L'attestant solennellement
Constituent un témoignage suffisant {Dictûmnairr philosophique).
Il trouve toutes ces conditions réunies dans l'his-
toire, au premier abord un peu étrange, qu'il appelle : le Presbytère de Cideville en 1851 , ou les Esprits au village.
Vers les premiers jours de mars 1849, le curé de Cideville rencontre chez un de ses paroissiens malades un guérisseur de renommée équivoque, nommé G..., et le renvoie. Ce même guérisseur, condamné par les tribunaux à la prison, confie à son ami, le berger Thorel, le soin de sa vengeance. Deux enfants sont élevés au presbytère ; c'est sur eux que cette vengeance retombera. Le berger s'approche du plus jeune ; aussitôt après la rentrée de cet enfant, une espèce de trombe ou bourrasque violente vient s'abattre sur le presbytère ; puis, à la suite de cette bourrasque, des coups semblables à des coups de marteau ne cessent de se faire entendre dans toutes les parties de la maison, sous les planchers, sur les plafonds, sous les lambris. Quelquefois faibles, quelquefois ils sont assez forts pour qu'on les entende à deux kilomètres de distance. Ils reproduisent le rhythme exact de tous les airs qu'on leur demande; les carreaux se brisent et tombent en tous sens, les objets s'agitent, les tables se culbutent ou se promènent, les chaises se groupent et restent suspendues dans les airs, les chiens sont jetés à croix ou pile au plafond, les couteaux, les brosses, les bréviaires s'envolent par une fenêtre et
rentrent par la fenêtre opposée; les pelles et les pincettes quittent le foyer et s'avancent toutes seules dans le salon, les fers à repasser qui sont devant la cheminée reculent, et le feu les poursuit jusqu'au milieu du plancher. Un témoin passe une nuit dans la chambre des enfants, pose au bruit mystérieux les conditions d'un dialogue : un coup, par exemple, voudra dire oui, deux coups voudront dire non, puis, le nombre des coups signifiera le nombre des lettres; il obtient les plus justes réponses. « Ce témoin, dit M. de Mirville, c'était nous-mêine.* L'enfant voit derrière lui l'ombre d'un homme en blouse, qif'il reconnaîtra plus tard être Thorel, tandis que les assistants voient une sorte de colonne grisâtre ou de vapeur fluidique. Le même enfant voit une main noire descendre par la cheminée, rf «'écrie qu'elle lui donne un soufflet ; les assistant; entendent le bruit du soufflet et voient la rougeur sur la joue.
Pour délivrer la victime, on attaque l'ennemi invisible; partout où un bruit se fait entendre, oc enfonce lestement des pointes. Une d'elles a} an: été mieux ajustée, une flamme jaillit, à la suite, b plus épaisse fumée; puis, comme on enfonce h pointe, un gémissement, le cri : « Pardon, » et un aveu de cinq coupables, y compris le berger, auquel il est ordonné de venir le lendemain. 11 vient, en effet, le visage ensanglanté, et confesse tout
M. de Mirville voit là « le surnaturel enté sur l'électro-magnétisme et le fluide nerveux, sorte de magnétisme transcendant, et bien évidemment diabolique dans ce cas-ci. » 11 rapporte les merveilles analogues dont l'Europe est le théâtre depuis plusieurs années : tables tournantes, parlantes et écrivantes, esprits frappeurs, jeunes filles électriques, et les explique par le fait de Cideville, tout semblable à un ancien fait que rapporte Le Brun.
Les interventions du démon ne sont pas toujours aussi fréquentes : avant les grandes crises, elles se multiplient, ou, pour parler comme M. Donoso Certes, le thermomètre sataniqûe remonte sur tous les points à la fois. Pour savoir ce qu'il doit craindre ou espérer, le public attend un deuxième mémoire annoncé, et surtout le chapitre vingtième : Conjectures sur (avenir et l'approche des derniers temps.
Cependant, grâce à cette croyance communicative aux esprits, que M. de Mirville appelle « une épidémie spirituelle, » les hommes sérieux s'habituent à regarder comme possibles des choses qu'auparavant on rejetait avec mépris. Après plusieurs récits de faits constatés, l'auteur ajoute : « Nous nous étonnerons beaucoup moins, lorsque nous verrons des magnétiseurs insinuer, comme Ricard Ta fait, par exemple, non pas qu'ils sont capables de faire la pluie et le beau temps (il ne veut pas
aller jusque-îà), mais qu'il peut, et mieux est, qu'il a pu, sur la place du Pérou, à Montpellier, et en présence de témoins, influencer le beau temps et la pluie. »
Quand parut la pétition des spiritualistes américains, Y Univers religieux (22 janvier 1853) s'empressa de la traduire, et l'accompagna de réflexions sérieuses. Le rédacteur, qui, au 26 juillet 1852. a signalé pour la première fois, dans cette feuille, les phénomènes en questfon, constate qu'ils ont fait depuis lors bien des progrès; on comprend enfin « que les puissances occultes peuvent n'avoir pas dit leur dernier mot sur cette terre. » 11 h annoncé, il y a dix-huit mois : « La seule explication possible, c'est que le démon est au fond de c* criminelles impostures, et, pour s'en convaincre, il suttit de remarquer que les révélations des esprit* ont en général pour but de saper la religion. Les démagogues et les infidèles ont pris sous leur protection la secte nouvelle. En France , le démon oe se démasque pas encore, mais cela viendra. On s'explique pourquoi le démon a une plus grandi liberté d'action en Amérique, dans un pays où foc dit peu la messe et où tant de millions d'homm* ne sont pas même baptisés. »
Ainsi tout le progrès de la civilisation sera peutêtre d'en revenir à la science des premiers temps, et la fable sera une vérité. Les savants avaient re-
légué les esprits chez les poètes, pour tenir compagnie aux chimères, et voici que les esprits rentrent dans le monde , à la confusion des savants, eu attendant qu'ils frappent à leur porte et fassent quelque scène à l'Académie des sciences.
Donc, pour l'agrément de la vie, les tables tournent et exécutent les ordres; pour le sérieux de la vie , elles instruisent chacun des secrets de l'autre monde et de celui-ci , des soins qu'exigent la santé ou les affaires. C'est le plaisir suffisant, et la science universelle à domicile. Elles profitent , quoiqu'elles aient bien des ennemis : tous ceux qu'elles remplacent et qui n'ont plus rien à faire qu'à les combattre , les philosophes, les savants, les avoués, les médecins, et les somnambules eux-mêmes, qui y voyaient d'abord un allié, et y ont trouvé un rival qui les rend inutiles.
Nous n'en sommes pas encore chez nous à l'évocation hardie des âmes des grands hommes ou de nos amis ; c'est une grande entreprise et qui ne laisse pas de faire un peu de peur. J'ose même dire que les esprits passeront difficilement d'Amérique en France : nous sommes un peuple positif, et nous nous en tenons , pour le moment, aux tables mouvantes et obéissantes.
Il fallait que les phénomènes nouveaux aboutissent à autre chose qu'à des jeux de société et à des consultations privées. Aux premiers jours de sep-.
tembre (Presse, 16 septembre, 4 et 15 octobre 1853), un ancien fouriériste, M. Victor Hennequin, écrit : « Après avoir fait tourner des tables et des chapeaux , j'ai laissé là depuis longtemps ces moyens vulgaires. J'ai poussé le phénomène des tables tournantes à ses dernières limites, et le mouvement de la table s'est changé en une voix que j'entends dans mon oreille : elle m'a inspiré et dicté tout un livre. Elle m'a ordonné d'intituler ce livre: Sauvons le genre humain. Cette voix est celle de l'âme de la terre. Ma main posée sur le papier se meut d'elle-même , et répond avec la plume à mes questions. C'est un système complet, plein de clarté, d'harmonie et de pureté morale. Je me suis vu initié à l'organisation générale de l'univers, à la vie des âmes , à l'astronomie que j'ignorais entièrement. Je suis le délégué le plus voisin de Dieu auprès de l'humanité. La terre allait perdre tout récemment sa dernière chance de salut , on allait la supprimer du tourbillon, si l'âme de la terre n'avait demandé un sursis qui lui a été accordé. Elle en a profité pour multiplier les phénomènes' magnétiques afin d'impressionner les esprits; et, pendant que chacun s'interrogeait avec étonnement, elle a dirigé vers moi et vers ma femme Octavie un cordon aromal permanent qui m'a permis d'écrire un livre entier intitulé : Sauvons le genre humain; ce livre paraîtra prochaine-
ment ; je vous écris tout ceci avec une lucidité entière. »
C'est jusqu'ici le dernier acte des tables tournantes : un malheur en ce monde est de trop
réussir.
Cependant la mauvaise volonté de l'Académie continue. M. Chevreul a publié contre les tables un livre exprès, dont les mauvais esprits, par vengeance, ont un peu brouillé les feuilles. Pour le mouvement, il maintient et étend son ancien principe aux mouvements de la baguette divinatoire et à des faits pareils ; pour la clairvoyance , il cite avec plaisir les bévues de plusieurs tables renommées.
L'Académie a aussi entendu avec faveur (12 juin 1854) une communication qui confirme les révélations de Mme Norman Culver. Le docteur Schift, appelé près d'une jeune Allemande qui se disait obsédée par un esprit frappeur, a découvert le secret ; il a reconnu que ce bruit se passait au niveau de la cheville du pied, là où passe le tendon d'un des muscles de la jambe. La jeune Allemande replaçait à volonté le tendon et le faisait retomber avec bruit au fond de sa coulisse. M. Schift, s'étant exercé à cette manœuvre, était devenu d'une assez belle force.
De son côté, M. de Gasparin donne en octobre 1854, sur les tables tournantes, deux volumes qui
arrivent peut-être un peu tard : nos Français ne se souviennent plus guère de quoi il s'agit.
Les nouveaux croyants sont très-tendres sur cet article ; il faut les en avertir, ils sont intolérants : ils ne permettent ni de nier, ni de douter, ni de rester daas l'indifférence. Ils raisonnent ainsi : « Si cela n'est pas vrai, je suis donc absurde ou niais? » et ils raisonnent mal. Une chose est niaise ou absurde, l'homme qui l'admet n'est pas niais ou absurde pour cela, à moins que ce ne soit une habitude ; pas plus qu'on n'est up homme sensé , pour avoir une idée juste. Il n'y a guère que des alliages dans ce monde ; on classe les hommes comme les métaux, par ce qui domine. Quand même la nouvelle croyance serait ce que disent quelques-uns, vous restez, si vous l'êtes, une personne sensée ou une personne d'esprit qui a une idée étrange. Seulement, il ne faudrait pas abuser.
La société française est très-déroutée par les phénomènes nouveaux :
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
(Racinb.)
Elle est aussi très-divisée.
Il y a les croyants, et il y en a de tous les degrés, depuis les fanatiques jusqu'à cette personne qui, après les plus beaux succès dans ce genre, disait négligemment : « Je crois bien que je pousse un peu. »
Parmi les croyants, les esprits savants voient d^ns les phénomènes nouveaux une loi nouvelle et toute une révélation scientifique; les esprits mystiques y voient du surnaturel et l'action du diable.
Il y a les curieux. Ils sont convaincus que les phénomènes nouveaux sont une illusion, et ils étudient cette illusion même. Ils n'avaient pas soupçonné encore que l'esprit humain eût tant de moyens de se tromper. « Les tables tournent , pensent-ils; ce sont les opérateurs qui les font tourner par des mouvements involontaires , et il n'y a que le premier mouvement qui coûte. Prenons-les sur le fait, s'il est possible. Et en tout cas, comme il est étrange qu'une préoccupation meuve notre corps à notre insu , en dépit de notre volonté ! Des personnes causent avec les esprits, elles le croient, cela est certain ; comme il est étrange qu'une préoccupation crée de pareilles déceptions ! »
Il y a les rieurs, qui ne s'étaient trouvés depuis longtemps à pareille fête. Le monde commençait à devenir triste, ils ont retrouvé la gaieté !
