qu'on

lui avait ôté. C'est par ce stratagème ingénieux qu'on est venu à bout de ramasser quelques-uns de ses écrits nocturnes. M. l'archevêque de Bordeaux a eu la bonté de me les communiquer. Ce que j'ai vu de plus étonnant , c'est de la musique faite assez exactement ; une canne lui servait de règle; il traçait avec elle, & distance égale, les cinq lignes , mettait à leur place la clef , les bémols, les dièses; ensuite il marquait les notes, qu'il faisait d'abord toutes blanches; et quand il avait fini, il rendait noires celles qui devaient l'être : les paroles étaient écrites au-dessous; il lui arriva une fois de les écrire en trop gros caractères, de façon qu'elles n'étaient pas placées direct ment sous leurs notes correspondantes. Il ne taçda pas à s'apercevoir de son erreur ; et pour la réparer, il effaça ce qu'il venait de faire en passant la main par-dessus , et refit plus bas cette ligne de musique , avec toute la précision possible. « Il s'imagina une nuit , au milieu de l'hiver, se promener au bord d'une rivière , et voir tomber un enfant qui se noyait ; la rigueur du froid ne Tçinpècha pas de l'aller secourir. D se jeta ensuite sur son lit., dans la posture d'un homme qui nage. Il en imita tous les mouvements ; et après s'être fatigué quelque temps à cet exercic?, il sent au coin de son lit un paquet de la couverture , croit «que c'est l'enfant , le prend avec une main ♦ et se

sert de l'autre pour revenir, en nageant , au bord de la prétendue rivière ; il y posé son paquet et sort en frissonnant et claquant des dents comme si en effet il sortait d'une rivière glacée. Il dit aux assistants qu'il gèle et qu'il va mourir de froid , que tout son sang est glacé ; il demande un verre d'eaude-vie pour se réchauffer; n'en ayant pas, on lui donne de l'eau qui se trouvait dans la chambre ; il en goûte , reconnaît la tromperie , et demande encore plus vivement de l'eau-de-vie , exposant la grandeur du péril qu'il courait. On lui apporte un verre de liqueur ; il le prend avec plaisir, et dit en ressentir beaucoup de soulagement. Cependant il ne s'éveille point , se couche, et continue de dormir plus tranquillement.

« Notez que, lorsqu'il composait ses sermons, il voyait bien son papier, son encre, sa plume , savait bien distinguer si elle marquait ou non ; il ne prenait jamais le poudrier pour l'encrier , et , du reste , il ne se doutait pas même qu'il y eût quelqu'un dans la chambre , ne voyant et n'entendant personne , à moins qu'il ne les interrogeât ; il lui arrivait quelquefois de demander des dragées à ceux qui se trouvaient à côté de lui , et il les trouvait fort bonnes quand on les lui donnait ; et si dans un autre temps on lui en mettait dans la bouche , sans que son imagination fût montée de ce côté-là , il n'y trouvait aucun goût et les rejetait. »

Bertrand rapporte les faits suivants : Gassendi avait à son service un jeune homme qui se levait toutes les nuits , descendait à la cave et tirait du vin d'un tonneau ; souvent il sortait de la maison et marchait dans les rues au milieu de la nuit , quelquefois même il se promenait dans la campagne , et montait sur des échasses pour traverser un torrent qui entourait la ville ; quand il venait à sortir de son sommeil après l'avoir traversé, il n'osait plus faire la môme chose éveillé , pour revenir chez lui. Gassendi ajoute que, quand il lui arrivait ainsi de s'éveiller au milieu de ses courses, il se trouvait tout à coup plongé dans les ténèbres au moment où il ouvrait les yeux ; mais , comme il avait la faculté particulière de se souvenir, au réveil, de tout ce qui s'était passé pendant son sommeil , sachant le lieu où il se trouvait , il regagnait son lit en tâtonnant , de sorte que l'obscurité qui s'opposait à l'exercice de sa vue dans l'état de veille n'était plus pour lui un obstacle dans l'état de somnambulisme. Le nouveau mode de vision dont il jouissait était-il donc tout à fait indépendant de la lumière ? Un fait consigné dans la môme observation pourrait faire soupçonner le contraire. Il est rapporté que souvent, trouvant qu'il n'y voyait pas assez , il lui arrivait d'allumer de la chandelle pour s'éclairer ; mais il ne faudrait pas se presser d'en conclure que c'était réellement