11 y a les gens de mauvaise humeur ; il y en a partout. Ils ont honte de ces folies, comme ils parlent, pour l'esprit humain, pour ce siècle, qui était le siècle des lumières et va devenir le siècle des revenants, pour la France qui a fait mieux que cela. « Autrefois, disent-ils, on avait du bon sens dans ce pays et on tâchait de n'être pas dupe : c'est bien
d'accueillir les faits, mais une personne sage et une honnête personne doivent savoir dire non. Autrefois on avait d'autres récréations : nos pères s'asseyaient le soir, comme nous, autour des tables, mais ils y soupaicnt, et ils y avaient de l'esprit. » Us ajoutent que ces pratiques sont malsaines : malsaines pour le corps, puisqu'elles excitent les nerfs d'une génération déjà assez nerveuse: malsaines pour l'âme , qu'elles habituent aux émotions convulsives , aux petits mystères , et qu'elles dégoûtent du naturel. Us prédisent, car ils prédisent aussi, que toute cette fantasmagorie s'évanouira au premier jour au bruit des sifflets ; qu'une forte réaction surviendra , et qu'on sera très-heureux si, après avoir logé des esprits partout , dans les cloisons et dans les tables , on consent à reconnaître qu'il y en a un dans le corps humain. Eh attendant, ils souffrent de voir le premier venu évoquer les plus grands hommes pour leur faire dire de< sottises posthumes, et ils souffrent lorsque les mort* chéris que l'on cultive pieusement au plus profond de son cœur, qu'on invoque en secret contre le< mauvaises pensées et comme témoins des bonnes. sont ramenés au grand jour pour jouer des scènes insensées.
Il y a aussi des gens qui tour à tour observent, rient et se fâchent, selon les rencontres et la disposition du moment.
Quelques règles de critique. — Faits étranges.
Nous n'avons pas la prétention de décider qui a raison dans les disputes sur le magnétisme ; nous déclarons seulement ce qu'il faudrait pour convaincre décidément le public. Or voici quelques questions qu'il faudrait, ce nous semble, examiner.
Constatation des faits. — 1° Y a-t-il quelque témoignage? «Je ne sais, dit Le Brun, d'où est venue cette fable qui s'est si bien insinuée dans les esprits, que le tombeau de Mahomet est dans une chambre dont les murailles sont toutes couvertes d'aimants qui l'attirent de tous les côtés ; car nonseulement cela n'est pas, mais encore ne fut jamais, et, lorsque j'en ai parlé à des Turcs, je les ai bien fait rire. Il est constant que le cercueil de Mahomet n'est pas de fer, ni soutenu en l'air par le moyen de l'aimant , mais qu'il est de bonnes pierres de taille, posé à plate terre, d'où il n'a jamais été remué. » {Histoire des Superstitions.)
On connaît l'histoire de la dent d'or, que Fontenelle a si spirituellement racontée. « En 1593, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était
venu une d'or à la place d'une de ses grosses dents. Horstius, professeur de médecine dans l'Université de Hehnstadt, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse , et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation et quel rapport de cette dent aux chrétiens, ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme nommé Libavius ramasse tout ev qui avait été dit de la dent , et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eut examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée h la dent avec beaucoup d'adresse; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre. ■ {Histoire des Oracles , iv.)
Thomas Brown était un savant médecin du xvir siècle; Johnson, dans sa biographie (Œuvres complètes, t. XU ), rapporte de lui le trait suivant : •• Ayant entendu courir un bruit d'aiguilles sympathiques qui, suspendues au-dessus d'un alphabet.
permettaient à des personnes éloignées, amis ou amants , de correspondre, il fit faire des alphabets de cette sorte, toucha les aiguilles avec le même aimant , et les plaça chacune sur leur pivot. Pour résultat, lorsqu'il remua une des aiguilles, l'autre, au lieu de se mouvoir dans le même sens par sympathie, se tint immobile comme les colonnes d'Hercule.»
2° Le témoignage est-il authentique ? On n'en est pas à apprendre que plusieurs fois on a prêté à quelqu'un des paroles qu'il n'a pas dites, des écrits qu'il n'a pas faits , soit qu'on lui ait attribué à faux des ouvrages entiers, ou, dans un ouvrage qui est de lui , inséré de faux passages.
3° Le témoignage est-il bien interprété? « Fernel , premier médecin d'Henri II , composait un traité sur les causes cachées des choses, où, parmi plusieurs choses curieuses, il s'avisa, pour se divertir, de décrire en beau latin les propriétés de la flamme d'un charbon allumé, comme si c'était une pierre lumineuse et brûlante venue des Indes. M. Mizand , avide de raretés, fut ravi d'apprendre celle-ci. Loin de croire que l'on le jouait, il se fit fête de la lettre , et en régala M. de Thou , qui ne craignit pas d'insérer la relation de ce fait dans son histoire, qu'on achevait d'imprimer. Tandis qu'on faisait tous ces raisonnements sur la prétendue merveille, M. de Thou apprit que le sieur
Mizand avait été joué. Il fut fâché d'avoir été si crédule, et de s'être si fort pressé d'insérer dans ses histoires cette pièce qui n'était pas trop de son sujet. Il obtint des libraires de France qu'ils ne la mettraient plus dans les éditions postérieures, mais il ne trouva pas la même condescendance dans les imprimeurs d'Allemagne. Ceux-ci ne purent se résoudre à supprimer cette pièce curieuse. Us n'ont pas manqué de la mettre dans leurs éditions; en sorte que plusieurs s'y sont trompés et s'y trompe* ront encore. »
On lisait dans une lettre au Mercvre de 1725 : « 11 y a une jeune femme à Lisbonne qui a de vrais yeux de lynx; ce n'est pas une exagération; elle a la vue si perçante , qu'elle découvre l'eau dans la terre à quelque profondeur que ce soit. » Un minime se chargea d'apprendre aux auteurs du Mercure que ce fait n'était pas si nouveau qu'ils le pensaient : « Supposant toujours le talent bien proutr de notre Portugaise, je vous dirai que ce n'est pas l'unique personne qui ait été pourvue du rare avantage d'une vue si pénétrante : on a vu à Anvers un prisonnier dont la vue était si perçante et si vive, qu'il découvrait sans aucun secours d'instrument, et avec facilité, tout ce qui était caché et couvert sous quelques sortes d'étoffes ou d'habits que ce fût , à l'exception seulement des étoffes teintes en rouge. Mon garant sur un fait si singulier est
M. Huygens, ce célèbre mathématicien si connu de tout le monde savant, qui l'a écrit au R. P. Mersenne. »» Or il est curieux de recourir à la lettre d'Huygens apportée ici comme autorité. C'est le post-scriptum : « En récompense du voyage du paradis que vous me communiquez, vous saurez pour chose assez étrange , quoique vieille , que des gens sérieux, d'âge et de condition, déclarent avoir vu prisonnier à Anvers, durant nos premières guerres, un homme qui avait la faculté de voir au travers des habits, pourvu qu'il n'y eût point de rouge, qu'ensuite la femme de son geôlier l'étant venue voir avec d'autres femmes pour le consoler dans sa calamité, elles furent bien étonnées de le voir rire, et le pressant de dire ce qui en était la cause, il répondit froidement, parce qu'il y en a une d'entre vous qui n'a point de chemise , ce qui fut avoué. ■•>
4° Le témoin n'a-t-il pas trompé sciemment? Cela peut arriver, comme le prouve l'histoire succincte de Le Brun : « Le public n'aurait-il pas été porté à croire qu'une femme était accouchée de plusieurs lapins en diverses fois , puisque que cela avait été mis dans plusieurs gazettes, sur le certificat du chirurgien accoucheur, et sur l'autorité de l'anatomiste du roi, qui en avait publié une relation comme d'un fait constant ? Mais le roi d'Angleterre prit de si justes mesures qu'on découvrit l'imposture, et 21 i
que le même anatomiste du roi en a fait des excuses publiques. »
On se rappelle une. mystification qui ne date pas déjà de si loin, ce beau rapport prétendu du grand astronome Heischell, qui, avec sa longue lunette, avait vu ce qui se passe dans la bine , en avait décrit exactement la configuration , les productions, les habitants et les mœurs de ces habitants. Ce petit ouvrage fut acheté à profusion. On ne parlait plus que des habitants de la lune; à peine quelque esprits forts osaient-ils émettre un léger doute : on les écrasait de l'autorité d'Herschell. En fin dt compte, il se trouva que, dans cette affaire, tout était mensonge, excepté le profit du menteur.
5° Le témoin ne s'est-il pas trompé ? — par ignorance?— par illusion ? D'abord par ignorance?
Combien de gens font-ils des récits de batailles
Dont ils se sont tenus loin ! ( Molière.1
Ensuite par illusion ? Les hommes nous trompent bien quelquefois, mais ils se trompent encore plu> souvent eux-mêmes. L'illusion est la mère fécond* des erreurs. Il est étrange comme, quand nou> avons quelque prévention , elle nous rend sourd* et aveugles. Mettez des hommes de parfaite boom foi, mais diversement passionnés, devant la roémr scène, et interrogez-les, ils vous feront des récittout différents : les uns ont vu et entendu ce qin
d'autres n'ont ni vu ni entendu, les uns ont vu et entendu le contraire de ce que d'autres ont vu et entendu. Cela nous arrive tous les jours.
La Mothe Le Vayer nous en donne deux exemples tirés des historiens du xvr siècle : « La victoire de l'empereur Charles -Quint sur le duc de Saxe, au passage de l'Elbe, fut publiée par toute l'Europe, comme si le soleil avait visiblement retardé fort longtemps son cours en faveur des impériaux. Cela passa pour si constant , qu'Henri II s'en voulut informer du duc d'Albe, lorsqu'il vint le trouver pour le mariage d'Elisabeth de France avec Philippe II. La réponse du duc fut digne de lui et .de celui qui l'interrogeait : qu'à la vérité tout le monde contait cette merveille, mais qu'il avouait à Sa Majesté que le soin des choses qui se passaient alors sur la terre l'avait empêché d'observer ce qui se faisait au ciel, accompagnant son dire d'un souris qui témoignait ce qu'on devait croire touchant cela. Je prendrai le second exemple de ce qu'a écrit Jean-Baptiste Legrain, que j'estime beaucoup d'ailleurs, dans la décade de Louis le Juste. 11 dit, au sixième livre, qu'il observa lui-même dans Paris, l'an 1615, sur les huit heures du soir du 26 octobre, des hommes de feu au ciel qui combattaient avec des lances, et qui, par ce spectacle effrayant, pronostiquaient la fureur des guerres qui suivirent. Cependant j'étais aussi
bien que lui dans la même ville, et je proteste, pour avoir contemplé assidûment jusque sur les onze heures de nuit le phénomène dont il parle , que je ne vis rien de lel qu'il le rapporte. » L'histoire rappelée par Walter Scott, sur la foi d'un très-honnête chroniqueur, qui lui-même attestait un bon nombre d'hommes encore vivants, est dans ce genre, mais beaucoup mieux. En Ecosse , dans un village sur la Clyde , les habitants avaient été avertis qu'on . voyait , le long du rivage , des hommes d'armes qui combattaient : les uns tombaient à terre et disparaissaient, d'autres surgissaient à leur place. On se rendit au lieu indiqué : deux tiers virent, on tiers ne vit pas. « Je ne vis rien, continue le chroniqueur, mais la frayeur et le tremblement de ceux qui voyaient frappaient assez tous le* autres. »
« Il y a plusieurs années, dit H. Hichelet (Poiognf et Russie, 1852), plusieurs villages de Lithuanie ont témoigné aulhentiquement , et par-devant les magistrats, affirmé par serment, qu'ils avaient vu distinctement au ciel une grande armée qui partait de l'ouest et qui allait au nord. »
Quelle force que celle de la prévention! In nommé Sabateï Sévi se présente comme messie et est suivi d'un grand nombre de sectaires. On le juge. Pendant la séance , les sectaires s'écrient qu'ils voient une colonne de feu entre Sabatei et
le cadi. Le cadi ne réclame pas, et le messie est conduit en triomphe. Cependant le sultan s'inquiète et fait au messie des conditions : on tirera sur lui; s'il n'est pas tué, il est reconnu pour véritable. Sabatel refuse et abjure. Ses partisans dé* clarent que ce n'est pas lui , mais le diable (Annales du Crime, VI).
Molière a touché juste dans son Avare, mais Molière n'a pas converti tout le monde .
harpagon. Cette cassette, comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.
maître Jacques. Comment elle est faite ?
HARPAGON. Oui.
maître Jacques. Elle est faite comme une cassette.
le commissaire. Cela s'entend. Mais dépéignez-la un peu pour voir.
maître jacques. C'est une grande cassette....
harpagon. Celle qu'on m'a volée était petite.
maître Jacques. Hé oui , elle est petite , si on le veut prendre par là ; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.
le commissaire. Et de. quelle couleur est-elle?
maître Jacques. De quelle couleur?
le commissaire. Oui.
maître jacquks. Elle est de couleur.... là, d'une certaine couleur.... Ne sauriez-vous m'aidera dire?
harpagon. Hé?
maître jacques. N'est-elle pas rouge?
harpagon. Non, grise.
maître Jacques. Hé, oui, gris, rouge, c'est ce que je voulais dire.
harpagon. 11 n'y a point de doute , c'est elle assurément.
maître Jacques. Ne lui allez pas dire au moins que c'est moi qui vous ai découvert cela.
Explication des faits. — 1° La supercherie? Il serait bien étrange que la supercherie, qui se glisse partout, ne se fût pas glissée aussi dans le magnétisme, et il serait amusant de rencontrer un crovant au magnétisme qui crût à la bonne foi de tous les magnétiseurs et de tous les magnétisés qui ont paru. N'y a-t-il aucune somnambule qui ait feint de dormir, feint d'être insensible, feint de deviner ce qu'elle savait parfaitement d'ailleurs, ou ce qu'elle avait connu par elle-même, ou ce qu'elle tenait des informations de quelque compère instruit par les causeries de l'antichambre ? On raconte que dans un salon une femme d'esprit, se prêtant aux expériences du magnétisme , fit semblant d'être endormie et en profita pour dire à chacun les plus cruelles vérités. Personne dans la société ne la crut somnambule et lucide : on ne croit jamais qu'une personne qui voit de telles choses voie clair. Mais si , en maltraitant quelquesuns, elle eût débité des compliments aux autres; et choisi dans les secrets de comédie , pour les dirai-
giier, ceux que les intéressés eussent choisis euxmêmes , il est hors de doute qu'elle eût acquis sur place la réputation d'un excellent sujet magnétique. S'il y a eu un seul cas de supercherie, il peut y en avoir eu cent mille, et il est important de se tenir sur ses gardes» Calculez ce qu'une personne d'esprit et exercée, qui saisit au vol les moindres indications , ne s'avance qu'à tâtons et se fait aider, calculez ce qu'elle peut deviner justement.
2° Le hasard? On annonce qu'on tirera un numéro, et on le tire; une carte, et elle sort. Cela est arrivé à chacun de nous, et nous sommes quelques-uns qui n'en sommes pas plus fiers : car nous savons ce qui en est au fond. Aussi, quand nous avons réussi publiquement une ou deux fois, nous nous arrêtons, pour ne pas compromettre notre réputation d'infaillibilité. L'homme froid parlera ainéi .: « J'ai réussi plusieurs fois , mais je me suis trompé , combien de fois ! Je me suis trompé naturellement et j'ai deviné par hasard. » L'homme prévenu, au contraire : « J'ai deviné plusieurs fois; j'ai donc la faculté naturelle de deviner. Si je me suis troiçpé dans tel ou tel cas, c'est par accident, parce que, pour une cause ou > une autre, cette faculté était empêchée. > Un seul fait positif, prétend-on, prouve plus que dix faits négatifs. Oui, pourvu qu'il prouve quelque chose, autre chose
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qu'une rencontre fortuite. Le hasard est grand, mais il n'y a que la nature qui se répète toujours.
3° Le pouvoir inconnu d'une cause connue? La Place a dit : « Nous sommes si éloignés de connaître tous les agents de la nature el leurs divers modes d'action, qu'il serait peu philosophique de nier l'existence de phénomènes uniquement parce qu'ils sont inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances. Seulement, nous devons les examiner avec une attention d'autant plus scrupuleuse qu'il paraît plus difficile de les admettre ; et c'est ici que l'analyse des probabilités devient indispensable pour déterminer jusqu'à quel point il faut multiplier les observations ou les expériences, afin d'obtenir, en faveur des agents qu'elles semblent indiquer, une probabilité supérieure aux raisons que l'on peut avoir d'en rejeter l'existence. •
La Place a raison : la science se résigne à admettre des causes nouvelles , mais elle s'y résigne , et elle ne commence pas par là. Virey racojite qu'un médecin voulut fasciner un crapaud : il fit si bien qu'il eut des nausées et s'évanouit. Revenu à lui , je ne sais par quel agent il expliqua la chose; mais c'était assez du dégoût.
Nous ne donnons ici que quelques règles de critique , et on voit déjà qu'il n'est pas si facile de faire entrer un fait ou une cause dans la science.
Après cela, nous nous proposons à nous-mêmes et au lecteur quelques énigmes historiques , quelques récits vraiment étranges. Nous choisissons parmi les plus autorisés.
Marguerite de Navarre , dans ses Hémoires (liv. I), raconte d'étonnantes prévisions de Catherine de Médicis, sa mère. La nuit avant le fatal tournoi , elle rêva que son mari était blessé à l'œil 9 comme il le fut; et, à son réveil, le supplia vainement d'assister au tournoi sans en être. Elle ne perdit aussi jamais aucun de ses enfants qu'elle n'eût vu une fort grande flamme , à laquelle soudain elle s'écriait : « Dieu garde mes enfants ! » et incontinent après elle entendait la triste nouvelle. Voici une histoire circonstanciée du temps qu'elle était à Metz dangereusement malade de la fièvre. « Elle rêvant et étant assistée autour de son lit du roi Charles mon frère et de ma sœur et mon frère de Lorraine, de plusieurs Messieurs du Conseil, et de forces Dames et Princesses, qui la tenant comme hors d'espérance ne l'abandonnaient point, s'écrie continuant ses rêveries , comme si elle eût vu donner la bataille de Jarnac : « Voyez comme ils
* fuient ; mon fils a la victoire ! Hé mon Dieu ! re- « levez mon fils , il est par terre I Voyez-vous dans
* cette haie le prince de Condé mort ? » Tous ceux qui étaient là croyaient qu'elle rêvait , et que sachant que mon frère d'Anjou était en terme de
donner la bataille , elle n'eût que cela en tète. Hais la nuit après , M. de Losses lui en apportant la nouvelle, comme chose très-désirée, en quoi il pensait beaucoup mériter : « Vous êtes fâcheux, lui « dit -elle, de m'avoir éveillée pour cela; je le « savais bien; ne l'avais-je pas vu avant-hier? » Lors on reconnut que ce n'était point rêverie de la fièvre, mais un avertissement particulier que Dieu donne aux personnes illustres et rares. »
On lit dans les Mémoires de l'abbé de Choisv des récils fort surprenants de cette sorte. Il faut seulement noter qu'ils ne se trouvent pas dans le manuscrit de M. d'Àrgenson , et qu'ils ont été ultérieurement publiés à la suite d'une vie de l'auteur. Une première fois l'abbé de Choisy tente de voir de l'extraprdinaire. Le curé de Roissy devait lui faire voir dans un verre d'eau des choses merveilleuses. Mais le sorcier fut glacé, et annonça qu'il ne ferait rien en sa présence. Il s'en alla, et le lendemain on lui protesta qu'on avait vu le diable ou quelque chose d'approchant. Suit une curieuse histoire arrivée chez la comtesse de Soissons, nièce du cardinal Mazarin. Son inaii était malade en Champagne , elle était incertaine si elle partirait pour l'aller trouver, quand un vieux gentilhomme de sa maison lui offrit de lui faire dire par un esprit si le comte mourrait de cette maladie. Il fit entrer une petite fille de cinq ans, et
lui mit à la main un verre d'eau. Il dit tout bas qu'il commanderait à l'esprit de faire paraître un cheval blanc dans le cas où le comte devrait mourir. Cinq fois de suite 'le cheval blanc parut. Mme de Bouillon était présente avec M. de Vendôme, et le duc à présent maréchal de Villeroy. « Les trois personnes présentes le content à qui veut l'entendre. »
Mais la maîtresse histoire en ce genre est celle que rapporte Saint-Simon dans ses Mémoires (chap. clxi). « Voici une chose que le duc d'Orléans me raconta dans le salon de Marly , dans un coin où nous causions tête à tête, un jour que, sur le point de son départ pour l'Italie, il arrivait de Paris, dont la singularité, vérifiée par des événements qui ne se pouvaient prévoir alors, m'engage à ne- la pas omettre. Il était curieux de toutes sortes d'arts et de sciences, et, avec infiniment d'esprit, .avait eu toute sa vie la faiblesse si commune à la cour des enfants d'Henri II, que Catherine de Médicis avait entre autres maux apportée d'Italie. Il avait tant qu'il avait pu cherché à voir le diable , sans avoir pu y parvenir, à ce qu'il m'a souvent dit, et à voir des choses extraordinaires, et à savoir l'avenir. La Sery avait une petite fille chez elle de huit ou neuf ans, qui y était née et n'en était jamais sortie , et qui avait l'ignorance et la simplicité de cet âge et de cette éduca-
tion. Entre autres fripons de curiosités cachées, dont M. le duc d'Orléans avait beaucoup vu en sa vie, on lui en produisit un, chez sa maltresse, qui prétendit faire voir dans un vase rempli d'eau tout ee qu'on voudrait savoir. Il demanda quelqu'un de jeune et d'innocent pour y regarder, et cette petite fille s'y trouva propre. Ils s'amusèrent donc à vouloir savoir ce qui se passait alors même dans des lieux éloignés, et la petite fille voyait, et rendait ce qu'elle voyait à mesure. Cet homme prononçait tout bas quelque chose sur ce verre rempli d'eau, et aussitôt on y regardait avec succès.
h Les duperies que M. le duc d'Orléans avait souvent essuyées l'engagèrent à une épreuve qui pût le rassurer. Il ordonna tout bas à un de ses gens, à l'oreille, d'aller sur-le-champ à quatre pas de là , chez Mme de Nancré , de bien examiner ce qui y était, ce qui s'y faisait, la position et l'ameublement de la chambre, et la situation de tout ce qui s'y passait, et, sans perdre un moment ni parler à personne, de le lui venir dire à l'oreille. En un tourne main la commission fut exécutée , sans que personne s'aperçût de ce que c'était, et la petite fille toujours dans la chambre. Dès que M. le duc d'Orléans fut instruit , il dit à la petite fille de regarder dans le verre qui était chez Mme de Nancré, et ce qui s'y passait. Aussi-
tôt elle leur raconta mot pour mot tout ce qu'y avait vu celui que M. le duc d'Orléans y avait envoyé. La description du visage, des figures, des vêtements, des gens qui y étaient, leur situation dans la chambre , les gens qui jouaient à deux tables différentes , ceux qui regardaient ou qui causaient assis ou debout, la disposition des meubles, en un mot, tout. Dans l'instant, M. le duc d'Orléans y envoya Nancré, qui rapporta avoir tout trouvé comme la petite fille l'avait dit, et comme le valet qui y avait été d'abord l'avait rapporté à l'oreille de M. le duc d'Orléans.
« Il ne me parlait guère de ces choses-là, parce que je prenais la liberté de lui en faire honte. Je pris celle de le pouiller à ce récit, et de lui dire ce que je crus le pouvoir détourner d'ajouter foi et de s'amuser à ces prestiges, dans un temps surtout où il devait avoir l'esprit occupé de tant de grandes choses. « Ce n'est pas tout, me dit-il; « et je ne vous ai conté cela que pour venir au « reste ; » et tout de suite il me conta que , encouragé par l'exactitude de ce que la petite fille avait vu de la chambre de Mme de Nancré, il avait voulu voir quelque chose de plus important , et ce qui se passerait à la mort du roi , mais sans en rechercher le temps , qui ne se pouvait voir dans ce verre. Il le demanda donc tout de suite à la petite fille, qui n'avait jamais oui parler de Versailles,
ni vu personne que M de la cour. Elle regarda et leur expliqua longuement tout ce qu'elle voyait. Elle fit avec justesse la description de la chambre du roi à Versailles, et de l'ameublement qui s'} trouva en effet à sa mort. Elle le dépeignit parfaitement dans son lit, et ce qui était debout auprès du lit ou dans la chambre, un petit enfant |avet l'ordre tenu par Mme de Ventadour, sur laquelle elle s'écria parce qu'elle l'avait vue chez Mlle de Sery. Elle leur fit connaître Mme de Maintenon , la figure singulière de Fagon , Mme la duchesse d'Orléans, Mme la duchesse, Mme la princesse de Conti; elle s'écria sur M. le duc d'Orléans : en un mot. elle leur fit connaître ce qu'elle voyait là de princes. de seigneurs, de domestiques ou valets. Quand ellr eut tout dit, M. le duc d'Orléans, surpris qu'elle mleur eût point fait connaître Monseigneur, Mgr lr duc de Bourgogne , Mme la duchesse de Bourgogne. ni M. le duc de Berry, lui demanda si elle ne voyai: .point de figures de telle et telle façon. Elle répondit constamment que non , et répéta celles qu elfc voyait. C'est ce que M. le duc d'Orléans ne pouvait comprendre et dont il s'étonna fort avec moi , et en rechercha vainement la raison: L'événement l'expliqua. On était alors en 1706. Tous quatre étaient alors pleins de vie et de santé , et tous quatre étaient morts avant le roi. Ce fut la même chose dr M. le prince , de M. le duc et de M. le prince d<
Conti, qu'elle ne vit point, tandis qu'elle vit les enfants des deux derniers, M. du Maine, les siens, et M. le comte de Toulouse. Mais jusqu'à l'événement cela demeura dans l'obscurité,
« Cette curiosité achevée, M. le duc d'Orléans voulut savoir ce qu'il deviendrait. Alors ce ne fut plus dans le verre. L'homme qui était là lui offrit de le lui montrer comme peint sur la muraille de la chambre , pourvu qu'il n'eût point de peur de s'y voir; et au bout d'un quart d'heure de quelques simagrées devant eux tous , la figure de M. le duc d'Orléans , vêtu comme il l'était alors et dans sa grandeur naturelle , parut tout à coup sur la muraille comme en peinture, avec une couronne fermée sur la tète. Elle n'était ni de France, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, ni impériale. M. le duc d'Orléans , qui la considéra de tous ses yeux , ne put jamais la deviner : il n'en avait jamais vu de semblable ; elle n'avait que quatre cercles , et rien au sommet. Cette couronne lui couvrait la tête.