la lumière qui servait à lui faire apercevoir plus distinctement les objets ; et quand on réfléchira au grand pouvoir qu'exerce l'imagination sur les impressions des somnambules , on concevra qu'il suffisait que celui-ci fût persuadé qu'en allumant ia chandelle il avait écarté l'obstacle qui s'opposait à ce qu'il vît , pour qu'il y vît mieux en effet. ( Du Somnambulisme. )

Le somnambule Negretti trouvant, une nuit, qu'il n'y voyait pas ^assez clair, se saisit d'une bouteille qu'il trouva sur la cheminée ; et croyant tenir dans sa main un chandelier portant une chandelle allumée , il ne cessa de s'éclairer de cette lumière imaginaire.

Un soir , le somnambule Castelli fut surpris au moment où il s'occupait de traduire de l'italien en français ; il cherchait ses mots dans un dictionnaire comme il l'aurait pu faire éveillé , et paraissait se servir d'une lumière placée auprès de lui; ceux qui l'observaient éteignirent la lumière, et aussitôt il parut se trouver dans l'obscurité; il chercha en tâtonnant sa chandelle sur la table, et fut la rallumer à la cuisine. Or , au moment où il se croyait ainsi dans l'obscurité , il était réellement dans une chambre éclairée , mais éclairée par des chandelles différentes de celle qu'il avait allumée, et qui ne lui servaient de rien parce qu'il ne les savait pas là.

Negretti portait un jour une planche chargée de

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plusieurs carafes et montait un escalier à deux rampes ; quand il fut à la partie la plus étroite de l'escalier, il se tourna adroitement et passa la planche dans sa longueur sans rien renverser.

Une autre fois, voulant enlever dans une salle des toiles d'araignées qu'on lui avait dit dans la journée d'ôter , il alla prendre un balai qu'il emmancha à une longue perche et qu'il y attacha solidement avec une corde. En montant l'escalier , il se trouva que la perche ne put passer à cause de sa longueur. Que fit donc le somnambule? 11 ouvrit une fenêtre qui donnait du jour à l'escalier, fit sortir de la perche ce qui était nécessaire pour pouvoir la faire monter, après quoi il vint refermer la fenêtre et n'omit rien de ce qui lui avait été ordonné.

Il s'imagina un soir qu'il devait aller éclairer le carrosse de son maître ; en conséquence, il prît une torche éteinte et sortit seul dans la rue , persuadé que la voiture le suivait; à chaque carrefour, il s'arrêtait quelques instants pour donner au carrosse le temps de s'approcher, et quand il croyait avoir entendu l'ordre de suivre une certaine direction, il la prenait aussitôt.

Tous les somnambules n'ont pas besoin de lumière pour voir pendant leur sommeil. « J'ai observé, dit Bertrand, une jeune personne de dixhuit à vingt ans atteinte de somnambulisme essentiel , mais dont un magnétiseur s'était emparé en