« De l'obscurité précédente et de celle-ci , je pris occasion de lui remontrer la vanité de ces sortes de curiosités, les justes tromperies du diable , que Dieu permet ftour punir les curiosités qu'il défend, le néant et les ténèbres qui en résultent au lieu de la lumière et de la satisfaction qu'on y recherche. Il était assurément alors bien éloigné
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d'être régent du royaume et de l'imaginer. Celait peut-être ce que cette couronne singulière lui annonçait. Tout cela s'était passé à Paris chez sa maîtresse, en présence de leur plus étroit intrinsèque , la veille du jour qu'il me le raconta , et je Pai trouvé si extraordinaire , que je lui ai donné place ici, non pour l'approuver, mais pour k rendre. »
Nous ne savons plus aujourd'hui ce que c'est que la baguette divinatoire : elle a eu autrefois un grand crédit dans toute l'Europe. Elle tournait entre les mains de celui qui la portait , quand il passait sur un lieu où se trouvait une source. Le Brun eo raconte les merveilles en homme qui croit marcher sur les terres du diable.
« Plusieurs personnes, dit-il, trouvent de l'eau par ce moyen. On fait la même chose à l'égard des métaux, des minéraux et des choses d'un usage singulier,' comme le verre, le cristal, le laïc, le jaspe, le marbre et autres choses sembla* blés ; on en est venu aux pierres qui servent de limites pour le partage des fonds. Celte baguette par son mouvement les indique. Si les bornes sont dans la. même place où les avaient mises les possesseurs des fonds, la baguette ne. tourne pas seulement sur les bornes , elle tourne aussi sur l'espace qui est entre les deux, et fait ainsi passer celui qui la lient par la ligne que l'on appelle de
séparation. Que si la borne n'est plus dans sa première place, la baguette tourne seulement sur cette borne et ne tourne point lorsqu'on s'en éloigne ; on parcourt alors le champ, jusqu'à ce que la baguette, par un tournoiement, indique l'endroit d'où on l'a malicieusement tirée.
« Avant la défense de M. le cardinal Le Camus , l'usage en était très-commun dans le Dauphiné. Beaucoup de gens de la campagne, hommes, garçons et filles , vivaient du petit revenu de leur baguette ; et une infinité de différends touchant les limites se terminaient par cette voie; on avait volontiers recours à ces juges qui portaient en leur main la justice, et toutes les lois de leur tribunal. La sentence était promptemcnt expédiée, et les frais en étaient modiques : cinq sols étaient le prix fixe de la découverte , aussi bien que de la vérification d'une limite.
« Pour découvrir les choses les plus cachées de près et de loin , on consultait la baguette sur le passé, le présent et l'avenir. Elle baissait pour répondre oui, et elle s'élevait pour la négative. 11 était indifférent d'exprimer sa demande de vive voix ou mentalement.
« Le R. P. Ménétrier, jésuite, écrit que, depuis les expériences célèbres qu'on a fait faire à Aymar, on a vu des essaims de chercheurs de sources par le moyen de la baguette suivre comme
lui les pistes des voleurs , découvrir l'or ou l'argent caché.... A combien d'effets, poursuit-il, s'étend aujourd'hui ce talent? Il n'a point de limites. On s'en sert pour juger de la bonté des étoffes et de la différence de leur prix, pour démêler les innocents d'avec les coupables d'un tel crime. Tous les jours cette vertu fait de nouvelles découvertes inconnues jusqu'à présent. »
Ce sont là des pratiques et des assertions, mais voici un fait attesté par l'historien des Superstitions. « Un président du parlement de Grenoble. aussi respectable par sa probité, par son esprit et son érudition , que par ses charges et par ses qualités, voulut bien permettre qu'on lui tint les mains. lorsque étant à Grenoble et entendant parler des expériences de la baguette , je ne pouvais croire k fait. Je lui tins la main droite avec les dem mains, une autre personne lui tint la gauche, dans une allée de jardin sous laquelle il y avait uo tuyau de plomb qui conduisait de l'eau dans ur bassin. En un instant la baguette fourchue qu'ii avait entre les mains, la pointé tournée vers la terre, s'éleva et se tordit si fort, que M. le président demanda quartier, parce qu'on lui blessait les doigts. »
Cette merveille, déjà très-satisfaisante, n'est rien auprès de la merveille qui suit. Nous la donnoo» intégralement; elle en vaut la peine.
Histoire de la découverte du meurtre de Lyon , sur la relation de M. l'intendant, de M. le procureur du roi , de M. Vabbè de .La Garde , de M. Panthot, doyen des médecins de Lyon, et de M. Aubert, avocat célèbre.
« Le 5* de juillet 1692 , un vendeur de vin et sa femme furent tués à coups de serpe dans une cave, et leur argent fut volé dans une boutique qui leur servait de chambre. On ne put ni soupçonner ni découvrir les auteurs du crime, et un voisin fit venir à Lyon un paysan du Dauphiné nommé Jacques Aymar, qui depuis quelques années est en réputation de suivre la piste des voleurs, des meurtriers et des choses dérobées, guidé par une baguette de toute espèce àà bois, qui tourne entre ses mains, sur l'eau , sur les métaux , sur les bornes des champs, et sur plusieurs autres choses cachées.
« Aymar arrive et promet à M. le procureur du roi d'aller sur les pas des coupables , pourvu qu'il commence par descendre dans la cave où l'assassinat avait été fait. M. le lieutenant criminel et M. le procureur du roi l'y conduisent. On lui donne une baguette du premier bois qu'on trouve. Il parcourut la cave , et sa baguette ne fit aucun mouvement que sur le lieu où l'artisan avait été assassiné. Dans cet endroit, Aymar fut ému, son
allait droit à leur gîle et reconnaissait, au grand étonnement des hôtes et des spectateurs , les lits où ils avaient couché , les tables où ils avaient mangé , les pots et les verres qu'ils avaient touchés.
« (toi arrive au camp de Sablon ; le paysan se sent ému, il est persuadé qu'il voit les meurtriers, et n'ose pourtant faire agir sa baguette pour s'en convaincre, car il craint que les soldais ne se jettent sur lui. Frappé de cette peur, il revient à Lyon,
« On le renvoie au camp dans un bateau avec des lettres de recommandation. Les criminels en sont partis avant son retour ; il les poursuit jusqu'à Beaucaire , et dans la route il visite toujours leurs logis, marque sans cesse la table et les lits qu'il* ont occupés, les pots et les verres qu'ils ont maniés pour boire.
« Lorsqu'il fut à Beaucaire, il reconnut par sa baguette qu'ils s'étaient séparés en y entrant. D s'attacha à la poursuite de celui dont les traces excitaient plus de mouvement à sa baguette. Il s'arrêta devant la porte d'une prison , et dit positivement qu'il y en avait un là dedans. On ouvrit , on lui présenta douze ou quinze prisonniers parmi lesquels un bossu , qu'on y avait enfermé depuis ur.c heure pour un petit larcin, fut celui, que la baguette désigna pour un des complices.
« On chercha les autres; Aymar découvrit qu'il*
avaient pris un sentier aboutissant au chemin de Nîmes , et le bossu fut conduit à Lyon.
« Au commencement il niait d'avoir eu la moindre connaissance ni de ce forfait, ni des coupables, et même d'avoir jamais été à Lyon. Cependant, comme on le conduisait sur la route où il avait passé en descendant à Beaucaire , et qu'il fut reconnu dans? toutes les maisons où il s'était arrêté, il avoua qu'il avait bu et mangé avec les complices, généralement dans tous les lieux que la baguette avait indiqués, et ayant été interrogé à Lyon dans les formes, il déclara qu'il avait été présent à l'assassinat et au vol , et que les deux complices qu'il nomma avaient tué, l'un le mari, l'autre la femme.
« Deux jours après, Aymar avec la même escorte fnl renvoyé au sentier dont on a parlé, pour y reprendre la piste des autres complices; et sa baguette le ramena dans Beaucaire à la porte de la même prison où l'on avait trouvé le premier.
« U assurait qu'il y en avait encore un là dedans , et n'en fut détrompé que par le geôlier , qui lui dit qu'un homme tel qu'on décrivait un de ces deux scélérats y était venu depuis peu demander des nouvelles du bossu.
« On se remit ensuite sur leurs vestiges : on fut jusqu'à Toulon, dans une hôtellerie où ils avaient diné le jour précédent : on les poursuivit sur la mer où ils s'étaient embarqués : on reconnut qu'ils
prenaient terre de temps en temps sur nos côtes , qu'ils y avaient couché sous des oliviers ; et malgré les tempêtes , la baguette les suivit inutilement sur les ondes journée par journée, jusqu'aux dernières limites du royaume.
« Le procès du bossu s'instruisait cependant avec une singulière exactitude ; et quand le paysan fut de retour , ce criminel , qui ne se donnait que dix* neuf ans , fut condamné le 30 août à être rompu vif sur les Terreaux. »
Le prince de Conti voulut voir Aymar, qui échoua toujours devant lui.
On se rappelle la singulière prophétie de Cazotte, qui, dans un repas, des années avant 1789, prédit à la plupart des assistants leur fin tragique. D est vrai que cette histoire n'a été racontée par La Harpe que sous l'Empire.
De nos jours, nous savons tous quelle a été la réputation incontestée de la célèbre tireuse de cartes, Mlle Lenorraand.
Voilà bien des histoires étranges. Les anciens disaient : « Quand tu me persuaderais, tu ne me persuaderais pas. » Qu'en prétendons-nous conclure ? rien ni pour ni contre le magnétisme animal , mais ceci uniquement : toutes les fois qu'on veut faire admettre un fait très-ditïicile à admettre, il faut apporter les plus nombreuses et les plus fortes preuves ; le superflu n'est pas de trop. Noos
ajouterons, à l'adresse des magnétiseurs : puisqu'ils ont leurs faits merveilleux, ils doivent être prodigues de preuves aussi claires que le jour. Par malheur, ils n'aiment pas à opérer devant les curieux ou les incrédules et les railleurs. Deleuze l'avoue et, déjà de son temps, Mesmer récusait pour ses juges les médecins et les savants, dont il craignait, disait-il , la jalousie. On se rappelle quelles instructions Deleuze donne à ceux qui désirent éprouver la vérité du magnétisme. Il leur dit : Croyez. La science dit : Doutez. Il serait bon de s'entendre. Veux- je magnétiser moi-même , et prétendez-vous que , si je n'ai pas la foi , la volonté , je ne magnétiserai pas , parce que le fluide sera rebelle ? Soit , et passons là-dessus. Mais si c'est vous qui magnétisez, simple témoin que je suis, devrai-je croire , avant d'entrer dans la salle où vous magnétisez , parce que, si je ne croyais pas, je paralyserais l'action du magnétiseur et neutraliserais son fluide? Vraiment cela est dur ; et voilà un étrange procès et des juges étranges. Quand on pense ainsi , il faut pratiquer le magnétisme entre soi et ne pas viser à convertir le monde ; ou, si on y songe encore , prier Mesmer en commun pour qu'il illumine les infidèles et fasse descendre sur eux la grâce magnétique. Les magnétiseurs ont bien senti l'impossibilité de cette condition, et ils ont appelé plus d'une fois l'examen de l'Académie de médecine , sans exi-
ger la foi préalable. Nous ne prétendons donner tort à personne ; mais il y a seulement ici un malheur. S'agit-il de constater qu'une somnambule lit les yeux bandés , le magnétiseur fait ses conditions : ce sera un bandeau de telle et telle étoffe , de telle et telle forme ; sans cela le fluide n'opérerait plus. Mettons qu'il ait raison, l'Académie aura aussi raison de refuser l'examen. Car, si les magnétiseurs ont le droit de fixer les conditions auxquelles l'épreuve se produira, les savants ont bien le droit aussi de fixer les conditions auxquelles l'épreuve sera décisive. La science française a une faiblesse: elle veut voir clair. Cet état de choses est fâcheux pour le magnétisme , au cas qu'il soit vrai ; car, sur ces phénomènes extraordinaires, chacun ne croit que ce qu'il a vu , et encore ne le croit pas tous les jours : les témoignages isolés d'hommes sérieux et intelligents ébranlent les incrédules sans les convaincre. Le jugement favorable d'un corps savant , compétent pour un tel examen , et intéressé à ne pas compromettre son autorité , chaque membre d'ailleurs surveillant les autres , emporterait tout.
Questions sur les faits. En dehors de toute supercherie et de toute illusion produite par la prévention morale ou par les coïncidences fortuites . est-il invariablement prouvé 1° qu'une somnambule lit dans la pensée de son magnétiseur!
2° qu'elle voit, les yeux fermés ou bandés, un objet découvert ? 3° qu'elle voit l'intérieur des corps, lit une lettre fermée, devine ce qui est dans une boîte , voit à nu l'état des organes intérieurs d'une autre personne? 4° qu'au toucher d'une mèche de cheveux, par exemple, elle reconnaît à qui cette mèche appartient et décrit exactement ce qui est de cette personne : le physique , le moral et la vie ? 5° qu'elle voit ce qui se passe dans des lieux éloignés , inconnus à celui même qui l'interroge? 6° qu'elle prédit l'avenir, où elle est désintéressée; par exemple, que telle personne se cassera tel jour tel membre , ou se noiera-, ou se brûlera? Et opère-t-elle cela non pas une fois, ni deux fois, car il y a d'heureux hasards et des habiletés merveilleuses, mais^assez souvent et dans des expériences assez variées pour qu'il n'y ait pas de méprise possible?
L'existence du fluide magnétique est-elle démontrée?
L'agent universel auquel on recourt pour tout expliquer est le fluide magnétique. Or, si on tient à en faire reconnaître l'existence , il serait besoin de la prouver : les assertions ne suffisent vraiment pas. Les mouvements que Deleuze lui prête au-
tour du tombeau de Paris paraîtront aisément gratuits et bizarres. Cela rappelle l'ingénuité de Deslon, quand les commissaires académiques lui demandent pourquoi dans la salle des crises on joue de l'harmonica : « Le son , répondit-il , porte le fluide. » Mais Deleuze assure qu'il se montre, que les somnambules le voient : ils le voient environner leur magnétiseur, la tête surtout, et s'écouler par les extrémités des mains. Par malheur, tandis que des somnambules, dans les temps de foi au fluide , voient un fluide , dans d'autres temps de foi aux esprits, ils sentent en eux des esprits; et toujours ils portent dans leur sommeil les préoccupations dominantes de la veille. Même il n'est pas besoin d'être endormi pour avoir de pareilles impressions. La sincère Mme Guyon, tout éveillée , sentait la grâce divine descendre dans son corps et l'enfler , au point de le rompre , si on ne l'eût délacée; et autour d'elle des femmes évciHées, femmes du plus grand monde, recevaient en silence les effluves du fluide céleste. Joignons à cela une illusion naturelle que nous fait la sensibilité : Cabanis remarque qu'elle se comporte à la façon d'un fluide, qui se jette tantôt d'un côté, tantôt d'an autre. Enfin , la contagion des accidents nerveux, dont nous parlerons plus tard , semble une vraie transmission d'un fluide. 11 serait donc prudent d'ajourner le fluide magnétique jusqu'à ce qu'il fit
ses preuves. Le fluide magnétique est très-complaisant et très-discret : les magnétiseurs disent de lui ce qu'ils veulent; il n'a jamais donné de démenti à personne. Par malheur , si les incrédules disant de lui qu'il n'existe pas , il ne les dément pas davantage.
D y a ici une curieuse observation à noter. Comme les faits de maladies et de guérisons merveilleuses sont anciens, comme aussi on leur a toujours cherché une cause, on leur a constamment attribué la cause qui , au moment même , était en faveur. Quand on croyait généralement à l'influence des planètes, c'était l'influence des planètes; quand on fit attention à la propriété singulière de l'aimant, on ne vit plus qu'aimant, et on pensa bien qu'avec deux boussoles aimantées, munies chacune de leur alphabet, on s'entendrait aisément à quelques centaines de lieues; quand, sous l'empire des préoccupations religieuses, on voyait partout une puissance céleste ou infernale, la cause de ces accidents bizarres fut une puissance céleste ou infernale. Enfin, notre temps, qui a vu naître l'électricité, cherchant à tout des causes physiques, les a formées volontiers sur ce modèle. Nous nous montrons autrement rigoureux que les historiens croyants des possédées de Loudun : à la place des exorcistes nous avons mis un magnétiseur, et à la place du diable un fluide. Vienne une autre décou-
verte qui détrône la découverte de l'électricité, on peut penser que l'éternel agent des merveilles se transformera une fois encore. Les générations se suivent et se ressemblent : elles ont la même folie T chacune l'habille à sa mode.
Hâtons-nous de le dire : que le fluide magnétique existe ou non, il ne touche point les faits qu'on a voulu expliquer par là. Il reste à voir s'ils ne s'expliquent pas par quelque cause connue et toute naturelle.
Puissance des causes naturelles.
Le fluide magnétique mis de côté, il resterait encore les vertus propres et singulières du sommeil somnambulique , et il resterait à chercher si ce sont des effets de vertus qui n'appartiennent qu'à lui.
Avant d'attribuer des faits à une cause nouvelle, il faut, ce semble, bien constater l'énergie des causes déjà découvertes, et, avant de déclarer qu'elles ne peuvent faire une chose, connaître tout ce qu'elles peuvent faire en ce genre. Or , quand on examine les effets du magnétisme animal sur l'esprit et sur le corps, d'ordinaire on considère d'un côté la merveille physique ou morale, de
l'autre côté l'habitude de tous les jours, et, comme il y a d'ici là une énorme distance, on conclut que, pour la franchir, il a fallu une vertu merveilleuse aussi. Nous nous proposons de combler une partie au moins de l'intervalle, à l'aide de faits analogues. Nous apprendrons des observateurs ce que font de surprenant les causés naturelles connues. Après cela, s'il reste du prodige, il faudra, nous le disons en toute conscience, il faudra bien s'y résigner. En attendant, n'imitons pas les paysans de Gonesse, qui, voyant en l'air le premier ballon lancé de Paris, le prirent pour un monstre et voulurent le lapider. N'imitons pas non plus ces Indiens qui, voyant les Européens communiquer par lettres, s'imaginaient que ces carrés de papier étaient ensorcelés. Ne faisons pas comme , il y a des siècles, Georges Agricola et d'autres métallurgistes, décrivant et figurant gravement dans leurs ouvrages les démons, les gnomes qu'on trouvait en creusant les entrailles de la terre, et qui s'échappaient de quelques soupiraux de l'enfer pour étouffer les mineurs de vapeurs empestées, ou éteindre leurs lampes, ou causer des explosions épouvantables.
États extraordinaires du corps : 1* insensibilité, force extraordinaire, résistance à la destruction;* 2° maladies, guérisoos arbitraires ; 3° communication des symptômes des maladies ; 4° subtilité des sens.
1° Insensibilité; force extraordinaire ; résistance à la destruction. Tout le monde sait qu'il > a des individus qui enfoncent des épingles dans leurs mollets sans douleur. Nul doute que , chez Ceux qui souffrent ces piqûres , l'habitude ne diminue beaucoup la souffrance. — Certaines affections nerveuses , la catalepsie , par exemple , détruisent momentanément la sensibilité. Quelquefois elles la pervertissent au point que ce qui excite communément les douleurs les plus vives ne produit plus que des sensations agréables ou voluptueuses. Plusieurs personnes rapportent avoir éprouvé de grands plaisirs dans la syncope ou dans l'asphyxie. Locke parle d'un cavalier irlandais qui ne put jamais voir sans frémir celui qui l'avait arraché am délices qu'il éprouvait, en le retirant de l'eau où il se noyait. — On sait que l'éthérisation nous rend insensibles aux plus cruelles opérations. — Dans certains accès d'affections nerveuses , on voit de jeunes tilles devenir capables d'escalader des murs,
de grimper sur des arbres élevés, sur les toits, et de faire mille choses qui paraissent nécessiter une grande force musculaire. Bertrand a vu des filles dans cet état demander, à titre de secours, qu'on pressât fortement diverses régions de leur corps. — Le sommeil est chez certaines personnes si lourd qu'il est besoin de les maltraiter rudement pour les éveiller ; on en a vu supporter ainsi des coups violents et même de fortes brûlures. — La distraction va jusqu'à supprimer la souffrance : des soldats dans l'action sont quelquefois cruellement blessés sans s'en apercevoir. Zimmermann raconte que le mathématicien Viete, absorbé dans ses calculs, resta trois jours sans boire ni manger , ni dormir. Les aliénés, dont l'esprit est possédé d'autres idées, supportent des jeûnes qu'ils ne pourraient supporter dans l'état de santé. On en a vu rester sans prendre de nourriture un mois entier.
Quelquefois la volonté opère une insensibilité artificielle. Saint Augustin nous a conservé (Cité de Dieu) une histoire où se marque une singulière action de la volonté sur le corps. « Il y eut un prêtre de l'église de Calame, nommé Restitutus, qui, lorsqu'il le voulait, à la demande des curieux d'une telle merveille, pourvu qu'on imitât des gémissements, se séparait de ses sens. H était étendu tout semblable à un mort. On le pinçait, on le piquait, on le brûlait même, il ne sentait rien, sauf, 21 l
à son réveil , la douleur de la blessure. Et ce n'était pas qu'il se roidtt contre le mal ; il ne sentait réellement rien de ce qui se passait dans son corps; on le voyait à ce que sa respiration était nulle, comme chez un mort. Pourtant, si on pariait un peu fort, il entendait, disait-il, les voix comme dans le lointain. »
Cardan s'attribue à lui-même une semblable vertu. « Aussi souvent que je veux, je tombe insensible comme en extase. Pendant que j'y tombe, je sens au cœur comme si mon âme partait, el dans tout le corps, comme si elle s'ouvrait passage. Elle commence par la tête , surtout par le cerveau, suit toute l'épine dorsale, et n'est contenue qu'à grand'peine. Je sens seulement que je suis hors de moi, et à force d'efforts je me remets peu à peu. •
Que ne peut le moral en ce genre? La force morale et l'imagination aident sans doute à souffrir b douleur, mais vraiment elles la suppriment quelquefois en tout ou en partie. Avec du courage eî une imagination portée ailleurs , on souffre mieux et on souffre moins : on cite un brigand italien, qui, appliqué à la question, pour lui faire avouer so crimes, résista aux tourments les plus violents, eu répétant : Ti vedo. Échappé au gibet par cette constance, on lui demanda l'explication de ces mots Je te vois. C'était la potence, dit-il ; en la voyant, j'avais le courage de nier. On connaît le trait de
cet amiral , qui , les quatre membres emportés par les boulets, se fit placer sur un tonneau de son, et commanda encore de la voix. Donnez à une créature faible , à une femme , une forte passion ( par exemple, la volonté de sauver quelqu'un qu'elle aime), et vous verrez quels prodiges d'énergie physique elle rendra, à déconcerter, à vaincre les hommes les plus robustes. Et les fanatiques de l'Inde : « J'ai vu en plusieurs endroits, dit Bernier, des fakirs qui tenaient un bras et quelquefois tous les deux élevés et tendus perpétuellement en haut par-dessus leurs têtes. Les nerfs s'étaient retirés et les jointures séchées. D'autres, par un vœu particulier, se tenaient sept ou huit jours debout sur leurs jambes , qui devenaient enflées et grosses comme leurs cuisses , sans s'asseoir et sans se coucher, ni sans se reposer autrement qu'en se penchant et s'appuyant quelques heures de la nuit sur une corde tendue devant eux ; d'autres qui se tenaient des heures entières sur leurs mains , sans branler, la tête en bas et les pieds en haut, et ainsi de je ne sais combien d'autres postures. » On sait qu'ils s'enfoncent des clous dans les chairs , se chargent de chaînes, de poids énormes, se brûlent diverses parties du corps. Tout le monde connaît l'ancienne légende de cet anachorète du v- siècle, Siméon Stylite, qui vécut vingt- six ans sur une colonne. • Gomme le corps devient insensible par des eau*
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ses naturelles, par des causes naturelles aussi il est capable de résister à des causes physiques de désorganisation. Duhamel et Dutillet ont vu des filles de campagne rester dix minutes dans un four chauffé à cent quarante degrés centigrades ; des physiciens ont éprouvé qu'ils pouvaient supporter assez longtemps le séjour dans une chambre à la température de cent Vingt-quatre degrés. Cabanis reconnaît que des fanatiques ont reçu quelquefois impunément de très-fortes blessures , qui , dans leur état naturel, eussent été mortelles ou très-dangereuses; et Montègre assure avoir eu connaissance d'un jeune homme qui, dans un accès de délire frénétique, s'élança par la fenêtre d'un quatrième étage , tomba snr le pavé , et ne se fit qu'une blessure peu considérable à la jambe.