rappelant pendant le jour les accès au moyen de ses procédés. Cette jeune personne, très-bien élevée et d'une famille honnête , aimait à donner des consultations aux malades, et elle écrivait ellemême ses ordonnances en somnambulisme , mais elle n'avait la faculté d'écrire que pendant ses accès de nuit. Elle se levait alors et écrivait sans lumière. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'elle ne pouvait distinguer les objets qu'autant qu'elle se trouvait dans l'obscurité la plus entière. La moindre lumière, celle de la lune pénétrant au travers des jalousies , celle d'un tison mal éteint dans la cheminée, suffisait pour mettre un obstacle à sa vision. Elle disait que ce soleil la gênait et l'empêchait de voir. Ses parents m'ont montré plusieurs ordonnances qu'elle avait écrites ainsi au milieu de la nuit la plus profonde. Elles étaient correctement tracées, et leur contenu paraissait assez en rapport avec les maladies des personnes auxquelles elle les prescrivait. Je l'ai vue, dans son somnambulisme artificiel , marcher les yeux fermés dans une chambre qu'elle ne connaissait pas , éviter les meubles et les chaises qui se trouvaient sur son passage, beaucoup plus facilement que ii'aurait pu le faire une personne éveillée qui ne se serait pas servie de ses yeux. »

Divers médecins rapportent ce qui suit : Une nuit, un jeune homme se lève tout endormi,

s'habille, met ses brodequins et ses éperons; puis monte sur sa croisée et là, se croyant à cheval, il pique des deux. A son réveil, il fut très-effra>é du danger qu'il avait couru.

Un enfant, chaque jour occupé à sonner les cloches d'une église, se croyant la nuit au milieu de ses camarades, leur propose de monter au clocher, sort de sa chambre, puis y rentre et imite les mouvements d'un sonneur de cloches.

Un ouvrier ébéniste, sous un mattre violent, devient somnambule. Dans ses accès il était furieux, il fallait quatre personnes vigoureuses pour le tenir; il s'imaginait qu'il se battait avec son maître. Plus calme, il chantait ou s'occupait d'affaires de commerce avec toute la sagacité d'un homme éveillé.

Tissot nous a transmis le fait d'un étudiant en médecine qui se levait toutes les nuits pour travailler, puis se recouchait sans se réveiller. Un jeune militaire d'un caractère très-gai s'amuse un soir avec ses camarades du simulacre d'un combat, puis soupe copieusement. Après un premier somme, il se lève encore tout endormi, simule, avec ses bras, une défense vigoureuse, Franchit une porte et revient tout en sueur. Les yeux étaient ouverts , mais il ne voyait pas ; le lendemain il ne conservait aucun souvenir de son

essai. Une autre fois, il prend la fenêtre pour la porte et se précipite dans la rue.

Quelques somnambules ont été réveillés au début de leur accès parce qu'on avait placé au bas de leur lit une baignoire où ils descendaient quand ils voulaient se lever.

Bertrand a conservé une histoire de somnambulisme où la représentation des objets habituels et d'objets imaginaires est singulièrement mêlée, « J'ai vu une jeune personne somnambule spontanée, mais dont on était parvenu à provoquer les accès au moyen des procédés magnétiques, offrir plusieurs exemples de ces erreurs de l'imagination. Les visions chez elle n'étaient pas continuelles; mais elles venaient souvent se mêler à l'état de calme le plus parfait.... Un jour elle était endormie au milieu d'un salon dans lequel se trouvaient un assez grand nombre de personnes, avec lesquelles elle parlait tranquillement des choses les moins propres à effrayer. Quoiqu'elle eût les yeux fermés , et qu'elle ne connût pas la chambre dans laquelle, elle se trouvait, elle y marchait tranquillement, évitant assez bien les meubles et les chaises qui se trou* vaient sur son passage. Tout à coup elle cessa de répondre , elle s'arrêta , et sa physionomie prit uqe expression de terreur; tout son corps tremblait, ses bras étaient étendus comme pour écarter un fantôme , et elle s'écria avec l'accent de l'émotion

4a plus vive ; « La voilà! La voilà! Voilà aussi le « pauvre M***.» Le magnétiseur faisait tout son possible pour la calmer ; il y parvint enfin , en rassurant qu'il n'y avait rien dans la chambre de ce qu'elle croyait y voir; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peine , et elle resta longtemps émue de la vision des spectres; car les deux personnes dont la vue l'avait frappée étaient mortes depuis longtemps. »