2° Maladies, gnérisons arbitraires. Qui n*a
éprouvé mille fois par lui-même les effets de la contention de l'esprit , des passions ou de l'imagination sur le corps ? Sous le coup de ces causes morales, on voit tour à tour le corps s'abattre et se relever, mourir et vivre. Nous recueillons dans un observateur sérieux, Tissot (Traité des nerfs, et ailleurs, une suite de faits vos ou admis par lui, et qui montrent à nu cette prodigieuse influence. Contention d'esprit. Pecblin parle d'une femme à qui quelques heures d'une lecture attentive donnaient des convulsions, et d'une autre personne
qui éprouvait aussi dûs convulsions en pensant à une chose désagréable. Galien a conservé l'histoire d'un grammairien qui avait un accès d'épilépsie toutes les fois qu'il méditait profondément ou qu'il enseignait avec chaleur. Mead cite le fait d'une fille de vingt ans, qu'une succession de différentes maladies de langueur avait jetée dans une hydropisie , accompagnée du marasme le plus décidé; tous les remèdes étaient inutiles, et elle était déclarée absolument incurable, quand tout à coup elle devint folle ; alors son corps reprit des forces , son ventre diminua , elle put soutenir les remèdes , ils opérèrent favorablement ; et au bout de quelques mois, elle recouvra la santé et la raison. M. Baker rapporte un autre fait qui ne prouve pas moins Tinfluduce de l'àme sur le corps ; un homme du plus beau génie , et célèbre par ses talents pour l'éloquence et la poésie , affecté de ne point jouir d'une faveur telle qu'il croyait la mériter, irrité contre ses ennemis, contre ses amis et contre lui-même , tomba d'abord dans le marasme le plus complet , ensuite dans une folie entière ; dès qu'il fut fou, la nutrition recommença à se faire, il reprit sa santé et redevint gras. C'est ici qu'il faut placer l'histoire du rhéteur Gallus Vibius, qui, tendant toutes les forces de son âme pour comprendre les causes de la folie , devint fou luimême. N'est-ce pas à un acte trop fort de l'âme ,
sans aucun mélange de frayeur, que Ton doit rapporter l'exemple de cette jeune fille qui, familiarisée par son père avec l'idée du suicide , et trouvant sous sa main un pistolet qu'elle crut chargé , mais qui ne l'était point , l'appuie avec transport sur son front, tire en s'écriant : « Je suis morte ! heureusement je suis morte ! » Cette image de la mort, trop profondément imprimée pour s'effacer, la jeta dans le délire, et elle mourut frénétique le lendemain.
L'attente d'un grand événement peut suspendre la mort. Pechlin vit, dans l'invasion des Français en Hollande, en 1672, une femme très-âgée et très-malade qui, maltraitée, chassée et totalement dépouillée par les soldats, fut menée toute nue par ses fils, sur un traîneau, à quelques lieues de là; le délire , la gangrène , l'extrême faiblesse , un pouls à peine sensible et que l'on n'apercevait que par ses irrégularités, annonçaient une mort trèsprochaine ; elle ne parle que de temps en . temps , mais c'est avec chaleur, pour demander des nouvelles de sa fille; elle fait connaître , par des mots entrecoupés, par des gestes, qu'elle ne veut pas mourir sans l'avoir vue ; on voit que son existence ne tient plus qu'à sa tendre inquiétude sur le sort de cette fille chérie , qui ne parait que le huitième jour ; et il y avait alors près de trois jours que la mère était froide, sans pouls, et ne donnait plus de
marque de sentiment ; sa fille parle ; elle l'entend , revient à elle, l'embrasse avec' joie et meurt en l'embrassant.
Imagination. Spinello , après avoir peint le diable , fut si effrayé lui-même des traits terribles qu'il lui avait donnés , que tout le reste de sa vie il crut le voir à ses côtés» lui reprocher de l'avoir fait si laid ; et, pour prendre des exemples plus simples , c'est ainsi que l'idée d'un plat désiré fait venir l'eau à la bouche, que celle d'un plat dégoûtant fait vomir tout comme si on le voyait, et qu'un morceau de cire présenté comme une araignée à une personne qui les craignait, lui occasionna, dit Zimmermann , des spasmes et un tétanos. C'est par le même principe que le malade qui , dans une fièvre ardente , croyait voir un étang à côté de son lit , et désirait passionnément de s'y baigner, se trouva presque guéri après s'être roulé sur le pavé de la chambre ; le froid du marbre lui fit sans doute du bien , mais l'imagination en augmenta vraisemblablement l'effet.
C'est encore ce même principe qui a pu être cause que des morts sont arrivées dans le moment prédit: l'âme effrayée a produit l'affaiblissement qui est l'effet naturel de la crainte ; à mesure que le temps marqué approchait, l'affaiblissement et le dérangement augmentaient dans la plus grande proportion; le sentiment de cet affaiblissement,
ajoutant à la certitude de la prédiction , l'augmentait encore , et les derniers jours ont nécessairement dû être mortels.
« J'ai vu encore, en 1762, dit Tissot, un homme fermement persuadé qu'il passait souvent la nuit en Espagne dans un endroit qu'il me peignait avec beaucoup de suite et de détail. »
Joie. Pechlin vit un homme âgé et attaqué d'une forte jaunisse , avec une fièvre lente , rebelle à tous les remèdes, que le plaisir de la naissance d'un fils guérit très-promptement. Le plaisir que fit à M. Peiresc une lettre du président de Thou le guérit d'une paralysie dont il était attaqué depuis quelque temps , et qui affectait surtout la langue , dont il recouvra si bien l'usage dans le moment même, qu'il put chanter un hymne plaisant que M. dv Thou avait renfermé clans sa lettre. Boerhaavc rapporte l'histoire d'une fille dont la famille était dans la misère , et qui . appelée aux Indes par un frère qui s'y était enrichi, mourut de joie en voyant les superbes effets qu'il lui destinait. L'héritière de Leibnitz mourut de joie en ouvrant un vieux coffre qui se trouva plein d'argent. Ajoutons tout de suite le fait rappelé par Georget : Daubenton fat frappé d'une attaque d'apoplexie à laquelle il ne survécut pas, lorsqu'il sut qu'il était appelé à l'honneur de présider le sénat.
Amour. L'objet d'une passion favorite peut ré-
et le magnétisme animal. m
veiller le sentiment éteint pour tout autre objet. Le cataleptique de Tulp revint à lui , quand on lui dit qu'il épouserait sa maîtresse. M. de Lagni, qui ne parlait plus et qui paraissait ne plus entendre , nomma encore le carré de douze, quand on le lui demanda. Un de mes collègues, continue Tissot, ne pouvant tirer aucune marque de sentiment d'une femme fort avare qui était tombée en léthargie f s'avisa de lui mettre dans la main quelques écus neufs , et elle commença à reprendre connaissance en les serrant ; et M. Morand a vu un joueur qui ne sortit de la plus complète insensibilité que quand on lui cria à haute voix : « Quinte, quatorze et le point. »
Colère. On ferait plusieurs gros volumes en recueillant toutes les observations de maladies produites par la colère.
Tristesse. Staahl vil une mère qui, ayant appris par une lettre la mort de son fils , tomba d'abord dans une défaillance qui, dégénérant en apoplexie, la tua rapidement; et l'histoire nous a conservé un bel exemple des funestes effets de l'amour filial attristé. Louis de Bourbon, dont le père, le comte de Montpensier, était enterré à Pouzzoles, ayant, quelques années après, fait ouvrir sa tombe, pour se donner la triste satisfaction de le voir, ce spectacle fit sur lui une impression si vive et si forte, qu'il expira sur-le-champ. Un ami
de Gaubius , ayant appris à Leyde que son frère venait de mourir à la Haye, monte sur-le-champ en voiture pour s'y rendre ; il arrive, l'envisage; le chagrin le saisit; il s'affaiblit, s'assied, tombe mort; et on les enterra ensemble. Valentine de Milan mourut de douleur de ce que l'on ne vengeait pas la mort de son mari le duc d'Orléans ; Marguerite d'Ecosse , dauphine , de ce qu'on avait soupçonné sa vertu, et Fernel, du regret d'avoir perdu sa femme. Tissot a vu une mère tendre que la mort d'une fille chérie jeta dans une fièvre lente , qui la conduisit à une étisie dont rien ne put ralentir la marche.
Remords. Il a vu le remords tuer un homme trèsfort dans cinq semaines.
Frayeur. Zimmermann nous a donné l'histoire d'un paysan des plus robustes, âgé de trentesix à quarante ans, qui, ayant été emprisonné pour cause de vol , eut tellement peur de la potence, qu'il perdit toutes ses forces, au point de ressembler à un homme mort. H resta dans cet état pendant vingt-quatre heures; alors il commença & avaler quelque remède; au bout de trente heures, il ouvrit les yeux; six heures après, il articula quelques sons; et six heures après encore, il fat entièrement remis.
La frayeur peut tuer sur-le-champ ; on a va un criminel mourir en entendant prononcer son arrêt de mort; et Herring rapporte qu'un homme
à qui Ton avait annoncé la mort pour un jour fixé, s'effrayant tous les jours davantage, mourut enfin au jour fatal. Petit vit un homme blessé à la main qui mourut subitement en voyant ses tendons à nu; et Haller a vu plus d'une fois les chiens destinés à ses expériences mourir de frayeur dès qu'ils étaient liés , avant môme qu'on » eût approché le scalpel. N'est-ce pas encore à la peur du péril passé qu'il faut rapporter la mort d'un malade du docteur Hollings, à qui Ton cacha qu'il avait la petite vérole , qu'il craignait beaucoup , et qui mourut sur-le-champ , quand on lui annonça qu'il en était guéri? Pétrone cite l'exemple d'un domestique qui, ayant traversé à cheval le Pô gelé, sans savoir qu'il le traversait, mourut en l'apprenant au lieu de sa destination.
Il importe peu que l'objet de la peur soit chimérique : témoin, ce jeune homme d'Hoffmann. En traversant une place le soir, il crut y voir un spectre et rentra chez lui presque mort, avec un abattement, un dégoût, une faiblesse, qui durèrent quinze jours; une autre- fois, il crut que le spectre le saisissait par le pied , qui devint rouge , s'enflamma et suppura. Bientôt il fut attaqué de convulsions atroces avec le délire, perte de la parole, quelquefois fureur , et tous les accidents des maladies convulsives. Il prévoyait toujours l'accès par un froid qui montait des extrémités inférieures,
comme cela arrive dans la plupart des maladies de cette espèce.
On vit à Berlin, en 1720, un jeune homme dans un état désespéré , et dont la mort était attendue d'un moment à l'autre, à qui l'explosion d'un magasin à poudre redonna la connaissance ; il reprit sur-le-champ des forces, se leva et fut guéri au bout de quelques jours. Il est très-ordinaire de chercher à guérir le hoquet par la peur , et quelquefois cela réussit. Tout le monde sait par expérience que l'approche du dentiste et la vue de> instruments guérissent, pour quelques moments du moins , le mal de dents. Ajoutons ce fait étrange cité par Georget. Deux frères sont mordus en même temps ; leur blessure guérit , et ils se séparent; au bout de dix ans, l'un apprend que l'autre est mort enragé , et peu de temps après il meurt de même.
Revenons sur les effets physiques de l'imagination , pour confirmer les assertions de Tissot : elle vaut bien qu'on s'y arrête. D'abord , on ne saurait nier que l'attention donnée à des faits qui se passent en nous ne les fasse se prononcer davantage . et même que la préoccupation extrême ne les crée. Pensez fortement à une légère douleur qui se produit dans quelque partie de votre corps, elle grandit sous votre regard , et devient presque intolérable. Une faible démangeaison, par exemple,
si vous imaginez qu'elle est produite par quelque insecte , finira par devenir une démangeaison universelle. Soyez bien persuadé que vous êtes empoisonné, et pariez à coup sûr pour la colique. Les malades absorbés par la pensée de leur maladie , attentifs aux moindres phénomènes qui ont lieu dans leur corps , à mille mouvements d'ordinaire inaperçus, réussissent ainsi à exagérer de petits maux et à se créer des douleurs réelles. La préoccupation de digérer empêche de digérer. Une crise attendue a de grandes chances d'arriver; et si on se distrait, si on l'oublie, de grandes chances de ne pas survenir. Et c'est une observation sans cesse répétée, que la lecture des livres de médecine fait beaucoup de malades ; qu'après avoir lu la description minutieuse des symptômes des maladies, et notre imagination frappée, nous les retrouvons en nous, pensant ainsi tour à tour avoir toutes les maladies qu'on nous a retracées. Voici quelques faits à part, puisés chez divers médecins.
Une femme. pense tout à coup à un homme paralytique, elle sent son bras s'engourdir, puis tout un côté du corps ; bientôt , la frayeur redoublant , elle tombe dans une paralysie universelle, et reste enfin paralysée de la moitié du corps. Des plaisants, apostés dans les rues où passait un individu sur lequel on voulait faire une expérience, l'abordent successivement comme par hasard, le regar-
dent d'une air d'inquiétude, lui demandent des nouvelles de sa santé , disant qu'il parait pâle , défait, malade. 11 entre en crainte. Retourné chez lui, il se regarde au miroir, croit se voir le teint blême (il l'avait en effet de frayeur), se met au lit avec un commencement de fièvre nerveuse, et, si Ton n'était pas venu le dissuader, cette mauvaise plaisanterie pouvait avoir des suites très-dangereuses, puisque , ajoute Virey , la crainte de la mort a fait mourir des personnes. Le célèbre théologien Hemming ayant cité dans ses leçons deux vers barbares, comme propres à guérir la fièvre , un de ses auditeurs eu fit l'essai sur un domestique et le guérit ; Hemining ayant dit ensuite qu'il n'avait supposé à ces vers de la vertu que par plaisanterie , leur charme fut détruit en même temps# que la confiance.
Les médecins connaissent tous les propriété* merveilleuses des pilules de mie de pain administrées sous un nom savant, et comment, en mainte* rencontres, elles produisent justement les eflefe que l'ordonnance leur attribue. H y a mieux qu« cela. Hehvig rapporte qu'un médecin ayant donne à un paysan une ordonnance par écrit, pour k purger, eu disant : Prenez cela, le bonhomme , revenu à la maison , se met au lit, avale le papier, e«4 purgé, et retourne dire au médecin qu'il a éî« guéri par sa purgation.
Nous le savons tous par expérience personnelle , la venue seule du médecin , quand nous avons en lui grande confiance, calme nos maux ; par autorité les médecins font faire ce que les remèdes n'eussent jamais fait, et les plus habiles sont ceux qui à la fois traitent la maladie et le malade : ils peuvent faire des merveilles ; s'ils n'en font pas plus souvent, c'est qu'ils ne le veulent pas.
Pourvu que la confiance y fût , tous les remèdes imaginables ont dans tous les temps guéri. Dans Homère , Ulysse blessé est guéri par des paroles. Caton le Censeur guérissait les luxations des jambes par des paroles secrètes. Selon un médecin latin , la sciatique et les maux de reins se traitent le plus souvent par la musique ou le chant. Selon un médecin grec, les morsures de serpents se guérissent par des chansons. Apollonius de Tyane chassait les démons, soit par des attouchements, soit par des paroles. On a conservé les termes mystérieux par lesquels les Grecs chassaient les maux. Contre les fièvres tierces, outre Abracadabra, Sator, Arebo, Tenet, Obéra, Rotas, Kiriori, Gibel, etc.; si on est mordu d'un chien enragé, il faut des mots plus infernaux, comme Pax, Max, Adimax. Si on a quelque bras cassé ou le pied démis, Araries, Dardaries, Donatas, Matas, et le reste. Aussi on lit dans le Trésor des alchimistes ; « Ce n'est point dans les écoles et les académies que le médecin
doit apprendre et connaître tout ce qu'il peut et doit savoir ; qu'il aille trouver les vieilles sorcières, les bohémiennes, les nécromans, les charlatans, les vieux paysans, et qu'il apprenne d'eux seuls. Tous lui montreront mieux comment on enlève les maux, par les enchantements, que nos savants d'académie. Moi qui vous parle , j'ai reçu des lettres de Galien, datées des Enfers, et j'ai disputé sur la quintessence avec Avicenne, dans l'antichambre de Pluton. • C'est une très-ancienne propriété chez les rois de guérir certaines maladies. Salomon composait des vers pour les charmer; Pyrrhus, au rapport de Plutarque et de Pline, guérissait les affections de rate , en pressant doucement le flanc gauche de son pied droit. On nous a conservé des histoires d'aveugles et d'hydropiqn^ guéris par Adrien et Vespasien. Les empereurs d'Autriche, de la maison de Hapsbourg, guérissaient les écroueUes en donnant à boire aux malades, de leur propre main, un verre de vin; Edouard III d'Angleterre, et nos rois de France autrefois, comme chacun sait, les guérissaient <g les touchant de la main. Selon Paracclse, Max* t IL Santanelli , on peut agir à de grandes distances ' g l'absence des personnes : par exemple, au mo;«-c des cheveux, du sang d'une blessure, parce que )•* émanations de ces substances retournent vers V corps d'où elles viennent; et, si Ton bit quelque
opérations sur ces matières, elles peuvent se transmettre au corps. Digby mettait sa poudre de sympathie (qui était du sulfate de fer en poudre) sur la chemise ensanglantée d'un homme blessé, et celui-ci, fùt-il à cent cinquante lieues, devait aussitôt voir ses plaies se fermer par cet astringent. Il est vrai qu'il était nécessaire d'avoir une foi robuste.
M. Gerbi, professeur à Pise, décrivait, en 1794, sous le nom de Curculio odontalgicvs , un insecte auquel on attribue une propriété bien singulière. On prétend que , si l'on broie une douzaine de ces insectes entre le pouce et l'index, jusqu'à ce qu'ils aient perdu leur humidité, ce doigt conserve pendant un an la faculté de guérir la douleur des dents provenant de carie. Il suffit pour cela d'en toucher le creux de la dent gâtée. Sur six cent vingt-neuf personnes, quatre cent une ont réussi. Plusieurs savants ont reconnu la même propriété à d'autres insectes coléoptères. L'un d'eux pense que le mieux est de toucher la dent immédiatement après avoir touché l'insecte.
Il y a de singulières communications de maladies par imagination. Pausanias raconte que les filles de Prélus se crurent changées en vaches. Plutarque rapporte qu'à un instant toutes les filles de Milet se pendaient. Les magistrats arrêtèrent ces suicides en ordonnant que toutes les filles qui se seraient
pendues fussent exposées en public, nues et la 21 m
corde au cou. Un médecin du Valais a observé, vers 1813, une semblable épidémie dans le département du Simplon. Cette fois ce fut le curé du lieu qui, par ses exhortations, l'arrêta. Deux médecins rappellent qu'à Lyon, pendant un temps, les filles avaient la manie de se noyer.
Les épidémies de sorciers et de possédés ont été aussi communes. Au commencement du xvn* siècle, dans le pays de Labourd, compris actuellement dans le département des Basses -Pyrénées, un grand nombre de malheureux furent brûlés comme sorciers. Pierre de Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, après les avoir condamnés , en a écrit l'histoire. Uu grand nombre d'entrr eux se croyaient loups-garovs ; ils racontaient que dans cet état ils avaient mangé des enfants et des jeunes filles, n'omettant aucune circonstance, et fournissant avec une exactitude déplorable tous les prétextes de se faire brûler vifs. Une multitude déclarent devant leurs juges mêmes qu'ils sont allés à travers les airs au sabbat , montés sur un bour ou quelque autre monture diabolique.
Parmi plusieurs épidémies de possession, une des plus célèbres, dite des nonnains, se répandit au xv€ siècle sur tous les couvents de femmes d'Allemagne, en particulier dans les États de Saxe et de Brandebourg, ei gagna jusqu'en Hollande. Au dire de Simon Goulard, « elles prédisaient.
cabriolaient, grimpaient contre les murailles, parlaient des langues étrangères, bêlaient comme des brebis, et quelquefois se mordaient les unes les autres comme des enragées. »
Le médecin Hecquet, qui a prétendu ramener à des causes naturelles les merveilles des convulsions, raconte plusieurs faits curieux de ce genre. A la Nouvelle-Francp, une fille entra à l'Hôtel- Dieu pour un hoquet, continuel et violent dans lequel elle imitait assez bien le jappement d'un chien. Il y avait dans la salle où on la plaça quatre autres jeunes filles atteintes de diverses maladies; trois jours après, elles jappèrenft avec convulsions et léthargie finale. La première était guérie le cinquième jour. Cela dura ainsi une semaine* Alors on prit le parti de placer chaque malade dans une chambre à part, où elles ne pussent se voir ni s'entendre ; après quoi on les menaça de la discipline si elles continuaient : le remède opéra.
Dans un autre endroit, c'était une communauté très-nombreuse de filles qui, tous les jours à la même heure, étaient toutes saisies de la même maladie. On entendait un miaulement général par toute la maison, qui durait plusieurs heures, au grand scandale du voisinage. On leur signifia, par ordre des magistrats , qu'il y aurait à la porte du couvent une compagnie de soldats qui , au premier
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miaulement, entrerait dans le couvent et fouetterait celle qui aurait miaulé. Et le bruit cessa.
Tout le monde connaît le trait de Boerfaaave dans l'hôpital de Harlem. Des femmes tombaient en convulsion à l'imitation les unes des autres. Il fit rougir un fer au feu et menaça de brûler le bras à la première à qui cela arriverait. Aucune ne tomba.
Le docteur Pezzi, dans un ouvrage publié en italien , rapporte que son neveu , à la suite de la lecture répétée de l'histoire du somnambulisme de Castelli, fut lui-même atteint de cet affection, et qu'il présenta des phénomènes absolument semblables à ceux qui sont rapportés dans cette histoire. Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que le docteur ayant chargé un jeune domestique d'accompagner son neveu pendant les accès et de veiller sur lui, ce domestique fut bientôt lui-même atteint de somnambulisme, et donna ainsi une nouvelle preuve de l'influence de l'imitation sur U production de cet état.
Bailly a conservé ce fait : « Le jour de la cérémonie de la première communion , faite à la paroisse de Sainl-Rocb, il y a quelques années (1780, après l'office du soir, on fit, ainsi qu'il est d'usage, la procession en dehors. À peine les enfants furentils rentrés à l'église et rendus à leur place, qu'une jeune fille se trouva mal et eut des convulsions.
Cette affection se propagea avec une telle rapidité que, dans l'espace d'une demi-heure, cinquante ou soixante jeunes filles, de douze à dix -neuf ans, tombèrent dans les mêmes convulsions, c'est-à-dire serrement à la gorge, gonflement à l'estomac, l'étouffement, le hoquet et les convulsions plus ou ipoins fortes. Les accidents reparurent à quelquesunes dans le courant de la semaine; mais le dimanche suivant , étant assemblées chez les dames de Sainte-Anne, dont l'institution est d'enseigner les jeunes filles, douze retombèrent dans les mêmes convulsions ; et il en serait tombé davantage, si on n'eût eu la précaution de renvoyer sur-le-champ chaque enfant chez ses parents. On fut obligé de multiplier les écoles. En séparant ainsi les enfants , et ne les tenant assemblées qu'en petit nombre, trois semaines suffirent pour dissiper cette affection convulsive épidémique. »
« J'ai vu , dit Bertrand , une somnambule qui annonça longtemps d'avance qu'à une époque qu'elle fixa elle serait forcée pendant huit jours entiers de repasser par son enfance , et qui , en effet, quand l'époque fut venue, parut ressentir une seconde fois , pendant cet intervalle, tout ce qui l'avait frappée le plus vivement dans le cours des premières années de sa vie. Des personnes qui ne l'avaient pas quittée depuis son enfance étaient frappées de la voir retracer mille circonstances
échappées à leur souvenir. Du reste, pendant tout ce temps, la somnambule éprouva dans son visage, dans sa manière de s'exprimer, dans ses goûts, dans ses penchants, toutes les modifications qui convenaient à l'âge auquel elle se reportait ; elle s'amusait comme un enfant, jouait à la poupée. C'était une femme de trente-deux ans, épileptîque depuis son enfance. Elle attribuait sa maladie à une vive frayeur qu'on lui avait fait éprouver à l'âge de cinq ou six ans. À cet âge, on avait l'absurdité dt la menacer du diable , et un jour on l'avait couchêt en lui répétant que le diable l'emporterait; on tu plus, et, pendant que la pauvre enfant restait livrée à ses terreurs, au milieu de l'obscurité, on poussa la cruauté jusqu'à passer sous sa couvertun une main couverte d'un gant de peau avec son poil. On ne réussit que trop à produire sur v\V une funeste illlusion ; et elle eut sur-le-champ une attaque d'épilepsie. La maladie, depuis ce temp*. résista à tous les remèdes. Quand la somnambule fut arrivée à l'époque de son enfance, où ccli* scène terrible pour elle s'était passée, elle en reproduisit toutes les circonstances avec la plus grand* exactitude; rien n'y manqua, pas même l'attaqu* d'épilepsie au moment de la grande terreur. Plusieurs événements qui se rapportaient à peu pnH à la même époque de la vie de la malade était t.. reproduits par elle avec une telle vérité, qu'ils fa.*
saient la plus forte impression sur les spectateurs ; car les personnes qui l'avaient élevée avaient tenu envers elle une conduite atroce. Il n'est pas inutile de faire remarquer que cette somnambule avait, comme toutes les personnes épileptiques depuis leur enfance , éprouvé une grande altération dans ses facultés intellectuelles; elle était presque idiote et certainement tout à fait incapable de rien faire dans son état ordinaire qui approchât de ce qu'elle faisait en extase. » {Magnétisme animal.)