Mémoire. M. Moreau (de la Sarthe), raconte, dans l'article Médecine, mentale de YEncyclopéMe méthodique , qu'il a traité un enfant de douze ans qui n'avait jamais eu connaissance que des premiers éléments de la langue latine , et qui , dans les accès d'une fièvre maligne, se mit à parlor cette langue avec une pureté et une élégance qu'on ne pourrait remarquer que dans ceux qui seraient le plus versés dans sa pratique. Toutes les facultés intellectuelles de cet enfant étaient, au rapport de l'observateur, notablement augmentées, et il n'était pas reconnaissable, tant il était devenu capable d'exprimer avec force et éloquence les sentiment* de reconnaissance qu'il éprouvait pour ceux qui lui donnaient des soins.

« Une somnambule, dit Bertrand, ayant ordonné une tisane dans laquelle devaient' entrer plusieurs plantes peu communes, chaeun se récria sur la merveilleuse faculté qu'avait la malade de trouver

des mots que bien certainement elle n'avait jamais entendu prononcer; elle-même, quand elle fut éveillée, interrogée sur ce sujet, déclara ne rien comprendre à l'ordonnance qu'elle venait de dicter. Les spectateurs étaient de plus en plus en admiration, quand une dame entra, et dit qi'elle se rappelait fort b'eiï que, dans son enfance, cette somnambule , fille d'une femme qui faisait le métier d'herboriste dans les campagnes , avait cherché avec sa mère les plantes en question Elle ajouta qu'elle-même les avait accompagnées dans leurs recherches ; mais tout cela remontait à une époque si éloignée , que la somnambule pouvait bien en avoir perdu le souvenir dans l'état de veille. »

Volney (Histoire du sommeil) raconte le fait suivant : « Le physicien Brisson , élevé dans le patois poitevin, l'avait perdu de vue dans sa très-longue résidence à Paris. Devenu vieux, il eut une attaque d'apoplexie qui, en lui laissant d'ailleurs ses facultés physiques, effaça toutes ses connaissances acquises par l'étude, même le souvenir de la langue française; mais les impressions primitives du patois de l'enfance reparurent et continuèrent jusqu'à sa mort, arrivée quelques mois après, »

instinct des retpèdes. L'instinct des remèdes est ainsi restreint par Bertrand lui-même : « Nous ne prétendons désigner par là, dit-il, qu'une ex-

tension de la faculté que nous possédons tous, même dans l'état ordinaire de santé , à un degré plus ou moins parfait, d'avoir des goûts et des penchants en rapport avec nos besoins, et dont tous les médecins ont observé un perfectionnement sensible dans plusieurs états maladifs. » Cabanis, surtout, a signalé l'existence de l'instinct des remèdes comme un fait incontestable et dont il avait été témoin. « J'ai vu , dit-il , des malades dont le goût avait acquis une finesse particulière, qui désiraient et savaient choisir les aliments et même les remèdes qui paraissaient leur être véritablement utiles, avec une sagacité qu'on n'observe pour l'ordinaire que dans les animaux. On en voit qui sont dans le cas d'apercevoir dans le temps de leurs paroxysmes, ou certaines crises qui se préparent et dont la terminaison prouve bientôt la justesse de leurs sensations, ou d'autres modifications attestées par celles du poitfs , ou des signes

plus certains encore. » Et ici on rencontre encore un vieil observateur, Aristote. - Pendant la veille, les impressions que nous recevons du dehors étant très-fortes, elles absorbent notre attention et nous empêchent de sentir les mouvements légers qui se passent au dedans de nous ; pendant le sommeil, au contraire, ces mouvements intérieurs deviennent sensibles. Or, les maladies, comme tous les événements, se préparant à l'avance par de petites causes.

le dérangement par lequel s'annonce une maladie qui doit se développer dans la suite est plus facilement aperçu pendant le sommeil que pendant la veille. »