Nous touchons ici le fait de somnambules qui , après avoir annoncé dans le sommeil qu'elles 1er raient telle et telle action, n'y manquent pas; et p«ir exemple , si elles ont annoncé qu'elles ne mangeraient pas pendant un certain temps, pendant ce temps ne peuvent manger. L'état de veille nous fournit des indications : dans la veille il nous arrive de nous proposer quelque chose à faire et de l'oublier. Cependant nous avons une idée sourde que nous oublions quelque chose, et, au milieu de nos autres occupations, elle nous poursuit. Quelquefois nous nous sentons tristes , sans savoir pourquoi; puis, en réfléchissant, nous retrouvons la cause de notre tristesse , et de même pour le contentement. Nos impressions du sommeil se continuent souvent dans la veille : un songe évanoui laisse son effet dans notre âme et altère nos sentiments du jour. Il nous est difficile de ne pas vou-
loir plus de bien à une personne qui s'est représentée à nous dans des rêves agréables ; et si au contraire le rêve était fâcheux , malgré l'injustice qui parait à cela , nous avons à combattre pour ne pas laisser diminuer notre bienveillance. Enfin nos impressions de la veille se prolongent dans le sommeil , pour teindre nos rêves de leurs couleurs ; et de même nos volontés persistent. Nous voulons nous éveiller au bout d'un certain temps et nous nous éveillons ; nous voulons nous éveiller si un cauchemar survient, et avec de la persévérance nous y réussissons.
Ces états de sommeil et de veille ne sont donc pas si indépendants, si isolés qu'ils le paraissent; ils se pénètrent , ils influent l'un sur l'autre. Pourquoi alors une forte idée prise dans le somnambulisme n'agirait-elle pas énergiquement sur la veille? Et il n'est pas nécessaire qu'on Tait devant les yeux ; il suffit qu'elle soit au fond de l'esprit et qu'elle ajl porté son coup. Beaucoup de nos dispositions bienveillantes ou malveillantes à l'égard des choses viennent de préventions lointaines, dont nous ne nous rendons pas compte à nous-mêmes. La plupart des hommes ne découvrent jamais ces préventions; d'autres plus pénétrants s'y attachent et les trouvent souvent dans des circonstances fortuiles de leur jeunesse. 11 y a dans l'esprit autre °hose que la pleine lumière que la réflexion tait
naître ; il y a dans ses profondeurs des obscurités où dorment une foule d'idées et de sentiments inexplorés, tout un monde nouveau à celui même qui le porte.
Question. S'il est vrai que des somnambules annoncent exactement telle ou telle crise pour l'état de veille , qu'elles feront telle ou telle action ou ne la feront pas , qu'elles prendront un remède à telle heure ou ne mangeront point dans un tel espace de temps; dans quels cas n'est-ce pas un pressentiment naturel? dans quels cas n'est-ce pas l'événement qui s'accommode à la prophétie? Le fait a-t-il été prédit parce qu'il doit arriver, ou arrive-t-il parce qu'il a été prédit ?
3° Communication des symptômes des maladies. Est-il possible que les symptômes de maladies se communiquent ? Voici une anecdote de Virey : « Une femme de chambre voit le chirurgien perçant un abcès au bras de sa maîtresse ; elle sent au même instant une vive sensation au même lieu, qui devint tout rouge. »» Ou ne trouve pas un grand nombre d'observations pareilles, mais il y a des faits ordinaires qui mettent sur le chemin. Nous sommes naturellement portés à imiter les mouvements, à prendre les passions de ceux qui nous approchent. Les enfants laissent naïvement paraître ces impressions. Nous apprenons plus tard à les dominer ; mais, toutes les fois que nous nous oublions , cette imita-
tion revient. Les exemples abondent de ces contagions. Or jusqu'à quel point peut aller ce sentiment par contre-coup des souffrances des autres, si Ton suppose dans celui qu'on y expose une sensibilité nerveuse très-excitée? Il est difficile de le déterminer. Mme de Sévigné écrivait à sa fille dans son ainiable langage : « J'ai mal à votre poitrine. » Il reste à savoir ce que physiquement il peut y avoir de vrai en de certaines occasions dans des mots pareils.
4° Subtilité des sens. Quelle peut être exactement la subtilité des sens dans l'état normal? Cela est difficile à apprécier ; nos sens s'aident les uns les autres et se reposent les uns sur les autres du soin d'informer l'esprit. 11 n'y a presque pas de circonstances où nous n'usions à la fois de la vue, de Poule et du toucher. Il arrive de là qu'aucun de ces organes ne fait tout ce qu'il peut, ni ne le montre. Mais réduisez un sens à lui-même, et un homme à un sens, vous verrez quelle finesse il acquerra, quelles* ressources auparavant incroyables il développera. Le fait que raconte Bayle de cet aveugle qui, au toucher, distinguait les différentes couleurs, même entremêlées, est un fait extrême ; mais enfin, qui de nous, clairvoyants, se chargerait, les >eus fermés , de trouver son chemin , et son chemin à travers les rues de Paris , comme des aveugles de longue date le font tous les jours, et comme une foi* ce quinze-vingts qui guidait un étranger? Dans ce
cas, l'ouïe, le tact et la mémoire suppléent par une habileté nouvelle au sens éteint. Comme aussi, dans le monde, ces aveugles reconnaissent les gens et leur place au timbre de la voix, au ton de la parole, à la force du son et à sa direction ! Otez l'ouïe et vous serez émerveillé de la délicatesse de la vue : elle lira votre pensée, elle devinera vos paroles dans votre physionomie , dans le mouvement de vos lèvres. Croit-on que, depuis l'imprimerie, la mémoire en général n'ait pas perdu de sa force? La foule retient-elle des poèmes entiers, comme dans l'antiquité les vers d'Homère, comme chez les Indiens des épopées de cent et de deux cent mille vers? Même sans supposer des infirmités physiques, et laissant à l'homme toutes ses facultés, n'a -t -on pas vu ce que peut sur elle l'exercice , l'éducation ? Nous , civilisés , avons-noiis la vue perçante ou la fine ouïe des sauvages, qui devinent à dés distances énormes leur ennemi ou leur proie ?
La pénétration possible des sens dans l'état sain est donc bien plus grande que nous ne le croyons d'ordinaire. Supposez maintenant une affection nerveuse, chacun de nous n'en a-t-il pas vu ou senti des effets étranges : un organe distinguant tout à coup avec une délicatesse étonnante le moindre bruit, la moindre odeur, la moindre saveur, le moindre attouchement? Et si vous admettez un trouble profond du système nerveux, quelque grave ma-
ladie, comme la catalepsie, par exemple, dans cette espèce de mort des sens, si un seul reste ouvert, pensez-vous que toute la sensibilité retirée du reste et portée là ne lui fera pas faire des merveilles ? « Dans l'hystérie, dit Georget , les sens sont quelquefois trèsirritables : la vue ne peut supporter un rayon de lumière , l'ouïe le son le plus léger, l'odorat l'odeur la moins pénétrante; la pluie, le froid ou la chaleur, les variations de la température, l'air chargé d'électricité incommodent toujours beaucoup les malades. » Dans l'hypocondrie , des symptômes pareils : une irritabilité extrême de l'ouïe, de la vue, de l'odorat , une pareille sensibilité aux variations de la température et à l'électricité de l'air. Un iriédecin hypocondriaque, cité par Villermay, rapportait qu'il lui semblait entendre par tout le corps. Dans le somnambulisme naturel, n'est-ce pas le tact en partie qui, devenu d'une sagacité merveilleuse , dirige les somnambules par les toits et le long des fleuves !
Quant au somnambulisme magnétique et à la vertu nouvelle de l'odorat qu'il développe peut-être, Deleuze , en le constatant , semble lui-même l'expliquer par des causes naturelles , et y voir simplement une excitation des sens. Il parle à peu près comme Cabanis, qui, on le sait, n'est pas un ami du merveilleux. « Il est telle substance odorante qui conserve et répand son odeur pendant des siècles
sans diminuer sensiblement de poids. Un grain d'ambre placé dans un appartement le parfume pendant plusieurs années. On voit des chiens barbets aller chercher au fond de l'eau une pierre que leur maître y avait jetée. Il suffit que la pierre ait été touchée pour qu'elle conserve encore sous l'eau des émanations sensibles à l'odorat de l'animal. Or, le somnambule a une délicatesse de sens bien supérieure à celle de l'odorat du chien ; et , continuet-il suivant sa théorie, le fluide qui agit sur lui est bien plus subtil que ne le sont toutes les émanations odorantes. »
Question. Est-il démontré, sans aucun soupçon possible de supercherie, qu'un somnambule a vu, les paupières closes, des objets inconnus à lui et au magnétiseur ? Est-il démontré que nul homme , d'aucune constitution ni dans aucun état nerveux , ne peut, ou bien suivre du doigt les traces des caractères, ou bien suivre à l'odeur un objet connu?
États extraordinaires de l'âme : exaltation des facultés intellectuelles : imagination, mémoire , etc.
Exaltation des facultéè intellectuelles : Imagination. Certaines boissons excitent l'esprit. On sait quel effet produit sur les Orientaux leur opium mêlé
de feuilles d une sorte de chanvre. Kœmpfer, qui prit en Perse un bol de ces préparations , se crut pendant plusieurs instants transporté sur les nuages, au milieu de l'arc-en-ciel, et ne sortit de son délire extatique qu'après un sommeil de quelques heures. Le Vieux de la Montagne , par des breuvages pareils, montait l'imagination des jeunes gens, et leur promettait pour l'éternité les jouissances de ces moments , s'ils exécutaient ses ordres. Le jeûne excite aussi l'imagination. On sait que, si Ton dort à jeun, l'esprit est agité de rêveries ; car on a, selon l'expression commune , te cerveau creux. Les antiques sibylles avaient l'esprit exalté par les vapeur* de l'antre où elles faisaient les prédictions. Chez les Mexicains, les prêtres du soleil s'étourdissaient en se frottant d'un onguent magique d'une odeur exécrable.
Enfin , si l'on veut la recette pour aller au sabbat, la voici; et vraiment on irait à moins. 11 faut préparer, avec du vieux oing et certaines herbes magiques, un onguent dont on se frottera les tempes et les poignets. Ces plantes sont principale ment la mandragore, la belladone, la pomme épineuse (datura atramonium) , la jusquiame, l'ivraie, les pavots ou l'opium , toutes herbes d'odeur et de propriétés étourdissantes , ou stupéfiantes et narcotiques, comme on sait; mais il serait bien mieux d'y joindre de la graisse d'enfant , ou tout
au moins de celle de pendu. (On sent quel effet doit produire sur l'imagination ce commerce avec les cadavres.) Enfin, pour achever le mystère, en cuisant cet onguent , il faut proférer certaines paroles de consécration tirées de l'hébreu ou du chaidéen. Ce n'est pas tout : il faut se préparer un ou deux jours d'avance par le jeûne ; puis , le soir du vendredi où l'on se propose d'aller au sabbat , on mangera un gâteau de millet noir, sans sel, ou du fromage apprêté avec des herbes telles que le coq1, la menthe, et, enfin, après s'être bien frotté d'onguent devant un brasier ardent, on doit se coucher sur le côté gauche précisément f.
Arétée a vu des individus atteints de névrose, devenir ingénieux et singulièrement habiles sans maîtres, jusqu'à connaître l'astronomie , la philoso-r phie , l'art poétique , que personne ne leur a jamais enseigné , et qu'ils semblent tenir de l'inspiration des muses. Il dît encore que leurs sens acquièrent une finesse, une délicatesse merveilleuse, et leur esprit une grande vivacité. Ils voient des images voltiger devant eux. Dans la méningite, ou inflammation du cerveau, la raison est, selon lui, quelquefois pleine et entière, le jugement très-net et très-propre à prophétiser. Le malade annonce aux
1 . Plante corymbifère , d'une odeur agréable , et qui est em ployée en médecine.