Quant au don de parler des langues inconnues , il est bon de s'entendre. Si c'est une langue qui n'existe pas, cela n'est pas difficile. Si c'est une langue inaccoutumée, nous renvoyons à ce que nous disons de la mémoire. Le maréchal de Villars nous a conservé une assez curieuse anecdote. « Une prophétesse, âgée de vingt-sept à vingt-huit ans, fut arrêtée, il y a environ dix-huit mois, et menée devant M. d'Alais. Il l'interrogea en présence de plusieurs ecclésiastiques. Cette créature, après l'avoir écouté, lui répond d'un air modeste, et l'exhorte à ne plus tourmenter les vrais enfants de Dieu, et puis lui parle, pendant une heure de suite, une langue étrangère à laquelle il ne comprit pas un mot, comme nous avons vu le duc de La Ferté , autrefois, quand il avait un peu bu, parler anglais; j'en ai vu dire : '< J'entends bien qu'il parle anglais, « mais je ne comprends pas un mot de ce qu'il « dit. » Cela eût été difficile aussi à comprendre , car jamais il n'avait su un mot d'anglais. Cette fille parlait grec, hébreu, de même. »

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Résumé.

En résumé de tous ces faits, il y a dans le corps humain un organe infiniment mobile , délicat, capricieux, puissant : les nerfs; il y a dans l'âme une faculté aussi infiniment mobile, délicate, capricieuse, puissante : l'imagination. Ces deux puissances agissent perpétuellement Tune sur l'autre t s'exaltent l'une l'autre et se montent à un singulier degré. Une des choses qui influent le plus énergiquement sur l'imagination est l'action décidée d'une volonté étrangère accompagnée de circonstances étranges et de la croyance à son pouvoir, une sorte de fascination. Le mystère fait les prodiges et les prodiges font les prodiges.

Question. S'il est* vrai que la presque totalité des somnambules et des individus qui ont manifesté des qualités pareilles soient ou des femmes, nature? nerveuses , passionnées , impressionnables , ou des enfants faibles et de nerfs délicats; s'il est vrai que les hommes qui sont tombés dans cet état, comme les paysans de Busancy ou les trembleurs des Cévennes, aient été ou des hommes simples, faciles à impressionner par conséquent, ou exaltés; s'il est vrai aussi, de l'aveu des magnétiseurs, que le ma-

gnétisme agit surtout sur les maladies nerveuses , et que les dispositions morales ont une grande puissance sur les nerfs : où s'arrête la puissance des nerfs et de l'imagination dans les effets attribués au magnétisme?

xm.

Conclusion.

Le magnétisme animal est-il une erreur ou une vérité?

Nous avons rappelé , pour et contre , un certain nombre de faits curieux qui donnent à réfléchir. Nous n'avons point prêché , assez convaincu à l'avance que chacun , en lisant ce livre , y prendra uniquement ce qui va à son opinion. Que les faits favorables soient réellement plus forts, ils trouvent toujours contre eux les préventions de la critique scientifique, qui n'admet pas volontiers l'extraordinaire, et l'amour-propre qui défend aux adversaires déclarés d'une doctrine de se rétracter. Que les faits défavorables l'emportent, nous ne sommes pas assez naïf pour croire que nous aurons corrigé personne. C'est une jolie histoire, l'histoire de ce prédicateur qui parlait contre la loterie : « Parce qu'on aura rêvé , disait-il , trois nu- 21 o

méros (et il les nommait), on prive sa famille du nécessaire et les pauvres de leur part pour mettre à la loterie. » Au sortir du sermon, une bonne femme s'approche de lui : « Mon père, dit-elle, j'ai entendu les deux premiers numéros; quel est donc le troisième? » Au surplus, c'est exactement ce qui arriva à Thiers , à propos de son Traité des superstitions. Il avait, dans la première édition, souvent retranché des remèdes superstitieux qu'il combattait certaines désignations essentielles. Dans l'édition suivante, il disait : « Cette précaution n'a pas empêché que, la première fois que ce traité a vu le jour, on ne m'ait accusé d'avoir fait plus de superstitieux que je n'en ai converti et désabusé, et d'avoir appris à bien des gens beaucoup de superstitions qu'ils ne savaient pas, et qu'il ne tient maintenant qu'à eux 'de mettre en usage depuis les leçons que je leur ai données. »

L'esprit humain doit se défier de lui-même , de ses ambitions et de ses impatiences. Il désire naturellement supprimer ce qui le gêne, l'espace, le temps , les obstacles de toute espèce ; connaître ce qui se passera dans l'avenir, connaître ce qui se passe, en un moment, hors de la portée de sa vue , par tout le globe, pénétrer les corps qui loi dérobent ce qu'ils renferment, ces chairs qui couvrent les organes, cette terre qui cache les sources et les métaux; supprimer, dans les mala-

diés et les jugements , la longueur et l'incertitude des remèdes et des informations. Ce désir est on ne peut plus légitime , car l'homme n'est pas fait pour de petites choses. Chaque jour, la science et l'industrie accomplissent en quelque partie ces vœux. La vapeur, l'électricité, les machines, l'observation, suppriment tous les jours un peu plus du temps, de l'espace, de la peine et du doute ; la médecine reconnaît à des signes extérieurs l'état des organes in* térieurs, et fournit une sorte de clairvoyance; elle ne guérit pas toutes les maladies, mais elle en guérit ou atténue un grand nombre , et fait sans doute des progrès. L'observation de la physionomie et du langage décèle les pensées. Le bon sens et la pénétration appliqués aux procès découvrent, dans le rapprochement des circonstances, les indices des faits essentiels. La géologie enseigne la constitution interne du sol, et, secondée par des observations locales, indique sûrement en bien des rencontres les sources cachées. Enfin la raison calcule dans une foule de circonstances les chances des événements futurs, et souvent prévoit avec une justesse admirable.

Voilà ce que fait la science avouée : elle est modeste , même dans ses jours de grandes espérances, car elle sait d'où elle est partie , combien elle a travaillé pour faire le chemin qu'elle a fait, et combien il lui reste- de chemin à faire encore; elle sait

même, elle sait très-bien qu'elle n'arrivera jamais à supprimer tous les obstacles : que , si dans l'industrie elle réduit le temps, il restera toujours un peu de temps; si elle réduit l'espace, il restera toujours un peu d'espace ; que, si elle épargne du travail, il restera toujours un peu de travail; que si dans les informations du passé , les observations du présent et les calculs de l'avenir, elle réduit les chances d'erreur, il restera toujours quelque chance d'erreur.

Pendant que la science des savants travaille ainsi, il y a à toutes les époques une science occultequi la méprise et vise plus haut : elle prend en pitié la raison qui rampe; elle, elle veut voler. Elle prétend que tous les obstacles tombent par enchantement! elle voit d'un coup d'œil le passé, k présent et l'avenir, la surface et les entrailles des corps vivants et de la terre, et les pensées au fond de l'esprit; elle voit les crimes, les maladies et les remèdes, et cela non pas par des lueurs, comme frit la plus claire science humaine, mais dans h pleine lumière, à la feçon de Dieu. Est-elle ce qu'elle dit! Nous le désirons de tout notre cœur. Nous tenons à savoir, à pouvoir, et ne tenons pas le moins du monde à travailler. Nous aimons mieux savoir infiniment et pouvoir infiniment avec infiniment peu de peine, que de prendre tant de peine pour savoir et pouvoir si peu. Mais si ce qu'on

nous* donne n'était qu'illusion; s'il en était de cette fortune comme de ces belles pièces d'or, que, selon la légende du moyen âge , le diable donnait à ses favoris, et qui entre leurs mains se changeaient en feuilles sèches, comme il vaudrait mieux une obole de cuivre que cet or -là, il vaudrait mieux aussi pour l'esprit humain sa pauvre fortune au soleil que tous les trésors des rêves.

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